‹ La Huronne: scènes de la vie canadienneChapitre 10 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

. DNB DIGRESSION EN PAUTIE POUDLS

n était quatre heures du soir et le jour baissait.

Nous demandons au lecteur la permission de...

(Mon Dieu, que c'est sottement commencer un chapitre que de le commencer par celte formule ridicule qui ne signifie rien, si ce n'est, que concurrement avec la plupart des écrivains nos confrères, nous avons une phrase stéréotypée pour dire au lecteur : « Attention, mon ami, nous allons poliment nous moquer de vous. » — Signffie-t-elle autre chose, cette phrase comme ses sœurs de la même nature! c Nous demandons pardon au lecteur; > « nous prions bien respectueusement le lecteur de nous excuser; etc., i qu'on rencontre à chaque page dans les livres, les brochures et les journaux ? N'est-il pas de la dernière outrecuidance d'adresser une requête, une supplique à quelqu'un et de toujours agir comme si ce quelqu'un s'était rendu à vos désirs ? Vraiment, c'est se jouer du public, et, si nous étions public, nous nous vengerions, et de la belle façon, de tous ces postulants littéraires qui ont Thumililé au Jbout de la plume, un indomptable orgueil dans la volonté. Quelle tocongruité ! quelle hypocrisie ! quelle monstruosité ! s'emmieller la*

voix, 6*enTe]opper dans une peau de cinîche et se ûiire subîr,en véritable despote. Autant nous aimerions un brigand armé jusqu aux dents qui, le pied sur la gorge d'un voyageur , lui minauderait d'un ton de chattemitte : c Mon bien cher ami, voudiiez-vous m accorder la liberté grande de faire passer votre bourse de votre poche dans la mienne? » Vanité, présomption, tyrannie, ridicule sont les traits distinctifs d'un: c Nous demandons au lecteur la permission de... j» ou de tout autre préambule ejmdem genens. Plutôt, pour notre compte, quoique nous tombions partois en ce lourd péché, nous préférerions entendre un auteur s'écrier : c Je me suis fourvoyé, jeté tête basse dans le bourbier de l'embarras , mais, vous qui me lisez, vous êtes un niais, pour ne pas dire plus, et à l'aide d'une légère décoction d'essence de flatterie, je me fais fort de me tirer de la mare et de vous faire croire que je n'ai pas cessé un seul instant, de planer dans les cieux I » Quand même il s'adresserait à un intéressant membre de la famille des polypes; l'auteur ne lui tiendrait pas autre langage et s'il ne le traduit pas généralement au moyen des sons ou des sipes, soyez persuadé qu'il est renonciation adoucie de sa pensée intime. Ne jugez pas des magasins sur renseigne, a dit le sage, jugez encore moins des préparations pharmaceutiques contenues dans un flacon sur l'étiquette. Mais gardez -vous, oh ! gardez-vous déjuger de la modestie d'un écrivain, politique, fantai* siste, romantique ou nouvelliste sur une adresse à ses lecteurs. Plus elle sera humble, plus elle sera hautaine ; plus elle sera doucereuse , plus elle sera empoisonnée ; plus elle sera naturelle et plus elle cachera de travail; plus elle aura 1 air bon enfant^ et plus elle sera maligne, malveillante, altière, envenimée. Oh I défiez vuus-en comme des béguins orgueilleux, des panaches modestes, des diamants pénibles, dont pariait, en 1839, madame de Girardin dans sa XV"»* Lettre — Enfin, ayez foi dans notre expérience, comprenez l'influence du fléau que nous signalons, puisque, nous-mêmes, le plus souvent, et juste à ce moment, nous nous laissons gagner par lui ; et fuyez encore les ( iéges de ce genre : c Nous souhaitons que le lecteur nous pardonne celte digression et nous fermons la parenthèse, i)

Donc il nous est agréable de revenir à notre ami Alphonse MoU'genot que nous avons laissé dans c ses appartements gamU • dçs Escaliers du Casse-Cou.

