CHAPITRE II
ou LE LECTEUR VERBA , SANS LE SECOURS D'UN" MICROSCOPE, QUE L'AUTEUR A DES PRÉTENTIONS AU GENRE DESCRIPTIF
A Dieu ne plaise que nous veuillions faire montre d'érudition ! La science et nous sommes et avons toujours été à couteaux tirés — plumes ici seraient peut-être préférables! — Cependant, comme à toute scène il faut un théâtre, nécessité nous oblige à dire que le drame suivant eût en partie pour théâtre Québec et ses environs. Trop charitable, en outre, pour imposer au lecteur Tennui de fouiller cinquante bouquins, afin de se façonner un aperçu de la capitale du Canada, nous prendrons la peine de traduire la première page du New Guide to Québec, lequel historiquement et topographiquement parlant, ne manque pas de mérite.
« Québec est situé par les 46^49' N. et 71^75' 0. Ainsi, sa latitude coïncide presque avec celle de Genève, en Suisse. Elle fut fondée en 1608 par le célèbre Champlain, géographe du roi de France, sur remplacement d'un village indien, appelé Stadacona^ nom qui, en langue algonquine, désigne, dit-on, remplacement d'un détroit, et exprime très-convenablement sa situation. On prétend que son nom huron de Tiatontarili signifie la même chose. Charlevoix dit que le nom dérive du mot algonquin que qui signifie un d^
troît. Quelques étymologistes prétendent cependant que ee nom vient du normand, la première partie que étant indubitablement française, et la seconde bec étant uniformément appliquée à tout cap ou promontoire élevé. On rapporte que le pilote de Cartier s'écria, en normand- français, quand il aperçu le cap ; c Que bec ! » quel bec 1 Plusieurs, en outre, regardent Québec comme une corruption probable ou une légère variante de la dernière division de Cabircoubat, nom que les Indiens donnaient à la rivière Saint-Charles, et qui signifie Bivière Tournante. Champlain choisit le confluent de la rivière Saint-Charles avec le Saint-Laurent, pour lieu de son premier établissement... Le développement de la jeune cité rencontra évidemment de grands obstacles dans la conduite impolitique de Champlain et des nouveaux colons. A celte époque, les nations voisines des Algonquins et des Iroquois étaient en hostilités. Les Français prirent fait et cause pour les Algonquins, et s'attirèrent ainsi la haine des puissants Iroquois. Il en résulta que la colonie fut enveloppée dansjine guerre destructive et fatiganl^e ; et il fut f indispensable de défendre Québec contre un ennemi implacable, à Taide de fortifications, d'un genre très-grossier certainement. En 1629, elle tomba entre les mains des Anglais, mais fut rendue en 1632. En 1663 la colonie devint un gouvernement royal, et Québec en fut la capitale. En 1690, les Anglais effectuèrent une tentative infructueuse pour la reconquérir. Cette année-là, elle fut fortifiée d'une façon régulière par des ouvrages de pierre suivant les règles de l'art. Depuis cette époque, elle s'accrut graduellement jusqu'à ce qu'elle passa au pouvoir des Anglais, sous le général Wolfe, en 1759. Alors sa population était de huit ou neuf mille habitants^ L'aire de Québec ressemble assez à un triangle, dont la base est formée par la ligne jBeauiieu, etles côtés parle Saint-Laurent et la rivière Saint-Charles, le point de leur jonction répondant au sommet. La Basse- Ville renferme tout Pespace au-dessous du rocher, depuis le lieu où la ligne Beaulieu touche le Saint-Laurent au sud, jusqu'aux chantiers de bois de Sa Majesté sur la rivière Saint- Charles au nord. Le faubourg Saint-Roeh est au delà de chantiers de bois »
Ici se borne notre pillage, mais non pas, hélas! nos descriptions.
