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CHAPITRE IX

CE QÏÏE c'est OU'UNE SOCIÉTÉ SErRl^TB AU CANADA, BT COHHB QUOI IL Y A PARTOUT DES ESPRITS ENTHOUSIASTES QUI SB LAISSENT PfiBNQEB AU CHAEME DU MBaVBIiLKUZ*

Cependant, Alfred Robin et son guide mystérieux avançaient à grands pas dans la rue Ghamplain. Le jour baissait ; dans l'aprèsmidi le temps avait changé, la neige tombait h gros flocons, violem-* ment chassés, les uns contre les autres, par une tourmente du nordest. Il faisait une bordée de neige, comme disent les Canadiens. Elle glaçait les membres ; elle aveuglait les yeux.

Les passants étaient rares ; on ne rencontrait aucune voiture, sur cette longue voie qui s'allonge, en tournoyant comme un serpent, aux reins de Québec, entre la citadelle et le fleuve.

De temps en temps, les aboiements lamentables d*un chien et le son aigre d'un violoi) dans quelque cabaret borgne, se mêlaient aux sifflements de la bise et troublaient le silence.

Les deux piétons marchaient d*un pas pressé, sans échanger une parole.

Arrivés derrière le cap Diamant, Tétranger dit à son compagnon '

— Il fait froid, ce soir, vous sentez-vous disposé à prendre un verre de sang ris ?

— Merci, dit Alfred, je n*ai pas soif.

— Mais vous grelottez, mon cher. Nous devons traverser le fleuve, et^ croyez-moi, un peu de vin chaud ne vous fera pas de mal.

— Traverser le fleuve? répliqua Tartiste^ avec autant d'éionnement que d'incrédulité.

— Sans doute ; est-ce que cela vous surprend?

— Mais nous ne trouverons personne pour nous traverser*

— Allons donc !

— Ne savez-vous pas que le Saint-Laurent est impassable depuis deux jours, à cause des énormes glaçons qu il charrie? Les La* teaux à vapeur ont même interrompu leur service. D'ailleurs, par la tempête qu'il fait, nous n aurons pas de rameurs.

— Qu'à cela ne tienne, jeune homme ! j*en aurai , mai, répondit rinconnu de ce ton sarcastique dont il n'avait guère cessé de se servir depuis le commencement de leur entrevue.

Alfred exprima son doute par un mouvement de tête.

— Voyons, entrez ici avec moi, et soyez sans inquiétude. Nous aurons du monde pour nous mener et du monde pour nous ramener.

Il le poussait doucement dans une taverne dont il venait d'ouvrir la porte.

Le jeune homme se laissa faire sans mot dire.

U y avait dans la taverne une douzaine d'ind vidus qui paraissaient, par leur costume, appartenir aux basses classes du peuple. C'étaient des bateliers, des charpentiers de navires, des pécheurs et des cageux ou bûcherons qui descendent les radeaux sur le Saint- Laurent après la fonte des neiges. Cependant, une inspection plus attentive de ces gens aurait fait découvrir chez plusieurs d'entre eux les traits trop fins et les mains un peu bien blanches pour des hommes obligés à un grossier travail manuel.

Us buvaient et fumaient.

La venue d'Alfred et de l'étranger sembla passer inaperçue.

Toutefois, un observateur minutieux eût remarqué que chacun des buveurs échangea aussitôt un coup d'oeil rapide avec son voisin.

— Que prenez-vous? demanda l'inconnu à Robin, en s'approchant ' de la bar ou comptoir.

— Un verre d'ale, rëpondit«îL omzedby^^Kj^iK.

— Un verre d*ale et un sangris, alors I commanda le premier &

Vaubcrgiste.

— On va vons servir.

A ce moment, six des buveurs se levèrent et sortirent.

— Voilà votre sangris, dit riiôlelier, en montrant un verre de vin ' de Port, chaud, au-dessus duquel flottaient des pellicules de muscade

qu'il venait de râper.

— Buvons I fit rétranger.

Et il choqua son verre contris le gobelet d'étain dans lequel on avait versé de la bière pour Alfred.

Il jeta ensuite une pièce de monnaie au cabaretier, en lui disant :

— Père Lafrance, vous allez me prêter un capot de fourrure.

— Tout de suite, tout de suite, monsieur...

