CHAPITRE VI
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Le lendemain vers midi, Alphonse Morgenot s ëtlraft paresseusement dans son lit. Disons, pour Facquis de notre conscience et de sa réputation, qu'il s'était couché peu avant Taurore, carle;>ar^t de pêche avait été^ complet : friture et matelotes copieuses ; vins de hauts crûs; feu d'artifice d'esprit, chansons, danses, rien n'avait manqué à la fête. Alphonse avait même fait une déclaration incendiaire à une certaine brunette fort séduisante qui ne l'avait, ma foi, pas trop mal reçu; et Alfred, le fidèle et constant Alfred, le Pénélope des amants, le catonisme par excellence, il s^était allumé aux yeux de la blonde M'"*... L'eussiez-vous pensé, dites? Oh l ces monstres d'hommes! tenez, ils sont tous pareils, un verre d*aî et une jambe bien tournée leur font perdre la tête. Fiez-vous donc à eux ! Comptez sur leurs promesses, jeunes filles ! Ah ! vous avez joliment tort. Mais il n'y en a pas un, non, pas un, parmi les plus sages, les mieux épris qui ne soit prêt à succomber à un caprice, s'il ne. court après. Il est vrai que vous, mesdames... — Une indiscrétion! le ciel m'en préserve!
Alphonse Mougenot se frottait les yeux, comm^zi^yt^mPiF^ ja
cloche du séminaire réveillait dès cinq heures du matin — un temps vivement regretté pourtant. i
Peu à peu, les brumes de son cerveau se dissipèrent. Il ressassa un à un ses souvenirs de la veille. Un sourire complaisant joua un air de fatuité sur ses lèvres quand il en arriva à Taimable brunette : puis le sourire s'éteignit dans un formidable bâillemeut; Alphonse allongea encore ses membres, ramena, en anse de panier, au-dessus do sa tête ses bras contractés, fit claquer ses phalanges, et, finalement... sauta à terre ou plutôt sur le tapis.
— Il est de fait, murmura- t-il, en donnant cours à une seconde édition de bâillement à plusieurs exemplaires, il est de fait que cette chambre est plus confortable que celle que j'occupe rue des Escaliers-du-Gasse-cou, et que je me suis condamné à un mode de vie excentrique, pour ne pas dire plus. Mais, bahl le métier de littérateur a ses exigences. On n'entre pas au jardin des Hespérides sans peine, pour y cueillir les pommes d*or de la célébrité. Tiens ! une phrase. Elle a du cachet. Bien corsée, bien ronflante. Il faudra que J'en prenne note sur mon carnet. Les idées rie germent pas tous . les jours.
11 appelait ça une idée, le malheureux l funeste amour de la gloriole, voilà de tes coups !
— Enfin, continuait Alphonse, ne se doutant guère que nous, son historien, nous serions le premier à lui contester ses titres à la réputation devant le tribunal de la postérité, enfin ce voyage sera vraisemblablement pour moi la pierre d'assise t..
— Nommer un voyage une pierre d'assise, Seigneur !
— La pi«rre d'assise de;., je ne trouve pas le mot, n'importe 1 je m'entends. Mon nom traversera les mers. Il ira en Europe. En France, à Paris je serai connu ; on parlera de moi.
Tout homme de lettres canadien ne rêve qu'une chose - être imprimé à Paris. La moindre reproduction, le moindre fait divers emprunté par nos grands journaux à une gazette de Montréal ou de Québec, est pour son auteur un sujet de vanité et de plaisir bien supérieur à tous les éloges que pourraient lui prodiguer ses confrères américains.
Et en songeant que probablement un criti^e parisien s'occuperait un jour du compte rendu de son expédition au delà des montagnes Rocheuses, Alphonse sonna pour deflpi^l^rvit^iài^êaHx.
On lui apporta la Minerve et le Herald de MonlréàL ^
Tout en procédant à sa toilette, il y jeta un coup d'œil^ afin de
voir s'il n'y était pas question de son dernier ouvrage. Soudain il s'arrêta, laissa tomber la serviette qu'il tenait à la main
et s'écria :
— Comment ! ce pauvre diable s'est noyé 1 noyé avec ses chevaux 1 J'ensuis fâché. Aussi pourquoi a-t-il voulu s'exposer? Nous l'avions cependant assez prévenu. Mais ces gens-là sont entêtés, entêtés comme des mules. Ils ne veulent jamais que faire à leur guise l C'est tout de même bien ennuyeux. Nous voici forcés de paraître à une enquête.»» Comment cacher cela à ma mère ? Je vais en causer avec Alfred.
A àemï vêtu, il frappa à la porte voisine.
— Une seconde, je suis à toi, répondit une voix claire. La porte s'ouvrit aussitôt.
— Déjà habillé! s'écria Alphonse, remarquant que son ami était vêtu, cravaté comme pour sortir.
— Mais oui.
— Où?...
— Oh ! j'allais à la poste porter une lettre.
— Le domestique t'aurait évité cette peine»
— Non, je jiréfère la mettre moi-même dans la boîte.
— En attendant, lis cela.
Il lui passa la Minerve en indiquant du doigt un entre-filet ainsi conçu :
« On nous écrit des Grondines :
« Jeudi dernier, le cadavre d'un homme a été repêché dans la mare> au bas de notre village. Cet infortuné, qui était charretier, se nommait Jean. Il résidait habituellement à Québec, où l'on dit qu'il laisse une femme et plusieurs enfants. Quelques jours auparavant, on l'avait vu passer avec une traîne à deux chevaux et des jeunes gens. Ils allaient à Trois-Rivières. On suppose qu'il sera tombé dans quelque trou, en revenant, car les jeunes gens qu'il conduisait sont rendus à Trois-Rivières. Une enquête a été com-
mencée w
— Quel malheur ! s'écria l'artiste. J'en suis désolé. Était-ce
vraiment un père de famille ? .
Je ne pense pas, répondit Alphonse. Il me semble qu il vivait
* avec sa mère, quelque part au faubourg Saint-Roch; mais je n^ai jamais ouï dire qu'il fût marié.