— il serait grandement temps que je déjeunasse, moi aussi^ dit-il^ quand Tartiste l'eut quitté. .

La réflexion était fort naturelle. Midi sonnait et Mons Alphonse n'avait pas mangé la moindre croûte depuis la veille au soir; mais ce qui pouvait ne pas être naturel du tout pour notre jeune homme> c'était rimpossibilité de condescendre aux instantes requêtes de son estomac. 11 était si généreux lui ! 11 aurait donné son dernier sou & un quêteux.

Alphonse consulta d'abord ses poches.

— Percées ! dit-il, mélancoliquement.

Que de mystères il dévoilait, ce participe passé ! Lecteur, aurez- ?ous assez de pénétration pour saisir tout ce que nous ne vous disons pas?

Et Alphonse répéta avec un surcroît de douloureuse amertume ^i aurait attendri un crocodile :

— Percées !

N'allez pas croire, au moins, que ce percées fût synonyme de trouées; point, point, point ! ce mot,— devons-nous l'appeler mot?

— avait une bien autre signification. D abord, dans la langue fran-* çaise il n'y a pas de synonymes-synonymes. Un célèbre grammairien l'a écrit, tenez-vouS'le pour dit. Or, les paroles sont les sons, les sons ont un sens de convention qui se contracte ou se dilate suivant la pensée et le génie du parleur, £t dans la bouche d'Alphonse Mougenot interrogeant ses profondes, — adjectif qui, dans son vocabulaire, ét^iit un substantif, — le terme percé équivalait à vide. Alors, que ne se servait-il de vide ! Hélas ! c'est parce qu'il s'en servait trop souvent par force, que l'infortuné lui substituait, en maintes occasions, des diminutifs, des augmentatifs, des correctifs, des explicatifs, ou des palliatifs, afin d'affaiblir dans la traduction de son idée la déception qu'elle renfermait. Creusez-vous le cerveau pour expliquer cette phraséologie. EAh est la propriété d Alphonse

— un littérateur 1 — non la nûtre, et nous lui cédons volontiers les bénéfices de la paternité.

Comme son intime Alfred Robin, quand il désirait des combustibles, Alphonse Mougenot, désirant des aliments, promena ses yeux

— singulière métaphore, que vous eu semble ? — autour de sa f chambre à coucher ; » mais, en matière d'aliments il n'aperçut m% des bouts de chandelle. r

U chandelle peut être fort nutritive, ses bouts même peuvent avoi^ des propriétés stomachiques très-recommandables ; mais, en somme, ni elle ni ses bouts ne se recommandent à la vue, à Todorat et au goût. Ce dernier, en particulier, a, — c'est notre avis, — une' inimitié prononcée pour ladite chandelle et ses bouts.

Ainsi pensait Alphonse Mougenot, le littérateur, et il avait beau se répéter que ventre afifamé n'a pas d'oreille^ il ne pouvait se décider à tâter de ces bouts de chandelle qui, néanmoins, loin de refléter une blancheur cadavérique, comme c'est l'ordinaire, étaient d'un jaune succulent.

Il y avait bien encore là, en un coin, des pelures de patates mélangées à une fourmilière d'autres pelures 1 mais se repaître de pelures ! un homme comme il faut se repaître de pelures l la nourriture dés animaux immondes l La dignité humaine fit entendre sa voix et Alphonse détourna ses regards.

— Point de honteuses faiblesses ! dit-il majestueusement. Et un instant après il reprit :

— Qui donc inventera un procédé pour vivre sans bâfrer?

Les murs ne répondirent j»as. Les murs n^ont pas le sentiment de la charité.

Fatigué de promener ses yeux, Alphonse promena ses jambes. Les jambes ne furent pas plus favorisées que les yeux. Elles conduisirent leur maître du poêle à la bibliothèque, de la bibliothèque au lit, du lit au bûcher ; les bras^ les mains même lui prêtèrent leur aide, mais vainement !

Nihilisme palpable.

— Encore, si j'avais froid 1 dît Alphonse, je pourrais me chauffer. Dieu merci, ce n'est pas le bois qui me manque ! Quelle provision !

