‹ La Huronne: scènes de la vie canadienneChapitre 8 sur 33 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

CE QUE c'était que MADEMOISELLE ZOÉ CASTOR ET MONSIEOB ALFRED ROBTN^ ET DU MERVEILLEUX AMOUR QUI LES EMBRASAIT TOUd DEUX.

Nous voici dans une nouvelle chambre, une chambre d'artiste, une chambre qui mériterait bien les honneurs du pastel, et nous nous sentons de furieuses dispositions à broyer des couleurs ! •— Pourtant, réfléchissons : jusqu'ici nous n'avons guère fait que du décor, il nous en reste bonne quantité à faire. Ne vaudrait-il pas mieux ménager notre palette, qu'en dites-vous, lecteurs? — Pâen ! Qui ne dit mot consent. C'est un axiome vieux comme le péché du premier homme. Or donc, remettons à une autre occasion la peinture de la chambre où Alfred Robin a • transvasé » (locution favorite dudit Alfred Robin) sa personne et celle de mademoiselle Zoé Castor.

Mademoiselle... Vous ai-je esquissé le portrait de mademoiselle Zoé Castor?— Point. Ah! dame, alors ça change mes idées; car un personnage qui se démène dans un livre, sans qu'on le voie, sans qu'on le sente, sans que chacun puisse se dire : « s'il me marchait sur le bout de l'orteil, je saurais le reconnaître, » ressemble assez à un acteur qui remplit son rôle sur la scène lorsque la toile est baissée. Et je vous demande un peu comme c'est agréable pour les spectateurs I Combien y en a-t-il qui iraient au théâtre seulement

pour écouter I pas moi assurémeol. Du i6st» à claeaa 9«ft BMtttais

gaût Van Dyck, Mignard, Watteau, prétâs-HK>i une étiaceUe de génie l Mademoiselle Zoé Castor était la plus ravissante levrette fu*eii pût voir (style rococo}. Deux pieds et demi de hauteur, quatre de tôte en croupe, voilà pour la mesure. £t mainteBant si vous voulez habiller de muscles, ner£s et tendous, une charpeute flexible comme la baleine, dure comme Facier, et recouvrir le tout d*un pelage sojeux, vous aurez Tesquisse de mademoiselle Zoé Castor. Mais désirez-vous que je vous initie — présomption à part, modestie serait peut-être f lus convenable, qu'en pensez-vous? — plus profondément à l'art de la portrakture? Tigrez le fond blanc de la robe de teintes bleuâtres, foncées ici, vaporeuses en cet endroit. Là, bien, comme cela. Maintenant assouplissez ce corps inerte par quelques ombres mobiles ; faites courir la vie dans ces jambes effilées en y semant des tons secs et des clairs-obscurs ; animez Fensemble du feu prométhéen. Ainsi ; c'est parfait. Nous possédons mademoiselle Zoé Castor, sauf... la tête. Cette tête, ab! certes, ce n'est pas chose facile que de rattraper. Elle qui a fait tant de ravages, et dans les rangs de la race canine, et dans ceux de la gent masculine, et dans ceux de la nature féminine 1 La tête de Zoé Castor, qui ne se ïa rappel/e â Québec? Quelle ténuité dé lignes, quel moelleux de contours ! Pour figurer ces traits fins, intelligents et délicats oii trouver des nuances aussi molles? Mais qui ne hasarde rien, n'a rien. Essayons donc. Accentuez gracieusement le dessin de la figure ; et d'abord redressez ce col languissant, puis placez une couche de blane Tirginal, sur deux oreilles longues, minces et veloutées ondiilant sur des méplats plaqués d'un beau gris, au-dessus desquels dan? une splendide auréole, brillent deux yeux verts d'émeraude. Allongez ce joli museau, frais, voluptueux comme h bouche d'une jolie* femme ; un peu àa rose pùle à la jonction supérieure des narines, beaucoup d'expression dans la physionomie, un dernier coup de pinceau peur délier les pattes, vivifier le torse, Fincamer de ce je ne sais quoi qui séduit (fans le naturel et... vive Dieu I le pastiche de mademoiselle l^oé Castor sera conforme à tous les pastiches pas* Bés, ^ésents el futurs ; e'est-à-dire qu'il faudra une patience indicibla et une somme de liosne v^ontô iscakuiflU» jgiwt reeeaaifili» Mm kimi» dM» Tokre eepîe t

A rimpossible nul n*est contraint.

