UN SOIR D'YPRES
« Bn prévision de ma mort, je fais cette confession, que je méprise la nation allemande, à cause de sa bêtise infinie, et que je rougis de lui appartenir. »
(SCHOPENBAUBR.)
« Le caractère des Germains offre un terrible mélange de férocité et de fourberie. C'est un peuple né pour le mensonge; il faut l'avoir éprouvé pour y croire. »
(Velleius Patercdlub, Van iO de Vère ehrétUnnt,)
Mars 19/5.
Des raines, sous une lumière triste qui a l'air de vouloir s'éteindre avant l'heure. De vastes ruines, et si délicates! Un déploiement de ces fines colonnades élancées et àê œs ogives mystérieusement charmantes qui, dès le premier coup d'œil, évoquent pour l'esprit le moyen âge, l'art gothique et sa belle floraison
bientôt évanouie. Mais les vestiges de cet artlà, on avait l'habitude de ne les voir qu'isolés, sous forme de quelque vieille église ou de quelque vieux cloître surgissant parmi des choses de nos jours. Tandis qu'il y a ici un ensemble : d'abord une cathédrale, que prolongent des dépendances compliquées, et puis des espèces de palais, dont les longues façades à clochetons alignent en séries leurs fenêtres ogivales. C'est un groupe, à peu près unique au monde, c'est un véritable quartier, tout en colonnettes, en arceaux, en archaïques den* telles de pierre.
Le ciel est bas, sombre, angoissant comme dans les rêves. Cependant la vraie nuit n'a pas commencé de tomber; mais ce sont les épais nuages des hivers du Nord qui jettent sur la terre cette sorte d'obscurité jaunâtre.
Autour des hautes ruines, les places sont remplies de soldats qui stationnent, ou qui circulent lentement, en petites compagnies silencieuses, l'air un peu grave comme au
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souvenir ou dans l'attente de quelque chose que chacun sait, mais dont on ne parle pas. Il y a bien aussi des femmes, pauvrement habillées, au visage inquiet, et des petits enfants; mais cette humble population civile est noyée dans la masse des rudes uniformes, presque tous défraîchis et terreux, qui visiblement reviennent des longues batailles. Les tenues jaune-kaki des Anglais et les tenues belges presque noires se mêlent aux capotes c bleu-horizon » de nos soldats de France, qui sont en majorité ; tout cela so fond en des nuances presque neutres, et deux ou trois burnous rouges de chefs arabes viennent trancher, imprévus et déconcertants, sur cette foule couleur de soirée brumeuse et d'hiver.
Des ruines, oui, mais, à mieux regarder, d'inexplicables ruines, car les éboulements semblent d*hier, les lézardes, les déchirures sont trop blanches parmi les grisailles des façades ou des tours; et çà et là, par les fenêtres aux vitraux brisés, on aperçoit, sur
U» paroi» intérieures, des ors qui brillent... En effet, c© n'est pas le temps qui fut le destructeur; il avait épargné ces merveillas, et, jusqu'à nos jours, les hommes non plus, même au milieu des pires bouleversements et des plus sanglantes conquêtes, n'avaient encore jamais tenté de les anéantir. Pour oser, il a fallu ces sauvages, qui sont encore là tout proches, tapis dans leurs trous de terre boueuse, parachevant chaque jour leur œuvre imbécile, et multipliant leurs jets de ferraille, pour se venger sur ces choses sacrées, chaque fois qu'un accès de rage les reprend à la suite d'un échec nouveau.
Près de la cathédrale mutilée, ce palais aux cent fenêtres, qui tient encore à peu près debout, est la fumeuse Halle aux drapiers, construite à l'époque du grand faste des Flandres, et dont l'imagerie a vulgarisé tous les aspects depuis que l'acharnement des barbares l'a rendue plus eélèbre encore. Une nuit de novembre, on s'en souvient, elle a flambé avec une sinistre magni-
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ficcnce, en compagnie de l'église et des précieux entoure, éclairant toutes les plaines en rouge; les Allemands avaient amené en son honneur ce qu'ils possédaient de mieux comme matériel incendiaire ; leurs bombes à la benzine ont fait rage contre elle, et alors tout ce qu'elle contenait, tout ce qui s'y était perpétué depuis des siècles, ses salles d'apparat, ses boiseries, ses peintures, ses livres, ont brûlé comme paille. Maintenant qu'elle a perdu sa haute toiture, elle a pris quelque chose d'un peu vénitien qui étonne, avec ses longues façades percées de files ininterrompues d'ogives à fleurons; dans son désarroi sans recours, elle est singulière et charmante. Les tourelles symétriques, sveltes comme des minarets, posées aux angles des murailles, ont échappé jusqu'ici à la stupidité des bombes et se dressent, encore plus hardies, depuis que les charpentes des toitures pointues ne les suivent plus dans l'air. Mais le beffroi central, celui qui depuis le moyen âge surveillait les plaines, odieusement décapité
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aujourd'hui, crevé, fendu de haut en bas, résiste à peine ; encore quelques obus, et il s'abattra d'une seule masse; à l'un de ses flancs, très haut, reste accroché le monumental cadran d'une horloge détruite, dont l'aiguille dorée s'obstine à marquer quatre heures vingt-cinq, — sans doute l'heure tragique où ce géant des beffrois de Flandre reçut le coup de mort.
Autour de la grand'place d'Ypres, où ces splendeurs du passé nous avaient été si longtemps conservées intactes, plusieurs maisons, pour la plupart d'ancienne architecture flamande, ont été de même éventrées, sans utilité, comme sans excuse, et montrent à présent leurs entrailles par de grands trous béants. Mais cela, les barbares, ne l'ont pas fait exprès ; non, tout simplement elles étaient trop rapprochées, ces maisons-là, trop voisines des points visés par eux : la cathédrale et le vieux palais. On sait que partout ici comme à Louvain, à Arras, à Soissons, à Reims, c'est sur les monuments qu'ils tirent avec le plus de