POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSÉS
Août 1915,
Nos chers blessés, qui tombeni chaque jour sur le champ de bataille, leur salut, neuf fois sur dix, dépend de la rapidité avec laquelle on les relève, de la façon douce et prompte dont on les ramène aux ambulances, pour les coucher là sur de bons lits, et les remettre entre toutes ces mains bienfaisantes qui les attendent. On ne le sait pas assez : il arrive constamment que des blessures, qui n'auraient été rien, se sont envenimées jusqu'à devenir mortelles, pour être restées trop longtemps soug
de pauvres linges sordides, pour avoir traîné pendant de longues heures sur la terre ou sur iaboue. Aux débuts de la guerre, les premières semaines, quand la sournoise et foudroyante agression des Barbares est venue nous surprendre, les balles et la mitraille n'ont pas été seules à tuer les enfants de France ; il y a eu aussi parfois des lenteurs dans les secours, des impossibilités de faire assez vite, contre lesquelles, tout d'abord, tant de dévouements admirables, tant d'ingéniosités à décupler ou improviser des services, n'ont pu toujours suffire. Depuis, on est accouru de tous côtés, on a donné à pleines mains, on a organisé avec amour, et les choses vont déjà très bien ; mais il reste encore à faire, car la tâche est lourde et multiple, et il faudrait nous tenir plus prêts que jamais, en vue des belles luttes finales pour la délivrance.
Or, une société se fonde dans le but d'envoyer sur le front de nouvelles séries d'automobiles rapides, munies de cadres et de mate-
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las perfectionnés; ainsi quelques milliers de plus de nos blessés seraient étendus tout de suite dans des linges bien propres, puis ramenés en hâte, sans les retards qui gangrènent les plaies, sans les secousses qui exaspèrent la douleur des brisures d'os, et qui font plus affreusement souffrir les chères têtes meurtries.
Mais, malgré de premiers dons magnifiques, l'argent reste en partie à trouver pour mener à bien l'entreprise. Je supplie donc toutes les mères, dont le fils peut tomber d'une heure à l'autre, je supplie tous les parents qui ont sur la ligne de feu un être bien-aimé, je les supplie d'envoyer des offrandes, sans tarder et sans compter, afin que bientôt, avant les combats d'avril, il y en ait quelques centaines prêtes à marcher, de ces grandes voitures de sauvetage qui nous conserveront sûrement tant et tant de précieuses existences.
Août 1915.
En auto un beau soir d'août, je me hâte vers une de nos villes martyres, Reims, où je compte demander un gîte cette nuit, avant de continuer ma route vers le Quartier Général d'une autre armée ; pour éviter des formalités militaires, je voudrais y entrer avant que s'éteigne le soleil, qui est déjà trop bas à mon gré.
Ce soir, c'est la vraie splendeur d'un de nos étés de France : des limpidités adorables dans l'air, et une bonne chaleur saine, avec un peu
de brise vivifiante. Sur les coteaux de Champagne, les belles vignes où le raisin mûrit étendent uniformément leurs tapis verts, et il y a tant d'arbres, tant de fleurs partout, des jardins dans tous les villages, des rosiers grimpants sur tous les murs! Aujourd'hui on n'entend plus le canon, et on serait tenté d'oublier que les Barbares sont là tout près, — s'il n'y avait tant de cimetières improvisés le long du chemin... Toujours ces pareilles petites tombes de soldats, que l'on rencontre maintenant d'un bout à l'autre de notre chère France, le long du front de bataille; modestes croix de bois, en rang comme à l'exercice, coiffées, les unes d'une couronne, les autres, plus touchantes, d'un pauvre képi rouge ou bleu qui va tomber en lambeaux. Nous leur faisons en passant le salut militaire. Il y en a, de ces glorieux morts, que leurs parents viendront reconnaître, pour les ramener dans leur province natale, plus tard, quand les Barbares seront partis; tandis que d'autres, moins for-
tunés, resteront là toujours, jusqu'au grand oubli final... Mais que de fleurs on a déjà pris soin de planter, pour eux tous! Autour de leur sommeil, c'est un merveilleux assemblage de nuances éclatantes, des dablias, des cannas, des marguerites-reines, des roses. Qui donc s'est chargé de ces jolis arrangements? Ce sont les jeunes filles des plus proches villages? ou bien peut-être leurs camarades de combaV qui habitent partout aux abords, comme d'invisibles tribus souterraines, dans ces casemates, ces tranchées-abris, ces trous de toute forme recouverts de branches vertes?