, Un si^^ne impérieux du deinandeur coupa la parole à Taubergistet qui courut chercher le vêtement.

— Endossez ce surtout, dit à Robin Tétrange personnage. Celui-ci voulut s'en défendre.

— Mettez-le, vous dis- je. Vous êtes légèrement couvert; un bon capot de peau de buffle n'est pas un luxe inutile, quand on est forcé de f ire à celte heure une promenade sur le Saint-Laurent.

L'artiste se rendit à finfluence irrésistible qu exerçait sur lui le mystérieux voyngeur, p'utôt qu'à la justesse de son observation. Aussitôt après ils partirent.

— Vous êtes donc sérieusement décidé à me conduire de l'autre côté du fleuve? hasarda Alfred, dès qu'ils furent dehors.

— Ne vous Tai-je pas dit?

— Mais c'est nous exposer.

— Peuh I

— Après tout, comme il vous plaira, repartît Robin. Pour moi, la mort ne m'effraye pas, ajouta-t-il avec un soupir.

L'autre ne parut pas avoir entendu cette réflexion.

La bourrasque continuait toujours ; les rafales entre-choquaient, avec un bruit sinistre, les uns contre les autres , les rares bâtime its eacore mouillés près du quai et la nuit était tout à fait venue. Malgré les tourbillons de neige qui ne cessaient de rouler dans lair, cette nuit était noire comme Tébène. On ne distinguait pas à deux pieds devant soi.

Vraiment, il fallût un motif bien sérieux et une détermination

himHitéiàeimu9Êêf9 à imtmr h 6aifli(-liauf«at {wr uo tel ouragan.

Parvenus derrière un chantier de bois, & 4eux ou trois cents mètres de r^«Uerie, Tiacoiiav siffla d'une Caçon particulière.

Le m aigu d'uB goéland lui péf^endit, et une forme humaine se ddfisittu sur la grève, ppès d'une énorme pile de bois.

Au pied de cette pile de bois, le long d'une estacade, un canot était amarré. Cinq hommes Toccupaient ; cbaom «vail la Biain sur la poignée é'ua .aviron.

La forme humaine et l'étranger se pr<essèn»t les doigte, et le deriiter., so tournant un peu, dit à Alfred :

— Sa«ke dans le bateau et asseyez-vous sur le banc d'arrière. L'artiste obéit, son guide se plaça à la poupe de resnbarcation et

fi'en^para du gouvernail, en disant :

— En avant, mes amis ; et appuyons fortement &uV nos rames. Cette invitation n'était pas inutile, car le fleuve était gros comme

une mereafurie^ et des lames gigantesques, se ruant avec une rage incessante contre les flancs dn bateau, et les frappant des énormes glaçons, qui se heurtaient à leur crête, semblaient devoir le rejeter sur la plage où le mettre en pièces avant qu'on eût quille la baieu

Mais les rameurs avaient le poignet vigoureux, le pilote un coup d'œil sûr et le canot était solide.

Le Saint- Laurent n'a pas tout à fait deux kilomètres de large à cet endroit. Pourtant, il £aiUut plus d'une heure pour gagner l'autre rive. Le trajet s'opéra en silence. Au surplus, les puissantes voix de la tempête n'eussent pas permis de tenir une .conversation. Plus d'une fois Alfred craignit que le bateau ne chavirât ou ne se brisât %mxs le poids des banquises qd le menaçaient à chaque instant. Mais l'habileté delà manœuvre triompha de tous les dangers.

Le débarquement eut lieu à une faible distance en amont de la Pointe- Lé vis.

L'étranger sauta à terre et fit à Robin sigae de le suivre.

Les bateliers, à l'exception d'un seul, s'avancèrent derrière eux.

Alfred s'aperçut alors que plusieurs autres embarcations venaient d'aborder ou abordaient au rivage. De chacune de cei embarcations descf'ndaient des hommes qui prenaient le même chemin qu'eux.

Apiis dix minutes de marche, ils se trouvèrent subitement, ?a

éélMrr ^tmm ihMte, devant vm maison liasse Awt les volets Aafent herniétiquement fermés,

Nulle lumière ne offrait à rextfrrenr.

— • C'est ïûf et ïê compagnen â'Atfredf.

— Idf

i — 0«i, m fi*a Ken la réanion.