— U se pourrait aussi que ce ne fût pas celui qui nous a amenés, dit Alfred en reparcourant l'article.
— Je le souhaiterais, mais ce n'est pas probable.
— En effet, la désignation est assez explicite pour donner à croire que c'est notre hoifime. Est-il venu d'autres jeunes gens à Trois-Rivières, que tu saclies ?
— Non, à l'exception de Glairville.
— Si par hasard le charretier...
•» Le sien, il s'appelait Louis, je le connais.
— Alors nous recevrons sans doute une assipation ces joursci. Autant, si tu le veux, la prévenir. Nous partirons demain matin pour Québec, et, en passant aux Grondines, nous arrangerons cette affaire.
— Volontiers, mon ami. Franchement parlant, quoique je me trouve si bien chez toi, que j'y voudrais demeurer éternellement, je suis contraint de retourner à Québec au plus tôt
— Une affaire de cœur? fit Alphonse en souriant.
— Tu as deviné, car il s'agit de Zoé.
— Ah ! M"* Zoé-Castor, la perles des levrettes l
— Voilà bientôt dix jours que je ne l'ai vue. Jamais nous n'avions été si longtemps séparés, et quoique je l'aie laissée sous bonne garde, je crains toujours qu'il ne lui soit arrivé un accident.
— Tu es pour elle un ami modèle. Mais va porter ta lettre à la * poste. Pendant ce temps j'achèverai de m'habiller, jMrai présenter
mes respects à ma mère, et à ton retour nous déjeunerons. A propos, te sens-tu disposé à manger quelques douzaines d'huîtres ?
— Pourvu qu'elles ne soient pas de New-York ; elles ne sonl pas salées et je les trouve fadasses.
— Non, ce seront des huîtres du Saint-Laurent, des Caraquettes, des Bouktouches; lesquelles préfères-tu?
— Les unes et les autres, car elles sont si exquises, malgré leur petitesse, que je doute que les fameuses Ostendes, si vantées par les Européens, les vaillent.
— Et nous boirons du sauteme.
— Mais je ne m'y oppose point, mon cher amphitryon.
— Dépédie-toi. Dans cinq minutes la table sera 8ervi^.^S^^
N'apercevant pas Emma dans la salle à manger, Alfred s'informa d'elle en revenant du bureau de poste
— Ma fille est indisposée, répondit M™* Mougenot ; elle a de la fièvre, une sorte de grippe.
— Elle aura eu froid durant le voyage de Québec, dit Alphonse.
— C'est probable, répliqua le sculpteur, se rappelant ]e:> tristes heures qu'ils avaient passées sur. la glace, exposés au froid et à la neige.
Alfred savait de quoi il s'agissait. Néanmoins, par discrétion, il se retira dans sa chambre. L'étudiant alors annonça à sa mère que ses affaires le rappelaient à Québec ; et, avec toutes les précautions possibles, il exprima le désir de voyager pendant quelques mois.
— Mais, répondit M™* Mougenot, j'en suis fort contente, car je me proposais d'aller au printemps visiter la France, avec ton oncle, ta sœur et toi.
La réplique contrariait les vues d'Alphonse. Un pli sur son front l'indiqua. Toutefois, il ne fit aucune observation et M»* Mougenot poursuivit :
— Nous avons encore des parents en France, à Gbanmont-en- Bassigny, dans le département de la Haute-Marne. Nous les irons' voir. J'y songe depuis bien des années déjà. C'était le rêve de 4on pauvre père. 11 me Ta souvent dit, et je ne voudrais pas mourir sans me donner cette satisfaction. Et puis, mon enfant, ajouta-t-elie en l'embrassant tendrement, la France c'est le pays des arts ; si tu t'y plaisais, si ta soeur et toi vous aimiez ce séjour... vous savez que je n'ai rien à vous refuser !
— Bonne mère! exclama l'étudiant.
Mais il était distrait, préoccupé, la veuve le remarqua.
— Si, reprit-elle, tu pensais que ton ami, M. Robin..» voulût venir avec nous... Il est très-bien, ce jeune homme... ,
— N'est-ce pas? fit Alphonse.
— Oui. 11 me plaît. Crois-tu qu'il serait disposé?
— Je ne sais 1 répondit-il vaguement.
Le moment eût assurément été mal choisi pour aborder la question qui le tourmentait ; ^ une excursion aux Pays d'en Haut. — Alphonse résolut d'attendre, de s'en remettre au hasard.
— Eh bien! tu ne dis rien? s'écria M""** Mougenot.
— Mais oui, ]e suis ravi; votre idée est charmante, ma bonne mère.
— Et ton ami? demanda la veuve, à qui la possibilité de marier Emma avec le sculpteur souriait de plus en plus.*
— Alfred 1 je lui en parlerai, et il sera enchanté... je pense, repartit Alphonse à cent lieues de soupçonner les combinaisons de sa mère.
Emma ne parut ni au dîner, ni au thé. Alphonse monta dans sa chambre lui faire ses adieux et lui présenta ceux d'Alfred Robin. M"® Mougenot avait insisté pour que ce dernier y allât lui-môme ; mais Tartiste avait, à Fégard de certaines démarches, les sentiments d'une pudeur toute féminine. En entrant dans la chambre de la jeune fille au lit, il eût craint de la faire rougir. C'en était assez pour l'empêcher de s'y rendre.
Le lendemain matin, les deux amis se mirent en route. Ils s'arrêtèrent aux Grondines, identifièrent le corps du charretier,. firent leur déposition et reprirent le chemii\ de Québec. ^ Eu débarquant, vers les dix heures du matin, dans la rue Saint- Jean, devant la maison de M. de Nelsac, Alfred sifila d'une façon particulière.
Une élégante levrette sortit par la porte en gambadant. C'était Zo^-Castor, en bonne santé, irès-heureusement, et toute impatiente de revoir Robin.
Aussi la joie fut-elle vive et sincère de part et d'autre.
Après les premières effusions, le sculpteur prit Zoé -Castor dans ses bras et la transporta à son domicile, rue Sainte-Anne.
