‹ La jambe coupéeChapitre 4 sur 6 · VI NOTE · texte numérisé non relu

VI NOTE

ses matelots — et aussi ses théories politiques sur rinfamie des armateurs en général.

De ses idées il n'y en a qu'une que j'aie lue avec sympathie, c'est celle-ci : « Le produit du travail est saint. » Naïvement j'en concluais qu'il allait m'envoyer des droits d'auteur, à moi dont il prenait le travail pour le vendre ; je lui en ai réclamé, mais alors il m'a déclaré que si l'argent des bourgeois était fait pour aller dans la poche des socialistes, les socialistes avaient d'autres soucis que de stipendier des bourgeois.

Je ne rends nullement les Allemands en général responsables des procédés de ce personnage ; mais on comprendra qu'avocat d'affaires maritimes, je ne tienne point à passer pour un qui veut a fendre la grosse bedaine des armateurs pour voir (sic) s'ils ont du cœur ou s'ils n'ont que des tripes. »

J'ai été d'autant plus ennuyé que mon nom ait été employé en guise de projectile contre le gouvernement impérial que précisément à ce moment l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, M. de Munster, déployait le zèle le plus courtois pour procurer au jeune matelot G..., de Belle-Ile, mon client, le nom du chirurgien et celui du transatlantique dont il est question dans la Jambe coupée, se chargeait ensuite de transmettre au capitaine et au chirurgien de ce paquebot les remerciements émus de la famille du matelot, ceux des notables de son village, enfin s'occupait de faire parvenir notre modeste obole à la Caisse de la Société brêmoise de sauvetage des naufragés.

Il est donc bien entendu que si j'ai la responsabilité de la Jambe coupée^ c'est M. August Heine, seul, qui a celle de XaiJambecaKée,

A Monsieur E.-M, de Vogué.

VEvening Star, capitaine Savage, sortait du bassin au pétrole et allait passer devant Croisset, quand un matelot de l'arrière, enjambant brusquement le garde-corps, se jeta à la Seine.

Presque aussitôt, il reparut à la surface.

Le pilote, sur la passerelle, à côté du capitaine, avait déjà saisi une bouée de sauvetage, quand on vit l'homme nager à la hâte vers la rive. Évidemment il désertait.

Le capitaine, un gros Anglais à face bouffie, se borna à retirer sa pipe d'entre les dents, en secoua les cendres, et alors seulement,

d'une voix enrouée, se tournant vers le pilote :

— Peut-on mouiller là?

— Oui, cap'iain I

— AU right!

S'inclinant sur le porte-voix de la machine, il grommela Tordre de stopper. Quelques instants plus tard, il faisait un signe au maître d'équipage.

Deux coups de sifflet à Tavant, et aussitôt une bruyante dégringolade de chaînes: c'est l'ancre qui tombe à pic dans le fleuve. En quelques minutes le navire, maintenant bridé, pivote sur lui-même, et, mollement, s'arrête enfin le nez au courant.

Il semblerait que, sur un steamer de quinze cents tonnes, le personnel doive être assez nombreux pour qu'on n'en soit pas à un homme près. Mais, depuis quelques années, l'armement est mauvais; les frets très bas obligent à la plus stricte économie. Donc, personne à bord qui ne soit indispensable : un second, six hommes à la machine, six matelots dont un maître d'équipage, un cuisinier et un mousse.

Aussi, un capitaine qui, après une désertion, ne s'occuperait pas immédiatement de boucher le trou, s'exposerait à voir tout son monde décamper par crainte d'un surcroît de besogne. Celui de VEvening Star avait d'autant plus à se préoccuper de cette éventualité que, de Rouen à la mer, on compte trente bonnes lieues de fleuve avec, tout le temps, des berges en pente douce, et qu'en été la baignade n'a rien de pénible. Enfin, une partie des matelots était français.

Donc, à tout prix, il fallait se compléter.

