CHAPITRE VIII
ou IL EST QUESTION DE LA GRANDE CONFIDENCE QUE MADEMOISELLE EMMA MOUGENOT FIT A SON FRÈRE
Le jeune homme s'était tout bonnement assis sur le plancher^ les jambes croisées sous lui.
— Allons, mademoiselle Emma, ouvrez-nous votre cœur, dit-il.
— Mais, mon Dieu comme c'est drôle ici, murmurait sa sœur jetant autour d elle des regards à demi effarés.
— Drôlel s'écria Alphonse. Qu'y a-t-il de drôle dans mon logement? Ton qualificatif est déplacé. Mais ce n est pas de cela qu'il s'agit. Tu as des choses grives à me confier...,
— Bien graves assurément, dit Emma en rougissant*
— Parle donc.
— Eh bien, je voiidraîs me marier,
— Vous marier l
— Eh ! pourquoi pas ? riposta-t-elle d'un ton piqué. Ne suis-je donc pas en âge? Savez-vous, monsieur, que j'ai eu seize ans accomplis à la Toussaint dernière !
— Mais avec qui? % *-Ahl «hl curieux, tutoudraîs le savoir, n'est-ce pas?
— > II me semble, fit Alphonse avec une granité risible que comme ton aîné j'ai droit à ta confiance.
•^ Qui vous dit le contraire, monsieur le grand homme?
— Et, continua Técrivain, mesjionseils peuvent te servir trèsfructueusement, car c'est une importante question que la question du mariage. Je m'en suis fort occupé. Ou ne Tétudie pas assez, quoiqu'elle soit la première de toutes. Le mariage, n'est-ce pas la base de l'édifice social ? Combien peu pourtant les hommes de notre siècle travaillent à la consolidation des fondements de ce bel édifice ! Us sont aveugles. Ils négligent les assises, pour orner le couronnement. Aussi leurs institutions nasoat-elles-que des institutions factices et toute leur philosophie politique n'est-elle qu'une philosophie d'écoliers. Us ne savent pas ou ne veulent pas savoir. Us négligent leur avenir, parce qu'ils ignorent le mariage. Mais vienne un temps plus heureux et je publierai mon grand ouvrage ; mou chef-d'œuvre, le rêve de toute ma vie....
— Quel est donc ce merveilleux livre? demanda Emma éclatant de rire.
— Ce livre, jeune pensionnaire, c*est une trilogie en douze volumes, et elle est là!
Alphonse porta l'index à son front avec un geste qui rappelait assez bien celui du Ghénier.
— Comment s'appellera...,
•— Ma trilogie s'appellera Mariage. La première partie portera, en sous litre : — Mariage d'amour ; la seconde Mariage de raison et la troisième Mariage d'argent,
— Bravo, fit Emma, en frappant joyeusement dans ses mains ! Je retiens fa première copie de ton Mariage, mais surtout tâche» qu'il -n'endorme pas comme ta Virginie,
— MademoTsette l
Le jeune littérateur s'était levé tout d'une pièce en fronçant les sourcils.
— Allons ne fais pas le Jupiter, à présent, lui dit sa sœur dont les rires frais «pfe perlés retentissaient sans cesse dans l'appartement. Je vais te déclarer le nom de mon futur, et j'ai Fassurance^ que tu seras enchanté de l'apprendre.
— A quelle catégorie appartiendra ton mariagff f
— Je ne comprends pas* r^ t
1— Âannee m lauristge 4'aroour, ou «a muiage df nâ$Mi mi un
mariage d'arge&t?
— Vraifflent, mon eher Alphonse, ta question m'embarrasse. Je ne suis pas une savante, moi ; tout ce que je sais c'est que j*aioie mon prétendu, le reste ne m'inquiète guère.
— La raison doit présider au mariage autant au moins que Tinclination.
— Du reste, Léon,...
— Quel Lédtt? s'écria Alphonse avec une tootien visihle.
-^ Mais, Léon Clairville, de Trois-Rivières ; tu ne conirâ fie lui, repartit Emma surprise.
— Que trop t dit vivement Alphonse. Ce mariage os se fera pas.
— Tu,..
— Je dis et répète que ce mariage na se fera pas. D'ailleurs, tu Be dois pas aimer ce Léon, Emma.
— C'est bien là ce qui te trompe, répUqua la jeune ôUe effinayée du changement de manières qui s'était subitement opéré chei iMU frère.
— Je ne me trompe pas, Emma, dit-il en lui prenait la main et en l'enveloppant d'un regard plein d'affection et de seUicitude. Je ne me trompe malheureusement point, ma dière petite sœur. lAùa GkirviUe ne peut être et ne sera pas ton mari.
— Pas mon man! lui! je n'en anrai jamais d'antre. Je Taime, et j« comptais sur toi poar faire entendre raison à notre b«nne mère qui ne parait pas bien disposée en sa faveur.
En balbutiant ces mots, la jeune fille avait les larmes aux yeux.
— Voyons, calme- toi, Emma.
— Ne dis pas que je n'épouserai point Léon ?
— Je ne puis mentir, tu ne l'épouseras pas, répliqua Alphonse é'une yotx douce mais ferme.
Emma retira brusquement sa main de la sienne, '
— Et moi je dis que tu ne m'en empêcheras pas, fit-elle, avec un léger accent de colère et de défi.
— Chut^ voici quelqu'un! reprit son frère.
Ou frappait à la porte.
