CHAPITRE III
go IL EST DÉMONTRÉ QU'UN VOYAGE EN PAYS SAUVAGE EST PLUS AISÉ A LIEE QU'i EXÉCUTÉE. — QU'EST DEVENUE LA HUEONNET
Le soleil brillait alors dans toute sa splendeur et se réfléchissait comme un mouvant l)rasier dans les flots du lac Saint-Louis. Quoique les arbres et la campagne fussent encore dépouillés de leur parure d*été, quoique des glaçons voguassent encore çà et là à la dme des vagues, et quoique dans les criques des îlets, dans les échancrures du rivage, apparussent des plaques de neige, on sentait déjà les premières haleines embaumées du printemps. Elles pénétraient le corps pour réchauffer et le disposer aux suaves caresses de l'espérance.
Une bonne brise nord-ouest, aidait la flottille à remonter le cours si rapide du Saint-Laurent, principalement près de sa jonction avec rOutaouais, dont les eaux jaunâtres et boueuses, tranchent vivement sur celles de l'autre fleuve, qui sont pures et d'un vert transparent.
Les rameurs faisaient force de pagayes pour refouler le courant^ et s'excitaient, dans leur pénible tâche, par des chants animés. C'est qu'il est difficile et fatigant le métier de batelier au service de la Gompaguie de la baie d'Hudson ! Songez qu'indépendamment de ses
hommes d'équipage et leur bagage ou butin, chaque canot porté à son bord, soixante-cinq paquets de marchandise^, six cents livres de biscuit, deux cents livres de porc, trois boisseaux de pois, une hache, une corde de touage, une chaudière, une éponge pour assécher l'embarcation, de Técorce, de la gomme pour la réparer et deux toiles cirées recouvrant cette cargaison. Alexandre Mackenziea eu bien raison de dire : « En voyant un de ces Mes vaisseaux ainsi chargé, surchargé, avec son plat bord à six pouces de Teau, un Européen se croirait perdu sur un pareil bateau ; mais les Canadiens sont si experts qu'il arrive peu d'accidents, it
Vers trois heures de l'aprèsrmidi, on commença à découvrir la pointe de Tîle Perrot et, |)eu après, la paroisse Sainte-Anne. Cette paroisse est la dernière de l'île de Montréal, qui a trente-deux milles de long sur dix de large et a été surnommée, à cause de sa fertilité, le Jardin du Canada.
Sainte-Anne est baignée par FOutaouais fleuve, que k$ voyageurs prennent pour gagner les grands lacs ; mais à son pied il existe un rapide très-violent et l'on s'arrête forcément pour faire le premier portage : ce qui veut dire que, dans les places où les cours d'eau sont obstrués par des rochers infranchissables, il faut atterrir, haler les canots sur le rivage, les hisser, avec la cargaison, sur ses épaules, et transporter le tout jusqu'à l'endroit où la rivière redevient navigable. Certains portages ont jusqu'à une lieue de longueur.
L'Outaouais est jalonné de ces portages qui rendent sa navigation aussi rude que périlleuse.
A Sainte- Anne, les voyageurs font donc une halte; mais elle a un i)ut indépendant du portage, car, à paitir de ce lieu seulement, les Canadiens cousidèrent qu'ils se mettent en route, et ils ontccnservé la pieuse habitude d'aller offrir leurs dévotions dans l'église du village et d'implorer la protection de sa sainte patronne.
Le guide Piprre donna l'ordre du débarquement, en annonçant qu'on repartirait au bout d'une heure et qu'on coucherait sur le rivage du lac des Deux-Montagnes.
Yureska, Mougenot et Robin, et la plupart de leurs compagnons s'en furent à la chapelle pour y faire une prière, tandis que les moins religieux d'entre eux se précipitaient dans une misérable taverne, établie au bord du fleuve.
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Ua Ii)dm> assis 4ao8 im coip, gse^tiît ap^ juDj^ytWfti kNH arrivée.