La région, bien entendu, n'est pas très sure, et quand nous arrivons à un passage trop découvert, une sentinelle, postée là exprès pour avertir, nous indique de quitter un moment la grande route, où nous risquerions d'être aperçus et mitraillés, et de prendre quelque traverse ombreuse, derrière des rideaux de peupliers.
Un des soldats qui conduisent mon auto se
retourne tout à coup pour me dire : « Oh! regardez, commandant, un cimetière d'Arabes! on leur a mis leurs petites cornes de lune, à chacun, en place de croix! » Ici, en eiïet, les humbles stèles de bois blanc sont toutes surmontées du croissant de l'Islam, et cela détonne, en plein pays français. Pauvres garçons, qui tombèrent pour notre juste cause, si loin de leurs mosquées et de leurs marabouts, ils dorment, hélas! sans faire face à la Mecque, parce que ceux qui les ont pieusement couchés ne savaient pas que ce fût nécessaire à leur bon sommeil. Mais on leur a apporté la même profusion de fleurs qu'aux nôtres, et nous leur faisons, il va sans dire, le même salut militaire, — un peu tard peut-être, car nous passons si vite...
A Reims, nous arrivons tout juste avant lo coucher du soleil. Et là une tristesse soudaine vient nous glacer. Du silence et des rues presque désertes. Les magasins sont fermés, et quelques maisons apparaissent toutes
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béantes» avec d'énormes trous dans leurs murs.
Un des rares passants nous dit qu'à l'hôtel du Lion d'Or, place de la Cathédrale, nous trouverions peut-être encore quelqu'un pour nous recevoir. Et nous voici bientôt au pied môme de l'auguste ruine, qui trône toujours aussi majestueuse an milieu de la ville martyre, dominant tout de ses deux tours ajourées. J'arrête mon auto, dont le roulement, dans un pareil lieu, semble un bruit profanateur ; la tristesse des ruines devient ici de la vraie angoisse, et le silence est tel, que l'on se met à parler bas, instinctivement, comme si l'on était déjà dans la grande église morte...
Le Lion d'Or... mais les carreaux sont brisés, les portes ouvertes, la cour vide. J'y envoie un des mes soldats en lui recommandant d'appeler sans trop élever la voix au milieu de tout ce recueillement funèbre. Il revient; il n'a pas reçu de réponse et il a vu des trous dans les murs. La maison est aba^« donnée; il faudra chercher ailleurs.
C'est le crépuscule. Un reflet doré persiste encore, au couronnement magnifique des tours, dont la base s'enveloppe d'ombre. Oh ! la cathédrale, la merveilleuse cathédrale, quelle œuvre de destruction les Barbares ont continué d'y accomplir, depuis mon pèlerinage de novembre dernier! Elle avait été de tout temps une dentelle de pierre, et maintenant ce n'est plus qu'une dentelle déchirée, en loques, percée de mille trous. Par quel miracle tient-elle toujours? on a le sentiment qu'il suffirait aujourd'hui de la moindre secousse, d'un peu de vent peut-être, pour la faire s'écrouler, se dissoudre pour ainsi dire en miettes éparses. Comment la réparer jamais? Quels échafaudages oseraiton appuyer sur ces instables débris? Pour essayer encore de la protéger un peu, on a entassé en montagne des sacs de terre contre les piliers des portiques, — de même que Ton a fait pour Saint-Marc de Venise, pour Milan, pour tous ces inimitables chefs-d'œuvre du passé, SUT q^tioi menace de s'exercer l'élégante culture
allemande. — Vaines précautions, c'est trop tard, la cathédrale est perdue. — Et tant de tristesse indignée nous étreint le cœur, à la regarder ce soir dans son agonie et son abandon, cette relique sacrée de notre passé, de notre art et de notre foi!... Ah! les sauvages! Et sentir qu'ils sont encore là tout près, capables de lui donner, d'une heure à l'autre, le coup de grâce.