Sur la place du Marché, entre la caserne et l'église cathédrale, stationnaient des groupes d'hommes, de femmes et d'enfants. Dans ces groupes péroraient ou discutaient des gens à figure sinistre. Aux environs du châ^au gubernatorial, il y en avait encore. Mais Alfred n'y prêta qu^une attention médiocre. 11 était trop heureux d'avoir retrouvé bien portante sa chienne adorée, et de revenir à son appartement, quil tl'eût paâ échangé contre un palais, malgré sa pauvreté.
Avant d'escalader l'eicalier tortueux, Alphonse s'informa, chez un épiciét* voisin « s'il y avait quelque chose poiir lui. •
^ On est tenu plusieurs fois vous demander» mon cher monsieur Robin.
' —Qui ça?
• — Dame, je ne sais pas? D'abord ce grand monsieur à qui Zoé.*»
Comment va-t-elle, Tamourde petite bêle? je vas lui* donner un bf in
de su-sucre !
— Vous disiez, madame Ledoux?
— Je disais, monsieur Robin ; mais passez -moi donc Zoé*». Bodne chère, 7 a-t-il longtemps qu'on ne l'a vue ! Veux-tu un gros, gros morceau de nanan? Ah ! oui, je crè ben qu'on l'aime, le nanan.
— Mais, madame Ledoux, vous ne me répondez pasi dit Alfred impatienté.
— Attendez donc, monsieur, attendez donc 1 On n'a pas fait Paris en uujour. Où en élais-je? Ah! bien, c'est le grand monsieur que Zoé a mordu aux jambes, et qui Ta battue, même que vous étiet si en colère, vous vous rappelez?
— Alors il est venu?
— Deux fois.
— Et il u'a rien laissé pour moi?
— Si... non... attendez... Ah ! ce n'est pas lui» c'est un gamin.
— Un gamin ?
— Qui est aussi venu vous demander. Il a laissé unô lettre, La voici, et en voici une autre que j'ai reçue par la poste.
— Bon, donnez, madame Ledoux, Merci.
— I) n'y a pas de quoi ; à votre service. Est-ce que vous avez fait un bon voyage ?
— Excellent, madame Ledoux. Le grand monsieur n'a rien dit?
— Rien, monsieur Robin, rien de rien.
*— Bonjour, madame Ledoux. -
— Bonjour, monsieur Robin.
Alfred appela sa chienne qui grignottait à belles dents le morceau de sucre qu'elle devait aux libéralités de Tépiciêre, et il enfila le couloir de la maison où il logeait.
Dans l'escalier, il se heurta à un individu qui descendait et qui lui dit, en lui prenant la main d'une façon mystérieuse i
— Ah ! enfin, vous voilà î
Levant les yeux, Alfred reconnut l'étranger qui l'avait conduit à la réunion des Fils de la Liberté.
— Ce soir, poursuivit rapidement cet homme, il y aura une assemblée au faubourg Saint- Jean, Grande-Rue, numéro 4. Soyeu-y.
D sauta parnlessus Zoé qui, elle aussi, Pavait reconnu, et grondait hostilement sur la marche supérieure.
Une seconde après, il avait disparu.
— Cette assemblée vient à propos, se dit Alfred. Elle me fournira l'occasion de démasquer ce traître de Glairvilie. J'ai peur qu'il ne fasse bien du mal encore à la famille Mougenot, si ce n'est déjà fait.
Il retrouva « son appartement » tel qu'il l'avait laissé. La grande malle de cuir, une paire de fleurets, les statuettes étaient à leur place. Les voleurs sont gens trop bien appris pour jamais toucher aux meubles d'un bohème artiste.
Zoé installée sur le lit, Alfred décacheta ses lettres. La première contenait un billet de vingt dollars. C'était la pension n;eQSuelle du jeune homme, cette pension qui venait il ne savait d'où, qu'il aurait voulu repousser, mais qui le poursuivait mieux qu'une créance, et se glissait dans sa poche ou dans sa main si, comme cela lui était déjà arrivé, il déchirait ou brûlait, de colère, un de ces billets. Quand ses besoins paraissaient l'exiger, il recevait plus, mais jamais moins. On mettait une délicatesse extrême à ne pas froisser sa susceptibilité native. Au surplus , Alfred était sobre, et aussi peu fastueux que possible.
Sou intérieur le disait éloquemment. ^
II fourra les vingt dollars dans son porte-monnaie et ouvrit l'autre lettre fermée par de la mie de pain en guise ù!oublie ' ou de cire.
Cette lettre^ écrite sur papier grossier, ne contenait que quelques mots d'une écriture incorrecte et tremblée.
c Monsieur Alfred l » Pardonnez à une pauvre fille de vous écrire ; mais je suis bien malade, je voudrais bien vous parler. Je reste rue Sous-le-Fort, n** 2. Je vous en prie, monsieur Alfred, venez me voir aussitôt que vous le pourrez. Ça presse.
» Votre servante » Mariette » (La petite marchande de gâteaux des escaliers de la porte Prescott). •
* Nom donné par les Canadiens aux pains à cacheter.
— - Malade 1 cette pauvre fille! murmura le sculpteur en se pro-, menant dans sa chambre. Cette nouvelle m'afflige, plus que je ne saurais dire. C'est drôle, mais j'ai presque envie de pleurer.
U ne sentait pas deux grosses larmes qui roulaient lentement sur ses joues.
— Oui, c^est étrange comme ça m'impressionne , répéta-t-il, en relisant le billet ; car je la connais à peine Mariette... Que diable peut-elle avoir à me dire ? N'importe ! il faut y aller sans plus tarder.'
Remettant son casque * sur sa tête, il courut plutM qu'il ne marcha à la rue Sous-le-Fort, qui tombe à angle droit sur celle des Escaliersdu-Casse-Cou.
Cette rue est fort courte*
Alfred eut bientôt trouvé le a* S.
Il était inscrit sur la porte d'une ancienne maison en bois, dont la façade lézardée, noircie, les fenêtres démantelées trahissaient la vétusté près de s'en aller en ruines.