C'était Baptiste, bHuroQ dont Yureska avait repoussé l^s prop^T ^ti3DS de mariage. Attablé devant uqe bouteille de wbist^y, il iû^ vita quelques-unis des voyageurs à trinquer avec lui, lês conviés n'eurent garde de refuser. Tout en buvant, on causa; et tout eu causant Baptiste exprima son désir de prendre part h T^^P^* dition.
^ Je suis arrivé irop tard, voi$-tu, mon frère, ditril, en «'adr^-' sant plus directement à Tun des canotiers qui paressait f^p'ejil^ son ^gàg^mi ; oui, je suis arrivé ^op tard^ c^r j'a^r^is yp^ilu mouler aux Pays d'en flaut. Je dpurefîiis jbien 4<s Targoiit ^Qi}f n'avoir p^s manqué cette occîisiou. Maintenant, je ^ï^ fofcé d'attendre eQcpre uj^ année, Ça ipe fai{ un grand tort^
— C'est donc toi qui nous suivais tout à rheu|\ç? 4i( Y^^^é,
— Qui, c'est moi.
— Ab ! pour.(juoi nous suiyajs-tu ? ^eg canots sont pleins^ i^ tf auras pas de place. Le patfo» est dur, ç'esf Pjerre Je hm nommé.
r— Mais si quelqu'un était malade ? insinua Bapti^ç. .-r- Ob ! nou§ nous portons tous comme de§ cWoes.
— Buvons un autre coup. A votre santé 1 Tout en choquant leufs yof res , rinfjieu fit un çigne à Ten-
lls sortirent sans qu'on prît gardé à eux et Baptiste ^it à son interlocuteur,
— Voyons, mon frère, veux-tu me céder ta place? Je te donne vingt- cinq piastres.
-T P^s pour un diable, répondit le jCanadieu.
— Allons, ie t'^n donne trente, r— ÎJpn, que je te diç.
r- ûuar^tj?..
— Baptême ! marmotta l'engagé , qu^^nte piastres, (Jeux ccnt$ francs, I4 moitié fie mm ^alaife {^ur iput^U durée de l'exp^djtipn ; c'est une belle soumie.
^ C'est jdii? demanda BaptisAp.
— J'en veux cinquante.
^ T!eit»i le» tstill, dit Flndiëfl é6 lui mettait daM la nmii dnq i^rnéfs dé dht ^1^st^^.
Le Canadien les compta rapidement, pui^ àe gliâàà dans uii elle- »iîîi eiÉU ^uJctmdtfiàait à Mcfntréa!.
Déjà, k patron PieiTd commandait à ses hemms à'tfèretle portage.
L*iâtrusion de B^ptiâte ife flif pas d'ïO^ord fefflarqnée. Une b(Wf6il)0 d'alcool dafit il unit eu tmtt de ne munît, lui nnit cônettié ks gen^ du h?iieàn qhé nîofitait reïig.-^gé, à qui il 8*é(ait SDbsfitué, et h stlpèfcheHe pstsga alors itlaperçttc.
Les eânotà furent teltih h flot au lae des Deux^Montagnes, et maître PJ«^ro, d'titl loti puissafit et harfflonieui, chanta VAdUu au Yoyapeuf caMdîetï au pays tiatal 8 ^
Adx approches da soir, aux sons lents de t aifafii^ Nnfâ totx à Tuniséon, TtoS raflteâ en cadence, QUiHé Vm^TQ ôbi forStd ge petd d9^ 10 lointain , A Sainte-Anne, chantons l*taymne de la parlauco*
Ramons, camiirades, ramons ; les courants iiciiis deTânoént, Les fdpidès g*ataif eehf I La nuit deMend sur lea^ TftHotit.^
Et pourquoi dérouler la voile en ce moment H Rut feijhyf n*â ridé là sofface de l'ônde ; Hai si^ toid du tltagë, £ole notls pdhant Rend ta ramé an repdsj entonnes à la ronde t
soufflez, sou^fflez, brise, aquilons, Les courants noua devancent, Les rapide^ è*dvâncfJnf, u ntiit deseeAd <ar led nmnÈ;
Rîves de l'Ottawa, l'astre pHe des nuits
iious attend sur vos flots. Rends-nous les vents propices,
λâtr6rine de déâ lièui, toi qdî noilè ^ condttig,
Donne à Tair la fraîcheur ; voguons 80us tes auspices.