Pour notre adieu, peut-être le dernier, nous allons en faire le tour, lentement, en marchant à pas discrets, au milieu de ce silence de mort, qui semble augmenter à mesure que baisse la lumière.
Mais brusquement, comme nous passions devant les décombres du palais épiscopal, prélude un énorme bruit caverneux, quelque chose comme le grondement d'un grand orage, qui serait tout proche et ne cesserait pas. Et cependant le ciel du soir est si pur!... Ah! oui, nous étions avertis, nous savons de quoi il retourne : c'est 1% bombardement de notre
artillerie lourde, prévu pour une demi-heure après le coucher du soleil, contre les tranchées des Barbares. Cela nous change de ce silenoe, une telle musique de cataclysme, cela apporte dans notre promenade une tristesse différente, une autre forme d'horreur. Et nous continuons de regarderies admirables découpures de pierre qui nous surplombent, les arceaux si hardis, les immenses ogives si frêles et si exquises. Oui, comment tout cela tient-il encore? Il y a là-haut des colonnettes qui n'ont plus de base et qui restent comme suspendues en l'air par leur chapiteau ; les vitraux n'existent plus, les belles rosaces ont été crevées, la nef a de gigantesques déchirures qui vont du sommet jusqu'à la base; dans le crépuscule, toute la cathédrale prend de plus en plus son aspect de fantôme, et ce bruit, qui fait tout trembler, s'enfle toujours. C'est à se demander si tant de vibrations ne vont pas déterminer la chute définitive de ces trop fragiles découpures qui persistent à se tenir debout, à de telles hauteurs, au-dessus de nos têtes.
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Dans cette solitude, voici le premier passant, un monsieur bien mis. Il se hâte, il court : c Ne restez pas là, nous crie-t-il, vous ne voyei donc pas qu'on va bombarder!
— Mais c'est nous qui tirons, nous les Français. C'est notre artillerie à nous... Ne courez pas si vite, allez !
— Je sais bien que c'est nous, mais, chaque fois, ils se vengent, les autres, sur la cathédrale. Je vous dis, moi, qu'il va pleuvoir des obus, ici, tout de suite. Garez-vous! »
Il s'en va; tant mieux : il a été charitable da nous avertir, mais sa jaquette et son chapeau melon s'arrangeaient mal dans la tragique grandeur du décor.
Apparaissent maintenant, au débouché d'une rue, deux jeunes filles, qui s'arrêtent hésitantes. Evidemment, elles savent, elles aussi, que les Barbares ont l'habitude de se venger noblement sur la cathédrale et que les obus vont tomber; mais sans doute elles ont besoin de traverser cette place pour rentrer chez elles,
descendre dans quelque cave. Auront-elles le temps?
Elles sont gracieuses et jolies, blondes, tête nue, les cheveux attachés en simples bandeaux. Elles regardent en l'air, les yeux bien levés au ciel, peut-être pour voir si la mort commence d y passer, mais plutôt pour y faire monter une prière. Je ne sais quel dernier éclat du crépuscule, malgré l'ombre envahissante, illumine délicieusement leurs deux visages tournés vers en haut, et on dirait des saintes de vitrail. Un signe de croix toutes deux, et puis elles se décident^ et, se tenant par la main, traversent à la course. Avec leurs gestes religieux, avec leur figure inquiète, mais cependant courageuse et pleine de défi, elles me semblent tout à coup des symboles charmants de la jeune fille de France : elles se sauvent, oui, mais on devine bien qu'elles resteraient sans peur, s'il y avait quelque blessé à relever, quelque devoir à accomplir. Et leur fuite paraît toute légère, au milieu de ce grand vacarme de fin d^ monde.. f
Nous nous en allons nous aussi, car c'est le plus sage. Dans les rues, à peine quelques rares passants qui courent pour se mettre à l'abri, qui courent en enflant le dos, bien que rien ne tombe encore, comme font les gens sans parapluie que vient surprendre une averse. L'un d'eux, qui pourtant ne se soucie guère de s'arrêter, nous indique le dernier hôtel ouvert, un hôtel « de toute sûreté », dit-il, là-bas, dans un quartier qui jamais ne reçoit d'obus.
