‹ La Huronne: scènes de la vie canadienneChapitre 26 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

UN DÉPâBT de V0YAG&UB9 POtR LE PAYS D'EN HAUT ET UNE CHAMbON CANADIENNE*

Connaissez -VOUS Lachineî Je ne parle pas — mon orthographe* TOUS le dit — du vaste empire asiatique, mais d'un pimpant village, caché sous les. bois, à trois lieues de Montréal, la métiopoie du Canada. 11 a tout au plus mille habitants. £n dehors des provinces anglaises de TAmérique septentrionale^ son existence est à peu près ignorée. Pourtant, depuis plus d'un siè(^le, cettt petite localité si gentille, si mo'deste, joue un rôle considérable dans les annales commerciales du monde. Qui le croirait, à là vue de sa tranquillité et de Fabsence de tout mouvement dans son port ; car Lachine a un port, un port magnifique ma foi, sur le Saint-Lau-^ rent, outre un canal qui le relie à Montréal, la navigation ascen<-

^ S*il en faut croire la tradition, ee nom de Lachine lui vlendiait dd ce que, vers 1680, Lasalle, le dèconvreur du Mississipi, étant fort Occupé de trouver une route plus courte que celle connue Josqu'alora pour aller en Chine, éprouva en cet endroit an accident qui Tobligea à renoncer à sou projet. Il y fonda un petit étahUssement que» par dérision, les Canadiens appelèrent Lachine.

dante du fleuve entre cette irille et le village étant interceptée par ' les effrayants rapides du Sault Saint-Louis ?

Mais Lachine peut être considéré comme la capitale d'un des plus vastes territoires du globe, puisque c'est dans son enceinte que réside le tout-puissant gouverneur de la Compagnie de la baie d'Hudson, et c'est de là que pnct annuellement la flottille chargée d'aller faire la traite avec les sauvages du Nord- Ouest.

En 1843, sir Georges Simpson était déjà gouverneur de l'association.

Sa maison, encore existante, simple et confortable, semblait ce-* pendant plutôt appartenir à un riche commerçant qu'au directeur d'un monopole souverain.

C'est un bâtiment carré, en pierre de taille, haut de deux étages, sans ornement, élevé dans un parc assez vaste, près de l'ancien canal de Lachine.

Or, par une matinée des premiers jours de mai 1843, un jeune homme en deuil sonnait à la porte de cette maison.

— Veuillez annoncer M. Alphonse Mougepot^ dit-il au domestique qui vint ouvrir.

Après, quelques moments d'attente au parloir, il fut introduit dans le cabinet de sir Georges Simpson,

C'était un homme jeune encore, mais aux traits endurcis par les fatigues et au teint fortement basané. La pièce oii il se trouvait était ornée des pelleteries les plus rares. La blanche robe de , l'hermine contrastait avec le noir pelage de l'ours des Andes, la peau du renard argenté faisait face à celle de la panthère , à côté de la martre zibeline s'étendait la dépouille d'un monstrueux castor ; le vison se mariait au loup des prairies ; le veau marin s'étalait contre le caribou, la loutre contre le cygne, le rat musqué contre le buflalo. Des armes de toutes espèces étaient appendues aux murailles, et composaient un assemblage pittoresque de ce que Tarquebusier civilisé a produit de plus raffiné et l'art indien de plus primitif.

Une bibliothèque, des cartes de géographie, quelques mappemondes, une grande table de travail chargée de papiers , et des chaises rustiques complétaient l'ameublement, avec des tableaux représentant les principaux chefs des tribus sauvages éprses ei^tre les océans Atlantique etPacifique.

Sur la cheroraée on pouvait admirer diverses curiosités indiennes, et entre autres des calumets en terre rouge bizarrement sculptés, où J'on retrouvait Timage grossière du sphinx égyptien, assez commune — chose étrange — dans les ornements des sauvages de rAmérigue septentrionale.

La pendule, façonnée avec cette même terre rouge, avait pour sujet un Apache arrêtant un buffle au lazzo. Au-dessus de cette pendule, dans un petit cadre oblong, figurait le portrait d'une jeune et gracieuse Grée pour laquelle sir Georges avait eu, disait-on, un vif attachement.