Une marchande de légumes qui tenait boutique au rez-de-cbaus^ sée de cette bicoque indiqua au sculpteur la chambre de Mariette.
— Pauv' p'iite jeunesse, ajouta-t-elle, elle n'a plus grand temps à passer sur cette terre. Gréyez-vous qu' c'est d' valeur de mourir à c't'âge-là l
Alfred grimpa au troisième et dernier étage, par un escalier aussi roide et moins sûr qu'une échelle de meunier, les pieds glissant sur les marches humides et branlantes.
Il arriva ainsi à une porte basse, pratiquée dans une sorte de cloison, haute de six pieds et qui ne montait pas jusqu'au plafond, c'est-à-dire au toit; car sur la tête, il n'y avait plus que les deux versants d'une toiture effondrée en plusieurs places et ployant sous le poids de la neige glacée qui la surchargeait extérieurement.
N'eût-il pas fait un froid intense au dehors, qu'on aurait eu* froid au cœur dans cette maison croulante ouverte à toutes les humeurs de ratmosphère.
* l'ûijl^è de fcttnôfV; . .
Alfred , frissoimant , heurta ù la porte qui céda sous la pression de sa main.
Il se trouvadans un étroit compartiment éclairé par une lucarne, dont la moitié des carreaux était remplacée par des chiffons, et par le jour honteux qui provenait de pièces voisines, que de minces galandiiges, de deux mètres au plus d'élévation, séparaient les unes des autres. Une odeur fétide p:eaait au nez. Mais Alfred s'y était quelque peu habitué, ^n gravissant Tescalier. Des piaillements d'en» fauts, des jurements d'hommes, des glapissements de femmes écor*« çbaient les oreilles.
Carliste jela up rapide coup d'œil sur le misérable cabinet dans Icquei il venait de pénétrer. C'était Tasile de la misère à son dernier degré, et pourtant c'était propre. Près d'un grabat de paille recouvert d'un tapis en lambeaux, une septuagénaire essayait de réchauffer ses doigts à un couvet où se mouraient quelques charbons ; et sur le grabat gisait Mariette. Elle était amaigrie, livide. Deux cercles sombres entouraient ses yeux à demi éteints. Elle avait les joues creuses, les lèvres hérissées de pellicules jaunâtres et rudes comme des écailles ; sa respiration était sifflante.
Le sculpteur s*approcha timidement, navré, de la moribonde*
— Vous êtes monsieur Alfred Robin 1 lui dit la vieille femme. Il fit un signe affirmatif.
— Ah ! mon cher monsieur, vous arrivez trop tard , je le crains. Depuis ce matin, la pauvre petite est à Fagonifi.
— Mais quelle maladie ...
— Quelle maladie 1 Ah I monsieur, celle des pauvres gens, répondit la garde d'un ton douloureux, quoique résigné ; — les privations, voyez-vous, voilà ce qui nou:> tue, nous autres !
L^elTrayante nudité de la chambi a se cculiruiait que trop 4^q^ paroles.
— N'y a-t-il donc plus d^espoir?
La vieille secoua la tôte.
— Plus, monsieur. Hier encore, elle parlait ; mais , depuis c» matin, le délire... tenez, l'entendez-vous qui raie?
Des sons rauques^ strangulés sortaient péniblement de la poitrine de Mariette.
La septuagénaire Voulut lui faire boire un eu d'eau suerH avec
de la cassonade — tout ce qu'elle avait, — mais à cel instant la malade se souleva convulsivement, articula un cri, étendit les bras en croix, et retomba sur la paille.
Elle était morte !
— Un ange de plus pour le paradis ! proféra la vieille femme en faisant pieusement le signe de la croix.
Alfred l'imita ; puis, sans se rendre compte de son action^ il s'agenouilla devant le cadavre et le baisa au front.
— Vous êtes un digne jeune homme, lui dit la garde ; Dieu vous bénira 1
— Écoutez, ma bonne dame, répliqua Robin, voici vingt piastres, le' est tout ce que je possède en ce moment ; vous veillerez à ce que a pauvre Mariette soit enterrée décemment, et, si vous n'avez pas assez, venez me trouver.
— Ah ! dit-elle, la petite avait raison, vous avez un bon cœur, monsieur. Je vous remercie pour elle. C'est bien, monsieur, ce que vous faites là!
Du revers de sa main , elle essuya des larmes qui tremblaient au bord de sa paupière.
— Allons, au revoir, ma bonne dame, dit Alfred; n'oubliez pas mon adresse, rue Sainte-Anne, et prévenez-moi de l'heure des fu* nérailles. J'y veux être.
Il allait partir, la vieille le rappela.
— Pardon, monsieur^ pardon ; je ne me souvenais plus que la pauvre Mteirielte m'avait remis ça pour vous. En me le donnant, elle a cherché à me dire quelque chose de plus, je l'ai bien vu : mais ça a été impossible, elle n'a pu dire que : c: porte bonheur... donner à Alfred Robin, t
L'artiste prit machinalement un sachet suspendu à un cordon do soie que lui tendait la septuagénaire, et sortit précipitamment.
U éprouvait un violent malaise.
En rentrant chez lui, il regarda le sachet qu'il tenait encore dans sa main fermée.
C'était un petit octangle de cuir, orné de signes rouges bizarres, et qui renfermait un corps dur.
— Ce serait extraordinaire ! fit le sculpteur en. examinant ces
signes et tirant de sa poitrine un sachet de même forme que celui qu'il venait de recevoir.
Les signes étaient exactement semblables.
Alfred retourna en courant à la chambre de la défunte. Il fouilla dans Tespoir de trouver un papier , quelque chose ; ses recherches furent infructueuses. Il interrogea ; mais on ne put rien lui apprendre sur Mariette de plus qu'il ne savait déjà. Ou ne lui connaissait aucun parent; on supposait que c'était un enfant trouvé.
CnAHTBE VIÏ
ou L*AUTKDR BEGABDE D^BMÈHE ET DEVANT LUI, ET OU IL PAIT ASSISTER SON IJECTEDA A UNS ÉMEUTE CANADIENNE.