Divisée en deux parties distinctes, la Basse-Ville sur le bord dû fleuve, et la Ville-Haute sur le flanc de la montagne, Québec compte
aujourd'hui cinquante mille habitants environ. Ses deux parties sont reliées par une rue, dite rue de là Montagne — jadis presque impraticable aux voitures, maintenant, belle, large, d'une pente asoez douce, — et un passage pour les piétons, vulgairement et éloqucmment connu sous le nom peu rassurant de les Escaliers du Casse-' cou (en anglais, Break-neck Stairs), Ce passage sert de prolongement à la rue Champlain, et va aboutir à la rue ie la Montagne, à quelques pas au-dessous de la porte Prescott«
Quand et par qui furent établis lias Escaliers du Casse-cou» c^est ce que nou3 ignorons et ne tenons guère à savoir. Les tropes poptjlaires leur ont rendu pleine justice ; mais, franchement^ nous re iàcrcierions celui qui nous apprendrait que le constructeur de ces maudits escaliers, a, le premier, par une dégringolade émérite, jusfiilé l'appellation donnée à son travail.
, Quel qu'il soit, cet homme devait couver làans son cœur une haine profonde pour l'humanité en général, et les Québecquois en particulier.
Son œuvre esl un piège tendu aux abstractions de l'esprit, aux faiblesses des jarrets, aux irréflexions des pieds, à la légèreté des chaussures, une véritable machine pneumatique pour les ascendants, une chute de plusieurs milliers de mètres cubes d'air pour les descendants... un asthme, une pulmonie en perspective pour quiconque est contraint d'en opérer le parcours.
Vous que la fortune a préservé de toute relation avec les Escaliers du Casse-cou, figurez- vous un boyau long, étroit, courant sur lin plan incliné, enjcaissé entre de hautes masures, surplombé à gauche par un amas de rochers élevés à plus de deux cents pieds du sol, et se brisant net au bas d'un amoncellement de madriers dis-, joints, iné.,^aux, raboteux, superposés les uns aux autres et termi^. nés par une vingtaine de marches aussi roides que les gradins éff rèchelle de feu Jacob ; placez çà et là des bouts de rampes oxydés, branlants, cassés ; imaginez, de place en place, des solutions da continuité béantes comme des abîmes ; hérissez la charpente do clous, chevilles de fer, ennemis déclarés des bottes, bottines, robes et pantalons; vernissez le tout de fange ou de neige et de glac^» suivant la saison, d'ordures en tous temps, et vous aurez nm Êii- Me idée, un diminutif des Escaliers du Casse-cou.
Abl n*Qubli^ pas quo 49 ch^^us cdti do te ru^Ilei et m les p^-
llers le h montée 8'qvwent, au rox-de-iban$$iO| 4^ ttagaiimf 4e çliaussetiers, fripiers, gantiers, épiciers.
Le commerce qui tire bénéfice, même clés pl^$ mauyaises obQses^ a copapris combien était avantageux uo lieu aussi funeste aux vêtements, et y a placé le siège de sp9 usure, «— sans jeu de mo|$, car nous les exécrons.
. Oq dit même, mais le fait mérite confirmation, que deux luédfdus et quatre chirurgiens se sont établis au pied*
Quoi qu*il en soit, les magasins et boutiques des Sscalien du Casse-cou se louent à des prix excessifs : ce qui prouve une fois (le plus l'excellsnee du système des compensatiQns d'Âzaîs, et qu^l nj'est si grand Ûéau qui ne soit favorable à quelqu'un,
A présent, trêve de généralités 1 Reculons de di$ pas eu arnire» et l^upposons-pous à la fin de j'automiie de 1842.
Alors, les Escaliers du Casse-cou étaient bien à peu prés ce qu'ils s(mt piaintenant : — un traquenard municipal dressé contre la société.
Au milieu, se trouvait certaine maison de mine surannée, dont le premier était occupé par un regrattier, le second, par une famille Irlandaise, le troisième et dernier, par^un étudiant en droit plus adonné à la gaie science , comme disaient uqs pères, qu^au débrpuillement des statuts, lois et coutumes.