Au moment ou Alphonse entra, le gouverneur étudiait un plan. Il fit signe à Mougenot de s*asseoir, et, au bout de quelques mo« ments dont notre ami profita pour examiner Tappartement, il se retourna brusquement.

— Vous êtes, dit-il, d*une voix forte et un peu rude, le fils d*un des anciens associés de la Compagnie.

— Oui, monsieur.

— Bien ; et vous désirez?

— Je désire voyager sur votre territoire

Le gouverneur laissa échapper un mouvement de contrariété, Alphonse s'y attendait, car il savait que les maîtres de la baie d'Hudson sont excessivement jaloux de leurs privilèges. Ils n'aiment pas que les étrangers pénètrent dans cette zone. Elle est surveillée comme un autre jardin des Hespérides. On craint d'attirer l'attention publique sur les trésors qu'elle renferme et les iniquités révoltantes qui s'y commettent journellement. Plusieurs voyageurs ayaut jadis essayé d'y pénétrer sans autorisation ont été victimes de leur curiosité. Les agents de la compagnie prétendirent que les Indiens avaient mis à mort ces imprudents. Je veux bien ajouter foi à leur rapports; mais des commis subalternes et des engagés ont tenu tout un autre langage. Si aujourd'hui, on peut se passer d'un permis, il n'en était pas de même il y a vingt ans ; la compagnie les accordait difficilement, avec une répugnance extrême. C'est pourquoi sir Georges Simpson répliqua sèchement.

— Dans quel but?

— Vous savez que mon père avait racheté du comte Selkirk un lot de terrain près de la rivière Rouge^ ^aurais rintenl'on de m'en dessaisir.

— U n'e$t pas besoin d'aller à la rivière Rouge, de faire huit cents lieues pour vendre votre propriété* La Compagnie vous la reprendra si vous voulez.

Alphonse s'était préps^é à cette réponse.

— Mais, avant de la vendre, je désirerais, reprit-il, la voir moimôme; car ayant perdu mes parents, je me sens quelque disposition

• à vivre hors des établissemônts ^i et si la propriété me plaisait, je m'y établirais.

Sir Simpson sourit.

— Ah ! jeune homme, vous ne me dites pas la vérité I

— Comment, monsieur? s'écria Alphonse avec une indignation trop intempestive pour ne pas être feinte,

— Je m'entends, vous ^voulez voyager. Vous avez peut-être des chagrins... des chagrins de cœur...

Mougenot rougit jusqu'au blanc des yeux.

— Allons, c'est cela, reprit le gouverneur, avec plus de bonté qu'il n'en avait témoigné jusque-là, c'est de votre âge. Je rie vous en fais pas un crime... Nous disions donc que vous avez pris la résolution de faire un tour dans le désert. Mais ce n'est pas aisé, savez-vous? Il faut du courage, de la patience, oh I de la patience ! Une fois eri chemin, pas moyen de regarder derrière soi.

•— Ma détermination est prise, monsieur, répliqua fermement Alphonse.

— Vous n'avez peur ni des fatigues, ni des privations, ni des Indiens... ils ne sont pas toujours aimables I

— Monsieur, je suis décidé.

— En feveur des services que nous a rendus votre père, j'accéderais presque..» Mais avez- vous sérieusement réfléchi?

— Oh ! très -sérieusement.

— Il vous faudra un engagé, je vous en procurerai un, car le travail des portages surtout est pénible.

— Je ne suis pas seul, dit timidement Alphonse.

— Ah ! fit le gouverneur en fronçant le sourcil ; cela change la question. Avec qui êtes-vous ?

' bans rAméi-ique septentrionale, pour parler deâ endroits habités par les civilisés on dit ki ^tabtitsem^ti, par oj^poéitioii aux territoires des sauvages ou désert,

— Un ami et deux domestiques.

— Que fait votre ami ?

— Il est artiste et se propose de faire quelques dessitis.

— Écrit-il dans les journaux ?

— Lui ! Oh ! nullement, monsieur ; il les a trop en horreur,

— Et vous l'appelez ?

-*- Alfred Robin.

