‹ La Huronne: scènes de la vie canadienneChapitre 20 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

COMME QUOI ALPHONSE ET ALFRED tONT ONE PARTIE DE PÊCHE SDR LA GLACE, ET POURQUOI LÉON AVAIT VOULU PARLER EN TÈTE A TÊTE A EMJtfA» A L'aUHERGE JOLiCŒUA.

— Cinq heures bientôt, dit Mougenot consultant la pendule, en ayant les deux mains plongées dans les poches^ de sa robe de chambre, et tendant Tun après l'autre ses pieds au feu.

— Pourtant, je m'en suis douté la première fois que je l'ai aperçu, pensait Alfred ; la dupliciié est écrite sur ses traits.

— Cinq heures 1 répliqua l'étudiant, on va dîner dans un instant* si je m'habillais !

Et il s'approcha d'une table de toilette.

— Que fais-tu donc? lui cria l'artiste.

— Mais voici Theure de dîner.

— Déjà ! Je cours m'arranger un brin.

Peu de minutes après , la famille Mougenot et Alfred Robin étaient réunis dans la salle à manger.

On se mit à table ; M"»® veuve Mougenot dit le henedkite et chacun s'assit

C'était une femme d'une' soixantaine d'années, plutôt petite que grande, au teint fortement coloré, au cou rentré dans les épaules, et dont la constitution générale révélait une pléthore.

Elle portait une robe de luine noire, et le chapeau des veuves en soie noire, avec un bonnet de simple tulle bleu pâle, niché sous la

Ce costume, elle ne Tavait pas changé depuis la mort do sQp mari.

M'^^Mougenot avait un cœur excellent; elle était très-pieuse sans bigoterie, très -charitable sans ostentation, mais enclin^) à la colère par son tempérament. C'était le seul défaut qu*on lui connût; chez elle, par malheur, il était terrible. Ni sa raison, ni les conseils de son directeur spirituel, ni Taide de la médecine n'avaient pu triompher de ces accès d'emportement qui la mettaient parfois dans un état voisin de T'épilepsie. Les plus grands ménagements lui étaient nécessaires, car la moindre contrariété la faisait éclater.

C'est ce qu'avait appris Emma à Robin, le jeudi précédent, avant qu'il la reconduisît chez sa mère. Pour expliquer l'absence d'Alphonse, ils dirent qu'une affaire de fermage l'avait retenu à Ghamplain, village situé sur la route de Québec à Trois-Rivières.

Quant à Faccident arrivé sur le Saint-Laurent^ ils se gardèrent bien d'en ouvrir la bouche.

Gomme la liberté accordée par les mœurs anglo -canadiennes aux jeunes filles leur permet de voyager avec les jeunes hommes, M*"' Mougenotne trouva pas étrange qu'un ami de son fils lui ra« menât sa ûlle.

Robin fut, au contraire, parfaitement accueilli et tout de suite installé dans la maison.

L'aubergiste chez qui Alphonse, Emma et lui étaient descendus en arrivante Trois-Rivières, avait été grassement payé pour garder le silence, et, en Amérique comme en Europe, avec de l'argent on lie et délie à volonté la langue des hôteliers.

La bonne U^^ Mougenot ignorait donc complètement le petit mélodrame qui s'était joué près d'elle.

Tout d'abord, Alfred lui avait plu. Elle le connaissait déjà parles lettres de son fils, mais ne l'avait pas vu avant cette visite. Notre sculpteur, sans le chercher, fit sa conquête, et, je crois bien qu'aussitôt elle songea à la* possibilité d'une union entre Emma et lui. Elle ue savait guère, la bienveillante veuve, que les deux cœurs qu'elle mariait ainsi, dans son imagination, n\ét|iient |>lus.libf es et qu'ils avaient disposé d'eux-mêmes. o„t.edby V3^wv.c

Lorsque des lèvres officieuses, il s'en trouve partout, lui aiment parlé des assiduités de Léon Clairville auprès d'Emma, M""* Mougenot, s'était dressée de toute sa hauteur, et avait répliqué d'un ton de matrone romaine blessée dans sa dignité :

