‹ La hyène enragéeChapitre 8 sur 27 · DEUX PAUVRES OISILLONS DE BELGIQUE · texte numérisé non relu

DEUX PAUVRES OISILLONS DE BELGIQUE

cherchât à leur faire peur, ils avaient voleté là de côté et d'autre, se perchant sur les corniches ou sur les plantes vertes.

La nuit venue, je les avais oubliés, quand l'amiral me fît appeler chez lui. C'était pour me les montrer, et avec attendrissement, les deux petits visiteurs, qui étaient allés se coucher dans sa chambre, posés d'une patte sur un frêle cordon de soie qui passait au-dessus de son lit. Bien près, bien près l'un de l'autre, devenus deux petites boules de plumes qui se touchaient et 86 confondaient presque, ils dormaient sans la moindre crainte, comme très sûrs de notre pitié...

Et ces pauvres petits Belges, endormis côte à côte, m'ont fait penser aux deux oisillons perdus au milieu de la mer de Chine. C'était bien la même confiance et le même innocent sommeil; — mais des sollicitudes beaucoup plus douces encore allaient veiller sur eux.

Octobre idlti.

Ce jour-là, dans la matinée, vers onze heures, j'arrivai à un village — dont j'ai dû oublier le nom; — j'étais en compagnie d'un commandant anglais, que les hasards de cette guerre m'avaient donné pour camarade depuis la veille, et nous étions aimablement suivis [ par un grand Magicien, — qui était le soleil. Un soleil radieux, un soleil de fête, transformant et embellissant toutes choses. Cela se passait dans un département de l'extrême Nord

de France, je n'ai jamais su lequel, mais on se serait cru en Provence tant il faisait beau.

Pour arriver là, nous avions été depuis près de deux heures enserrés entre deux files de soldats qui marchaient en sens inverse l'une de l'autre. Sur notre droite, c'étaient des Anglais qui se rendaient à la bataille, tout propres, tout frais, l'air content et en train, admirablement équipés, avec de beaux chevaux bien gras. Sur notre gauche, c'étaient des artilleurs de France qui en revenaient, de la gigantesque bataille, pour prendre un peu de repos; poussiéreux, ceux-ci, avec quelquefois des bandages au bras et au front, mais gardant des mines joyeuses, des figures de santé, et marchant en bon ordre par sections; ils rapportaient même des chargements de douilles vides qu'ils avaient eu le temps de ramasser, ce qui prouvait bien qu'ils s'étaient retirés sanf hète et sans crainte, en vainqueurs auxquels les chefs ont ordonné quelques jours de répit. On entendait au loin comme un bruit d'orage,

d'abord très sourd, mais dont nous noua rapprochions de plus en plus. Dans les champs alentour, les paysans labouraient comme si de rien n'était, incertains pourtant si les sauvages, qui menaient tant de bruit là-bas, n'allaient pas un de ces jours revenir pour tout saccager. Il y avait sur l'herbe des prairies, un peu partout, autour de petits feux de branches, des groupes qui eussent été lamentables sous un ciel sombre, mais que le soleil trouvait le moyen d'égayer quand même : émigrés, en fuite devant les barbares, faisant leur cuisine comme des bohémiens, au milieu des ballots de leurs pauvres bardes empaquetées en hâte pendant le sauve-qui-peut terrible. Notre auto était remplie de paquets de cigarettes et de journaux que de bonnes âmes nous avaient chargés de porter aux combattants, et, tellement nous étions serrés et ralentis entre ces deux files de soldats, nous pouvions leur en donner par les portières, à droite aux Anglais, à gauche aux Français; ils avançaient

la main pour les attraper à la volée, et, en souriant, nous remerciaient par un rapide salut militaire.

Il y avait aussi des gens des villages qui cheminaient pêle-mêle avec les soldats, sur cette route si encombrée. Je me rappelle une jeune paysanne très jolie qui, entre des fourgons de guerre anglais, traînait par une corde deux bébés endormis dans une petite voiture; elle peinait, la montée étant raide en cet endroit; un beau sergent écossais, à moustache en or, qui fumait sa cigarette, assis les jambes pendantes à l'arrière du plus proche fourgon, lui fit signe : « Passez-moi donc votre bout de corde. » Elle comprit, accepta avec un gentil sourire confus; l'Écossais enroula cette frêle remorque autour de son bras gauche, gardant son bras droit libre pour continuer de fumer, et c'est lui qui emmena les deux bébés de France, dont la toute petite voiture fut traînée par le lourd camion comme une plume.

Quand nous entrâmes dans le village, le

soleil de plus en plus resplendissait. Il y avait là un fouillis, un méli-mélo comme on n*en avait jamais vu et n'en verra jamais, après cette guerre unique dans l'histoire. Tous les uni* formes, toutes les armes, des Ecossais, des cuirassiers français, des turcos, des zouaves, et des Bédouins dont le salut militaire relevait le burnous avec un geste noble. La place de l'Église était encombrée par d'énormes autobus anglais, qui avaient jadis assuré les communications à Londres et portaient encore eo grandes lettres les noms des quartiers de cette ville. — On dira que j'exagère, mais vraiment ils avaient l'air étonné, ces autobus, de rouler maintenant sur le sol de France et d'être bondés de soldats...