A Dieu ne plaise que j'aie la pensée de me c.oquer d'eux et que je n'admire pas comme il mérite leur si persistant et si calme héroïsme à rester ici envers et contre tout, dans leur chère ville de plus en plus mutilée. Mais comment ne pas trouver drôle cet instinct qui pousse la plupart des créatures humaines à enfler le dos pour n'importe quelle sorte de grêle. Et puis, est-ce que parce que l'air est vif et doux, et parce qu'il fait bon vivre? après cet indicible serrement de cœur auprès de la cathédrale,
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après cette rage à pleurer, il y a détente, et en ce moment tout m'amuse.
Au bout d'une rue calme, où le bruit de la canonnade s'assourdit dans le lointain, nous trouvons l'hôtel indiqué. — c Des chambres — • dit le patron, très avenant sur le pas de sa porte, — oh! tant que vous voudrez, même tout l'hôtel, car vous pensez bien que les voyageurs, par le temps qui court... Et cependant, pour ce qui est des obus, ici, vous savez rien à craindre... »
Fracas épouvantable qui lui coupe sa phrase! Toutes les vitres de la façade volent en éclats, avec des tuiles, du plâtre, des branches d'arbre. Dans sa hâte pour aller se cacher, il manque la marche du seuil et tombe à plat ventre. Passait un chien, qui se précipite sur lui, très important, comme pour le rappeler à l'ordre, d'une grosse voix. Un chat, sauté je ne sais d'où, traverse l'espace à la façon d'un bolide, prend point d'appui sur mon épaule pour rebondir, et s'engouifre dans une bouche de
cave... Mais les mots sont trop longs pour cette série de catastrophes» qui dure à peine le temps de deux éclairs... Et cela continue, on nous bombarde avec une belle régularité, comme au métronome; déjà le mur de la maison est criblé de cicatrices.
C'est très mal, j'en conviens, de prendre ces choses en gaieté, et on pense bien que chez moi rimpression n*est que superficielle, physique, pourrais-je dire, et ce qui persiste au fond de mon âme n'en est pas moins l'indignation, Tangoisse et la pitié. Maïs cette entrée à grand orchestre, que les Allemands nous font dans l'hôtel <i de tout repos », en présence de tant d'imprévu, comment rester digne? D'assez petits obus, à ce qu'il semble; certes, pas des marmites ; ils passent avec leur long sifflement et éclatent en un coup de formidable tam-tam ; zing boum! zing boum!
— « Dans la cave, messieurs! » — nous crie l'hôtelier, qui s'est relevé sans avoir de mal. Évidemment il n'y a que ça à faire, je
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l'aurais trouvé seul. Et je me retourne pour leur dire de rentrer eux aussi, mes trois soldats, restés dehors à regarder un trou de mitraille dans le caisson de notre auto... Mais c'est que je crois vraiment qu'ils rient, les sans-cœur!... Alors non, je ne peux plus, et j'éclate de rire comme eux.
Oui, c'est très mal, car il y aura du sang, des morts tout à l'beure... Mais comment résister, devant ce bonhomme tombé à plat ventre — et l'importance de ce chien qui s'est figuré mettre le holà dans la situation — et ce chat surtout, ce chat avalé par un soupirail, après nous avoir montré, pour suprême exhibition de fuite, son petit arrière-train la queua en l'air!...
Novembre 1915,
Un lieu d'effroi, que l'on croirait imaginé par le Dante. Il y> fait lourd, étouffant; deux ou trois petites veilleuses, qui ont l'air d'avoir peur d'éclairer trop, y percent à peine une obscurité embrumée, très chaude, qui sent la sueur et la fièvre. Des gens affairés y chuchotent avec anxiété. Mais ce qu'on y entend le plus, ce sont des halètements d'agonie... Ces halètements, ils s'échappent d'une quantité de petits lits, alignés à se toucher, sur lesquels on distingue des formes humaines, des poitrines
qui battent trop fort, trop vite, et soulèvent les linges comme si l'heure du dernier râle était venue...