— Est-ce que ma fille oserait s'abaisser jusqu'à de telles espèces? On s'était tu, et, avec raison, car un mot de plus, eût pu soulever en elîe un transport de fureur dangereux,

Emma savait trop bien quelles étaient ses dispositions à Tégard des Clairville, pour hasarder une parole en leur faveur. Elle n'espérait pas que le temps les modifierait: M"»® Mougenot devait rester intraitable sur ce chapitre. Et la certitude qu'elle ne consentirait jamais au mariage d'Emma avec Lpon pouvait bien avoir aidé celui-ci dans son entreprise de séduction. L'amour est un être bizarre qui se repaît de sa propre faim, et meurt dans les bras de la satiété, dès qu'on lui donne les aliments qu'il sollicitait avec tant d'instance.

. Aussi Emma avait-elle remarqué Léon justement, semblait-il, parce qu'on voulait le lui cacher ; et aussi l'aimait-elle en raison du mépris qu'en faisaient sa mère et son frère.

On le voit, quand même le cœur d'Alfrad eût été ouvert à de tendres sentiments , les vues matrimoniales de M»»® Mougenot eussent été frustrées par la passion anticipée de sa fille pour la fils de leur mortel ennemi, comme l'appelait la veuve.

Mais quelle mère ira jamais s'imaginer qu'une fillette de seize ans a disposé d'elle sans sa permission !

Les regards inquiets d'Alfred arrêtés souvent sur Emma, depuis leur arrivée, M"*® Mougenot les interprétait à sa façon. Elle les considérait comme les signes d'un amour naissant. Il n'était pas jusqu'au changement de la jeune fille, à sa mélancolie et à ses rougeurs subitesj quand Robin s'adressait à elle, qui ne parussent du meilleur augure à cette mère aveugle.

Au dîner, ce jour-là, Emma avait une robe de couleur sombre, qui faisait ressortir davantage encore la pâleur de son visage. Elle avait l'air plus inquiet qu'à l'ordinaire. Chaque fois que l'on ouvrait une porte ou qu'on l'interpellait, elle tressautait conune ea proie aune vive agitation nerveuse.

— Eh bien! mesdames, vous n'allez pas eu veillée ce soir, j'espère, dit Alphonse quand on fut au dessert

^ Poair moû vmï ami, ja q« lortifai poînl, ctr î« ne me sens

pas bien, répliqua M"® Mougenot.

— Comment, ma mère, vous seriez indisj^éet

-* Oli 1 peu de Gbose, ce mal de tête auquel je suie sujette.

— Gela ne vous empêchera pas de venii avec nous, dit AU

-- Si; Tair dans ces moments^là m'est coBtrai». Hais^ où iK>n« lez-vous donc aller?

— Nous avions projeté uoe Partie de pécbe aux fla»fae«u]^ avec quelques amis, les daipe^ Itaoaur, LaAgevio, P^cot, et MM. de Monligny, Billotte, vous savez*

^ Je %m fâchée de ne pouveir $(r« des v^tre», reprit.M^^ Mougenot. Au reste, vous ne perdes pa^ grafti'cbQS^ ; si» Sûciâté tt*a lien de fort amusant pour des jeunes gens.

— Ahlœamère!

— Emma sera de la partie ? reprit la veuve, eo jetant UQ Hm gard à la jeune fille qui paraissait tout ^ fait ttiafigine & XMUk* tien.

— Nous y çôjî)pt(>iis bien ! s'âçfia FiétijdiaAt^

Et coya^ae s^ $our x^ répondait pa^, Alj^se lui Xsm^ l^irement le bras en disant :

— A quoi songesrtu donc ?

r- A quelque cavalier, sans doute, répliq# çpiA^W^ M(H^j^U0t,, Emma essaya de sourire.

— Vous disiez? fit -elle avec une surprime qui témoignait qu'elle était bien |oin de la conversation.

— Nous disions, ma petite sœur, repartit Alphonse^ que nous t'enimenions ce soir avec nous, n'est-ce pas Alfred ?|

Le sculpteur fit un signe de tête affirmatif.