Soufflez, soufflez, brise, aquilons,
Les courants nous devancent.
Lés rapides s'ataticenl,
La nuit descend sur les vallons. ^ j
Rien de plus poétique, par une belle soirée , que ce chant, quand le chœur est enlevé par une centaine de bateliers à la voix musicale, quoique forte.
— N'est-ce pas que c'est beau l s'écriait Alphonse enthousiasmé. Gela vaut mieux, à mon avis, que le concert le plus délicatement composé et exécuté dans la salle la mieux décorée du monde. Ah ! je ne suis pas surpris que Washington Irving ait dit : « Ce n'est pas sans émotion que Ton aperçoit quelquefois un bateau glissant, â la clarté du soleil couchant, sur là surface d'un lac dont les eaux limpides sont ^abourées en cadence au Ijruit de ces vieilles et gracieuses chansons, ou saluant, dèsTaurore, par des harmonies mâles et naïves, les rochers de quelqu'une -des rivières du Canada. »
La nuit était venue quand on s'arrêta de nouveau pour souper et se reposer.
Ni Alphonse, ni Alfred n'avaient ramé. Cependant ils étaient épuisés de fatigué. C'est qu'ils avaient dû aider à faire le portage et garder, pendant plus de onze heures, une position gênante dans leur canot.
Les voyageurs allumèrent des feux pour cuire leurs aliments et se mirent à danser aussitôt qu'ils eurent soupe. La bacchanale se prolongea très avant dans la nuit et elle incommoda fort nos amis, qui, n'ayant pas dormi depuis deux jours , soupiraient pour le sommeil.
A cinq heures, le lendemain, tout le monde fut debout. L'étudiant et le sculpteur avaient les membres roides, la tête lourde, le corps brisé de lassitude^ car il leur avait fallu coucher, comme les autres, à la belle étoile, avec la terre pour matelas , la voûte céleste pour rideau et une simple robe de buffle pour édredon. '
Yureska, d'une constitution plus nerveuse et plus endurcie aux exercices corporels, n'éprouvait aucun malaise. Ce fut elle qui encouragea les jeunes aventuriers. ^
— Ce ne sera rien, leur dit-elle. Dans quelques jours, vous serez rompus au métier. Les premiers moments seuls sont douloureux.
— Mais je suis parfaitement bien, dit Alphonse, rougissant de sa
— J'en suis enchantée, répondit la jeune fille eu souriant de cet accès d'amour-propre,
— Ne pourrais-tu, amie, venir dans noire canot? reprit Tétudiant avec un regard passionné,
— Non, non, fît-elle coquettement. Près de toi, mon frère... £11^ tressaillit et resta court.
— Qu'as -tu donc? demanda Mougenot étonné.
— Rien... rien... je t'assure.
La Huronne commettait un mensonge, car ce qui lui avait cou pu la parole c'était la vue soudaine de Baptiste.
Appuyé contre un arbre^ l'Indien fixait sur elle des yeux étincelants de jalousie.
Alphonse se retourna, mais soit que Baptiste eût prévu ce mouvement, soit tout autre motif, il se retourna aussi, et l'étudiant ne le distingua point des autres voyageurs qui roulaient aux environs leurs couvertes avant de se rembarquer. '^
— Baptiste ici ! je m'en doutais, se disait en elle-même Yureska, je dois me méfier de lui.
Et sa main se porta vivement sur la garde d'un couteau de chasse dont la gaîne était attachée à sa ceinture.
- — Vrai, dit Alphonse fort bas, vrai, ma bonne Marie?.. ■ — Chut ! plus de ce nom, interrompit-elle en posant le doigt sur ses lèvres.
