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longtemps au Japon. Le génie réaliste de la race nippone a rapidement percé à travers les formules épurées qu'il avait reçues de la Chine et de la Corée. Cette évolution réaliste de l'art bouddhique japonais est particulièrement sensible dans la façon d'interpréter les portraits. Déjà, le prêtre appartenant à M. Stoclet tend son corps dans un mouvement hardi, spontané, que l'artiste s’est plu évidemment à rechercher; cette peinture peut montrer de façon typique cet instant d'équilibre où l’art nippon se tient dans un mélange, qui lui est propre, de stylisation idéalisée et d'observation exacte. On la rapprochera des trois excellents portraits appartenant à M. Doucet, de celui de M. Smet, etc... De plus en plus, qu'il s'agisse de peinture ou de statuaire, on verra prédominer la seconde tendance. Ici, c'est un geste puissant, rapide, qui séduira l'artiste, ailleurs l'expression directe d’une physionomie aux caractères individuels accentués : un sourire, un regard, les rides d’un visage qui vieillit, le pli rusé d'une bouche réticente. L'œuvre garde le plus souvent un caractère de haute tenue. Mais où donc est le sentiment de
beauté surnaturelle qui s'était dégagé des CU RS TUE méditations de Cakya Mouni? L'esprit de gaîté qui flotte dans l'atmosphère japonaise l'a dissipé. Nous constatons ici encore que l'esthétique du Bouddhisme s’est adaptée au génie de la race et du climat.
L'exposition du musée Cernuschi met sous nos yeux une série de documents sculptés qui nous font assister à cette évolution, depuis l’austère et grandiose Bishamon de M. Petrucci jusqu'aux portraits de prêtres accroupis qui traduisent si curieusement la personnalité de ceux qui les ont inspirés. Deux pièces intermédiaires, d’une qualité exceptionnelle, permettront de saisir cet achéminement vers un art plus terrestre, où le sujet religieux sert surtout d’aliment à des intentions humaines : je veux parler de la statuette d'assistant, appartenant à M. Bouasse-Lebel, et de l’Apsara, de M. Raymond Kœæchlin; ce sont des
morceaux pleins de charme et d'une émotion délicate et nuancée.
La même transformation s’observera dans la peinture. La collection Vever suffirait à nous édifier sur ce point. lantôt les personnages divins s'y montrent sous leur forme type; la Boddhisatva Djizô n’apparaît muni de la boule et du sistre que parce que ces deux attributs sont nécessaires pour marquer sa physionomie légendaire. Amida descend des cieux vers les deux assistants inclinés qui attendent, sans qu'aucun détail pittoresque vienne altérer le caractère sacré de sa silhouette d’or. Et la piété un peu académique des peintres nippons répétera longtemps encore ces formules qui datent de lère primitive. Mais bientôt une fantaisie plus profane — et plus particulièrement japonaise aussi — ne manquera pas de se faire jour. Voyez par exemple, dans ladmirable peinture de Foudo (collection Vever), le petit assistant qui Joint les mains, et demandez-vous si le modelé, la couleur de ce corps gras et jeune à la fois ne trahissent pas une préoccupation plus terrestre que sacrée.
Prenons d'autre part la série des Koan Yin des collections Vever, Lucien Henraux, Albert Henraux : la divinité cesse peu à peu de former le centre moral
de la composition; l’eau du tor- : pret “à rent qui court, la cascade qui Collection Raymond Kæchlin. s'écroule, l'aspect d’une mon-
tagne surplombante, l’habile disposition d’une branche d’arbre prennent la première place dans lesprit amusé de l'artiste nippon. M. Sei-ichi Taki a très intelligemment montré comment les sectes Zen et Jôdô ont favorisé ce retour de l’art japonais, à travers les formules du Bouddhisme, vers le naturalisme du Shintoïsme primitif.
Cest au Tibet que le Bouddhisme a revêtu l’un de ses aspects les plus saisissants. Son introduction paraît remonter à une époque reculée: mais, dès le début, et bien qu'elles y soient parvenues directement par l'Inde du Nord, les croyances et les formes bouddhiques s’altérérent au contact des croyances autochtones. Le Bouddhisme tibétain est tout imprégné de sorcellerie et de pratiques magiques. Son iconographie est tout à fait spéciale; il a créé toute une classe de Bouddhas de contemplation et modifié de façon singulière la physionomie morale et la représentation plastique des divinités du Bouddhisme hindou.