Le Canada nous appartenait par droit de découverte.
En 1535, on le sait, un navigateur malouin, Jacques Cartier, prit, au nom du roi de France, possession d'un pays immense, qui s'étendait de Tembouchure d'un fleuve considérable jusqu'à des latitudes ignorées.
Ce fleuve avait été appelé Saint-Laurent; parce que Cartier y était entré, Tannée précédente, le jour de la Saint-Laurent.
Le premier, il implanta notre puissance daiis l'Amérique septentrionale, avec une croix sur laquelle on lisait :
me FaANCISCUS PRIMUS^ DEI GRATIA FRANGORUM REXf REGNAT.
Ces contrées ftireut d'abord appelées Canada. Pourquoi? c'est plus que je ne saurais diife. Quelques archéologues prétendent que le nom vient des Espagnols, qui, ayant remonté le Saint-Laurent avant Cartier, se seraient écriés : Acà nada {ici, rien).
Ççtte étymplogie tf est pas plus mauvaise qu'une autre, car les
Espagnols, affamés de mines d'or, ne durent pas être enchantés par les rives du Saint- Laurent.
Ces rives sont cependant de véritables mines d'or ; mais il fallait savoir les exploiter, comprendre que les produits agricoles sont préférables aux produits métalliques.
^ Les Français étaient, à cet égard, mieux renseignés que les Espagnols ; par malheur les Français aiment trop leur terre natale pour être bons colons. Moins de deux siècles après la découverte de Cartier, nous nous laissions enlever le Canada, ou Nouvelle-France, comme on se plaisait à le qualifier, par nos ennemis d'alors, les Anglais.
La déplorable gestion des gouverneurs français, plus que l'habileté et la bravoure britanr:iques, fut cause de cette perte, qui priva notre patrie de son plus beau joyau maritime.
EJft 1759» le brave g^n,éral Moutcalm tombait sous les muifs de Québec, e| çivee l^ tombait Yamj^e^ dg la race latine dausi l'Amérique du nord. Le traité de Paris livrait, quatre ans après, le Canada aux Anglais.
Ils furent mieux reçus qu'on ne pourrait le croire, parce qu'ils ne touchèrent ni aux privilèges des nobles, ni à ceux du clergé, l^o peuple était ignorant ; il ne voyait que par les yeux de ces deuj: castes, n'entendait que par leurs oreilles.
Les nobles, pour la plupart des cadets de famille, n'avaient rien à attendre de la France, où plusieurs d'entre eux étaient assez ma! n^lés. Quant aux ecclésiastiques, ils n'ont point de nationalité propre. L'Ai^leterre reconnut la dîme pour ceux-ci, les droits seigneuriaux • pour ceux-là. Ils l'acceptèrent. Quelques-uns même lui firent des caresses. Ils furent peu nombreux parmi les nobles, je me hâte de le déclarer.
Les Anglais s'installèrent, défrichèrent, étudièrent habilement le terrain et finirent par l'exploiter.
Ils ne pouvaient, évidemment, s'enrichir sans porter préjudice aux premiers occupants. La concurrence amena la jalousie, qui enfanta Tenvie, mère d« la haine.
Peu à peu la cour de Saint-lames difitribiia l«s «ficM |iubUes mt. Anglo-Saxons. Ks n'étaient pa$ en m^^orité» mais ila imani h force morale ; ils en abusèrent.
La haine secrèle devint ëe k'av(»rsi«ft oyvMie»
A mesire quMls atKi^mentèrent m nombre, k% Anglais tmMiiretit à lypfvriiner tes Catadiens-f raoçais. C'était natikei; mais c'était a«9li insupportable pour les victimes.
La lutte s'établit, latente, sourde d'abord et fermentant chaque |oiir, et menaçant de se manifester par des explosions terribles.
Les vainqueurs 8'cfforçai*;nt surtout d'imposer leur langne. lis m'y parvenaient pas, et ils en étaient d'autant plus exaspérés qu'ils reoh contraient dans beaucoup de seigneurs canadiens iles créatures prêtes à les seconder. La masse résistait et avec une indomptable puissance d'inertie. On avait beau la piquer, la harceler, la tyranniser, elle demuerait insensible. « On lui parlait anglais, elle ne comprenait pas. » Ces huit mots renferment Thistoire du Canada, depuis la conquête jusqu'à l'acte d'Union, en 1840.
Cependant, des martyrs laissaient trop souvent le souvenir do leurs horribles soufiTrances pour que le combat ne s'engageât point rudement un jour.
Des clubs, des sociétés clandestines s'organisèrent. Le nom de Ducalvet, JAcbement «ssassiné fiar des éi»issaires anglais, y fut prononcé. On parla de vengeanee^ puis de séfaratioa, puis d'émancipation.
L'exemple de? États-Unis était séduisant. La fermentation prit dés proportions générales» La Grande-Bretagne les encouragea tacitement, loin de s'en inquiéter, fille voulait en unir par un grand coup.
Des 18â0, on s'apprétâdt au combat.
Néanmoins, les Canadiens-frauçsds étaient, grâce à ses intrigues, divisés^ en deux camps i leê burecMcrates d'un côté» les patriotes de l'autre.
Par bureaucrates on entendait ceux qui s'étaient ralliés à la couronne d'Angleterre et qui courtisaient Son Excellence le gouverneur général. «
Les élections de 1832 dontiërent lieu à des troubles, et la position se dessina plus nettement. Dans ces troubles, quelques hommes furent tués par la soldatesque» entre autres les nommés Billette, Chauvain, Languedoc, Marcoux et Nadeau. Ce dernier, accroché par la mâchoire à un clou fiché dans l'aile d'un Ddouliû à vent^ mit trois jours à mourir.
Jugez de l'irritation des esprits ! n ]
Ils attendirent encore, ou plutôt, FAngleterre attendit. Elle ne trouvait pas, sans doute, que Theure fût assez propice pour effectuer son dessein.