Il contemplait avecla satisfaction de l'orgueil rassasié trois* bûches honteuses ddeur isolement.

— Si je me débarrassais de ce bois inutile ! Où vendre ces trois bûches?

Le problème était certdnement plus insoluble que celui d'Hamlet.

— Diable 1 j'ai eu tort de donner mon dernier trente à ce dépensier d'Alfred qui se livre à des consommations fabuleuses de gâteaux !... Cependant, il n'est pas possible qu'il ne me reste point

. quelques copes. Cherchons !

Il se mit à chercher ; il avait raison, en 4itournant son esprit de

son estomac, fl miMiait les tîmlkaiealt 46 la Mn. t Qw dort, dîne^ i n*est-il point un proverbe fdputoîre t

— L'algèbre n*a pas ie sens commua : aéro fkis léro font deux zéros, c'est-à-dire rie&..«. Mon gilet! animal, je n'y aongaaia pas. Â quoi bon, je vous demande un peu, un gâat au coramencement de riiiver, alors ^'oa s'enferme dans soa surtovt de la ceiatiire au menton? Pour l'été, passe encore ! mais pour riiiver, an gikt, c'est un hors d'iEuvre, une géae 1 ça einpécbe la taitte de ae dessiner avec élégance! ça donne de rembonpoint; ca &it forcer les coutures, déchirer les boutâBoiéres, casser les iMMitons des paletots. C'est donc plus qu'une incommodité, plua vju'un désagrément, c'est un désavantage flagrant, u&e caase de déluNUsés, une saurce de ruine. Yetidons mon gilet.

Vue, deux, Alphonse a ôté sa redingote, s'est dépouillé du gilet condamné ; puis il rendosse le premier vêlement, roule le secoad, le place sous son bras et le voici qui se rend chez le fripier voisia.

11 n'est pas encore en bas des escaliers, une jeune fille lui saute au cou.

— Alphonse!

— Ahl ciell toi, Emma!

— Comment te portes-tu?

— C'est la Providence qui t'envoie ; je la reconnais bien là la Providence ! chère Providence va, je ne la maudirai plus. .

— Que dis-tu donc ?

— Moil je suis fou.... je suis.... mais quel hasard, ma bonne, ma tendre petite sœur?

— Ohl c'est toute une histoire. Entrons chez toi, je te conterai cela.

— Ah! oui, tu vas me conter cela, Emma.

— Tu ne me demandes pas des nouvelles de la femille !

— La famille.... oui.... c'est vrai.... j'oubliais... non... mais la joie de te revoir... je suis si ému... Tu excuses, n'est-ce pas, petite sœur ?

— Certainement. D'ailleurs, tout le monde est bien à la maison et puis, tu ne sais pas, Alphonse. ••

— Quoi donc ?

— Tu ne devines pas?

— Mon, sur ma parole.

«- Mais d*abord, entrons chez toi. Tu demeures idt

— J'ai mes appartements là-haut.

*De quel air vous dites cela, monsieur 1 Sont-ils fiers ces hommes, parce qu'ils. ... Moi aussi, j*aurai bientôt mes appartements, comme tu dis.

Tout en causant, ils étaient arrivés sur le palier où s'ouvraient « les appartements i d'Alphonse.

En y pénétrant, la jeune fille jeta un cri de surprise.

— C'est la première pièce, le vestibule, dit gravement l'étudiant. 'Voici ma salle d'étude. Gomment la trouves-tu ?

— Ah mais, sainte Vierge! est-ce ici que tu habites?

— Jour et nuit lorsqu'il fait beau et lorsqu'il fait mauvais.

— Tu dis?

— Je dis, mademoiselle, que c'est ici dans cette chambre simple et modeste, comme il convient à un homme de lettres, que votre frère tailla le premier escalier qui doit conduire notre nom au temple de la gloire 1

— Je ne te comprends pas très -bien, dit Emma, regardant Alphonse avec stupeur, comme si elle eût craint que sa raison ne fût égarée.

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