— Ce soir! dit Emma troublée.

— Mais oui, ce soir, dans quelques heures parbleu, mademoiscdle Teiidormie. Et nous passerons une bonne partie de la nuit.

— Mais je ue puis, balbutk-t-elto.

— Qu'est-ce à dire ? on peut tj»ttt ee qtt*^ vent, surtout les jolies femmes, dit joyeusement Alphonse. C'est une affaire légiée, tu viendras.

Non vraiment, répUfui hl jimft i%i IMS tew 1m yei» do dessus )ft »api^^

— £t pourquoi n'irais-tu pas avec ces messieurs? demanda madame Mougenot d'un ton bref.

Emma se prit à trembler.

— Mon Dieu, maman, dit-elle faiblement, je ne suis pas bien non plus ; j*ai des frissons, la fièvre, je crois.

— Des vapeurs l dit Alphonse en riant. Nous savons ce que c'est. On traite ça par beaucoup d'exercice au grand air et des pilules de distraction.

— Je partage cet avis, insinua Alfred.

— G*est donc entendu, Emma, tu viens avec nous et je te promets un plaisir, oh ! mais un plaisir 1

— Ton frère a raison, ma fille, ajouta M"^* Mougenot, sans mes douleurs de tôte je vous suivrais moi-même. D'ailleurs tu adores la pêche de nuit.

— Mais, maman, s'écria Emma, avec des larmes dans la voix, je vous dis que je suis malade.

Alfred vint à son secours*

— En effet, dit-il, mademoiselle est fort paie. Le repos lui conviendrait peut-être mieuxqu'une veille sur la glace.

^ C'est bien contrariant! proféra Tétudiant d'un accent boudeur.

— Allons , mes enfants, arrangez-vous dit M""^ Mougenot. Si cependant, Emma se sent mal à l'aise, il est préférable qu'elle reste ici.

— Oui, maman! s'écria aussitôt la jeune fille.

M""* Mougenot se leva, dit les grâces et on sortit de table.

— Mauvaise I fit Alphonse à sa sœur, en lui donnant une petite ' tape sur l'épaule ! Si le beau Léon était de la partie tu n'y manquerais pas ; mais je te revaudrai ça.

Emma remonta lestement chez elle et les deux amis restèrent dans la chambre de l'étudiant.

— Sais-tu que l'état de ta soeur exigi9 des soins?, dit Robin k Mougenot, tout en allumant un cigare.

-—Crois-tu?

— Oui, et je crois môme qu'il est impérieusement nécessaire do la soumettre sor-le-ehamp à un traitement.

-^ Mais quVt-elle en définitive ? dit négl^emment Alphonse*

^ Ce qu'elle a t c*est toi qui me fais une pareille question. Pour un psychologue, tu n'es pas fin, mon cher.

— Tu penses que son amour... |

— Pas autre chose.

— Les jeunes filles^ à cet âge^ éprouvent souvent des révolutions physiques ; tu sais que les femmes sont, plus encore que les hommes soumise à des influences...

— Assez de science, mon ami, interrompit Alfred. Il n^est pas besoin d'être docteur en médecine pour diagnostiquer ce qu'a ta sœur. Elle est amoureuse, voilà tout.

— Ça |)assera !

— Ton a^^our avec la Huronne passera-t-îl donc?

— Quelle différence !

— Pas à (on avaiiiuç,j, repartit Alfred de son ton humouristiquc.

— Je t'ai déjà prié...

— De ne pas mettre le pied sur ce terrain? Je bats immédiatement en retraite de peur d'encourir ta disgrâce et celle de ta future postérité indienne. Est-ce que tu orneras de noms peauK-rouges, ces chers petits fruits de ton hyroénée... si pourtant la Providence féconde le sein de ton épouse adorée ? Me choisiras-tu pour parrain de ton aîné?

— Tu es insupportable.

— Heureusement que tu ne me supportes pas. Mais revenons à Eiâma. Mon opinion est qu'il faudrait la faire voyager pendant quelques mois.