' Elle laissait le chef des patriotes, M. Louis-Joseph Papineau^ s'enthousiasmer aux éclats de sa propre éloquence, et pousser le populaire à une révolte qu'elle était si sûre de comprimer, qu'elle ne lui accorda jamais d'aulre nom que celui de rébellion.
Elle souffrait même, en 1836, qu'on imprimât des pièces de vers commençant ainsi :
Assez longtemps les peuples à la gène Ont demandé qa*on leur rendît leurs droits; Pour leur répondre, on raccourcit la chaîne Oà les tenaient arrêtés tous les rois.
Malgré les fers, ce cri se fait entendre :
« Plus de faveur : justice, égalité ! »
Aux Yoeux du peuple il est temps de se rendre ; Réforme et liberté !
L'approche du mouvement se faisait se sentir^ comme l'approche d'une tempête. Les Canadiens le prévoyaient ; ils le redoutiiient. Une voix intérieure semblait les avertir qu'il leur serait fatal. Mais ils pouvaient si peu l'éviter que ceux mêmes qui auraient désiré arrêter sa marche la précipitaient par leurs tentatives. Ainsi, un avocat de mérite, M. R. Anger, publiait, Tannée suivante, sous le titre Réconciliation, une longue et virile messénienne, à laquelle j'emprunterai quelques strophes, car la poésie est surtout l'expression des peuples nouveaux ; c'est vers elle que tendent les prem ers élans de leur amour du beau, et l'histoire politique du Canada était écrite en vers, avant que M. Garneau eût composé son bel ouvrage.
Nous chercherions, même au seuil de la mort, Nos droits ravis, la liberté sanglante :
Mais attendez, yous qui courez plus fort, L*étoile encore apparaît vacillante.
Rapprochons-nous, puis espérons I
Pais, si leur crime se consomme.
Frères, alors nous marcherons,
Rons marcherons comme un seul homme^
Gomme ui seul homme. t
L*aigloii, de l'aigle a le regard perçant, Mais l'heure encore, l'heure n'est pas veane; Attendez donc, frères, un peu plus tard, L'aiglon, plus grand, pourra percer la nue.
Rapprochons-nous, puis espérons !
« Puis, etc..
M. Anger, emporté par la passion, allait jusqu'à s'écrier :
Nous trancherons là le nœud gordien, Car, pour entrer dans la terre promise, Quand la raison, frères, ne peut plus rien.
Le glaive est juste et l» liache est pnrq^se.
Par malheur, la raison des peuples c'est le pavé ; la raison des rois c'est le boulet, comme l'a dit Victor Hugo, et cette maxime, que Je glaive peut être justifié et la hache permise, l'Angleterre de* vait bientôt l'appliquer sur les pauvres Canadiens.
L'heure allait sonner. Un anonyme apostropha le peuple :
Vois-tu bien ce géant, là-bas qui se dessine Sur un fond de couleur où le rouge domine I Regarde bien, il couvre un coin de l'horizon, £t, dans sa main de fer, qu'il suspend sur nos tèites, U tient au bout d'un fil usé par les tempêtes Les foudres des lords d'Albion.
On dit qu*un jour, dans son repaire.
Il lui Tint une odeur de sang ; Soudain, comme un dogue qui flaire.
Il s'élance, il court sur le vent.
Les ongles tendus sur sa proie QuMl lèche en frémissant de joie; Souillé de meurtres, Tœil hagard; Là, toujours debout, à ta face, Le monstre convoite et menace ^
Ton avenir de son regard !
Ni rhylhme, ni lyrisme ; mais quel ton provocant ? quelle violence d'images !
C'est un appel aux armes. On n'y répond que trop. Sous ce titre : les Quatre-^ingt^ douze Résolutions y MM. L.-J.
Papineau et N. Moriu avaient^ en 1837, rédigé un document pour exposer les griefs des Ganadiens-français contre le régime qu'od leur faisait subir.
Ce document fut considéré comme non avenu par le bureau colonial (le Downing-Street.
L'assemblée législative du Bas -Canada refusa de voter le budget.
Alors rinsurrectioh commença, sous l administration de lonr Gosford.
Sir John Colborn fut chargé de la réprimer. Il mit le théâtre d. la révolte, les environs de Montréal, à feu et à sang. M. Barthe Ta peint d'un trait, dans son Canada reconquis par la France : « Sir John Colborn, dit-ll, depuis lord Seaton, mieux nommé le Vieux-Brûlot, dans le naïf dictionnaire des habitimts du comte des Deux-ftlontagnCfe, dohl il fit une Veîidée, éohi mandait les forces Devant ce rtom, celui d'Iïaldimard s'efface. Son hom de Seaton fut changé en celui de Satan» dans la bouche de tous ceux qui furent témoins de sa froide cruauté. *
Vaincas une première fbis^ les patriotes rèiitt»èrerit itne seconde fois en campagne. Mais que pouvaient-ils contre dix raille hommes de troupes régulières t
Ils furent écrasés, décimés.
Vhabeas corpus avait été suspendu et la loi martiale proclamée par sir John Colborn.
Les prisons regorgèrent d'accusés. Celle de M(Hitréal seule en rerierma sept cent cinquante-trois.
Une foule furent exilés à Botany«Bay«
Douze furent condamnés à mort.
Dix portèrent leur télé sur Téchafaud, un Français entre autres, Hendenlang, qui expira en criant : Vive la liberté!
Les autres sont le chevalier de Lorimiêr, homme d'une bravoure à toute épreuve et d'une intelligence rare; DuqUette, Cardinal, Decoigne, Nicolas, Hamelin, Daunais, Robert, Narbonne.
Ils moururent bravement, comme des gens de casar qui, aypt obéi à leurs convictions, n'ont rien à se reprocher.
La tourmente avait principalement rayonné dans le district de l^lontréal, que sa proximité de la république fédérale et ses relations avec elle ont toujours rendu plus turbukut et plus disposé à recevoir les idées libérales que celui de Québec, placé d'iiilleuf» trop
près de la cour Tice-rdyalé fotr n'être pas ébloui par son &sie, et maintettu dans Tobéissance par les canons de la cifcadeilo.
