La IVe exposition des arts de l'Asie au Musée municipal Cernuschi
On ne saurait prétendre examiner ici dans leur détail tous les documents réunis au musée Cernuschi. A l’heure où la direction de Parisia veut bien me demander une appréciation sur cette exposition d'art bouddhique, un grand nombre de pièces, parmi les meilleures qui doivent y figurer, ne sont pas encore sous nos yeux. Il ne faut donc pas songer à une énumération complète, encore moins à reproduire tout ce qui mériterait de l'être. Aussi bien, le classement méthodique de tous les objets exposés doit-il être réservé au Catalogue de l'exposition, et la reproduction des œuvres capitales, au fascicule de la revue Ars Asiahca qui leursera consacré.
Notre but, qui n'apparaîtra peutêtre pas comme moins utile, sera donc simplement de soumettre au public
quelques vues générales qui pourront
l'éclairer sur le but, les éléments = ee et les caractères de l'exposition qui Collection Alphonse Kann. lui est présentée aujourd’hui.
On connaît le succès de l'entreprise faite à Munich, il y a peu d'années, pour faire connaître l’art musulman. C’est un essai du même genre que la Ville de Paris a voulu tenter, en l’appliquant à l’art bouddhique. Elle a fait appel aux collectionneurs français et étrangers; nul
ne lui a marchandé son concours. Citer les personnalités qui ont mis à Sa disposition leur goût, leur savoir et leur expérience, serait donner
Collection Coomaraswamy.
la liste de tous les amateurs et des savants qui s'occupent de l’art et de la pensée asiatiques.
La matière d’une exposition bouddhique est riche, Il est remarquable que la religion de Cakya-Mouni, dont l’ascétisme moral est si dépouillé, a provoqué sur tous les points où elle s'est propagée, une merveilleuse floraison de formes artistiques. Non seulement elle a alimenté l’austère méditation des sages, mais encore l'inspiration des peintres et des sculpteurs. Dans bien des régions, cette influence sur la sensibilité extérieure l’emporta même sur la propagation purement dogmatique. Si la pensée bouddhique mérite d'exercer la sagacité des exégètes, les arts qui sont issus d'elle sont donc, à titre au moins égal, dignes de retenir l'attention des critiques et du public.
Le Bouddhisme, à son début, se montra pourtant hésitant devant la représentation
du Dieu lui-même. La prédication de Cakya-Mouni date du cin-
quième siècle avant notre ère. Une
longue période fut nécessaire
pour que les artistes hindous, retenus par le respect, se décidassent à oser figurer le Maître. Dans les œuvres primitives qui retracent les scènes légendaires de la vie du Bouddha, la place du Dieu reste vide; une table nue occupe l’espace où il devrait se tenir parmi les
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disciples, les assistants, les personnages ou les animaux épisodiques. Il fallut l'influence hellénistique pour enhardir les pieux tailleurs d'images de l'Inde. Cette influence se fit sentir aux environs de l’ère chrétienne. Elle s’est principalement manifestée dans la province du Gandhara; c’est surtout aux explorations et aux savantes critiques de M. Foucher. que l’on doit sa mise en lumière.
Les documents de l'Art grécobouddhique du Gandhara sont rares. Londres en possède quelques-uns. Le musée du Louvre renferme les remarquables spécimens rapportés par M. Foucher. C’est à Mme Michel, parente du savant français et qui l’accompagna dans sa mission avec un dévouement infatigable, que le musée Cernuschi doit la collection qu’il expose. Ces fragments, parmi lesquels on doit mettre hors de pair la très belle tête, au galbe si pur, permettent d'apprécier la force de l'apport hellénistique dans le développement de l’art hindou. Il s’agit
en réalité d’un véritable greffage.
Mais nous apprécierons plus Collection Coomaraswamy.
loin l'importance et la persis-
tance des éléments grecs dans l’art bouddhique. Citons encore un charmant buste du Bouddha et deux bas-reliefs, prêtés par des collectionneurs de Londres.
L'art bouddhique hindou est représenté dans lexposition actuelle par une série de bas-reliefs en pierre, par des bronzes et des ivoires ceylanais, et par une suite de bronzes et de cuivres du Nepal dont le type se rapproche beaucoup des formules tibétaines. Ces pièces pro-
Collection Léonce Rosenberg.
viennent en grande partie de la collection de M. Ananda K. Coomaraswamy. Les peintures anciennes ne sauraient être transportées en Europe.