— Ah l nous verrons. Glairville ne reparaîtra pas de sitôt ici. Avant de partir pour les montagnes Rocheuses, je préviendrai mon oncle et engagerai ma mère à la meàer, cet été, aux eaux de Saratoga; à notre retour, nous la retrouverons bien mariée, nourrice peut-être, et à coup sûr, fort peu soucieuse du Glairville.

Ravi de son raisonnement, Alphonse pirouetta sur les talons, et reprit :

— Je vais faire atteler mon grand traîneau. On tient six dedans. Nous prendrons quatre de ces dames et nous irons à la baraque. De Montigny et les autres viendront ensemble. Le Champagne (Sautera, mon cher.

vive le vin YiyecejasdiviQ..,

M. Onii dit Alfr^« iei rien Ist te cbûte,ta es eomme coq en pâte ; mais à Québec monsieur fait TAnachorète. Il se permet de ne pas voir une cope dans sa poche. Est-ce que par hasard tu cumulerais? est-ce que tu voudrais faire concurrence à un certain Malo^ de Montrai) sur la ladrerie de qui la chroniqud rapporte dés merveilles?

— Malo! le Malo de la rue Saint -Gabriel t répliqua Alphonse, avec tin accès d'hihtrité ; Malo ! il dame le pion à tous les Gobsecks passés et «présents ; j'écris son histoire Je la publierai prochainement. Si mon talent était à la hauteur du sujet» je dirais que je fais là un des livres les plus curieux de Fépoquei Pour mon avarice apparente, m<ln tkàt Alphonseï e'est un secret que je te confierai... plus tard.

— La suite {H'oekaiAemen^ exactement comme au bas d'un feuilleton. Merci ; Tespérance est la seule chose qui soit restée au fond de la boite de Pandwè.

— j'entends tinter le? grelots de mon attelage. Partons^

— Et un paquet dô cigare, et la petite bouteille de riquiqui?

— Tout ça tu le trouveras là et bien autce chose...

— Itou, achève donc. Alors il paraît qu'à Trois-Rivières tu es un Lucullus et à Québec un Diogcne ?

— Moins Tor, l'esprit et le cynisme. En route, hâbleur l

- Unelieuré après, trois traîneaux remplis déjeunes gens des deux sexes qu'animait une viVe gaieté à en juger par le diapason de leurs rires, doublaient le petit cap qui se dresse à l'entrée du Saint- Maurice dans le Saint-Laurent et remontaient, en luttant de vitesse, le premier dé ces fleuves.

La ntlît était d'une majeistueuse beauté, quoique très-froidé. Ptiréet profonde, la voûté eélésle s'arrondissait comme un dais d'azur ruissélahl de pifeiferiés. Atix i^yons de là lune, la surfatie du Saint-Môtiricfe se déroulait ainsi qu'une blanche nappe de lin, ('fendue entre des escarpements plantés de pinières, sur lesquelles Dn aurait jeté à profUsioh le duvet de Teider.

A rembouchuhî du court d'eau s'étendait de longues batturés on bas-fonds. Sur l'urte dé ces batlures, une grande cabane avait été construite; l'intérieur était chauffé par un poêle; une couche de paille, recouverte de peaux, tenait lieu de plancher. Dans la glace, on avait pratiqué une section traoswisale d'un pied de large envi-

ron et qUi laissait Teau â découvert. Cette ouverture partait du fond de la baraque pour aboutir à quelques pas delà porte. C'est là que se faisait la pâche, soit avec des lignes, soit avec de légers harpons.

Rien n'est plus facile que cette pèche, qui sert de prétexte à des réunions fort attrayantes , dont les Québecquois surtout sont extrêmement friands.

Les lignes appâtées ou les harpouneurs prêts, on promène des torches au-dessus de Tonde. Le poisson, attiré par la lueur, vient mordre aux hameçons, ou se faire embrocher par les dards.

La quantité de victimes de toute sorte, mais principalement de petites morues, que Ton fait ainsi, est souvent considérable. Cette pêche est même exploitée en grand par des industriels.