— Enfin, tu serais mieux avec nous. Si tu le veux, je demanderai au patron; je suis sûr qu'il ne me refusera pas. Tu sais que je lui suis spécialement recommandé. J'alléguerai que j'ai besoin de tes services.
— Non, mon frère, répondit-elle avec une inflexion douce, mais ferine ; nous nous trahirions si nous étions si près l'un de l'autre. Je regrette de te refuser; mais la prudence me conseille de le faire, et je me conformerai à ses avis jusqu'à ce que nous ayons terminé notre entreprise. C'est assez causé sur ce sujet. Voilà qu'on pousse les canots à l'eau, je vais à mon poste.
Alphonse, oublieux et indiscret comme tous les amoureux, tendit la main pour lui presser la sienne.
— Y songes-tu? est-ce que je ne suis pas un engagé? lui ditelle le rire aux lèvres.
On repartit, toujours en chantant et favorisé par un temps délicieux pour la saison. Les rives de l'Outaouais sont peu remarquables. Généralement plates et couvertes de pinières ou de broussail-
les, elles ne présentent d^aûtires âcCidetîtâ ie tëfrdîii qtië (jueîcjîies chutes comme celles des Chaudières, près de la rivière fiideiau, qtii se jette dans le fleuve par uii èsédrpcmeht à pic de quarante pieds d'élévation. Le voyage est néanmoins très-iiiGonimode. A criacjue pas, on rencontre ùri portage oti Une dêtlla^ge, soptè de bas-ftfnd cù les hommes doivent aborder poUi* tratiier les cahots àh moyen d'un cable.
A part ces détails, les liofdà de TOlltaotiais révôtéftt ùrié ilfliformitc attrislante iiisqirâii portage dii lac Ki|îissirtg àii^iiél en arrive oprôs dix-huit jours de navigation.
Alors lu scène change, en cdupàht à àhglë tttths vers le lac tîuron par la irivièré française. Longue de tihgt-qudlre llëues, cette rivière roule coinriie iin torrent sur un lit de fbchëè tohrmetitées, creusé entre des falaises soutcillèUses et inÉèrêectê dé Hpides dangereux coninié celui dés ftris, de là Fdùfillé, de la Parisiehîlfe. A ce point, on a un pied dans le désert : les derniers mui-mu^eS de là civilisation s^élëighërit.
Le trajet du portage Nipîssing au lac fltlfon defilàiidè ti*ois joui^. ' LongitUdiiialémèiit, ce lac à àe\it fcëhl qtiàraiitè milleè ; sa lar- ^éui: est de deiix cent vingt. Sa pnifendëut' de cent cinquatitë brasses. Il se trouve à trente pieds au-dessous du lac Supérietii*, la plus vàsië étendue d'eaii intérieUt-ë fconniië, tat* elle inenire trois cent quarante rnilJéë sur cent quararitd, àHc Uîié {)rclftjndfetir égalé â celle du lac Hiifoh et une élévatioti de six ceht vlilgt-sept piedé atidessus du niveau de la mer. Les deux mers sont reliées pai^ un chenal naturel iiomriië canal Sâintë-Marië. fiiir son littoral, quelques indiens, des Bois-brÛlés et des Canadiens oht bâti uri tlllagë àp^ pelé Sainte-Marie. Les habitants vivëht du produit de là jiéchë dii saumon et du poisson blàhc, trèâ abondant dans ces patégés, et dti commerce qu'ils font avec fes employés des comi)agnies des mines . de cuivre du lac Supérieur.
Un mois après soii départ dé Làfcliitlë, le pàHl boriihiandé par maître Pierre aborda à Sainte-MaHe et se répofea deiui jours â la maison Ermatinger*.