Les plus belles sont, en effet, posées. à la fresque sur les parois de temples creusés eux-mêmes dans le roc. Tel est le cas des célébres peintures d’Ajanta. Celles-ci, dont plusieurs copies furent exécutées notamment par Mrs Herringham, ont été photographiées au prix de mille difficultés par M. Victor Goloubew, qui a fait agrandir une suite de nombreux clichés pour permettre aux visiteurs de notre exposition d'admirer le style de ces documents uniques, datant de plus de quinze siècles et voués à une disparition prochaine. L’India Society a bien voulu prêter quelques-unes des remarquables’ copies de Mrs Herringham. Par le jeu des couleurs, elles nous font comprendre mieux encore tout l'intérêt de l'exploration systématique des grottes d'Ajanta réalisée par M. Goloubew, qui pour 1a
première fois nous met en présence d’une forme d’art extraordinaire-
ment riche, nouvelle et variée.
C’est assurément à la tradiction hindoue directe qu'il faut rattacher
les: œuvres d'art de Java:
Mais ces œuvres témoignent, autant dans l'inspiration que dans la technique, d’une originalité très particulière; on commence seulement à leur prêter l'attention qu'elles méritent. Les sculptures de Borouboudour sont assurément célèbres, et les quatre magnifiques têtes en pierre volcanique exposées par MM Alphonse Kann et Stoclet démontrentque cetteréputation n'est pas usurpée. Mais qui s'occupait de ces bronzes admirables, au style élégant, si délicat, et dont lalliage spécial se traduit par une patine inimitable? La collection de M. Meyer et les pièces appartenantà MM. Goloubew, Kann, Rosenberg et Brummer permettent d'apprécier ces qualités. Le Bouddhisme et le Brahmanisme sont souvent mélangés dans les pièces javanaises. Le sentiment qui domine est pourtant celui de la doctrine prêchée par Cakya-
Mouni.
C’est sans doute en Chine que nous trouvons le déve- Clin Wah loppement le plus complet
et le plus harmonieux de l’art bouddhique. Encore devons-nous penser
que, si cet art y a fait naître une profusion de chefs-d'œuvre dans la peinture et la statuaire, il s’y montre assez différent des types hindous originels et fait preuve d’une assez grande liberté d'inspiration vis-ä-vis de la religion dont il est issu.
C’est que le Bouddhisme, arrivant en Chine, y rencontrait une civilisation déjà vieille de plusieurs dizaines de siècles, parfaitement organisée, et que l’on peut considérer comme ayant atteint un réel degré de perfection aussi bien dans les institutions sociales que dans les domaines de la pensée et des arts. Quoiqu'elle fût en possession d’une organisation qui Jui convint exactement, la Chine ne repoussa pas les lumières qui lui venaient de l'Asie centrale.
Son excellent esprit de tolérance, qui s'est toujours appliqué aux choses de la beauté comme à celles
de la religion, lui conseilla d’ac-
cueillir avec faveur les suggestions
Collection Desmazières.
métaphysiques et esthétiques du Bouddhisme : elle se sentait assez forte, assez sûre de la persistance de son génie, pour s'ouvrir avec confiance à des formes nouvelles, capables d'enrichir sa sensibilité sans en compromettre le développement original.
C’est officiellement au premier siècle de notre ère que le Bouddhisme pénétra en Chine. On connaît la légende de l'empereur Ming Ti, qui, en l'an 67, ayant vu dans son sommeil une grande image dorée, consulta le conseil et décida d'envoyer des ambassadeurs dans l’Inde afin de s’enquérir de la divinité mystérieuse qui lui était ainsi apparue. Les ambassadeurs revinrent et ramenèrent deux moines hindous porteurs de manuscrits et de peintures bouddhiques. Il est toutefois pro-
bable qu'avant cette époque, la Chine avait déjà quelques connaissances
pa du Bouddhisme, notamment par l'ambassade de Tchang K’ien, qui dura de 139 à 126 avant le Christ, et valut à l'Empire du Milieu d’intéressantes notions sur la religion de Cakya-Mouni en même temps que des acquisitions plus matérielles telles ie la vigne, la luzerne et la grenade de Parthie. |
Quoi qu ’il en soit, le Bouddhisme exerça sur les arts chinois une influence certaine dès les premiers siècles de notre êre. On la retrouverait peut-être, mais encore indirecte et peu précise, dans certains basreliefs de la dynastie Han. Elle éclata avec ampleur dans les sculptures représentant des personnages proprement bouddhiques, qui datent des dynasties Wei, Tang et Song, au cours d’une période qui s'étend du iv° au xu° siècle. Nous connaissons, par les missions de M. Chavannes dans la Chine septentrionale, les admirables sculptures de Yun-kang et de Long-men. Les premières datent du v° siècle et constituent les plus anciens documents du Bouddhisme chinois actuellement connus; les secondes doivent être placées aux environs du vin‘ siècle.