Et c'est ici une de nos ambulances du front, improvisée comme on a pu, au lendemain d'une des plus infernales abominations allemandes; tous ces enfants de France, qui ont l'air de râler sans espoir, leur genre de lésion ne permettait pas de les transporter plus loin. Cette grande salle, aux parois délabrées, était hier un chai pour les tonneaux de Champagne, ces petits lits — environ une cinquantaine — ont été fabriqués, en hâte fébrile, avec des branches qui ont gardé leur écorce, et ils ressemblent à ce qu*on appelle dans nos jardins des meubles en style rustique. Mais pourquoi cette chaleur, presque irrespirable, que des poêles dégagent? — C'est qu'il ne fait jamais assez chaud pour des poumons d'asphyxiés. — Et cette obscurité, pourquoi cette obs3urité, qui donne un aspect dantesque à ce lieu de martyre et qui doit tant gêner les
douces et blanches infirmières? — C'est que les barbares, dans leurs trous, sont là, tout près de ce village dont ils se sont amusés plus d'une fois à crever les maisons et le clocher, et si, avec leurs lunettes toujours au guet, ils voyaient, à cette tombée triste d'une nuit de novembre, s'éclairer la rangée de fenêtres d'une longue salle, tout de suite ils flaireraient une ambulance, et les obus pleuvraient sur les humbles lits : on sait leur prédilection pour mitrailler les hôpitaux, les convois de Croix- Rouge, les églises!...
Donc on y voit à peine, ici, dans une sorte de brume dégagée par de Feau qui bout sur des réchauds. A toute minute, des infirmières apportent d'énormes ballons noirs, et ceux qui suffoquent le plus tendent leurs pauvres mains pour les demander : c'est de l'oxygène, qui les fait mieux respirer et moins souffrir. Beaucoup d'entre eux ont de ces ballons noirs, posés sur leur poitrine haletante et, dans leur bouche, ils tiennent avidement le tuyau par où s'échappe
le gaz sauveur; on dirait de grands enfants au biberon; cela jette une sorle de bouffonnerie macabre sur ces tableaux d'horreur. L'asphyxie, suivant les constitutions, a des effets divers qui exigent des formes diverses de traitement. Quelques-uns, presque nus sur leur lit, sont couverts de ventouses, ou bien tout badigeonnés de teinture d'iode. Il en est d'autres même — oh! bien gravement atteints, ceux-là, hélas! — il en est de tout gonflés, poitrine, bras et visage, et qui ressemblent à des bonshommes en baudruche soufflée... Bonshommes de baudruche, enfants au biberon, bien que ces images soient les seules vraies, cela paraît presque sacrilège de les employer quand l'angoisse vous serre le cœur et qu'on a envie de pleurer, pleurer de pitié et pleurer de rage ! . . . Mais puissent-elles, ces comparaisons brutales, se graver mieux dans les esprits, par leur inconvenance même, pour y entretenir plus longtemps la haine indignée et la soif des saintes représailles î
Car il y a un homme qui nous a longuement préparé tout cela, et cet homme continue de vivre; il vit, et, comme le remords est sans doute inconnu à son âme de vautour, il ne souffre même pas, si ce n'est de la fureur d'avoir manqué son coup, au moins pour cette fois. Avant de déchaîner ainsi la mort sur le monde, il avait froidement tout combiné, tout prévu : c Si cependant, s'était-il dit, mes grandes ruées à la rhinocéros et mon énorme attirail de tuerie allaient, par impossible, se heurter à quelque résistance par trop magnifique?... Alors j'oserais peut-être, confiant dans la veulerie des Neutres, j'oserais peut-être braver toutes les lois de la civilisation, et employer d'autres moyens... A tout hasard, préparons-nous. » En effet, la ruée n'a pas réussi, et, avec timidité pour commencer, craintif tout de même du dégoût universel, il a essayé de l'asphyxie, après s'être évertué, bien entendu, à égarer Topinion par ses habituels mensonges, en accusant la France d'avoir
commencé. Comme il en avait le cynique espoir, il n'y a pas eu, hélas! un sursaut général de la conscience humaine. Pas plus que devant ks précédents crimes — organisation de pillage, destruction de cathédrales, viols, massacres d'enfants et de femmes — les Neutres n'ont hougé; il semhle vraiment que le regard fourbe, féroce et mort de sa tête de Gorgone ou de Méduse les ait tous glacés sur place. Et, à l'heure où j'écris, le dernier médusé par ce regard du monstre est ce pauvre roi de Grèce, inconsistant et maladroit, qui tremble au bord du précipice des pires félonies. Qu'il y ait des neutres par terreur, mon Dieu! on se l'explique encore ; mais que des peuples, hautement estimables pourtant, aient pu rester / germanophiles, cela dépasse notre compréhension; par quelles manœuvres les a-t-on aveuglés, ceux-là, par quelles calomnies, ou par quel argent?...
