LE JOUR DES MORTS AU FRONT
étoffes, les fait jouer, les entremêle, en augmente Téclat ; du reste il n'y a pas trois autres couleurs qui, par leur assemblage, s'avivent aussi joyeusement que nos trois chères couleurs françaises. Et ces tombes ont aussi tant et tant de fleurs, des dahlias, des chrysanthèmes, des roses, qu'on les dirait recouvertes d'un seul et même tapis somptueusement chamarré. En ces jours, le cimetière entier est pourtant très fleuri, mais il a l'air terne et incolore, auprès du coin de .nos soldats. Ce coin privilégié, c'est lui que l'on voit d'abord, de loin, de toutes les routes qui mènent au village, — et on se demanderait : Quelle fête y a-t-il donc par là, pour qu'il y flotte tant de drapeaux ! L'avant-veille, je me souviens d'être venu voir les préparatifs de la naïve décoration. Des Chasseurs, les mains pleines de bouquets, y travaillaient avec hâte et recueillement, en parlant bas. On entendait au loin l'orchestre très assourdi de l'incessante bataille, que dominait la grande voix magnifique de notre
<î artillerie lourde » ; on eût dit, le long de l'horizon extrême, le grondement d'un orage. Tout était sinistre dans ce cimetière, sous un ciel opaque, d'où tombait une demi-obscurité déjà hivernale. Mais le zèle de ces Chasseurs, qui paraient si bien les tombes , devait apporter quand même un peu de gaieté douce aux âmes des jeunes morts.
Et quelles jolies messes émouvantes on leur a chantées partout sur le front, le jour de leur fête! Dans toutes les petites églises — celles du moins que les Barbares n'ont pas détruites — on avait apporté ce jour-là, pour les embellir, tout ce que les villages pouvaient donner de drapeaux, de bannières, de cierges et de couronnes. Et elles étaient trop étroites, ces églises, pour la foule qm y était venue : officiers, soldats, population civile, femmes en deuil pour la plupart, des pleurs discrets rougissant leurs yeux sous les voiles. Des soldats, spontanément, pour faire aux âmes de leurs camarades un plus exceptionnel concert.