Quand elle est faite par un parti de messieurs et de dames, la quantité et la qualité des captures n'est pas évidemment ce qui préoccupe le plus. Mais on se divertit à qui mieux mieux. Ces messieurs commencent par pêcber très-sérieusement, ils le disent au moins ;.et ces dames s'apprêtent, non moins sérieusement, à faire frire les fretins que prendront ces messieurs, lorsqu'elles ne se mêlent pas de pêcher ou diirder elles-mêmes. • Silence ! pas de bruit; gardans-nous d'effrayer les habitants de Tonde. Bon! en voici un ; et moi un, et moi un. Ah ! je Tai manqué ; celui-ci ne Téchappera pas. Houp, il m'a fait de la peine. Qu'il est grosl Un esturgeon ! Bravo 1 La-dessus, buvons un coup pour nous réchauffer 1 »

Ce premier verre de vin est le signal d'une trêve, et ordinairement de la suspension des hostilités.

« A la poêle ! à la poêle l t , Le grésillement de la graisse sur le feu, puis le rissolement des martyrs aquatiques se confondent bientôt avec le cliquetis des verres, les joyeux réfrâitis de nos chansons égrillardes , et quelquefois aussi , Dieu me pardonne , avec le retentissement des baisers !

Et là, sur cette glace épaisse d'un mètre, alors que quatre à cinq pieds de neige matelassent la campagne, à deux mille lieues de notre France, vous retrouvez ses visages, son type, sa gaillardise proverbiale, les échos de sa pensée et jusqu'au son de sa voix , malgré une séparation qui remonte à un siècle et les efforts tyranniques de

la Grande-Breta^e pour étouffer la race française dans TAmériquo du Nord.

Les Canadiens n'ont point oublié leur mère; son sang coule toujours dans leurs veines ; ils aiment tout ce qui vient d^elle et luttent désespérément contre Tinvasion étrangère. Les Français, ils les appellent encore e nos gens ! » Et, si vous leur dites que vous êtes de la « vieille France, » ils vous regardent avec un attendrissement presque respectueux.

Quelles que soient leurs opinions politiques^ tous savent et «hantent la Marseillaise f cet hymne si éminemment français. Il est le couronnement ordinaire de toute fête particulière, ou même civique. C'est à ce point que les Anglîds l'ont appris d'eux et Tentonnenl très-fréquerament aus^i.

Ne sommes-nous pas trop loin maintenant d'Alphonse Mougenot et de son parti pour assister à la pêche ? Nous savons , à quelques traits d'esprit et de galanterie près , ce qu'ils feront. Ne serait-il pas plus intéressant de retourner à M"' Emma Mougenot ? Ma lectrice dit oui, mon lecteur ne dit pas non. Adopté.

La jeune fille, rentrée chez elle, ferma à clef la porte de la chambre ; puis elle tomba sur un fauteuil, près d'une petite table à ouvrage, s'accouda sur cette table , ensevelit son visage dans ses mains et fondit en pleurs.

— Malheureuse que je suis ! murmura*t-elle au milieu de sanglots éiouflFés. Si ma mère!... si mon frère!... 6 mon Dieu!...

Et les larmes redoublèrent.

Néanmoins, au bout de quelque temps, elle se calma un peu, se leva, jeta un coup d'œil sur la pendule.

11 était huit heures.

— Dans deux heures! dit-elle; mais non, je n'irai pas, je n'ouvrirai pas... S'il allait rencontrer Alphonse... Mais Alphonse ne reviendra pas avant demain matin... Mais si un accident... ce qu'on ne peut prévoir... Pourquoi l'ai-je aimé?

Un instant après, elle reprit : *

■— Il viendra, c'est sûr. Il me le dit... Ne pas ouvrir serait peutêtre plus imprudent, car il attendra à la porte du jardin...