Nos chers soldats aux poumons brûlés^ haletants sur leurs petits lits c rustiques >j
ont l'air reconnaissant quand, à la suite du major, on s'approche, et ils lèvent sur vous de bons yeux quand on leur prend la main. En voici un tout ballonné, méconnaissable sans doute pour ceux qui ne l'auraient vu qu'avant cette enflure affreuse, et si l'on touche, même le plus légèrement possible, ses pauvres joues distendues, on sent sous les doigts le crépitement des gaz infiltrés entre peau et chair, c Allons, cela va mieux depuis ce matin », dit le major. Et il continue à voix basse, pour l'infirmière i € Celui-là, madame, je commence à croire que nous le sauverons aussi; mais il ne faut pas le lâcher une minute, par exemple. » Ohl recommandation inutile, car elle n'a pas la moindre intention de le lâcher, l'infirmière blanche dont les yeux sont déjà cernés par quarante-huit heures d'une veille sans trêve. Aucun ne sera « lâché », non; il suffît, pour en avoir l'assurance, de regarder tous ces jeunes médecins, tous ces gardes-malades, un peu épuisés, c'est vrai, mais si attentifs et
vaillants, qui ne les perdent pas de vue. Et, Dieu merci, on les sauvera presque tous M Dès qu'ils seront transportables, on les emmènera loin de cette géhenne du front, où les obus du Kaiser s'acharnent volontiers sur les mourants; on les couchera mieux, dans des ambulances tranquilles, où ils souffriront encore beaucoup certes, pendant huit jours, quinze jours, un mois, mais d'où ils ne tarderont pas trop à repartir, mieux avertis, plus prudents, et pressés de retourner se battre. On peut dire que le coup de l'asphyxie a manqué, comme celui des grandes ruées sauvages; il n'a pas donné ce que la tête de Gorgone en avait attendu. Et cependant, avec quels habiles calculs, ce coup-là, chaque fois, a été tenté, toujours aux moments les plus propices! On sait que les Allemands, maîtres en espionnage et sans cesse informés de tout, ne manquent jamais de choisir, pour leurs attaques, quelles