Sous quelles formes et avec quel apport d’influences l’art bouddhique se présenta-t-il à la Chine? On peut commencer à répondre à cette question depuis quelques années, grâce aux résultats des missions Foucher dans le Gandhara, des missions allemandes, russes, anglaises et françaises (no:
tamment de M. Pelliot) dans le Turkestan, et de la mission Chavannes dans la Chine septentrio-
nale. Rappelons-nous l'influence
Collection Stoclet.
hellénistique si évidente dans les
œuvres gandhariennes : elle présida à l'élaboration de l’art gréco-bouddhique, dont nous pouvons suivre la marche à travers les sables du Turkestan, et dont nous constatons l'aboutissement dans les grottes
de Yun-kang et de Long-men. Gandhara, Turkestan, Chine septentrionale.
Tels sont donc les trois stades du Bouddhisme dans sa marche vers l'Asie orientale.
On admet généralement qu'à l'origine la sculpture bouddhique chinoise du Nord est caractérisée par un style élégant et souple, qui s'oppose à celui du Sud, plus lourd, plus massif. Encore faut-il reconnaître des différences dans les œuvres septentrionales : celles de Vun-kang, par exemple, offrant des traits plus aigus et plus accusés, tandis que les statues de Long-men dénoncent par leur grâce délicate une époque
plus avancée et des recherches raf-
Collection Cernuschi.
finées.
On pourra juger des premières par quelques documents d’excellent ordre, notamment par la belle statue polychromée qu'expose M. Léonce Rosenberg et dont l'allure offre de si curieuses analogies avec notre art médiéval; la polychromie n’est d’ailleurs pas contemporaine de la sculpture, et ne remonte sans doute qu’au xvi° siècle.
C'est. probablement au type de Yunkang qu'il faut rattacher encore la saisissante statue accroupie prêtée par M. Worch et dont les jambes croisées offrent une si curieuse stylisation. Un document dont l'équivalent n'était encore jamais parvenu en Europe, la Koan Yin de pierre, traitée en grandeur natu-
relle, appartenant également à M. Worch, représente l’école de Long-men; la déesse est figurée dans cette pose légèrement Collection Peytel.
fléchie qui donne tant de grâce au port de la tête, au mouvement des bras, à l'allure du torse. Un sourire mystérieux et tendre vient parer comme une lueur le visage de la déesse; l'architecture de la coiffure, la combinaison du dos et des flancs, tout indique l'œuvre d'un maître à une époque d’art proche de la perfection. La statuaire chinoise ne nous avait encore Jamais envoyé de morceaux aussi complets. On comparera cette œuvre maîtresse avec la statue d’un style si serré, d’une expression si grave, si concentrée, représentant un personnage auréolé, debout, qui appartient à M. Goloubew.
À Vun-kang et à Long-men se rattachent la série des têtes bouddhiques chinoises présentées dans nos vitrines. Chacune mériterait de retenir l'attention par une description détaillée; mais il faut laisser au visiteur le soin d'admirer la suavité des unes, le grave recueillement des autres:
toutes se distinguent par l'extrême simplicité de la technique et l’intensité de l'expression.
Collection Cernuschi.
Les sculptures de l’école du Sud offrent, au premier abord, un aspect moins séduisant. On les taxerait de lourdeur. Mais à les bien examiner.
on se laisse vite envahir par leur charme qui rachète en vigueur puis-
sante et rassise, la grâce onduleuse qui leur fait parfois défaut. Je n’en
veux pour exemples que la Koan Vin assise de la collection Desmaziéres,
PA
la Koan Yin, sous la forme masculine et environnée de nuages (collection
Goloubew), ou encore la figure chevauchant un animal et le prêtre
Collection Desmazières.
endormi, appartenant à M. Worch.