Ayant dit ces mots à mi-voix, il frappa doucement à nne porto qui ' éennait sur ni bots de pin».

Cette porte s'ouvrit instantanément,

— Entrez, dit ïmama.

— Mais ces gens ? fit Tartiste, en montrant les hommes qui I^es jûivaient à quelques pas.

^ Qu» œla ne vous trouble pas 1 , Et il Tentralna dans un vestibule éelairé p» une dian^elle kh» feuse, fichée contre le oror.

— La porte se reierma aussitôt qu'ils en eurent franchi le seuil. An fond du vestibule, dans le coin de droite, un escalier d'une

dtzaine de marches menait à Tétage supérieof .

Ils montèrent jusqu'à une porte à laquelle Tétranger heurta â troie isiervalles égaux. Par nn étvoit jvdas» pratifné dans eetfe poHe» une têle se montra et demanda : •

— Qui est là?

L'inconnu prononça deux ou trots mots et la porte fut entrebâillée. Alfred et lui passèrent dans une petite salle, entourée de bancs grossiers et chauffée par un poêle à trois étages, enfoui dans une embrasure, afin, sans doute, de distribuer une partie de son calorique dans quelque pièce adjacente.

Un homme, enveloppé jusqu'aux yeux dans une peau de buffle se tenait près du poêîe.

A la vue de l'étranger, il s'inclina respectueusement.

— L'assemblée est nombreuse : iMaître on vous attend, fit-iL

— C'est bien, répliqua celui à qui il s'adressait. Où sont les costumes?

— Dans la chambre voisine, Maître.

— Venez vous habiller, dit l'autre à Robin.

lit pénétrèrent dans une chambre encombrée d'effets paraissant, en général» appartenir à des mutekrts« Ges etf^ts étamt «ecreebé» è

des.portemanteauiv sur toute la longueur de la paroi gauche de la muraille.

Un rideau de sei^e verte cachait Tautre paroi.

Derrière ce rideau, que Tétranger fit glisser sur une tringle, Alfred m plusieurs robes en lustrine noire et des blouses en étoffe bleue.

— Âh ! dit-il, c'est à une réunion de la loge que nous allons.

— Ne le saviez- vous pas?

— Je m'en doutais depuis notre départ de Québec, mais je n'avais pas de certitude.

— Vous étiez monté au troisième degré, je crois.

— Oui.

— Alors, prenez vos insignes.

Alfred Robin s'étant dépouillé de son capot, mit une blouse bleue, à laquelle était ûxée une épaulette d'or. Par- dessus cette blouse, il jeta une robe noire, à capuchon, assez semblable à un domino, et prit à la main un masque de soie noire.

Son guide avait aussi endossé une blouse bleue, mais distinguée par deux épaulettes d'or, et ornée de br.mdebourgs soie noire et or. Puis il se dr <pa, dans un vaste manteau de velours rouge, se coiffa d'un bonnet phrygien également en velours rouge, ainsi que le masque dont il se couvrit le visage.

Leur travertissement opéré, ils rentrèrent dans la première pièce. L'homme, ernbossé dans la peau de bufile, fnpp.i au gutchet d'une porte extérieure. Le guichet glissa dans ses coulisses. L étranger s'appioekt et, se penchant à Touverture, dit un mot.

La porte lui fut ouverte et on annonça :

— Le Grand Maître.

Notre artisie se baissa à son tour vers le trou du guichet, dé* clina son nom et fut annoncé ;

— Le frère Alfred Robin.

Une fuis introduit dans la salle, la porte fut fermée au verrou.

Cette salle, longue et étroite, était éclairée par des lampes fumeuses pendues au plafond de distance en distance. Pour tenture, elle avait un papier rouge-sombre, émaillé çà et là de lithographies représentant les martyrs de la liberté, parmi lesquels fii;uraient, au premier rang, c'est-à-dire de chaque côté du fauteuil du président ** ou Grand-Mattre, les portraits des malheureux pendus & Ûontréal, aprit lfi$ insunr^ctioni d« 1837-38*