Nul événement fâcheux n'avait troublé le voyage. Robin et Mbugenot commençaient à s^habituet â leUr riotiireàu genre dé vie. Le
' Les factorpriesdela Baie d'tladécffi éoiit aj^i^ëtéés fnttinn kuUbm.
patfdti m\i cdnéti liné ièûiûk affeétlbti fjôuf éui. Tdtlte la bande ^ul S'était ilii peti ttioquéé et de leur grtticherié et de leur lassitude àa i^Mïi pàMissàit les chérir. Alfred faisait atl bivâc le .portrait des avctituriëi'fe, Alphoiisè leti^ cbritalit des liisldltéâ ; c'ét lit d^aùtaht plus thittû^iùï qii'Yure^ka était eu âanté fàrfâiië et ^ue le ciel (^tâit touj0tii*s d'humeur eicellenté.
Les Craintes que la présënée imprévue de feàptistëàtait inspirées à la jëiitie fiUë sëmblalëtit futiles ; tat, sauf l'iiicidènt de la pireniière coiicfaéë, noii-àeuleilietit elle n'aValt pas eu à se plaindre de lui, mais il hé liii avait adressé lil une p:.rdie ni un si.npie coup d'œil. Je ne sais îiiême pbitll si Ifureëkâ n'était pas, malgré son àmbUf ^ouf MbUgéilët, blessée de ëëtlë itldifféreiice. Les femmes soUt toutes semblable^ . tivillséës dU saUVâgës, leur vanité est excessive. Les attentions des hommes qu'elles ddlestetit le plus les flàlteiit autant Jjeut-étrè qUë le§ câliflëriès des hoiiimëâ qu'elles aiinerit lé plus.
Mài5 §i Bdptiète avait l'aif de lie t)lUs peuâëf à ëlië, Yureska ftfâit bien inridbertiWèill etiflàtillilé le cœUr d'iiii ndUvél âihaht.
C'était Tôte-de-Renard.
'a la téritdi rindieU ii'âvait (ià^ âVëùé à lâ HUttinhe l'impression iJU'ëllé lui causait. 11 était teépèctuéUx, dévoué pour la jeune fille et ^leih de sollicitude pdUi* Alphonse. Mais avec ëoh instinct de feihme, Yureska Tàvàit deViUé. Elle lui savait gr^ dé sa réserve et l'en récdtnpensait pal* tiiille délicatesses plutôt faites pour accroître que pttUr répiriraer lâ passion nalssarite de Tête de-Rcnatd.
MdUgenOt ne soupçonnait pas cet altachenieht ; cependant il éprouvait un sentiment -de répulsion inexplicable pour l'Indien, et Bes ptévenantes le taquinaiéht, l'iriritàieut méihe, loin de gagner sa récotinaissancë.
Il lui ëtl voulait presque d'avoir été placé j^ar le hasard dans le canot d YuireSka. Souvëtit toutefois il se reprochait franchement sa dureté pour l'Itidlén, et s'efforçait sérieusemeiit dô le traiter avec plus d'égards ;
Telle était, ëii a|ppârelâë6,lâ'posilidn respective dênoS priricipaux personnages qUaiid Us qdlttèrerit la maison Ermatinger pour gagner le fort Williams, situé à la tête du lac Supérieur, vis-à-vis de l'île Royale, àceiil soixante lieUes de la partisse Sainte -Marie.
mim Plëtns M\\ ttéddé d^ longer la tôte septentrionale du lac.
Cette c&te est frangée de caps titanesques, dont quelques-uns ont jusqu*à mille pieds de haut, et de dunes sablonneuses d'une effrayante stérilité. La plaine au loin est déserte et nue. Les plantes saxatiles elles-mêmes y. sont rares. On dirait qu*elles n'y poussent qu'à regret et que la végétation a horreur de cette zone désolée, volcanique, produit de quelque horrible révolution souterraine. Des strates de gneiss et de feldspath superposées, veinées par des dykes énormes de conglomérat composent le bassin du lac, au milieu duquel paraissent de nombreuses îles, la plupart aussi stériles que ses bords et des rochers porphyriques de toute grandeur, de toute forme, ceux-ci en pains de sucre, ceux-là en biseau ; d'autres droits et tournés comme des colonnes, d'autres encore voûtés comme des portiques gigantesques et sous lesquels passerait facilement un navire de haut bord.