Une catégorie très richement représentée est celle des stèles. La stèle, à l’origine, était un monolithe planté dans le sol, et qui recueillait tantôt une inscription funéraire ou le souvenir d’un exploit, tantôt un édit impérial, plus tard enfin, un texte et des figures bouddhiques. À ce type se rattachent les trois grandes stèles appartenant à M. Wannieck; elles devaient être dressées en pleine terre. Celle que nous devons à la collection Goloubew venait, au contraire, se planter dans un socle, également en pierre, et décoré de sujets bouddhiques. Ce document, de style et de dimensions magnifiques, a suscité, dès son arrivée, un mouvement d'intérêt considérable; M. Chavannes en a étudié l'inscription et les figures, et cette étude fera l’objet d’une publication spéciale. Le plus souvent, et dès les dynasties Wei et T’ang, les stèles bouddhiques offraient des dimensions plus restreintes : on en a réuni une collection remarquable, due notamment à MM. Peytel, Stoclet, Doucet, Wannieck, Alphonse Kann, Bouasse-Lebel, Rosenberg, à Mme Langweil, etc. Elles sont ornées en relief d’un motif principal (Bouddhas et Boddhisatvas); les côtés et le verso représentent généralement quelques figures bouddhi-
ques tracées au trait ou sculptées en relief léger. Leur matière accuse
tantôt une sorte de marbre, auquel le temps a donné une chaude
patine ambrée, tantôt un basalte noir, presque bleu. Certaines portent
pre
des traces de polychromie. Une inscription donne le plus souvent la date et les circonstances de l'exécution ou les noms des donateurs. Les inscriptions relevées sur les pièces exposées ont été traduites; on trouvera leur texte dans le catalogue.
Infiniment précieuses, et comme matitre, et comme travail, apparaissent les statuettes en bronze ou cuivre dorés, datant des mêmes dynasties Wei et T'ang, et dont nous devons des séries superbes à MM. Stoclet, Peytel, à Miss et Mr Getty, à M. Worch,
etc. Les mêmes qualités
de synthèse que l’on ad- Collection Wannieck. mire dans les grandes sculptures en pierre, se retrouvent ici, jointes à une finesse technique incomparable; les plans sont accusés, sur ces petits objets, avec une vigueur qui permettrait de les développer à la plus grande échelle, et cependant la finesse du détail dénonce le minutieux souci de perfection qui inspirait l'artiste: on ne saurait mieux allier la vigueur sculpturale et le goût du raffinement précieux.
Qu'il s'agisse de grandes pierres ou de statuettes de métal, l’ensemble des œuvres sculptées des dynasties Wei et T’ang se présente donc avec des caractères communs. On y découvre, à l'analyse, des éléments hindous surtout apparents dans les sujets traités, une marque du génie chinois qui donne à ces œuvres la sérénité qui leur est propre, et la persistance de
l'influence hellénique dont nous avons déjà
Collection Goloubew.
parlé; cette influence est à la fois très réelle et très secondaire; on se tromperait également en la niant et en lui attribuant une importance excessive; sensible dans certains détails
NT d'exécution, tels que la stylisation habile du front, des sourcils, du nez, ou la disposition symétrique des draperies, elle n’a guère pénétré jusqu’au fond même de l'inspiration chinoise; le génie qui anime ces sculptures est bien celui qu’avaient façonné vingt ou trente siècles de civilisation originale, et je ne crois pas trop dire en signalant, entre telle ou telle œuvre gandharienne
où s'appliquaient les formules toutes nues de la statuaire grecque, et les nobles sculptures des Wei et des T’ang, toute la distance qui sépare un procédé fortuitement adopté, d’une inspiration puissante s’élevant des régions profondes d’une race.
Certes, l’art bouddhique chinois doit beaucoup aux apports hellénistiques, et, d’un point de vue plus général, l'art tout entier de la Chine a reçu du sentiment bouddhique un magnifique stimulant; mais on peut très bien supposer le développement d’un art chinois sans Bouddhisme, ou d’un art bouddhique dépouillé d’influences Collection Loo Ching-tsai. grecques.
Nousn'avonsjusqu'ici, envisagé l’art bouddhique des Wei et des Tang que sous sa forme statuaire. Il exista pourtant à ces époques une peinture digne de toute admiration. M. Giles veut même voir en Wou Tao-tseu, qui vivait au vin® siècle, le premier des peintres chinois de tous les temps. Nous ne pouvons en tout cas que difficilement nous faire une idée des premiers documents de la peinture bouddhique chinoise, à cause du nombre infiniment restreint des œuvres qui ont survécu. Les figures sacrées de Wou Tao-tseu jouirent de bonne heure d’une très haute réputation.