U GnnirMdtM sifgeait sur une estrade êleyée d^in pfed enwm au-dessus du parquet. Devant lui se dressait un petit bureau couvert d'ua tapis rouge. Derrière, dans un grand cadre, on avait peipt^u oil immense enteuFi 4'un nimbe de (umière^ et au-dessous deux mains jointes. Aux côtés du Grand-Maître^ étaient assis h preniier et le ^coQd députés Qpands-lfaltres. Au b^s do Pestrade, h. une table longue, chargée de papiers, travaillaient le secrémipe et Tassistant-secrétaire. Au milieu de la salle, contre le mur se t^euvait le bureau du maître des céjf^jff^mm, et m- à ^s, à i^eatvée de la pièce, celui iju g^rdi^n m svry^iiiaiit. 4 Tunti» extrémité, en face du Grand-Maître, vous ^perpeviez le bureau du trésoner. Des bancs recouverts en serge rouge garnissaient Tenceinte. Cinquante à soixante individus j ^taiefit assi^. Jops^ ij^i \^ p¥^sjd§a(, pûltaient la robe noire et tenaient un masque ^ (h jn^p. Pafmi ei^^, il eût été facile de reponnaitre plusieurs li^^tantç AQt^bleç de Quibe^, a? MoûiTfcal, et les buveurs qii'Alfr^fl ay^it yy^ i |^ ^?iver^e 4h rt» Lafrance.

Après avoir pris sa place gt jeté un c^^p j'qei] r?{44^ 8Pï l'assemblée, le Grand-Maître se leva, en frappant trois fois, avep ||i| pelit marteau sur son pupitre. Au bourdonnement dçs ep^tretjens. à voix, basse succéda un profond silence ; puis les assistants se levèrent aussi et Je GrandrMaîtBe dit d'un ton çolennel :

f Être suprême, toi qui es le père et le soutien dç? oppripiés ; toi qui lis au iond des coeurs toutes les secrètes pensées et qui sais que l'amour de la fratetnité et de la liberté est notre seul mobile, daigne verser ta lumière dans cette réunion de frères, et lui inspirer les meilleurs moyens pour tiravailler à la paix et à l'harmonie universelles- y

L'invocation finie, on se rassit.

'' Frappant, de nouveau, trois coups avec son marteau, le Grand- Maître, toujawrs iej)out, dit :

(T Mon devoir^ dans cette loge, est 4ô pr4sider aux séances et délit^épatiû^s d« h tog«, et de veiUer à ce que U constitution et les règjemept^ ^iç^it siriaanuaU observés, t

E^^uite, U s>s^t, et, s'adressaftt à s<Mpi voisin de droite : . — Premier député Grand Maître, quel est votre devek dans cette loge?

C^ k ^^ V'mk«tM répondii, i^ se kva&li.

-7ft-

— • Mon devoir, dans cette loge/est de remplacer le Grand-Mattre quand il; est absent ou sous accusation^ et de veiller à ce que la constitution et les règlements soient strictement observés.

— Trésorier, reprit le président^ quel est votre devoir dans cette loge?

-" Mon devoir, dans cette loge, est de tenir un compte fidèle des recettes et dépenses de ladite loge et d'en présenter, chaque mois, un état au comité.

— Secrétaire, quel est votre devoir?

— Mon devoir, dans la loge, est^de faire le compte rendu des actes et délibérations de la loge et de faire signer les procès-verbau&J par le président.

— Maître des cérémoniess, quel est votre devoir?

— Mon devoir est de veiller à ce que les membres de la loge, se présentent dans le costume requis et avec les insignes qui leur appartiennent et de présider aux initiations.

— Gardien, quel est votre devoir ?

*- Mon devoir est de veiller à ce qa'aucun profano n^entre dans la loge.

Apostrophant alors un membre au hasard, le Graud-Maître lui dit: - .

— Frère Cherrier, quel est le devoir d'un Fils de la Liberté?

— Le devoir d'un Fils de la Liberté est d'aimer tous les membres de cette loge, de les aider et de les secourir dans le besoin, et de veiller à ce que la constitution et les règlements soient strictement observés.

— Frères, la séance est ouverte, dit alors le Grand-Maître.

En ce moment, on frappa à la porte. Le gardien tendit la tôte aa guichet.

— C^est le frère Bonnefoi, dit-il en parlant au président*

— Bien, le frère Bonnefoi peut entrer.