Durant une semaine le beau temps continua, et déjà les voyageurs espéraieut qu'ils toucheraient sans encombres au port, quant vers la fin du huitième jour, le vent fit une saute aussi subite que violente du nord au sud-ouest, et aussitôt la flottille futdispersée en tous sens.
Il se faisait tard, le soir penchait ses ombres à l'horizon.
Maître Pierre, qui s'était muni d'un porte -voix, avant de traverser les lacs, essaya de donner des ordres pour maintenir les canots en ligne, mais sa voix ne fut pas entendue ; car, en quelques minutes la tempête s'était déchaînée avec une rage inouïe. Le lac rugissait comme une bête fauve dans ses barrières de granit. Ses vagues petites, moutonneuses et pressées déferlaient furieusement contre les légères embarcations. L'ouragan avait des colères plus terribles, plus sauvages que sur un océan. Quiconque n'a point navigué sur les Grands Lacs de TAmérique septentrionnale ne peut se faire une conception exacte des formidables tourmentes auxquelles un seul coup de vent les met en proie. Le chiffre des sinistres dont ils sont, chaque année le théâtre, est épouvantable. Si la véracité des rapports du Lloyd n'était reconnu on refuserait d'y croire.
— Il faut, dit maître Pierre, nager vers le rivage, et tâcher de l'atteindre avant la nuit ; c'est notre seule chance de salut. Allons, enfants, du courage et des bras 1
On ne chantait plus, on ne riait plus dans les canots ; chacun travaillait silencieusement, les uns à pagayer de toutes leurs forces;
'-. ailles autres à vider les embarcations que des lames bouillonnantes emplissaient à chaque instant.
Les Canadiens marmottaient des fragments de prières, souvenirs de leur enfance ; Alphonse songeait à Yureska dont le canot s'était perdu dans le crépuscule, et Robin contemplait en artiste le spectacle de la tempête.
Tout à coup un éclair fulgurant déchira les nuages qui s'étaient amoncelés sur la tête des voyageurs ; à sa lueur, on distingua plusieurs esquifs épars et luttant contre les éléments déchaînés. L'un d'eux, ballotté comme une épave par des paquets d'eaux tumultueux, semblait près de sombrer dans l'inexorable abîme. Mougenot, en le voyant, lâcha un cri et se précipita dans le lac.
Son mouvement avait été si prompt qu'on n'avait pu le retenir.
Une averse qui succéda â l'éclair le déroba aux regards.
Alfred demeura stupéfait cloué sur son banc.
Les hommes de l'équipage étaient trop affairés, trop occupés d'eux-mêmes pour s'inquiéter de cet incident.
La voix du patron rivalisait d'éclat avec les grondements du tonnerre, le mugissement des ondes et le glapissement des rafales.
— Ferme 1 ferme l mes braves. J'aperçois un phare. Nous approchons de la baie. Vivement! gare à ce chicrt sur la droite. C'est cela; bien. Appuyez à gauche, maintenant! Encore un coup! Piquez bravement sur la vague. Nous y sommes 1...
En effet, le canot arrivait à une grève, où le flot qui l'avait apporté le laissa à sec en se retirant.
Une foule de gens encombraient cette grève et prêtaient leur assistances aux voyageurs, dont les embarcations et les marchandises avariées étaient jetées pêle-mêle sur le rivage.
Encore étoudi de l'acte de Mougenot, Alfred aida à transporter les canots et leur cargaison sous un appentis voisin, car ils étaient enfin parvenus au fort Williams^ alors un des plus vastes comptoirs de la Compagnie de la baie d'Hudson.
La nuit était tout à fait venue. 11 pleuvait à torrents.
Maître Pierre fit à la lueur des torches l'appel.
Vingt voyageurs et deux canots manquaient.
— Qu'on allume des feux sur la côte, dit-il, et qu'on sonne de la trompe. Ces signaux pourront être utiles à ceux qui sont en retarâ.
tf sfapptôchâ étîsulfe ie R(fttfi, q[ltfi §6 ttti^ît, tH^e^ trb«ttff> appuyé contre un poteau du hangar.