— Connais pas, murmura sir Georges Simpdon* Après UR moment de réûexion^' il reprit à haute voix s

— Je vous accorderai la permission que vous Sollicitez ; mais à la condition que vo"s ne publierez aucun compte rendu de votre excursion sans Ui^ Tavoir préalablement soumis, et que vous obéirez passivement à toutes les injonctions que vous recevrez de nos agents.

— Merci, monsieur ; j'y consens de tout cœur, s'écria Alphonse.

— Vos domestiques sont-ils Canadiens?

L'étudiant hésita une seconde : mais cette hésitation lie fut pas remarquée, et il répliqua :

— L'un est un jeune Huron de Lorette; l'autre un sauvage arrivé de Vancouver avec l'expédition de l'année dernière.

— Qu'estil venu faire au Canada?

— Il a rapporté des nouvelles des missions de l'Orégon.

— Cela suffit, M. Mougetiot ; j'accepte votre parole. Vous vous joindrez à la brigade qui part demain ; je vous donnerai une lettre de recommandation pour les chefs des postes, et je parlerai moimême au guide. ,

Alfred renouvela ses remercîments, salua sir Georges Simpson, et sortit de la maison du gouvertieur.

11 courut plutôt qu'il ne marcha à une auberge tenue par un habitant fort estimé, le papa Lafîamme, tih Canadien pur sang, prononçant les e comme les a, et disant avec enthousiasme : « C'est beti suparbe î N'est-ce pas que v'ià une belle viarge t » au demeurant le meilleur homme du monde.

Dans Une salle de l'hôtellerie^ deux jetitieS gehs attendaient Mougenot.

teur costume reissemblait au sient léger casque de fourrure, paletot de couverte de laine, serré à la taille par une ceinture fléehéCi pàUtaton égalemëtitett laine, et mocâssitts dé |éau^écajribou.

L*ttn de ces jeunes gens était Alfred Robin ; dans Pautre il n'é« tait pas malaisé de reconnaître Yureska, malgré son déguisement masculin. Pour la commodité du voyage, elle avait pris cet habillement, et on était convenu de la faire passer pour un engagé nommé Jean.

— £h bien ! demandèrent les yeux et les lèvres de la Huronne et du sculpteur, dès qu'Alphonse pénétra dans la salle où ils causaient au milieu d'une foule compacte d'hommes, de femmes et d'enfants.

Les hommes étaient les employés de la Compagnie, qui entraient en campagne le lendemain.

— Eh bien ! répondit Mougenot, notre procès est gagné. Le gouverneur nous octroie non-seulement un laisser-passer, mais des lettres de recommandation.

Robin et Yureska exprimèrent leur joie par un regard brillant d'espérance.

Deux pressions de mains silencieuses, mais éloquentes, traduisirent à l'étudiant la gratitude dç son anu et de son amante.

Autour d*eux résonnaient les éclats de cette hilarité plus que grivoise dont les cabarets des villes de garnison offrent l'exemple la veille du départ d'un régiment. Le tableau n'a rien de fort attrayant^ mes lecteurs me sauront gré de leur en faire grâce.

Alphonse et Alfred eussent bien voulu coucher ailleurs, maisc*était impossible. Toutes les maisons étaient pleines. Alors, les jours qui précédaient l'embarquement des voyageurs pour les Pays d'en Haut, étaient des jours de fête à Lachine. On s'y rendait de toutes les parties du Canada, et même des lignes des États-Unis, pour assister à ce spectacle. Les attroupements d'hommes entraînent ordinairement des excès de libations, mais surtout dans les pays septentrionaux où la grande quantité d'oxygène que le corps absorbe, semble requérir l'usage de l'alcool qui entre plus facilement en combinaison avec ce fluide qu'une autre substance. Aussi lo whiskey, le gin, le rhum et le brandy, ruisselaient-ils dans les verres en ces occasions. On chantait fort, on criait haut, on se que-* reliait quelquefois, mais rarement en venait-on aux mains. Les Canadiens^ même ceux des plus basses classes^ sont trop Français; ils aiment trop à s'amuser pour gâter par des rixes une partia-de plaisir.