Mademoiselle Zoé est une jolie chienne, aimable, alerte, sensible, tenez-vous-le pour dit et passons outre.

Or voici, par quel concours de circonstances bizarres, extraordinaires, féeriques, mademoiselle Zoé Castor, levrette d'espèce, paresseuse de métier, avait lié connaissance avec monsieur Alfred Robin, homme de race, artiste de profession.

Rajeunissons Alfred Robin de trois années et nous nous trouve* rons en 1839, époque d'amoureuse souvenance pour bien des Quebecq uoises qui flottent entre les rives de la cinquantaine et de la soixantaine. Pour tout dire, c'était le beau temps de la garnison coloniale i]ui, toute fière de ses hauts exploits de 1837 et 38, se reposait maintenant, une main sur le cou de Vénus, l'autre sur l'abdomen de Bacchus.

Dieu bénisse la mythologie t elle sert à exprimer beaucoup de choses en peu mots 1

Or, en 1839, Alfred Robin, suivant la mode du jour, avait placé son cœur. Aimant passionnément, il était passionnément aimé. Mais la jeune fille avait des parents, riches, haut placés . royalistes, cestâ-dire amis du gouvernement anglais, et Alfred Robin était artiste, et démocrate. Donc ses prétentions ne pouvaient plaire aux parents de la demoiselle. Le père, même avait juré qu'il le tuerait, si jamais il le surprenait avec elle. Bien entendu que ces menaces avaient exalté jusqu'au délire la passion des deux jeunes gens. Ils continuèrent à se voir secrètement et formèrent le projet de s'enfuir aux États-Unis pour donner à leur flamme la consécration de la légitimité.

Mais le soir où ils voulaient mettre ce dessein à exécution, et comme Alfred se rendait au vapeur Charlevoix qui devait les transporter à Montréal, il fut soudain arrêté par deux individus au coin des rues Sous-le-Fort et Notre-Dame.

Avant qu'il eût songé à articuler un cri, ou à faire un mouvement, Alfred avait été bâillonné, garrotté et jeté dans une voiture couverte qui déjà roulait vers la rue Ghamplain.

Pour comprendre la résussite d'un enlèvement aussi hardi, le lecteur remarquera qu*il fut opéré vers le milieu d'octobre, et que» dans cette saison, la nuit étend de bonne heure ses voiles sur Que-

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hec. En outre, il tombait au moment de son exécution uneneîge asseï épaisse qui ne permettait guère de voir à plus de deux pas de soi.

La de&térité des ravisseurs, leur promptitude avaient fait le reste.

Uamant déconfit fut, après une course de dix minutes qui lui parurent longues comme dix siècles, tiré du véhicule-prison et jeté dans la cave d'une maison sur le bord du fleuve.

Un de ses assaillants lui montra, du doigt, une table de pierre sur laquelle se trouvait uue cruche pleine d'eau et une miche de pain rassis, et les deux hommes se retirèrent en vérouillant la porte derrière eux.

Alfred resta dans une nuit complète : ténèbres physiques et ténèbres morales épaississaient leurs ombres autour de lui.

Que signifiait cet attentat dont il avait été victime?

Ses amis étaient nombreux, ses ennemis... est-ce qu'il s*en connaissait un seul? ^

U se prit à méditer, car que faire, entre quatre murs, à moins que Ton ne médite.

Puis, après avoir cherché, imaginé même et repoussé maintes causes à son arrestation, il essaya par désœuvrement la reconnaissance de son cachot.

Ce n'était pas facile entreprise, car, si on lui avait ôté son bâillon, on ne lui avait pas encore enlevé le lien qui lui attachait les poignets. Mais ce lien était assez mal serré ; avec deux ou trois efforts, Alfred le fit céder, et enfin s*en débarrassa complètement.

Ce premier succès lui sembla de bon augure.

U commença ses investigations, lentement, à tâtons. Le caveau, construit en forme de voûte, n*avait pas plus d'une vingtaine de pieds de circonférence. Dans tout son pourtour, il offrait à la main ime muraille visqueuse, humide. Des gouttelettes d'eau tombaient de la voussure , et le pied s'enfonçait dans un terrain mou et gluant.