--Éli biénf II quoi rôvons-rious, mon jétrttt? attti? Ce tf^tait rien ; une risée, fjous y âvo'ns échappa A ptésèrlt, lé pJsHir. Je v^s vous présenter àii ctef deld factcfrérîe, ùnbonirivatfit... Mafe^u-àte^vous donc ?
— Est-ce que vous ne savez pas, bourgeois f... COTîltïietiÇsl le sculpteur.
— Mais, à propos, votre ami, M. Mougetiof , où ést-il ?
Alfred lui raconta, d'une voix profondément émue, la scèrne dû lac.
•^ Gemment ! il s'est Jeté à l'eâu ? fit maitre Pierre.
— Oui; monsieur.
— Vous voulez dire qa*il est també, car il n*est pas possiUe.... fmrrre jettae bomaie^
Robin pleurait^ et ']è er^ Imn que das larmes mouilfôient les fmi^\êt0É an bon guide, loFsqft'dtt ftimonça Tarrivée d'un nouveau canot;
11$ ctftf firent su rivage rnns far sue fbéme pensée.
Mai^ éê bateau ne conlen»! pa» Meugenot; -quoiqoe Yureska fût ft iôW ]mà>
Elle eut bien Vite ftppris ee qu! s'était paésé. Domptant ses émc»tidris^ la Hafonne dit S Ëobifl d'un acéefit résola :
— Il faut le sauver 1 Demande une ($hd(rt(pd a^ patrdn, il te la {frétera, et j'irai aa sedoiiW d'Alphonse.-
Jtlattrë t'ierré ne fît pas de difficulté potiih àûMéf sa ëbstlôùpfj; iflais il s'opposa formellement i cèqdë lé Setilfiiëtlr ^ttmipà^fitt Mhi ou iTùréskâ, si on lé préféré. $
Celle-ci, bieti que harassée et fiii§éélâtitë d'éâil, câi» Son' eiribatcatîôn avait failli chavirer, sauta daiis lé càiiài avec Tête-dë-Refhatd et partit, malgré tout ce qu'on put lui dire pour l'ètofrôcM d'exécuter cette périllètisé tentative.
Caché au milieu de là foule, Èàptisté lùâtbonnàit entre iéi dents, avec un ricanement farouche :
— Enfin! si je ne suis pas vengé, je siiisMch f*8s dé l'être! Le patron entraîna Hdbin dan^ Id tott.
C'est un paralléiograme haut d'un étage; terrassé et entouré d'dfto
pa]issa,âe de cè4re^ |laiiq;ué à ses angles de (ourell^ sur lesqiiplleç sont braquées quelques couleuvrines pour intimider les Indiens.
Des centaines de cabanes et de tentes jonchent la c^mp^gn^ environnante. Une liaute coHine les protège contre les bordées j^ neijge et les formidables ouragans qui ravagent cette r/gion^
Robin reçut du chef et des officier^ ^e la factQrejrie une bQ$j);t;^Iit9 toute cordiale..
Quand ù eut changi à^ yêtemeat el jpds quelque QojiMxituiie, dont iU av^it un hesoij^ ixnpérieux, ^ s'instaljçi i^i^$ Ja $>ilje £Qa».r mune près d'.u|i va^te ^-er, devant lequel £vmaieB(, ies as^ a^siç^ les autres accroupis ou étendus sur des peaux de buffle, une tr^^r taiae d'«mployjés àe la Compagnie de }a baie d'Hud^cp .et d^ gporriers indiens, aussi remarquables par la diversité de le^rs c^^stii^f)^ que de leurs traits. Les Indiens parjl^ .fr^içais, e^ l'^iff^^^ vieillard blanchi par le^ ^ivc^s, fM,^»^^ }es aocûfijune^ proues^s dès Ojibbewys» çelie race puisi^ji^te, jt^dis «a^tOAi^ée^uf }es ]bord$ iê lac S}ipérieur, où el^ liyjra, tant svdr \&m ^^ sj^r mf» A<^ POj»bats si meurtriers à la tribu des Renar4s.