A Québec même on murmura, on s'émut. Il y eut dea arrestations, mais pas de soulèvement sérieux^ quoique le désir de s'afr franchir travaillât fort aussi les classes ouvrières.
La Grande-Bretagne dépécha, au mois de janvier 1838, lord Durbait), pour dresser un Rapport sur là rébellion. Il tâcha de justifier les Canadiens^ H coniseilla de les dénationaliser, comme meilleur moyisn pour les calmer.
La partie occidentale du Canada, au-dessus de Montréal, était presque etclusivemoiit peuplée far des Anglais, et portait le nom de Haui-Cahada; le reste, plus spécialement occupé par des Fran^ çais, s'appelait Bas-Canada. Ces deux provinces adfflimetraieni séparément leurs affaires intérieures.
Ou propesa dd les réunir.
C'éiait proposer rextiçclion de la race française qui, ne s'avivant plus, comme la race saxonne, au foyer de l'immigration^ devait in-. sensiblemeât périr faute d'alimêtitSi
Le tiaut'Canada était endetté pour une somme énorme envers la célèbre maison de banque Baring, à Londres. Le Bas-Canada offrait de belles garanties de solvabilité. Après la destitution de lord Durbam, cette maison réussit à faire appeler un de ses associés, M. Thompson» depuis lord Sydenham, au poste de gouverneur du Canada; Souple, politique retor3> M« Thompson joua soUs-jambe le triste représentant du parti libéral bas-canadien, M. Louis Lafuntaine, et lit voter Tacte d'Union des deux GaoadaS) consommé en 1840.
Lord Syiienbam succomba peu après aux suites d'ube chute de cheval.
Il fut remplacé au siège gubernatorial par M. Charles Bagot, esprit conciliant qui sut se gagner Testime générale^
Le parti libéral n'était pourtant pas tout à fait détruit. Quoique M. L. Papineau se fût réfugié en France» que M. Nelson fût exilé à la Ber raude, et que ses plus fervents champions fussent ou proscrits aux États-Unis ou déportés en Australie, il restait dans les grandes villes, comme Montréal et Québec, des hommes obstinés qui ne désespéraient pas de se reconstituer et de livrer une neuvelle bataille à l'Angleterre.
M. Van Buren, alors président de l'Union» ne paraissait point hostile à une annexion.
Quoi qu'il en soit, les Canadiens que le bannissement avait jetés sur le territoire de la Rt^publique, entretenaient des relations avec leurs amis restés à Fintérieur, et mettaient tout en œuvre pour déterminer un autre soulèvement. Leurs efforts s'étaient, cette fois, tournés sur Québec, car ils se pensaient sûrs de Montréal. Quant à Québec, je Tai dit, il n'était pas facile de Tenlever. Une fois prise, toutefois, on était maître du Canada. Ce n'est pas seulement une forteteresse de haute importance, mais c'est un des comptoirs les plus commerçants du monde; il est l'entrepôt d'un trafic de bois immense, qui, pour le Canada, s'est monté à 16,000,000 de fr. dans la seule année 1829.
c Les bois de nos forêts^ a dit avec beaucoup de justesse M. Ch. Taché, éminent publiciste canadien, exploités pour les usages des constructions, de la marqueterie et de l'éhéoisterie, sont le principal item de nos exportations, et sont, avec les pelleteries non manufacturées et les articles en espèce de l'industrie agricole, dont les produits, au Canada, sont les mêmes que ceux de l'Angleterre et du nord de la France, à peu près les seules matières que nous exportions à l'état brut; les autres ne formant que des quantités comparativement insignifiantes. Nos bois fournissent encore des gommes qui servent dans la confection des vernis et dans certaines préparations oflScinales, telles que les gommes de sapin, d'épinette et de pin.
» L'industrie manufacturière du Canada tire parti de nos bofe dans la construction des navires, et, sous ce rapport, Québec est un des plus grands chantiers du monde, et on pardonnera à l'orgueil national qui me fait consigner ici le fait que le navire de 1,600 tonneaux, le Bommerang, construit à Québec par M. Théophile Saint- Jean, est celui qui a fourni le passage le plus prompt qui se soit jamais fait d'Angleterre en Australie, ayant remporté un avantage de sept jours sur son compétiteur le plus voisin, le Marco-Po'o, tout en rendant à destination sa cargaison en parfait état, malgré les efforts de la voilure. Nos manufactures de meubles de valeur et d'ustensiles, où le bois entre pour principale matière, nous dispensent d'avoir, recours à l'étranger pour suffire h notre consommation. •
M. Taché aurait pu ajouter que là carrosserie canadienne est hautement estimée sur tout le continent américain, et que FÂi^leterre et la France ont payé un tribut à sa supériorité.
La population des deux Canadas est de deux millions d'individus, parmi lesquei? ne compte pas moins de dix-sept mille ouvriers charpentiers.
Un tiers d(3 ces ouvriers, sinon plus, résident à Québec, y gagnant de 4 à 10 francs par jour. L'été, ils sont presque toujours occupés et mènent vie joyeuse, n'ayant souci du lendemain. Descen* dants des Normands, « fuler et plaisir » leur conviennent, comme a dit Guillaume le Conquérant. Mais, l'hiver, l'ouvrage cesse souvent, et alors, comme la cigale, ils vont frapper à la porte de la fourmi, qui leur tourne le dos.
Cette classe est^ on le conçoit, hdle à remuer, surtout quand elle est pressée par la faim.
Les patriotes en firent l'objet de leur propagande pendant l'hiver de 1841-1842.
Lrs circonstances parurent se ranger de leur côté.
Le froid fut non-seulement très -vif cet hiver-là, mais les constructeurs de navire, ayant peu reçu de commandes pendant l'été, s'étaient vus obligés de fermer leurs chantiers vers la fin de novembre.
Ceux qui n'avaient point fait d'économies, vécurent d'emprunts jusqu'à janvier, et ceux qui avaient épargné quelque chose, le dissipèrent pour les étrennes ; de sorte que dès les premiers jours de février, une gêne terrible aflEligeait la classe ouvrière de Québec.