— Entrez, dit le jeune homme en prenant une position plus convenable.
— 6ft —
Et comme on n^entrait pas, il ouvrit la porte du bdcher, qu*il fallait, on se rappelle, traverser pour arriver à sa chambre
Dans le bûcher, il n'y avait personne et on heurtait toujours, mais légèrement, à la porte extérieure.
— Entrez, répéta Alphonse en soulevant le loquet.
Un petit garçon de dix à douze ans se tenait sur le palier. Â sa vue, Mougeuot parut contrarié.
— Entre, lui dit-il brusquement.
Et il courut fermer la porte de la chambre du fond, restée entrebâillée.
Se retournant ensuite vers Tenfant :
— Que me veux-tu? lui demanda- t-il.
— Yureska envoie cela, répondit Tautre, en lui présentant un petit sachet de peau d'orignal, brodé en poil de porc-épic avec des perles fausses^ comme les squaws ^ ont l'habitude d*en conf ctionner.
Mougenot tressaillit et cacha vivement l'objet dans la poche de côté de son paletot.
Puis il dit à l'enfEint qui attachait sur lui un regard anxieux :
— J'irai.
— • Et quand?
— J'y serai avant toi ; va!
Ensuite il revint près d'Emma, qui contemplait, avec une curiosité bien naturelle, le singulier appartement occupé par son frère. U avait Fair si inquiet que la jeune fille le remarqua aussitM.
— Mon Dieu! te serait-il arrivé un malheur? lui cria-t-elie.
— Moi i moi t non ; mais, non ; pas le moins du monde ! réph'qna Alphonse d'un ton qui démentait singulièrement le sens de ces paroles.
— Mais tues pâle...
—■Pâle, allons donc! petite sœur, tu es folle, riposta-t-il', en s'approchant d'un morceau de glace aux trois quarts veuf de tain.
— Oui, très-pâle.
— Ah I c'est l'ordinaire, chez moi la pâleur ; les travaux excesf'fs, les veilles... Tu ne sais pas ce que c'est que la profession des lettres, Emma. . Un métier de cheval de cab.
— Pourquoi tant te f^itiguer, aussi? hasarda Emma, à qui son
Nom généralexnent.donné aux indiennes. ^ t
instioct de femme avait révélé une partie des tribulations du littérateur, mais étunnée surtout àes^ privations volontaires auxque les il se condamnait ; car Alphonse pouvait, s'il Teût voulu, vivre dans une grande aiifance Seulement, il avait une manie singulière : Il préiendait gagner lui-même son existence, ce qui, pourtant, ne Tempéchait pas d'accepter les sommes que sa mère lui faisait, avec raison, passer de temps en temps.
— Pourquoi? ah' pourquoi? crois-tu que la gloire s'acquiert sans labeur? Du reste, je ne me plains pas, petite sœur. Je suis heureux, très- heureux ! Mais, dis-moi : Oiî es-tu descendue?
— Moi? chez notre tante.
— Ahl ahl chez la bonne femme de la rue Saint-Jean. Eh bien, j'irai t'y voir... dans la soirée?
— C'est-à-dire que tu me chasses, Alphonse.
— Nullement, Emma, nullement... Une circonstance... imprévue... Nous causerons de ton affaire, ce soir...
— Tu es bien gentil!
— Je t'assure...
— C'est bon, monsieur. Une autre fois je vous ferai encore ma visite l dit Emma, d'un accent piqué, et en se levant pour partir.
— Tu es une enfant 1 je t'affirme qu'il s'agit pour moi d'une question de la plus haute importance.
— De vie ou de mort ! riposta-t-elle ironiquement. Alphonse ne répliqua point.
— Au revoir doue ! fit-elle.
— A ce soir, dit-il en lui tendant distraitement la main.
— Ah ! j'oubliais, reprit Emma. Notre bonne mère m'a chargé de te donner ça.
Ouvrant un âac qu elle portait au bras, pendu à une chaînette d'argpnt, la jeune fille en tira vingt pièces d'or et les lui mit entre les mains.
— Cent piastres ! dit- assez froidement Alphonse; ah 1 merci, ma sœur. Que je t'embrasse !
— Ma foi, non, monsieur ; vous êtes trop égoïste. Ce n'est pas moi qui vous inspire cet excès de tendresse.
— Emma, peux-tu croire ?...
r- Oui, je crois que tu es un méchant. Tu m'as fait de la peine
éù parlant si mal de BiMi fiancé. Qu*as-ta à lui reproeher ! est-oe que Léon...?
Le iront d'Alphonse se rembrunit.
— Assez ! exclama*t-il ayec un geste 4e la main. Ce soir, Emma, tu sauras tout.
— Et pourquoi pas maintenantf
— Maintenant, c'est impossible. Je n'ai pas le loisir. II faut absolument que je sorte.
— A ton aise, Alphonse, répliqua*t-elle en comprimant les sanglots qui étouffaient sa vmx.
L'arliste ne s'aperçut pas de l'émotion à laquelle sa sœur était ec proie.
— A ce soir, répéta-t-il brusquement,
Emma quitta sa chambre, le cosur gros, les yeux noyés de larmes^ et quelques minutes après, Alphonse arrivait, en courant, sur la place du Âlarché de la Haute-Ville où stationnent les voitures publiques.
Il s'élança dans un traîneau.
— Oii va-t-on? s'enquitle charretier.
— A Loretta, et vite!
Le traîneau partit avec une grande rapidité*