La soirée et la nuit se passaient en gaudrioles à l'auberge du

bonhomme Laflammê et dans la plupart des maisons de Lachine.Yureska, Mougeuotet Robin se retirèrent de bonne heure à une chambrette qu'on leur avait préparée et où ils couchèrent tout habillés, sur des paillasses étendues le long des murailles.

Ils commençaient, les deux premiers au moins, leur rude apprentissage.

La nuit fut longue pour eux, car ils ne purent fermer les yeux. Les émotions qui agitent toujours au début d'une grande entreprise, autant que le vacarme qui se faisait dans la taverne, les empêchèrent de dormir.

A six heures, Alphonse cédait à un invincible besoin de sommeil, quand un Indien entra dans leur chambre.

C'était Tête-de-Renard, le sauvage venu, au mois de novembre, de Vancouver, annoncer que Victorine était vivante et retenue à la Mission.

— Debout, frères, dit-il.

Les aventuriers furent bientôt prêts.

La matinée promettait un beau jour. Déjà le soleil irisait de ses feux les ondes du Saint-Laurent et Tanimation redoublait dans le village de Lachine.

Au-dessus du quai affecté au ferry* actuel, s'étendaient des hangars immenses servant de magasins et de chantiers à la Compagnie de la baie d*Hudson.

Derrière ces magasins, dans une baie profonde, se balançaient une multitude de canots d'écorce et de bateaux de plaisance. Tous, ainsi que les hangars et les maisons bordant la grève, étaient pavoises. Les pavillons anglais et américain se faisaient remarquer par leurs dimensions ; mais le drapeau français, avec ses trois couleurs, dominait par le nombre, car il est encore le signe de ralliement des Canadiens, qui l'arborent avec bonheur dans leurs fêtes publiques et privées.

Des centaines de personnes se foulaient sur le rivage, quand Mougenot et ses amis atteignirent Tembarcadère.

On se faisait les adieux.

Le bruit des baisers s'unissait au bruit des sanglots, des rires et

* Embarcadère poar les vapeurs.

des soupirs, et des ordres qui se croisaient, se heurtsdent, se confondaient dans la mêlée.

La scène cepeodant avait plutôt un caractère de gaieté que d'affliction, car la nécessité des séparations fréquentes a détendu les liens de Taffection domestique sur le continent américain. On se voit avec plaisir, mais on se quitte sans rogret; on vit plus pour la société que pour la famille, plus pour soi que pour la société.

Dans la multitude, les engagés et ceux qui devaient faire partie de l'expédition étaient reconnaissables à leur capot de laine grise noué au-dessus des hanches par une ceinture rouge.

Parmi eux circulait un homme de haute taille qui surveillait activement les apprêts du départ. 11 avait la figure ouverte et bienveillante, quoique d'un dessin rude et grossier et d'une carnation presque cuivrée. Il pressait ceux-ci, gourmandait ceux-là, donnait un commandement à l'un, un éloge à l'autre, et tous paraissaient avoir pour lui une profonde déférence.

— Tiens, dit Alfred à la vue de cet individu, notre voyageur de l'auberge Jolicœur.

— Quel voyageur? demanda négligenlment Mougenot, préoccupé de mille pensées diverses.

— Mais ce voyageur qui nous a raconté des histoires si effrayantes.

— Je ne me rappelle pas.

— Bon, à quoi rêves-tu donc? Tu ne te souviens pas de l'auberge où nous avons passé la nuit en allant de Québee à Trois-Ri- ViCres, lors de ton fanîeux duel?

— Ah ! oui.*, et tu disais ?

— Que voici l'homme dont tu as écouté si avidement les récits.

— En effet, dit Mougenot, rendu à lui-même. Ne t'a-tilpas dit qu'il aurait la direction?...

— De l'expédition ; c'est vrai.

— Prends garde, mon frère, dit Yureska en poussant doucement l'étudiant.

Un mouvement s'op(^rait dans la foule, qui se fendit pour livrer passage à sir Georges Simpson, accompagné de quelques personnes de sa suite.

Apercevant Alphonse Mougenot, il s'en approcha avec une affabi-j lité particulière.

— Nous sommes dtmc bien déterminé ? dit-i! en laî ttpant familièrement sur l'épaule.

— Pardon, monsienr, ^t le jeime homme, honteux d'avoir été prévenu et se découvrant respectueusement.

