AU LECTEUR
Votre début est de bon augure, mais commencer à quarante ans, c'est tard. Aussi, croyez-moi, quittez votre profession et venez à Paris. Sinon vous aurez peu de chances de percer: les affaires vous pèseront sur Tesprit, le style judiciaire vous alourdira la main ; enfin le boulevard, hospitalier aux étrangers, Test beaucoup moins aux provinciaux qui s'obstinent à leur province.
D'ailleurs à Paris vous serez dans la vraie atmosphère qui convient aux lettres. L'air est y plus oxygéné, plus stimulant; les gens y ont plus de goût, un sentiment plus sûr des nuances.
Voilà ce que me disait naguère M. Sarcey.
Restez en province et restez aux affaires, croyezmoi, m'affirmait M. E. Melchior de Vogué. Si les grandes
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maisons littéraires se sont largement ouvertes devant vous c'est qu'elles trouvaient originale la note que vous apportiez. Mais cette originalité, soyez-en persuadé, vous la devez en grande partie à ce que votre vie est toute différente de celle de nos auteurs parisiens. C'est un bien précieux avantage que d'avoir en permanence sous les yeux, et tout naturellement, le spectacle des luttes qui naissent des affaires. A Paris, l'observation vous serait moins aisée, vous ne nous donneriez plus ce que j'appelerai des suggestions de réalité, et vous risqueriez de voir s'affaiblir votre personnalité. Ici il est si malaisé de s'appartenir...
— Oh I queje voudrais vous voir modifier votre genre, l'adoucir. Il est trop âpre, trop amer, trop ironique parfois. Je sais bien que cela vous sera difficile; vous êtes, vous aussi, de cette génération qui sortit du Lycée en 1870 et dont Bourget m'a dit les déchirements d'âme, déchirements irréparables... oui, c'est votre excuse. Mais, voyez-vous, Fhomme ne se complaît pas longtemps à peindre ses chagrins et ses misères. Il y aura une réaction, elle commence. Prenez garde 1
Comment vous y prendre ? Mais, par exemple, mettez-moi des femmes dans vos histoires. J'aimerais mieux que vous abordiez le roman. Non ? Vous voulez rester fidèle à la nouvelle? Soit! Mais, n'importe, vous pouvez y mettre des femmes, dans vos nouvelles. Ohl ne vous croyez pas obligé de retomber dans l'adultère. Non, l'adultère a été trop exploité, il est bien usé. Contentezvous de regarder autour de vous. Il y a des jeunes filles en Normandie, n'est-ce pas? On s'y marie. Dites nous cela. Quoi de plus captivant que la grâce ingénue, alerte,