La porte fut ouverte, un individu parut, s'avança au milieu de la salle, vis-à-vis du président, s'arrêta, décrivit avec la main droite ime échelle de Jacob sur sa poitrine, et fut s'asseoir au milieu des autres membres.

Le secrétaire donna lecture du procès-verbal d'une séance précétetet Ce d06ttm«nl aywt M approuvé k runanimité, le Grande

Maître ôta son manteau pour en revêtir le premier député Crand-* Maître, qu'il installa sur son siège.

Puis il s'avança au bord de Testrade et parla en ces termes :

• Frères de la loge Canadienne, il y a bientôt quatre ans que nous ne nous sommes réunis. Depuis cette époque le sang de nos amis a coulé. Grand nombre d'entre nous sont morts glorieusement à leur poste sur le champ de bataille ; d'autres ont porté leur tête sur réchafaud. Généreuses victimes d'une idée noble autant que juste, elles nous ont laissé avec un impérissable souvenir, l'héritage de leurs puissantes aspirations, de leur sublime dévouement. Peutêtre nous ont-elles aussi légué une vengeance? Les mouvements de 1837 et 38 ont échoué ; mais est-ce à dire que cet échec nous condamne à porter éternellement Iqs fers que l'Angleterre a rivés à nos mains et à nos pieds? est-ce à dire que nous ne puissions rompre le joug et prendre enfin, sur les ailes de la liberté, notre essor vers cette ère de prospérité et de bonheur qui fait le partage des citoyens de la république notre voisine? est-ce à dire que nous n'ayons été créés que pour servir d'esclaves à de vils tyrans? Non, frères, les Canadiens ont sucé le lait de l'indépendance au sein de la vieille France, leur mère ; ils savent comme elle défendre et revendiquer leurs droits; comme elle, ils sauront vaincre et humilier Torgueilleuse Albion, j»

Ces métaphores échevelées soulevèrent l'enthousiasme de^ l'auditoire qui applaudit frénétiquement.

L'orateur poursuivit :

• — Oui, frères, nous relèverons le drapeau de 38; et bientôt il ÛoUera sur la citadèle de Québec. Mais pour cela, il faut de l'union, de Fentente. L'uniow fait la force, l'entente fait Thabileté ; et c'est pourquoi je vous ai convoqués ici, vous, membres dispersés de la sainte association des Fils de la Liberté ; c'est pourquoi, après quatre ans d'exil, employés à parcourir nos campagnes d'eu bas du fleuve, à les soulever, je suis, au risque d'être pris et traîné à. la potence, revenu, et vous ai rappelés que nous avions un serment irréfragable qui nous liait les uns aux autres. Voulez-vous nous reconstituer? è

— Oui, oui I

• — Voulez-vous reprendre le cours de nos séances interrompues, travailler sérieusement, courageusement avec moi? »

«,-f Oui, oui, mvi» U ^oulon^,

fl*— Étes-Yous prêts à tout saeri&ei aa s^rvicf de lïotre m^ du Canada? t

•^ Npus le sommes !

c 1-^ £h bien» frères, que chacun de vous se mette à Toeuvre ; que dès demain, dès ca soir» il fasse de ia propagande, dans sa famiÛe, parmi ses amiS} ses compagnons, partout ; qu'il y songe sans cesse, 1^ nuit comme le jour ; au chantier comme dans sa maison, et, avant six mois, nous serons capables de lever une armée, faible par le nombre sans doute, mais dont chaque soldat pourra ré* pondre comme le guerrier romain : Je m'appelle légion. »

 la péroraison, les bravos redoublèrent si tumultueusement que le vice-président dut rappeler rassemblée à l'ordre.

Le Grand-Maître reprit son manteau et son fauteuil,

Uu dès membres se leva et dit :

^ Est-ce le moment de faire une motion t

^ Oui, répondit le Grand-Maître.

— Je propose donc que Léon Glainôlle, avocat à Trds^Rivières soit reçu membre de cette loge.

— Cette motion, dit le Grand-Maître, âoit4tre faite par écrit et secondée par un membre présent.

Le moteur se hâta de rédiger sa proposition sur un papier (ju^il remit au secrétaire.

— La motion est-elle acceptée ? demanda le président. Personne ne l'ayant combattue, il continua :

— La motion est agréée, nous allons procéder au ballottage du candidat. Frères, une boule blanche est pour l'adoption, une boule noire pour le rejet. Nloublions pas qu'il suffît d'une seule boule noire pour débouter le postulant.