Ses récits, faits ians ce langage pititofiesque, ivétaithorûpie, par* ticulier aux races inciviliséi^, iutéressèieni peu à peu Aifi»d Bsàm qui ^idormit un fidomeat son anxiété jbu les écoutant. . « i^es frères, .dit le vieillard en terminant la i»rrali.on ^'«i^ rencontre où un de ses parents, Bi-am-wa-sah, vivait «njevë cinq chevelures à leurs ennemis, mes frères désirent savoir pourquoi les valeureux Ojibbeways ont abandoBBi la ewatrée. Je vais le dire à mes
frères.
» Ma-se-wa-pi-gan, mon glorieux ancêtre, était un grand medawin*,airaé de Manitou.
» Une fois, après un long je<lne, il rêva u.a rêve dans lequel il vil des esprits spus forme d'hommes ayant peau bji^iche.
9 Us s'apprephèrept de lui avec ^in sourke sur leur visage elles mains étendue? vers le soleil levant.
» Ma-se-wa-pi-gan communiqua ce sopge aux princip?mx chefs et wa^iweos de la tribu gu'il avait réunis à un festin de viande, de caribou et de chair de poisson. Il les informa qu'il croyait que les
* Sorcieté ^ .
esprits qu'il avait tus dans son rêve rappelaient à Torient et qu*îl irait vers eux.
B Pendant douze lunes, Ma-se-wa-pi- gan se prépara à son voyage par des jeûnes et des présents aux Manitous.
» Il construisit aussi un fort canot, y plaça une grosse provision de viande boucanée, et partit, sans autre compagnon que sa femme, pour aller visiter les esprits qu'il avait vus dans son rêve.
» C'est ainsi que Ma-se-wa-pi-gan s'éloigna de Lapointe *, oii il avait son wigwam.Il descendit le Grand-Lac, bas, bien bas, et passa devant diverses tribus d'hommes rouges parlant des langages différents.
» Il alla toujours jusqu'à une distance de trois hivers. S'étant alors arrêté pour construire sa hutte, il aperçut de la fumée qui montait derrière une montagne.
»Ma-se wa-pi-gau alla derrière la montagne ; il trouva là une loge occupée par les esprits blancs qu'il avait vus dans son rêve.
» Us l'accueillirent bien, lui donnèrent des présents^ des cou-> teaux et des haches en fer, des colliers de verre et du drap rouge.
» Ma-se-wa-pi-gan revint après vers les gens de sa tribu et lear montra les présents sacrés qu'il avait reçus.
» L'année suivante, il retourna vers les esprits blancs ; les Ojibbeways l'accompagnèrent en emportan tdes peaux de castor pour en faire présent aux esprits blancs, qui leur donnèrent en échange des armes à feu qui font la terreur des ennemis.
> Mais, depuis ce temps, nos guerriers désertèrent Lapointe et lo pays des Grands Lacs. Il y a de cela huit cordons de vie I »
Comme le sachem achevait cette légende, la porte de la salle s'ouvrit et Alphonse Mougenot, le costume dans un désordre inimaginable, dégouttant d'eau, se précipita dans les bras de Robin.
En voyant le canot d'Yureska sur le point de couler bas, il avait cédé à une irrésistible impulsion de voler à son aide. Il aurait infailliblement péri, si une embarcation ne l'eût recueilli à son bord. Et cette embarcation, après mille peines, mille dangers de naufrage, venait enfin d'aborder dans la baie du fort Williams.
Ces explications eurent lieu, ou le conçoit, dans une chambre
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particulière où Alfred conduisit sou ami pour qu'il revêtît un autre habillement.
— Mais, Marie, comment est-elle t car tu m'as seulement dit qu'elle^ avait échappé à cette affreuse tempête, s'écria tout à coup Alphonse.
— Elle... Marie... elle est bien, je crois qu'elle repose, balbutia Alfred, qui eût craint d'inquiéter Mougenot en lui apprenant qu'Yureska était à sa recherche.