Tout ce monde, pêle-mêle, se préparaît à déjeuner. On entendait toujours la grande symphonie menée par ces sauvages (qui arriveraient peut-être demain, qui sait?), l'incessante canonnade, mais personne n'y prenait garde. D'ailleurs, comment s'inquiéter, avec un si

beau soleil» un si étonnant soleil d'octobre, et des roses encore sur les murs, et des dahlias de toute couleur, dans les jardins à peine touchés par les gelées blanches!... Chacun s'installait de son mieux pour le repas ; on eût dit une fête, une fête un peu incohérente par exemple et singulière, improvisée aux environs de quelque tour de Babel. Des jeunes filles circulaient dans les groupes, des petits enfants blonds faisaient cadeau de fruits cueillis dans leur verger. Des Écossais, se croyant dans un pays chaud par comparaison avec le leur, s'étaient mis en manches de chemise. Des curés et des religieuses de la Croix-Rouge faisaient asseoir des blessés sur des caisses; une vieille bonne sœur, figure de parchemin et jolis yeux candides sous sa cornette, installait avec mille précautions un zouave aux deux bras enveloppés de bandages, qu'elle allait sans doute faire manger comme un petit enfant.

Nous avions grand faim nous-mêmes, l'An-

glais et moi, et nous avisâmes l'auberge, très avenante, où déjà des officiers étaient attablés avec des soldats. (Il n y a plus de barrières hiérarchiques, aux temps de tourmente où nous sommes.) — c Je pourrais bien vous donner du bœuf rôti et du lapin sauté, nous dit rhôtelier; mais, quant à du pain, par exemple, ça, non; à aucun prix vous n'en trouveriez nulle part. — Ah! dit mon camarade, le commandant anglais, et ces deux belles miches, là, debout contre cette porte? — Oh ! ces miches-là, elles sont à un général, qui les a envoyées parce qu'il va venir déjeuner avec ses aides de camp. » — A peine avait-il le dos tourné que mon compagnon, tirant vite un coutelas de sa poche, tranchait, pour le cacher sous son manteau, le bout d'une de ces miches dorées. — c Nous avons trouvé du pain, dit-il tranquillement à l'hôtelier, vous pouvez donc nous servir. » — Et, à côté d'un officier arabe de la Grande Tente, en burnous rouge, nous fîmes gaiement notre déjeuner,

avec nos invités : les soldats de notre auto. La fête du soleil battait son plein, illuminant en joie la foule disparate et les étranges autobus, quand nous sortîmes de Taubergo pour reprendre notre voyage. Un convoi de prisonniers allemands traversait la place; Tair bestial et sournois, ils marchaient entre des soldats de chez nous qui marquaient mille fois mieux, et on les regardait à peine. La vieille religieuse de tout à l'heure, la si vieille aux yeux purs, faisait fumer une cigarette à son zouave pour le moment sans bras, la lui pré* sentant aux lèvres avec une tremblante et un peu maladroite sollicitude d'aïeule. Elle semblait lui raconter en même temps des choses très drôles — de cette drôlerie innocente et jeunette dont les bonnes sœurs ont le secret, — car ils riaient tous les deux. Qui sait quelle petite histoire enfantine ça pouvait bien être? Un vieux curé qui près d'eux fumait sa pipe — sans aucune élégance, je suis forcé de le reconnaître — riait aussi de les voir rire. Et,

au moment où nous remontions en voiture pour continuer notre route vers la région d'horreur où le canon tonnait, une filletta d'une douzaine d'années, pour nous fleurir, courut arracher dans son jardin une gerbe d'asters d'automne...

Quels braves gens il y a encore par le monde Et combien l'agression des sauvages d*Allemagne a développé les doux liens de la fraternité, chez tous ceux qui sont vraiment d'espèce humaine.

LETTRE A ENVEK-PACHA

Rochefort, à septembre i9ià,

c Mon cher et grand ami»

» Pardonnez ma lettre, en raison de mon affectueuse admiration pour tous et de mon attachement à votre patrie dont j*ai fait un peu la mienne. Autour de Tripoli, vous avez été le héros magnifique, sans reproche et sans peur, tenant tète, dix contre mille; en Thrace, vous avez été celui qui a rendu Andrinople à la Turquie, et vous ayez accompli ce tour de force de reprendre la ville héroïque presque sans verser de sang. Vous avez réprimé partout»

avec la violence qu'il fallait, les cruautés et les brigandages; j'ai vu votre indignation contre les atrocités bulgares, et c'est vous-même qui avez voulu me faire visiter, dans votre automobile militaire, les ruines des villages par où les assassins avaient passé.

1 Eb ! bien, ce que vous ne savez sans doute pas déjà, je veux vous le dire : les Allemands commettent en Belgique, en France, et 'par ordre, ces mêmes abominations que les Bulgares commettaient chez vous ! Et ils sont mille fois plus odieux encore, parce que les Bulgares étaient des montagnards primitifs que l'on avait fanatisés,tandis qu'ils sont, eux, des civilisés, mais d'une brutalité si foncière que la culture n'a pas de prise sur leurs âmes et que l'on n'en peut rien attendre.

» La Turquie aujourd'hui veut reconquérir ses tles ; sur ce point, à moins d'être aveuglé de parti pris, chacun saura le comprendre. Mais je tremble qu'elle ne veuille pousser plus loin la guerre... Je devine bien, hélas! les pressions

Page 1