Le maître des cérémonies remit aux assistants deux boules: une t^lanche et une noire. Quand chacun eut déposé sa boule dans ryrne, le président les examina : il n'y en avait pas une noire.

— Le candidat Léon Clairville est, dit-il, reçu membre de cetto loge. Ses parrains désirent- ils qu'il soit initié ce soir?

— Oui,repliquèrent-ils. Nous l'avons laissé à un demi^ffiiUe'd'icl; nous irons le cliercher.

Là-dessus, ils Mtire&k

Pendant leor âbfloieei divers membres parièrent 46 k situetioA politique et proposèrent des plans d'affranehissement. Us discouraient encore, quand le gardien annonça Tarrivée du

néophyte.

Le Grand Maître commanda :

— Frère Alfred Robin, et, vous frère Bleau, ainsi que les frères Roulin, Lagenaîs et Trudel vous aiderez le maître des cérémonies à fsiire rinitiation.

Les six membres désignés, s^étant masqués, quittèrent la salle et entrèrent dans la première pièce, où se tenait le récipiendaire, en compagnie de ses parrains.

Il avait les yeux bandés.

Le maître des cérémonies et Robin le prirent par le bras, et le conduisirent d^ns une pièce attenante. Elle était tendue de noir, comme une chambre funèbre, et presque entièrement plongée dans des ténèbres à peiue combattues par les rayons blafards d'une lampe sépulcrale. Au centre s'étendait un cercueil couvert d'un linceul. A la tête du cercueil on avait placé un crâne et des ossements hujonains en croix.

Le maître des cérémonies débanda les yeux au néophyte et lui fit signer une sorte d'acte par lequel il s'engageait à se lier, de son plein gré, aux Fils de la Liberté. Puis, il lui demanda dix francs de droit d'entrée, lui ordonna d'attendre et se retira, avec Alfred. La porte fut fermée avec grand vacarme de clefs et de cadenas. Les dix francs remis au trésorier, des pistolets, des sabres et des poignards furent distribués à quelques-uns des affiliés, et le maître des cérémonies retourna avec ses acolytes vers le patient.

Ils Je placèrent dans le cercueil, lui appliquèrent un épais bonnet sur les yeux, et feignirent de clouer la bière, tandis que l'un d'eux récitait la prière des morts.

— Lancez-le dans l'espace ! cria une voix qui s'efforçait d'être effrayante.

Une trappe s'ouvrit sous le cercueil qui coula sur des rainures jusqu'au rez-de-chaussée. La chute n'était ni saccadée, ni dangeureuse,mais accompagnée d'un tel charivari de chaînes, de chaudrons et de cloches fêlées, que les oreilles du malheureux devaient en être assourdies.

A l'aide d'une poulie, U fut remonté au premier étage, où les

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chants et les cliquetis de la feraille recommencèrent de plus belle. Quand les initiateurs furent fatigués, ils transportèrent le cer-

cueil et son contenu devant la porte de la salle des délibérations. Le maître des cérémonies frappa à trois reprises différentes.

— Qui est là ? interrogea le gardien après avoir tiré le guichet.

— C'est, répliqua le maître des cérémonies, un pauvre ^aveugle réclame la lumière.

Le gardien transmit la réponse au Grand-Maître qui répondit :

— Est-il digne de la recevoir?

— Oui, il a rempli ses devoirs comme il convenait, repartit le maître des cérémonies.

— Alors il peut entrer, ajouta le Grand-Maître. La bière fut déposée au milieu de la salle.

Tous les Fils de la Liberté étaient debout et masqués. On enleva le couvercle du cercueil et le Grand-Maître posa cette question au récipiendaire :

— Que voulez- vous?

— Faire partie des Fils de la Liberté.

— Dans quel but?

— Dans le but d'être utile à mes semblables, et surtout à mon pays.

r- Quels sont vos titres pour porter si haut vos prétentions ?

— Mon amour du prochain, de la liberté, mon énergie et mon intelligence.

— Étes-vous disposé à nous immoler tout ce que vous avez de plus cher?

— Je le suis. «

— Vos parents, vos enfants, et jusqu'à votre honneur, si nous le jugeons nécessaires?

— Oui.