Plus d'un dixième de la population manquait d'emploi et de pain.
Les charités publiques^ les charités privées étaient insuffisantes à nourrir tant de bouches.
On se plaignit, puis on murmura dans son' intérieur, puis on s'assembla dans les rues, aux portes des chantiers déserts, et, quoiqu'on n'eût pas l'argent nécessaire pour acheter une miche, on se procura du v\rhiskey, du gin. Les ventres étaient vides, les cerveaux s'allumèrent vite. Quelques discours habilement lancés dans les groupes, achevèrent de les embraser.
Et Toilà comment il advint que le jour de la rentrée de Mougcnot et Robin à Québec, sept à huit cents individus étaient
réunis vers ipciig liémreé de raj^rès-midi sur là plscè, 4#art le «bâ'feà» Sâi««-L«%iis>. Leur fouîc grossissait à cteiqne mmirtc^ H recrutant de bataillons épais qm débouchaient des mes Buadts» Sainté'^Afme, Saint-Louis, et arrivaient des quartiers Cbamplan, du Palaià, l^ des trois faubourgs Saint-Louis, Saint-Jean, Saint* Roch.
Danè rattrdiipeMiBnt, il y avait des gens de leut çexe> de tout âge, Je pourrai* «gotiter de toute profession.
Car des agitateurs déguisés parcouraient sans cesse cette masse conapacte, «ïimcfitûttt le feu, ob l'attisant ou le soufflant dans la "ireclion <|ui sembkiit plus favorable à leurs plans.
Les clameurs étaient stridentes, effroyaJ)tes.
L'animal qu'on a défini bipes implume devient aussi féroce q«« le» fautes, quand son estomac crie.
Quelques citoyens voulurent calmer la foule par des promesses* La foule leirr répliqua par des buées et une grêle de projectiles. Des magistrats essayèrent aussi de rétablir Tordre, en barangUatit les perturbateurs du haut du perron da palais de justice. Ils eurent le même swt que les premiers , l'an d'etit fat même griè>'en!ent blessé.
Dans la eobne, vobs aoriez pu remarquer Alfred Robin et le mystérieux étranger.
— Sottise ! sottise ! sottise ! munàurait celui^i, k chaque démonstration bruyante de Témeute.
-* Le moraCTit n'était pas venu, n'est-ce pas? lui dit Alfred. -- Ëh i satts doute, il Mait att^dre... affaire manquée! -«• Je le crois.
— Parbleu ! Allons, retirons-nous ; car j'entends battre le rappel au château. Dan^ qùeiqueB Ininfate» on lira l'acte de Riot. Rentrez chez vous, cela vaudra mieux que de vous exposer aux balles des habits rouges. Le plomb est aveugle, vous le savez.
Après ces mots, l'étranger quitta Robin et s'enfonça au cœur de cette mer humaine, dont les vagues affluaient jusque vers la coar du château.
Demeuré seul, le sculpteur voulut profiter du conseil que lui avait donné son compagnon; mais ce n'était pas chose aisée. En vain jô«a*t-il des coudes et des gertoui » il ne réussit pas k pratiquer une ' trouée.
)yG00gtc
Le ta«il)Our résMuiftiit toujmira.
Un bataillon se montra bientôt à la porte dH O^&teati. Le maîro de la ville paraissatt) «Wb t4te e* à cheval. H lut Tactc de Riot, c'està-dii» qu'il donna l'efdm de se disperser, ajoutant qu'on ferait feu SNF ceux fui résistoraieiit.
Les aobkite a^aieal k«rs ^ile aux pieds. On commanda d'apppôtei tes anxàesw
Ce fut le signal de la retraite.
Les ouvriers, iBlimidd^ 4¥d€uépenfrpfOflipteraentla phce, carbs meneurs avaient décidé d'ajourner leur tentative de se rendre maîtres de Québec,
La populace s'écoula néanmoins en grondant et en proférant des menaces.
Dans la rue Buade, une dizaine d'ivrognes rencontrèrent uns Indienne qu'accompagnait un jeune homme bien vêtu.
C'était Alphonse Mougenot reconduisant Yureska, avec laquelle il avait passé l'après-midi.
— Tiens ! encore un de ces fsurauds de bureaucrates, s'écria une voix.
— Ça s'amuse avec les sauvagesses; ça est cousu d'or, ces genslà, dit une autre voix»
— Si on la lui prenait sa sauvages&e! ajouta une troisième. L'insinuation n'eut pas plutôt été faite que deux des ivrognes se
jetèrent, en riant , sur elle.
Alphonse, indigné, bondit entre la jeune fille et ces misérables.
Mais, d'un tour de main, il fut rudement renversé sur la neige. U se releva furieux, et se précipita follement sur ses adversaires. Une rixe funeste pour lui allait s'engager, quand Alfred déboucha de la ruelle voisine menant à la place du Château. Il vola au secours de son ami, qui se débattait et luttait vigoureusement, quoique sans succès, avec ses agresseurs. L'Indienne le secondait bien. Et son petit poing sec, serré, dur comme le fer, infligeait de profondes meurtrissures aux assaillants. Mais, malgré tout, le secours d'Alfred eût été ineflicace, — car que pouvaient trois personnes contre vingt ? — s'il n'eût fait, avec les bras, un geste, qui aiTÔta aussitôt une partie des antagonistes.
— Assez ! dit l'un de ces derniers, laissez passer! Le reste de la bande essaya de protester.
— Filez t filez! vite ! dit, pendant ce temps, Alfred à Mougenot.
— Mais où ? la rue est pleine de monde.
— Où vous voudrez... Chez toi... Mais dépéchez*
Alphonse entraîna Tlndienne vers les Escaliers du Gasse-coUy situés^à quelques pas seulement de cet endroit. Mais ils avaient été vus. Us furent suivis, et, ils n'étaient pas encore montés à la chambre du jeune homme, que plus de deux cents boules *' vociIé« raient sous ses fenêtres.
Six heures venaient de sonner aux horioges do la vilto.
^ I>« mi t^gUis h,tty s U signlfte aMommQQr,