C'est pour cette raison que master Savage avait décidé de s'arrêter à Croisset et d'envoyer tout de suite à Rouen.

Mais qui envoyer ? C'était embarrassant. Le second?... ivre-mort dans sa cabine, comme toutes les fois qu'il embarquait. Le chef mécanicien? Il aurait sûrement répondu d'un ton rogue que ce n'était pas son aflaire. En fin de compte, le capitaine s'adressa au seul homme qui fût incapable de déserter, le cuisinier, un mulâtre dont la femme habitait Philadelphie, port de destination du pétrolier.

Pendant qu'on préparait un canot, le capi-

taine remettait un peu d'argent au cuisinier, juste ce qu'il fallait pour les arrhes du marchand d'hommes.

Trois heures plus tard, à la nuit tombante, au moment où l'on commençait à bord à allumer les fanaux, un fiacre contenant deux individus s'arrêtait sur le quai de Croisset. C'était le cuisinier avec quelqu'un, l'engagé sans doute, car il tenait un paquet à la main. Du pont du navire, on ne distinguait pas trop, mais pourtant le nouvel arrivant sembla rudement petit. Ça, par exemple, oui I On se le montrait du doigt, on plaisantait.

Un instant après, le canot accosta.

L'échelle grimpée, les deux hommes sur le pont, voilà le capitaine qui sort de sa cabine et, sans mot dire, mais l'air courroucé, marche au cuisinier, le prend par le bras, et vous le secoue comme un pommier.

Le mulâtre se débattait, se cramponnait au bordage pour n'être pas jeté par terre. Avec des mots hachés, il essayait de se justifier.

-^ Y en avait pas d'autre de libre 1 Les autres avaient des dettes de femmes... aurait

fallu leur avancer pour les libérer... j'n'avais pas assez d'argent.

Le capitaine n'était point si en colère que cela. Plus rusé, plus adroit qu'on ne l'aurait jugé d'après sa massive charpente, le bonhomme était fort indifférent à ce que le nouveau fût ou ne fût pas de taille à la besogne ; mais il lui fallait que l'équipage acceptât œ nouveau. Sans ça ce ne serait pas tenable de toute la traversée I Or, master Savage aimait fort sa tranquillité. Pour gagner les matelots anglais, il avait bousculé le cuisinier, — ce qui les avait fait rire à s'en tenir les côtes. Quant aux Français, il savait, par expérience qu'on fait vite d'eux ce qu'on veut avec quelques mots de plaisanterie.

— Cet cuisinier, ô yes ! il voolait faire ec'nomies avec le nouliture de celte petite !

Sur ces grands enfants, l'effet était immanquable. Ce furent aussitôt des trépignements, des gambades joyeuses, etchacun lâcha son mot :

— Attrape, négrillon I empoigne, vieux farceur!

Le cuisinier, l'œil mauvais, outré d'avoir fait les frais de la comédie, s'éloignait, rajustant

avec rage sa vareuse en désordre. Arrivé à la cambuse, il en ferma sec la porte derrière lui, et on entendit un tintamarre de casseroles sur lesquelles il déversait sa colère.

Le nouvel engagé, jusqu'alors masqué par lui, apparaissait maintenant très en lumière, éclairé par les fanaux de la dunette. Il restait seul sous les regards de tous les hommes qui, l'un après l'autre, s'approchaient, curieux d'assister à son interrogatoire.

Le capitaine, les mains dans les poches, disait :

— Avez-vous navigué?

L'autre, lentement, du ton chantant des Bas-Bretons :

— Oh I oui, cap'taine, depuis sept ans déjà, à la pêche de la morue.

— Quel âge 1

— Dix-neuf ans.

A un grognement indistinct, le petit répondit :

— Ballerech, Emile... de Plougadiou, à Belle-Isle.