— Diable! se dit Alfred, on dirait d'une caverne de voleurs, comme j'en ai lu des récits lorsque j'étais moutard.

Ayant terminé cestoïque monologue, le jeune homme poursuivit ses études et arriva à la porte au moment où un bruit singulier s'élevait de derrière.

Alfred se mit à genoux, colla son oreille entre le panneau infé- j rieur et le sol. t

Ua |P»itoni8Dt«i( «oetinii^ tttnaeovjpé f» desreniitmoufsfroknf^s S6 faisait enleadre.

— Je voudrais bien saTâîr ^i fwut gratter et renifler de la sorte, murmura i'aiiists. Si c'est na rat, il besogne duri mais un rit ne mène pas semblable vacarme avec ses fesses nasaks ; évidemment, ça doit être un autre animal.

Comme |»ur justifier cette réâesii» , wi aboiement doux et joyeux atteignit son oreille.

— ûb 1 oh l ça change la thèse, reprit Alfred. — Zoé, Zoé, ajouta-t-il, les lèvres plaquées à la solution de continuité qui existait au bas de la porte.

A cet aitpeU les grs^meBts redoublèreot accempagaés de légers aboiements à peine pereeptibles.

— Zoé ! ma foi, c'est bien Zoé. I^a chère petite ! Heureusement que Victorine m^avait chargé de remmener. Je lui devrai sans doute la liberté. Mais voyons, il ne faut pas perdre de temps; j'ai mon couteau, établissons des rapports plus directs avec le sauveur que le cid m'envoie.

De son côté, il voulut creuser; mais aussitôt son couteau s'ébrécha sur un corps dur qui occupait toute la largeur de la porte.

— Pas de chance ! fit-il. Encore, si j'y voyais clair I Au reste, on peut écrire les yeux fermés ; essayoas.

£t le captif, tirant de sa poche-un petit portefeuille garni de son tnyûût en déchira une feuille au hasard, traça quelques mots, et cria :

-- Zeél

La chienne répondit par tm jappement.

— Zoé, chez Alphonse ! continua notre héros, en glissant son billet sous le lambris.

Un silence complet régna pendant prés de deux heures.

Accroupi contre la porte, la respiration suspendue, Alfred essayait de surprendre le sens des sons qui venaient de l'extérieur.

Le temps pour lui coulait avec une lenteur désespérante.

La fièvre, tour à tour, brûlait et glaçait ses membres.

A la fin, des aboiements successifs et des pas résonnèrent. Le jeune homme tressaillit et se leva.

Il avait reconnu la voix de son ami Alphonse Moufenot,

La porte de la cave fut enfoncée ; le prisonnier extrait du cachot et Ton entra en explications.

La maison où Alfred avait été claquemuré était une masure abandonnée, bâtie sous le Garouge '. Le nom des deux individus auteurs du guet-apens, dont il avait failli devenir victime, demeura toujours un mystère. Mais Alfred supposa, avec raison, que c'étaient des hommes aux gages du père de sa maîtresse et que le dessein de ce dernier était de le jeter à bord d'un navire pour le transporter dans quelque lointaine partie du monde. Néanmoins il fallait se taire ; il sut être discret. Quant à sa belle amante, on apprit d'abord qu'elle voyageait pour cause de santé, ensuite le bruit courut qu'elle était morte.

Alfred ne versa pas une larme : son cœur n'avait plus d'écho.

Il vécut d'ivresse, sans s'enivrer; de tourbillons, sans s'étourdir; de vertiges, sans perdre la tête.

Un amour l'attachait à l'existence : son amour pour Zoé, la petite chienne de sa Victorine ; Zoé qu'il chérissait parce qu'elle avait eu part aux tendresses de la pauvre défunte ; Zoé qui lui avait sauvé la Hberté, peut-être les jours ; Zoé dont on lui refusait la possession à tout prix ; Zoé, avec laquelle il avait chaque jour des rendez-vous au jardin du Gouvernement.

Cet amour n'était-il pas aussi justifiable et aussi justifié qu« bien d'autres amours — répondez, belle lectrice qui aimez un tilain cavalier ? "

i Aatrement le Gaj^-Rouge.

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