— Votre ami, sans doute? continua le gonverneor en désignant Alfred, qui se retirait à Técart.

— Oui, monsieur,

— Et vos domestiques ? Vous en avez deux, m'aveî-vons^t, Je crois ?

Alphonse devint d'un rouge écârlate. '

Heureusement Tête-de -Renard s'était avancé devant Yureska. "

— En voici un, dit Mougenot en baissant la tête.

— Uautre est bien jeune, fit sir Georges, dont rœil perçant avait néanmoins dévisagé Yureska.

Alphonse ent une inspiration soudaine.

— C'est, dit-il, un jeune Indien que, dans le temps, mon pêré à ramené du Nord-Ouest et qui â été élevé avec moi.

Un sourire qui disait mille choses effleura les lèvres du gouverneur.

— Bien, bien, dit-il, venez avec moi que je vous recommande au patron de la flottille, maître Pierre. C'est un excellent homme, vous suivrez ses conseils. Voici, de plus, une lettre qui vous servira près des^ chefs des différentes factoreries. Surtout ayez en eux une confiance absolue, sans quoi vous vous exposeriez aux plus grands dangers.

Tout en causant, ils étaient descendus sur la berge où l'homme de l'hôtel Jolicœur continuait d'accélérer les préparatifs.

— Maître Pierre, lui dit sir Georges, je vous présente deux amateurs pour la rivière Rouge ; ayez le plus grand soin d'eux. Vous les déposerez au fort Garry ; vous m'en répondez.

S'étant penché à son oreille, il ajouta quelques mots à voit

Maître Pierre répondit par un hochement de tête afflrmatif et un regard incisif à Mougenot qui détourna les yenx*

Le gouverneur monta lestement alors sur une chaloupe échouée sur le sable, et s'adressant aux voyageurs :

— Allons, mes enfants^ dit-il, il est temps de se mettre en route.

Qu'on boite le coup du départ, qu'on se dise au revoir, et démarrons !

! Les domestiques de sir Georges versèrent une rasade de rhum aux engagés, qui portèrent un toast à leur amphitryon, et chacun 8*assit dans le canot qui lui était assigné. .

Ces canots, longs de vingt-cinq à trente pieds, larges de quatre à dnq, profonds de vingt pouces, portent habituellement trois à quatre tonneaux de marchandises ; neuf à dix hommes les montent.

Ils sont faits avec des bandes d'écorce de bouleau levées sur Tarbre, pendant Thiver, au moyen d*eau chaude et appliquées sur des varingues de frêne ; le tout calfeutré avec de la gomme ou de la résine. Quoique ces frêles embarcations doivent faire flotter des poids considérables et résister à des courants impétueux, à des tempêtes terribles, elles sont si légères que deux hommes suffisent pour les transporter sur leurs épaules à plusieurs lieues de dis* tance.

L'embarquement s'était opéré aux cris de : Vive le Canada I vive le gouverneur Simpson 1

Mougenot et Robin furent placés dans le canot en chef où se te^ nait le patron Pierre. Quant à Yureska, Alphonse ne put, maigre ses instances, obtenir qu'on la mît à cAté de lui. Alfred avait bien songé à lui céder son siège, mais cet arrangement eût pu éveiller des soupçons ; l'étudiant et lui résolurent, après un moment de réflexion, d'attendre à la première station pour la ramener près d'eux ou effectuer un changement.

L'esquif de maître de Pierre prit la tête de la flottille, qui se rangea à quelques mètres du rivage ; puis, le gouverneur ayant commandé le silence, un des secrétaires fit l'appel nominal des voyageurs.

Lorsqu'il fut terminé, les assistants poussèrent une triple salve de hourras, et, tandis que les femmes agitaient des mouchoirs, les hommes leurs coifiures, le guide cria :

— Voyageurs, à vos pagaies !

Mais à cet instant, un Indien arriva courant sur la plage.

— Je veux partir, dit-il en mettant les pieds dans l'eau pour gagner les embarcations.

— Est-ce que tu es engagé? lui demanda un employé de la Compagnie en le retenant.

•^ Von, mais je veux partir!