On les gravait sur pierre, ce qui permettait d'obtenir, par le procédé de l’estampage, des reproductions au trait, tirées à peu d'exemplaires, et qui remplaçaient auprès des amateurs les œuvres originales du maître. On peut voir dans les salles du rez-de-chaussée une série d’estampages anciens ainsi exécutés sur une pierre gravée d’après la célébre Koan Vin de Wou Tao-tseu. Le style en est sévère. Déjà, quelques siècles plus tard, sous la dynastie des Song la peinture religieuse chinoise témoignait d’une inspiration plus naturaliste. Nous la retrouvons quelque peu amollie, visant à l’agréable et recherchant les effets plaisants de la couleur et du dessin, sous la dynastie des Ming (xiv'-xvri° siècles). Les œuvres postérieures à cette époque peuvent sembler plus ou moins réussies, mais . tombent trop souvent dans l’académisme et la froideur. :
La sculpture bouddhique des Ming se -__ présente surtout sous forme de bronzes. C'est antérieurement à cette période (peut-être sous les Tang ?) qu'on doit placer la si vigoureuse et si puissante statue de Vajravana, sous sa forme de « protecteur de la religion », que prête M. Goloubew. Nous atteignons l’époque Ming à ses débuts avec le Bouddha debout, de M. le comte Desmazières, œuvre noble et forte qui n'a pas dépouillé l’archaïsme des origines, mais où l'on sent percer la recherche d'une élégance nouvelle. À cette même for- -mule, on peut rattacher les belles statues en bronze de M. le D' Fournier, de M. Smet, de M. Loo Ching-tsai, et probablement le
grand Bouddha de six mètres, appartenant
Collection Smet.
encore à M. Loo Ching-tsai, qui a quitté récemment la Chine et doit arriver à Paris pour le début de l'exposition.
Les pièces céramiques bouddhiques antérieures au xv° siècle sont rares. On peut cependant considérer comme telles les figures de gardiens de temples trouvées dans les tombes de l’époque T’ang (terres cuites
Re MO
émaillées), et quelques statuettes remontant à l’époque Song, comme la délicieuse petite Koan Vin de M. Georges Viau.
C’est peut-être à l’époque Song ou, en tout cas, au début des Yuan, que l’on doit attribuer deux pièces d’un caractère magnifique, décorées d'émaux verts et jaunes: je veux parler des statues d’Arhats, dont l’une est prêtée par M. Worch et l’autre par M. Tsang Jen-tsié. Les deux saints pe sont accroupis et représentés en grandeur naturelle. Le premier, au visage paisible, donne une impression de sérénité incomparable; la draperie est d’un style très pur, les mains d'une beauté parfaite. Le second frappe par son caractère réaliste et très vivant. Tous deux, en plus de leur valeur statuaire, offrent cet intérêt de révéler un type céramique jusqu'ici inconnu, intermédiaire. entre les œuvres des T’ang et celles des Ming.
On trouvera dans les vitrines une série de per-
Collection Worch.
sonnages bouddhiques contemporains ou postérieurs à l’époque Ming, en biscuit, porcelaine, ivoire, jade, cristal de roche, etc., notamment les Koan Vin en blanc de Chine, de Mme de Basily et de M. Vissière, les divinités, prêtées par M. Georges Viau, la série d’Arhats de M. Loo Ching-tsai, et la collection si agréablement formée par M. Bullier. Le goût des matières pures et rares, les recherches d’une technique raffinée remplacent ici la vigueur du sentiment. C’est un aspect du Bouddhisme chinois qui plaît aux yeux et parle à l’imagination; comme tel, il méritait de n'être pas oublié.
Au fond, si l’on y songe bien, le Bouddhisme fut surtout un stimulant de la sensibilité de la Chine et du Japon, un aliment de leur imagination; il vintles frapper de l'extérieur, sans pénétrer As orne) jusque dans leur substance même.