Tirant machinalement de son corsage un billet plié en triangle, elle lut?

c Ma bien-aimée ,

1 Je vous ai obéi; j'ai tout itamolé à mon amour pour vous, tout Jusqu'à mon honneur. Je passerai maintenant pour un lâche aux yeux de tout le monde ; mais je ne m'en plains pas^ pourvu que vous me gardiez votre cœur. Ce soir, je désire vous voir ; c'est de toute Importance. A dix heures, je serai à la porte du jardin, qu'elle soit ouverte ; laissez aussi ouverte la porte de la cuisine, je monterai chez vous par l'escalier de service, qui, m'avez-vous dit, communique avec votre chambre.

f A toi pour la vie !

» Ah ! qu'il me tarde de te presser dans mes bras 1 1

Point de signature. Mais Emma connaissait bien la main qui avait tracé ces lignes, dont la sécheresse impérieuse eût éclairé une femme plus expérimentée qu'elle.

Mais une jeune fille de seize ans sait si peu de chose du monde, de ses égoîsmes et de ses perfidies !

Emma baisa tendrement le vélin, et, tout à regret, le brûla à la flamme d'une bougie.

Pour comprendre cette scène, il faut redescendre à l'auberge du père Jolicœur, sur le chemin de Québec à Trois-Rivières. On se souvient qu'avant de souper, Léon Clairville avait dit à Emma qu'il voulait lui parler et qu'elle eût à le recevoir dans sa chambre. L'avocat avait ménagé cette entrevue, acheté le charretier de Mougenot et le père Jolicœur, qui était son débiteur. Le premier s'était chargé d'obliger ses voyageurs à coucher à l'auberge en question ; le second de donner à Emma une chambre éloignée de celle de son frère et d'Alfred. Tout réussit à souhait à Clairville : la neige ellemême lui vint en aide. Fascinée par l'autorité qu'il avait prise sur elle, Emma n'osa lui résister. Il arriva, lui dit qu Alphonse l'avait provoqué en duel, qu'ils avaient décidé de se battre , mais qu'il ne le voulait pas, moins parce qu'il était de première force aux armes et qu'il était sûr de tuer Mougenot, que parce qu'il aimait Emma, et sacrifierait gaiement sa vie pour lui éviter le plus léger chagrin. Cependant l'honneur parlait. Que faire t Fuir? On taxerait sa conduite de lâcheté. Le monde ne comprenait pas qu'un homme était quelquefois plus brave en reculant devan|pftd4f»Aflrf^iy*-

— im —

bordant I Le dilemme était horrible. Si encore il avait la certitude d'épouser celle qu'il idolâtrait au point de se ruiner dans l'opinion publique! Mais Emma raimait-elle vraiment? savait-elle ce que c'était que d'aimer? Quelle preuve d'amoUr lui avait-elle donnée? Qui garantissait que, deitiain^ elle ne le quitte^ait pas pour ud autre? La baihe de leurs familles ne venait-elle pas d'être doublée par cette fâcheuse circonstance? Enfin j il fut tour à tour humble, colère, tendre) safcastique, passionné, brutal ; il employa, avec une impitoyable habileté) toutes les armes de là séduction, et la pauvre Emma, éperdue , affolée, ignorant ce qu'il voulait, seupçonnant à peine le crime, succomba sans avoir le sentiment de la violence que lui faisait sen détestable suborneur.

Elle ne sut qu'une chose, c'est qu'elle sauvait la vie à son frère, et l'A lui féslâ un souvenir de celte horribie scène, ce fbt comme fè souvettir Vague d'un itiaUVaiS rêve. Elle eh avait peur, elle le fuyait, comme on fuit l'idée importune d'titie action honteuse, mais elle né devinait point la fauté qu'on lui avait fait éommettre.

Si on lui eût dit qu'elle était Aétrie, elle eût ingénument demandé ce que cela signifiait.

Et pourtant, elle éprouvait des appréhensions secrètes, des terreurs inexpUcables, qui la tenaient cruellement en émoi, depuis cette nuit fatale. Elle pleurait sans cause sensible, éprouvait un insurmontable dégoût pour lés choses qui lui plaisaient le plus naguère. Son amour pour Léon s^était même refroidi. Il y avait des instants où elle le prenait en horreur; et elle se reprochait, ces instants-là, la pauvre petite ! D'autres fuis, elle le désirait, l'appelait de tous les cris de son âme et plongeait sa pensée dans de mystérieuses voluptés, qui la laissaient fatiguée, languissante, souffreteuse...

