Mille reconn^s^ances
— Finalement, je t'en prie, mon bon Alfred, donne-moi ton ails.
— Tu y tiens donc beaucoup?
— Au superlatif.
*— Tu ne m'en voudras pas?
*— Tenirouloir, mon excellent Alfred l oh fie ciel m'en préserrel nesommes-nous pas unis par les liens de la plus douce fraternité ? Cette liaison ne date-t-elle pas de longtemps ? N'a-t-elle pas grandi avec nous? ne s'est-elle pas cimentée par l'âge, la sympathie, et même par la diversité de nos humeurs?
— C'est vrai, ça, tu m'arraches des larmes ! je t'en conjure à mon tour, Alphonse, ménage les intérêts de ma blanchisseuse. Ton élégie lui coûtera un mouchoir à laver.
— Oh ! que tu es insupportable !
•— C'est probablement à cause de cela que tu me supportes depuis ta plus tendre enfance. Tu as les reins forts, Alphonse.
— Encore des calembours.
— Tu te trompes, mon ami ; je ne sache pas que cette exposition contienne un seul calembour. Du reste, je ne suis pas un homme de lettres, moi; il se peut que j'aie oublié ma rhétorique.
— Revenons...
— Pour revenir, il faut être allé; or, je ne vois pas que nous soyons allés quelque part.
— Maudit ergoteur, que le, ciel te confonde !
— Souhait touchant, qui honore notre amitié.
— Mais ton opinion, ton opinion sur Virginie? -— Réellement tu la désires?
— Peux-tu me le faire répéter?
— Eh bien l
— Eh bien?
— Je ne l'ai pas lue.
— Tu n'as pas lu Virginie?
•— Je ne l'ai pas lue.
•^ Un ouvrage que je t'avais dédié.
— Comment, tu m'avais dédié Virginie? Est-elle belle au moins, Virginie?
— Et tu ne l'as pas lue?
— Pour la tierce fois, je confesse mon tort.
— Et tu ignorais que je t'en eusse offert la dédicace?
^ Comme j^ignore si j'aurai de quoi sonper ce soir.
— Mais qu'as-tu donc Êdt de Texemplaire relié et doré sur tranche que je t'avais envoyé?
— Âh ! pour ce qui concerne ce Tolume» j'en ai (ait un magnifique usage, un usage superbe I un usage...
— Soit, qu'en as-tu fait?
— Je l'ai converti en trois livres de tabac dit caporal : un tabac premier choix; je te le ferai déguster. C'était une occasion rare, unique. Un Français récemment débarqué avait ces trois livres de tahac caporal, tabac incomparabre, pour ?equel ont été composés ces vers :
Quoi ({n'en dise Aristote et sa docte cabale, Le tabac est divin, il n'est rien qni régale.
Bref, lé Français m'a proposé l'acquisition de son tabac, et comme \e me trouvais dans l'agréable situation du troupier sans le sou, j'ai proposé audit Français de mettre en pratique le système des échanges. Tu saisis le reste.
— Et la lettre qui accompagnait ce volume?
— La lettre I II y avait une lettre ?
— £hl oui ; une lettre où je t'annonçais la surprise...
— Attends un peu. N'était-ce pas un papier doré, fleureté?...
— C'est cela.
— Empesté?,..
— Empesté? Il sortait d'un sachet à l'ambre.
— Une odeur qui me donne des maux de cœur,
— Mais qu'est-il devenu ?
*-«- Comment, c'est toi qui m'avais expédié cette puanteur? Mal« heureux, avais-tu juré ma mort?
— Mais qu'est-il devenu ?
— Oh! j'en ai Mt bon emploi, sois tranquille. Ayant appris par l'étude de la physique et de la chimie que le feu est un purificateur numéro un, j'ai aussitôt métamorphosé ton admirable poulet en torche et allumé ma pipe.
— De sorte que voilà le cas que tu fais des cadeaux de tes amis.