Il n'aborda au Japon que plusieurs siècles après sa diflusion en . Chine. Cestvers s22 qu'un missionnaire chinois vint bâtir sur la côte nipponc une petite chapelle où il enferma ses images religieuses. Mais le Bouddhisme ne connut pas au Japon la période de tâtonnements qui marque son introduction en Chine. Il fut adopté d'emblée, avec un enthousiasme auquel l’état social et les considérations politiques ne furent sans doute pas étrangères.
C'est qu'il découvrait ici un terrain à peu près vierge. Le Japon se trouvait encore dans un état
de civilisation rudimen- AURTE que d’aucuns rappro- Collection Tsang Jen-tsiè.
chent de la barbarie. Les
-arts n'y existaient pas. Sa forme politique était chancelante. Il possédait pourtant un système religieux, d'inspiration naturaliste, où les astres et les éléments tenaient une grande place; mais ce culte shintoïste, qui se célébrait dans des temples nus et n’avait d'autre symbole qu'un miroir poli, ne parlait guère à l’imagination si vive de la race. Avec la troupe auguste et variée des divinités bouddhiques, toute une civilisation riche et plaisante s'offrit au contraire au peuple nippon : il les adopta d'un coup, et en même temps reçut une peinture, une sculpture, une
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architecture tout élaborées. Ces arts lui parvenaient par l’intermédiaire de la Chine et de la Corée, et au point même où ces deux peuples avaient su les porter. Le Japon les accueillit tels quels, et les statues bouddhiques qu’il créa d’abord se rapprochèrent tellement de leurs modèles, qu’on se demande encore, devant
certaines d’entre elles, si vraiment elles sortent de ses mains, ou si l’on n’est pas en présence de documents coréens où chinois.
L'art primitif bouddhique du Japon participe donc de la noblesse de la grande époque chinoise. Il conserva pendant plusieurs siècles ce sentiment vigoureux et profond. Quelques bois sculptés de lére Suiko en font foi sous nos yeux: ils sont traités dans un esprit large, simple et fort; et tel fragment, qui ne présente plus qu’un masque et qu’une poitrine vermoulus, à peine relevés de quelques traces de peinture blanche, nous émeut davantage que des pièces plus imposantes, mais plus froides, exécutées quelques siècles plus tard. Il faudrait disposer de plus de temps pour examiner comme elles le méritent les admirables figures peintes ou sculptées provenant des collections Vever, Petrucci,
Stoclet, Getty, Doucet, Kann, Henraux, etc.
Elles nous montrent ce que fut l’art du
Collection Getty.
bois sculpté à cette époque d'enthousiasme et d'émotion, où la race japonaise reçut du continent des formes religieuses déjà fixées, mais dans lesquelles elle sut mettre un peu de son tempérament rêveur et délicat.
On en trouverait un reflet saisissant dans le grand portrait de prêtre exposé par M. Goloubew; cette peinture, aux blancs et aux roses atténues par le temps, dégage un véritable sentiment religieux, où la virtuosité n'a point de part, et qui s'inspire seulement du respect sacré dont
l'artiste était envahi devant le personnage qu'il peignait. Rappelons-nous,
d’ailleurs, que les premiers portraits bouddhiques, au Japon comme en Chine, étaient rarement exécutés en présence du modèle, mais seulement après sa mort. Cétait donc plutôt un aspect poétisé, une sorte de physionomie morale que l'artiste cherchait à rendre. Même sil s'agissait de représenter tel ou tel personnage célèbre par ses vertus, l'attitude et le visage qu'on lui prêtait, traduisaient un peu de ce recueillement surnaturel dont on enveloppait les images des dieux.
On peut dire, d’ailleurs, que
c’est en Chine et au Japon que les images bouddhiques ont re-
Collection Doucet.
vêtu leur aspect le plus idéalisé.
La vie anecdotique du Bouddha y est laissée de côté; on
trouve très rarement en Extrême-Orient, la représentation de ces scènes célèbres qui excitaient la verve des artistes hindous : l'incident de l’épervier et de la colombe, la rencontre du vieillard, du malade, du mort, la tentation de Çakya et tant d’autres. Les Chinois et les Japonais n'ont retenu de la légende bouddhique que les grandes figures; ils les ont détachées de leur existence terrestre, pour incarner en elles l’idéal intellectuel et moral qu'ils s'étaient formé.
Ce caractère, qui est le plus essentiel du Bouddhisme d’'Extrême-Orient, s’est maintenu glorieusement en Chine pendant une période Collection Petrucci. de prés de dix siècles. It a persisté moins