Puisque tout héros, qu'il soit chrétien, musulman, infidèle ou païen, doit avoir un nom, avec votre permission, nous nommoroi^ le nôtre Alphonse Mougenot : autant celui-là qu'un autre |
l4i troisième, habité par Alphonse Mougenot, immédis^tement cous les combles, n'a que deux pièces : celle-ci servant d'antiabaïQr lire, hOcber (quand il y a du bois), cave (quand il y a du liquide), ff^de-mapger (quand il y a des vivres) ; celle-là cumulant l'emploi le chambro à ooucber» cuisine, salle à dîner, salon, parioir, çabi'- |iet de travail, etc*, etc., enfin, remplissant une foule d'autres services qu'il serait oiseux d'énumérer. La commodité de cette chambre est d'autant plus grande que les meuble^ y $ont rares, pour 9iosi dire à Tétat de soupçon.
Évidemment le gamisairè doit être un amant de la nature primi* tjve ; si nous en jugeons par les appîMrences,., vm^ W apparences sont si trompeuses !
Peux planches^, poséei^ ^ paJme w deux sim\d^(^9 ^ trét^uj,
recouvartes d*ao6 peau de buffle insolemment luxueuse, Voilà pour le lit. Quatre rayons cù gisent dans une noble poussière des vestiges de vaisselle et pots ébréchés, bouteilles égueulées, verres fêlés, cuillères sans manches, fourchettes en veuvage de dents:— -des livres ; des pipes ; des fruits pourris ; des légumes ; des croûtes de pain ; des chandeliers cuirassés de suif; des écritoires antédiluviennes; des bardes déchirées, maculées, voilà pour la bibliothèque, l'office, et tout ce qu'il vous plaira.
En un coin de Tappartement se dresse une table réelle, fabriquée par un menuisier, et auprès, par un raffinement de confort inouï, une chaise, dépaillée, il est vrai, mais au fond remplacé par un filet de cordes.
C'est le sanctum sanctorum du futur littérateur ; gardons-nous d'y toucher, car nous savons d'expérience que la gent littéraire ne se laisse pas bénévolement écorcher par dame critique.
Mais quel est cet ouvrage de maçonnerie qui s'arrondit en four au centre de la chambre? Devinez! je vous le donne en cent, eu mille.
— C'est...
— Non, vous ne trouveriez pas. Je préfère vous l'apprendre tout de suite. Cette maçonnerie est un poêle.
. — Un poêle l
— Certainement, et un fameux poêle encore ! qui chauffe mieux que tous vos poêles en fonte ou faïence.
— Mais pourquoi?...
— Écoutez donc : l'hôte de céans , bien que riche, prétend vivre de sa plume, c'est son idée ! les poêles sont chers, au Canada : les lettres ne rapportent pas le Pérou et, comme Dieu nous a donné une intelligence pour en faire usage, notre littérateur, en attendant que Plutus lui sourie, a employé l'exubérance jde son intelligence à édifier un calorifère à bon marché ; « quelques douzaines de briques, un peu de plâtre, et j'en ai vu la farce, j» vous répondra-t-il, si vous l'interrogez à ce sujet
Deux fenêtres éclairent sa chambr<s dont les murailles charbonnées représentent une innombrable quantité de personnages, devises, rien moins que bibliques, je vous assure. Vous pensez bien que ces fenêtres n'ont pas de rideaux. D'ailleurs, ' à quoi bon des rideaux? ne sont-elles pas revêtues d*uQ enduit d'injp^(Ji^,j[^p^ protège
mieux contre les indiscrétions de la curiosité ou les éblouissementt d^un jour trop vif, que la soie, le brocart ou le velours?
De même pour le parquet : quel meilleur et plus moelleux tapis que cette couche séculaire de boue, battue, tassée, ayant deux doigts d'épaisseur, qui cache les aspérités et les fissures des voliges dont il est composé?
Ah! chambre modèle ! dire qu'il y a tant de gens qui n'apprédent pas tes charmes ! ce sont de bien grand9 sots, que ces gens-là, n'est-ce pas, lecteurs? Mais, dit un proverbe, il ne fi&ut pas disputer des goûts ni des humeurs.
Tels étaient donc la rue et Tappartement habités par Alphonse M ougenot, le jour où il eut^ avec son ami Alfred Robin, la conver- Bation que nous .avons eu rhonneur de rapporter dan» k chapitro précédent.
yGojgle