— Tu n'es pas content? Trois livres de tabac caporal pour un mauyiô» Rouquin I
— Un mauvais bôutpiîn! Virginie, un mauvais bouquina
— Oh ! le sol ! Je pa^le de Tœuvre matérielle, du papier, de la couverture, animal !
— Mais enfin, c'était un souvenir de moi !
— Bast ! tu m'eu donneras un autre ; ça fera le môme eflfet, je f assure. Je pense bien que tu n'as pas encore vendu toute rédition à l'épicier du coin. .
— Que tu me fatigues!
— Je suis pourtant plus léger que toi de vingt livres au moins .
— Tu accepteras un autre exemplaire de Virginie ?
— Je crois, pardieu, bien ! surtout si je puis l'échanger contre trois nouvelles livres de tabac caporal ; car ce polisson de tabac, je ne sais pas comme Oa se fait^ mais il fond âaus la pipe comme la neige au soleil. Je crois, ma parole d'honneur, qu'il ne m*en reste plus
Îue deux pipes. C'est, ma foi, réel, ma blague aspire au vide. Tiens, ûurre, je prendrai le reste.
—■ Non ; je ne veux pas fumer maintenant, je suis mal disposé. Le public est bête à tailler au couteau.
— Et à servir tout chaud sur la table,
— Tu ne voudrais pas croire..,
— Je crois à tout,
— Qu'on est allé jusqu'à dire et à écriro qud Virginie était 'm^ vraisemblable.
— Les misérables !
— Un plagiat.
— Les gredins l
— Qu'elle n'avait ni sel ni saveur.
— Ni sel, lû sftvêur 1 une fille da nom de Virginiis, issue du latin Virginia, vierge ! Une vierge qui n'a ni sel ni saveur! faut-il être serin pour avancer des platitutes de ce calibre-là! Quel âge a-t-elle, ta Virginie!
— Dix-sept ans, quand je la mets en Scène.
— Dix sept ans I un bouton de rose à peine éclos; une fleur exotique I un amour de jeune fille ; car tu l'as faite belle, n'eit-^ pas, Virginie ?
— Ma trame est admîrableiûent conduite. D'ailleurs, je té l'avoue, à toi^ j'ai été merveilleusement servi par^ un incident dd m jea
nesse : quelque chose de romanesque au possible» et néanmoins de Trai, je te raflSrme,
— Et ta Virginie était un ange de grâces?
— Physiques et morales, physiques et morales, mon ami.
* — Pour la peindre, tu avais volé le pinceau de Raphaël et escroqué les couleurs de Paul Véronèse.
; — Je ne ne puis hasarder que j'ai réussi, car ce serait de la Êituité; mais j*ai fait de mon mieux et, entre nous, ce n'est pas mal ; je dirai même que les touches sont souvent supérieures.
— Je t'approuve. Quand le vulg^i^ iHéeonnaît notre mérite, bien bétes nous serions de ne pas nous applaudir nous-mêmes.
— Tiens, tu seras juge.
— - Gomment l tu veux...
— Te montrer le portrait de Virgim'e.
— Me lire...
— Oui. Oh! ce ne sera pas longi seulement les ))assages saillants.
— C'est que... je suis très-pressé.
— Ce sera l'affaire d'un quart d'heure.
— Un quart d'heure! Il est midi. Impossible, mon ami» j'ai un rendei-votiâ pour celte hoiire.
— Mai» rien que dix minutes !
— Impossible, tp dis-je, il è'agit d'une question monétaire urgente et tu conçois.. •
— Etcesoirî
' — As-tu un écu à me prêter î
— Se ne possède que trente âous , fruit du seul exemplaire de mon livre que j'aie vendu.
— Trente sous! donne toujours, je te remettrai ça... plus tard.
— Et ce soir, tu viendras?
— Y aura-t-il du brandi/ î
— Je te le promets.
; — Eh bien î alors, je tâcherai.
• — Je compte sur toi, Alfred.
— Au revoir donc.
— Au revoir.
El les deux amis se séparèrent après avoir échangé une poignée
de main*