Q tenta de sauter dans une chaloupe ; on le crut ivre et on Tar* T&la ; ses cris, pour se défendre, pour se dégager, turent étouffés par la voix vibrante des bateliers, qui déjà ramaient en cadence et répétaient le refrain d'une chanson qu'avait, suivant Thabitude, entonnée maître Pierre.

Cette chanson, naïve, touchante, une des plus populaires du Canada, qui a trouvé un écho dans tous les coins du désert américain, jusque dans les glaciers du cercle polaire, laissez-moi vous la redire en entier :

▲ la claire fontaine,

n'en aUant promener^

Je ^'''^avai Teaa si belle,

Qa\> ^e mV sais baigné.

Il y a longtemps que je t'aime,

Jamais Je ne t'oublierai.

Je troayai Tean si belle, Qae je m'y sais baigné.

Sons les feuilles d*an chêne.

Je me suis fait sécher.

Il y a, etc.

Sous les feuilles d*an chêne, Je me sais fait sécher; Sur la plus haute branche, Le rossignol chantait.

Il y a, etc.

Sur la plus hante branche, Le rossignol chantait.

Chante, rossignol, chante^ Toi qui as le cœur gai, U 7 a, etc.

Chante, rossignol, chante, Toi qui as le cœur gai ; Tu as le cœar à rire,

Uo\, je rai à plearer.

Il 7 a, eie.

Tu as le cœur à rir«, Moi, je l'ai à pleurer.

Comme j'ai perdu ma mattrcssc.

Gomment m'en consoler ?

il y a, etc.

Gomme j^ai perdu ma maîtresse^ Gomment m'en consoler?

Pour une rose blanche Que je lui refusai. Il y a, etc.

Pour une rose blancba Que je lui refusai.

Je voudrais que la ro$6 Fût encore au rosier.

Il y a, etc.

Je vondraisk que la roso

Fût encore au rosier,

Et que le rosier même

Fût à la mer jeté.

Il y a longtemps que je t*aîmc,

Jamais je ne t'oublierai.

L'air doux et mélancolique de la romance s'accorde parfaitement avec le mouvement mesuré des pagaies. 11 attendrit et entraîne iovl à la fois. Les Anglais, et les Américains, et jusqu'aux sauvages, Tout appris des Canadiens, et souvent on le leur entend chanter.

Alphonse et Alfred se laissèrent hien vite captiver par son charme et joignirent leurs accents au concert des voyageurs.

Comme maîtie Pierre achevait le dermer couplet, ils remarquèrent un homme qui courait à toutes jambes sur le rivage.

— En v*la un qu'a Pair pressé* Baptême I comme il arpente I un des rameurs.

— C'est un Indien I dit un autre.

*— Il a perdu sa squaw !" reprit le premier.

— Crè-tu pas?

— Pas tant de jabotages, les amis, et ramons un peu ferme ! ordonna le guide. Appuyez à droite, que nous rangions les îles Dorval par le nouveau chenail.

L'escadrille louvoyait en effet vis-à-vis des trois îles Dorval, qui émergent du Saint-Laurent à deux milles environ de Lachine et sur l'une desquelles le gouverneur sir George Simpson s'est construit une délicieuse villa. ^

Peu après, les voyageurs débouchèrent dans le hc Saint-Louis, au confluent de l'Outaouais ou Ottawa avec le Saint-Laurent.

L'Indien qui semblait suivre la flotte, disparut aux regards sous un massif de saules et de peupliers.

— Ce gaillard-là a envie de nous rejoindre à Saintc-Annc, dit Alfred à Mougenot.

— Qii'est-ce que cela peut te feire? répliqua Tétudiant qui soi;igeait à tout autre chose.

— Oh ! rien, mais je crois bien l'avoir vu quelque part.

— Possible ! dit Maugenot toujours disirait et tâchant de se tourner pour lancer un coup d'oeil à Yureska.

— Ehl ne renuez pas comme ça, jeune homme, ou vous nous feriez chavirer, lui cria le patron.

Cependant la Huronne avait aussi, de son canot où elle pagayait comme un engagé, distingué Tlndien alors qu'il s'enfonçait derrière les arbres.

•— On dirait que c>st Baptiste 1 pensa-t-ellc«

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