— C'est bien, qu'on lui rende jour'.

 cet ordre, le néophyte fut tiré du cercueil, et amené devant une table sur laquelle était étalée une bible et un grand écriteau avec cette inscription: Mort aux traîtres t

Les conjurés l'entourèrent. L'un lui appliqua sur le cœur la pointe d'une épée, un second, la lame d'un poignard, pendant que d'autres l'ajustaient avec des pistolets. ..t.edby V3^^v,c

On arracha le bonnet qui lui dérobait la tue d6 cet appareil

Ingubre.

Le premier mouvement du néophyte fut de reculer. Mais il ae remit presque aussitôt.

H avait une de ces physionomies équivoques qui dénotent ordinairement la bassesse entée sur la fourberie.

— Jurez, lui dit le Grand-Maître, jurez sur les saints Évangiles que vous ne trahirez jamais nos secrets , fussiez-vous même soumis à la torture.

— Je le jure, répondit-il faiblement, en baisant le livre sacré.

— Inscrivez votre nom , votre âge , votre profession sur le registre.

Il obéit d'une main tremblante.

-— Et maintenant, ajouta le président,qui se démasqua, vous êtes notre frère, nous sommes vos frères, prêts à vous aider dans le besoin, si vous nous êtes fidèle, prêts à vous punir si vous nous trompez. Approchez, que je vous communique nos mots de passe et nos signes. Le mot de passe est Canada , le mot de reconnaissance Rome. Quant aux signes, figurez avec votre main droite une étoile sur votre poitrine , c'est le premier. Pour vous faire reconnaître d'un frère, en lui donnant la main, pressez-lui la jointure de la troisième phalange de l'index et du petit* doigt , avec le pouce et le grand doigt. Et si, parfois, vous étiez dans la détresse, et que vous ne pussiez approcher d'un frère, vous étendrez les bras en croix. 11 est bien entendu que quand on vous transmettra ces signes, vous devrez agir pour celui qui vous appellera ainsi que vous voudriez qu'on agît pour vous si vous vous trouviez dans sa position.

Lorsque le catéchumène fut suffisamment renseigné , le maître des cérémonies le mena au vestiaire pour l'habiller.

Pendant ce temps, Alfred Robin, à qui sa figure ne plaisait pas le moins du monde, examinait le registre.

Léon ClairvUle, âgé de vingt-quatre ans, avocat à TroiS" Rivières,

— Il me semble que je connais ce nom-là^ murmura l'artiste, en parcourant l'inscription. En tout cas , il a une figure qui ne me revient pas. Si ce gailUird ne nous joue pas quelque mauvais tour, je serai bien trompé.

JLe ooHvel iniUé» mvétu du costume offidol^ fut conduit pat le Grand-Maître à chacun des membres qui se démasquèrent, à mesure ^'on le leur présenta.

Les Fila de la Liberté, des degrés supérieurs, quittèrent ensuite la robe noire, pour ne plus garder que leur blouse bleue et les marques de leurs dignités respectives.

On se remit à discuter un plan d'indépendance pour le Canada. Ceux-ci étaient partisans de Tannexion aux États-Unis; ceux-là voulaient former une république isolée. Quelques-uns désiraient revenir sous la tutèle de la France. Mais personne, à Texception peut-être du Grand*Maltre et d'Alfred Robin , ne se demandait sérieusement comment ou s'y prendrait pour chasser les Anglais de la colonie.

Vers quatre heures du matin, le président commanda au secrétaire^de faire Tappel des membres présents.

Un acte d'aclions de grâces à TËternel termina cette séance qui devait avoir des suites si graves pour notre ami Alfred Robm.

Le jour commençait à poindre et il était transi de froid lorsqu'il rentra dans sa chambrette de la rue Sainte^Anne.

Exténué de fatigue, il se coucha en murmurant : — C'est égal , voilà une triste nuit de passée ; je n'ai pas beaucoup de confiance dans une nouvelle tentative de soulèvement. Il y avait à l'assemblée des gens qui ne valent pas, j'en suis sûr, la corde pour les pendre. Ce Léon Clairville, entre autres...

Le scmmeil empêcha le digne Fils de la Liberté d'achever de porter sur un des membres de sa loge un jugement peu fratornel, j'imagine, et pour le moins fort téméraire-

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