La sensibilité des Tibétains est, en eflet, particulièrement originale et puissante. Ces montagnards, habitants de solitudes glaces, constamment soumis aux- rigueurs d'un des climats les plus durs du monde, ont acquis au contact de cette nature rebelle un caractère âpre, dont la sauvagerie est tempérée par un penchant vers la rêverie et par la poésie d’une vive imagination. Aucun rideau, — ni l'abondance d’une nature luxuriante, comme aux Indes, ni la variété d’un ciel aimable et vaporeux, comme au Japon — ne les sépare du spectacle des forces éternelles; ils en reçoivent directement l'impression puissante, qui ne semble parfois les accabler que
pour mieux provoquer un réveil
de l'esprit et des sens.
Collection Doucet.
Leur art paraît fruste au premier abord. I] surprend par un aspect brutal, par un certain goût de l'horrible qui leur fait concevoir des figures grimaçantes, en des attitudes où la violence le dispute à la luxure. Mais à côté, voici de délicieuses représentations féminines, sorties d’une inspiration pure et raffinée, des visages charmants, des corps flexibles, un sens délicat de la composition
RE ete
du corps humain comme des paysages. Les couleurs des peintures sont crues, audacieusement juxtaposées en tons durs; l'œil, toutefois, en aime vite la saveur. On se plaît aux statues de cuivre ou de bronze doré, rehaussées de pierres rouges, vertes ou bleues. On éprouve enfin une sympathie que rien n’efface, pour ces êtres sincères qui vont droit où d’autres tâtonnent, qui ont appris à souffrir et à aimer sans artifice, et chez qui le sentiment de la mort se mêle si étrangement à celui de la vie.
Le D' Fournier a prêté quelquesunes des pièces les plus impressionnantes de sa collection. Sa grande déesse dansante — cuivre repoussé, — son Yamantaka « Vainqueur de la mort », __ cuivre massif, — sa déesse assise, sont autant de morceaux dont on aurait quelque peine à se procurer les équivalents. M. Jacques Bacot, qui fit déjà au Tibet plusieurs explorations fertiles en résultats, a prêté certaines des meilleures peintures qu'il ait rapportées, un bronze archaïque, plusieurs bronzes dorés. Voici encore les bronzes
de M. le comte Desmazières et de M. le D' Lubet-Barbon. Le Dharma de Collection Smet.
M. Berthelot accuse une étrange et
farouche vigueur. Quant à la collection savamment formée par Mr et Miss Getty, elle donne une idée complète des formes diverses de l’art tibétain: une connaissance iconographique parfaite et un goût exercé ont présidé au choix des pièces qui la composent. On admirera partieuliérement ses peintures tantôt brutales, tantôt comme attendries d’une étrange douceur; elles contribueront beaucoup, à côté de celles de M. Goloubew, de M. Bacot, de M. Lévy-Dhurmer, de M. Lucien Henraux, de M. Hackin, de M. Stoclet, à faire comprendre et goûter un art auquel on n'avait pas jusqu'ici prêté l’attention qu'il mérite.
Le Bouddhisme indo-chinois ne se présente pas avec un caractère
ir den d'unité. Au Siam et en Birmanie, il se rattache à ses traditions assez pures; mais au Cambodge les mélanges brahmaniques sont très marqués; en Annam et au Tonkin, c'est au contraire un apport de pratiques taoïstes et de superstitions locales que l’on peut constater.
. Du point de vue iconographique, ce sont surtout les documents laotiens et cambodgiens qui nous intéressent.
L'art laotien, représenté principalement par des images du Bouddha en bronze, offre un aspect monumental qui lui est assez propre. Si l’on ne peut, à son propos, parler d’antiquité réelle, on est frappé par la justesse naturelle et par les proportions équilibrées du moindre bronze qu'il a créé. Les figures du Laos, comme celles de l'Égypte, pourraient être développées à la plus grande échelle sans perdre aucune de leurs qualités statuaires. Multipliez, par l'imagination, jusqu'aux dimensions du Sphinx, le petit
Bouddha accroupi qui orne modestement
un sanctuaire domestique: rien ne vous
y paraîtra disproportionné.
Collection Vever.
La très belle série qu'a réunie M. le comte Demazières est infiniment curieuse à cet égard. Je songe en particulier au magnifique Bouddha : sa tête surmontée d'une flamme repose sans eflort sur un buste large, aux épaules hautes; la taille est fine: le mouvement des bras abaissés s’harmonise avec celui des jambes repliées; et tout ce corps en parfait équilibre est supporté par un piédestal à la silhouette habile, auquel des pointes recourbées donnent de limprévu sans nuire à la masse solide. Le sculpteur qui inventa ce type avait aussi les dons d’un architecte. Et que dire de l’adorant prêté par M. Goloubew? Il réalise le type même de la statuaire noble, qui recherche avant tout des volumes justes et se dépouille des inutiles
accessoires. Ce petit bronze est la preuve que l’on peut exprimer, par