1. Sur six cents asphyxiés de cette Quit-là, plus de ciaq ceats sont hors de daager.
qu elles soient, les jours de « relève », les heures où de nouveaux venus, devant eux, sont encore dans le désarroi de l'arrivée. Le soir donc où s'est accompli ce dernier forfait, six cents de nos hommes prenaient tout juste leur poste avancé, après une longue et fatigante marche; tout à coup, au milieu d'une salve d'obus qui les surprenait dans leur premier sommeil, ils ont distingué, çà et là, des petits sifflements discrets, comme poussés par de sournoises sirènes à vapeur, — et c'était le gaz de mort qui fusait autour d'eux, épandant ses épaisses, ses lugubres nuées grises. En même temps, leurs fanaux, tout de suite, ne jetaient plus dans ce brouillard que de petites lueurs troubles. Affolés alors, suffoquant déjà, ils songèrent trop tard à ces masques qu'on leur avait donnés et auxquels du reste ils ne croyaient guère; c'est trop gauchement qu'ils s'en couvrirent; quelques-uns même, par un irrésistible instinct de conservation, devant la brûlure des bronches, cédèrent à l'envie de
courir, et ceux-là furent les plus terriblement atteints, à cause de l'excès de chlore inhalé, dans les grandes aspirations de la course. Mais une autre fois ils ne s'y prendront plus, ni eux ni personne des nôtres; masqués bien hermétiquement, ils se rangeront immobiles autour des bûchers préparés d'avance, dont les flammes soudaines neutralisent les poisons de l'air, — et ce ne sera presque rien, qu'une heure de malaise, pénible à passer mais presque toujours sans suite mortelle. Il est vrai, dans les antres maudits que sont leurs laboratoires, les intellectuels de l'Allemagne, convaincus maintenant que les Neutres accepteront tout, s'évertuent à nous chercher d'autres poisons pires encore; mais jusqu'à ce qu'ils les aient trouvés, la tête de Gorgone aura manqué là son coup, comme elle en a manqué tant d'autres, c'est incontestable. Nous, hélas! nous n'avons pas encore su découvrir un moyen de leur rendre assez cruellement la pareille; pour nous défendre, nous n'avons donc que le masque
protecteur, qui se perfectionne, il est vrai, chaque jour; — et après tout, aux yeux des Neutres, s'ils ont encore des yeux pour voir, c'est peut-être plus digne de n'employer que cela. Toutefois, combien notre cas serait différent si nous en venions à les asphyxier aussi, eux les pillards et les assassins, les agresseurs entrés par effraction, et qui, en désespoir d'enfoncer nos lignes, tentent de nous enfumer ignoblement chez nous, dans notre cher pays de France, comme on enfumerait des lapins dans leurs terriers, des rats dans leurs trous. Les langues humaines n'avaient pas prévu ces transcendantes ignominies, dont seraient écœurés les derniers des cannibales, aussi n'ont-elles pas de mot pour les nommer... Nos pauvres asphyxiés, haletants sur leurs petits lits, combien j'aurais voulu les montrer à tous, à leurs pères, à leurs fils, à leurs frères, pour porter au paroxysme les indignations sacrées et les soifs de vengeance; oui, les montrer piBrtout et faire entendre leurs râles, même aux
si impassibles Neutres, pour convaincre d'inintelligence ou de crime tant d'obstinés Paci* fîstes, pour semer partout l'alarme contre li Grande Barbarie, en éruption sur l'Europe!...
LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FROiNT
2 novembre 1915.
Les tombes de nos soldats, voici deux ou trois jours que leur grande fête a commencé, tout le long du front de bataille. N'importe où elles soient, groupées autour des églises dans les cimetières communs des villages, ou bien alignées militairement dans les petits cimetières spéciaux qu'on leur a consacrés, ou bien même isolées au bord d'un chemin, au coin d'un bois, solitaires et perdues au milieu des champs, partout, du plus loin qu'on les aperçoit,
SOUS le ciel sombre de ces jours et sur les fonds en grisailles de la campagne, elles attirent les regards par Téclat tout frais de leurs parures. Chacune a pour le moins quatre beaux drapeaux tricolores, aux hampes plantées en terre, deux drapeaux à la tête, deux drapeaux aux pieds, et tant de couronnes enrubannées, tant de fleurs ! Ce sont les officiers et les camarades de nos morts qui se sont cotisés pour leur donner tout cela et qui, à grand'peine parfois, l'ont fait venir des villes proches, et puis Yqhï si pieusement disposé, même pour les plus inconnus et pour les quelques pauvres anonymes...
Ici, dans ce village que le hasard m*a fait habiter en passant, le cimetière s'étage, forme amphithéâtre au flanc d'une colline, et le coin des soldats est en haut, visible de tous les environs. Ils sont là une quinzaine, ayant chacun ses quatre drapeaux, ce qui fait soixante drapeaux. Et l'âpre vent d'automne agite sans cesse, presque gaiement, toutes ces frêles