Emma était abîmée dans un de ces affaissements quand neuf heures sonnèrent.

Elle tressaillit, se leva en sursaut, courut à la fenêtre. Une entiche de givre plaquait d'albâtre les carreftùx; La jeune fille la fit fondre en frottant le verre de ia paume de sa main et elb regarda au dehors. La nuit était belle^ brillamment étoiiée, mais aucune lumière ne perçait les ibûétres des maisons voisines ; dans la cuisine, au-dessous de sa chambre^ les feulL étaient SteibtS. Tout dormait ou paraissait dormir» Emma M fseueiilitj disratt Mooré avec te

conscience, et enfin, après bien aéâ hésitations, elle s*enveIoppa d'une mante, et alla ouvrir la porte du jsfrdin.

Je n'ai pas besoin de dire que son cœur battait violemment.

A dix heures précises, Léon se présenta dans sa chambre.

Il était élégamment mis et exhalait une pénétrante odeur de rose.

C'était le parfum préféré d'Emma. Cependant çlle en fut choquée. Pourquoi? elle n'eût pu le dire. Il est à remarquer, du reste, que l'homme amené, pour la première fois, par rendez-vous d'amour dans la chambre à coucher d'utle femme, lui causera toujours une pénible impression s'il sent bon, ou s'il est prétentieusement mis. À bon entendeur^ salut!

Léon s'approcha d'Emma pouï l'embrasser. Elle recula instinctivement.

— Eh bien 1 fit-il, avec surprise.

— Que désirez-vous"? dit-elle d'une voix à peine intelligible. Cette question si simple interdit le séducteur.

Néanmoins reprenant bien vite son sàng-froid, il répliqua d'ua ton léger.

— Mais, mou Emma chérie...

— Ohl monsieur, que m'avez- vous fait faire l Et Emma se couvrit les yeux en pleurant.

Léon profita de son émotion pour la conduire à un fauteuil. II sV genouilla à ses pieds, lui parla longuement ce langage caressant et enivrant qui fleurit sur les lèvres de tout homme passionné, quand il est seul, en téte-à-tête, avec une femme gracieuse et aimante.

Il la berça doucement dans la barcelonnette de la flatterie, et quand il eut peu à peu séché ses pleurs, fait éclore un tiède sourire sur son visage, il essaya de l'entourer de ses bras, de l'attirer à lui.

Mais aussitôt Emma bondit sur le siège, se dégagea de son étreinte, et s'enfuit effarée au bout de l'appartement.

Une révélation soudaine, complète s'était opérée en elle.

L'enfant était devenue femme; elle comprenait!...

— Non, monsieur, s'écria-t-elle. Vous êtes indigne! Sorte d'ici ; je vous chasse !

Épuisée par cet effort, elle s'ajfaissa sur le tapis. Léon la releva, lui jeta quelques gouttes d'eau sur le visage et la ramena au sentiment. Changeant alors de ^t^ze^ly ^dftj^ière, il

Tentretiat de mariage, lui jura de Tépouser, et proposa un enlèvement. Emma le laissait dire. P&le, inerte, elle n'avait pas même la force de taire un geste. Glairville, prenant son abattement pour une feinte, ou un encouragement indirect, insista sur ses propositions de mariage aux États-Unis.

— Jamais! répondit fermement Emma; jamais tant que ma mère....

Les sanglots lui coupèrent la parole.

Le contact de cette délicieuse jeune fille, le désordre de sa toilette, et jusqu'à ses pleurs avaient exaspéré les sens de Léon. Son visage était échauffé, baigné de sueur, ses yeux étincelaient de désirs, ses membres tremblaient; il s'écria, ne sachant plus ce qu'il disait :

— Tu ne veux pas venir aux États-Unis? tu ne veux pas te marier à présent? mais, malheureuse enfant, si tu devenais mère l

A cette écrasante supposition, lancée à sa face comme une affirmation, la vue d'Emma se voik et elle roula évanouie aux pieds de son amant.

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