Et il restait là, se dandinant un peu, son paquet dans une main, son béret dans l'autre.

cherchant à prendre une tournure dégagée, sans trop y parvenir.

Déjà voûté, ce petit, avec un front bas, des oreilles écartées, des traits tout fripés, mais dans les yeux une expression d'honnêteté et d'énergie. Sous la grêle de plaisanteries contre le cuisinier, plaisanteries dont le ricochet ne l'épargnait pas, sa face s'était crispée plus d'une fois. Il serrait les poings. Seulement, cela s'était vite éteint ; bientôt il baissait les yeux d'un air résigné, attendant ce qui allait se passer.

A la fin, le maître d'équipage — un Français — comprit qu'on lui faisait trop de peine à ce garçon. Ce n'était pas sa faute, voyons I Alors, le prenant en pitié, il s'approcha, posa sa main calleuse sur l'épaule du jeune homme, et, à haute voix :

— C'est maigre, mais c'a du nerf... et puis c'est tout de même plus fort qu'on ne croit, les Bretons des îles...

Dans ce monde-là, où l'on bavarde peu, cette simple phrase fut comme le mot de passe enfin lâché. Allons ! le petit maintenant était accepté; on ne lui ferait pas de misères.

Lui le comprit ainsi; ses traits se détendirent, et, sans hâte, mais avec un soulagement visible, il s'en fut dans le poste accrocher ses hardes à la case de l'homme qui avait déserté.

Un instant après, le clic-clic du cabestan annonçait l'ancre qu'on relève, et, bientôt, le grand steamer commençait à redescendre le fleuve.

Le lendemain, il entrait en Manche et doublait la Hogue. Au soir apparaissait le feu rouge d'Aurigny.

Le surlendemain, par temps doux, on passait au cap Lizard, on longeait les Scilly (Sorlingues), ces îles étranges, à ce point baignées des plus tièdes vapeurs du gulf-stream qu'elles ont la végétation des tropiques. Puis on piquait vers l'Irlande. La, à Waterford, on embarquait quelques tonnes de pommes de terre.

Cela, s'ajoutant au lest, donnerait un peu plus d'assiette au navire, — précaution utile : on se trouvait en septembre, l'équinoxe approchait, et VEvening Star pouvait bien essuyer quelque coup de vent dans l'Atlantique.

LA JAHBB COVPtZ 9

Et puis, quand les pétroliers étrangers otit des Français parmi leur équipage, — et c'est assez l'ordinaire, grâce à l'humeur aventureuse de nos matelots, — l'armateur tient toujours à ce que son navire touche la côte d'Angleterre avant de se rendre en Amérique.

Aussitôt arrivé dans un port anglais, le capitaine exécute un simulacre de licenciement, puis de rengagement de l'équipage. Sur le rôle, il écrit Mathieu, Yves, Martin, etc , dischargea (libérés) le 4 mai, deux heures après midi. Et il fait signer en face. Dès le lendemain, parfois le même jour, il écrit Mathieu, Yves, Martin, etc., engagés moyennant tant le mois à... Angleterre.

. Avec cela le patron est à l'abri I Que survienne un accident, la chute d'un homme du haut d'une vergue, une explosion , bah ! l'armateur est dégagé de toute indemnité à payer, soit à la victime, soit à sa famille. D'après la loi anglaise, en effet, rien n'est dû pour les morts d'homme ; c'est simple et pratique. — « Capitaine, fait l'armateur de Liverpool ou de Southampton, si vous m'oubliez le neu>-ariicles

iO LA JAMBE COUPÉE

(c'est le nom de l'opération), je vous mets à piedi »

Et le capitaine oubliera d'autant moins que le new-artichs vise surtout les Français.

Il y avait maintenant quatre jours qu'on était en route. La traversée s'annonçait assez bien. Si la mer était plutôt forte, en revanche, le vent nord -est permettait au steamer de déployer delà toile, et l'on marchait bon train.

Un soir, certain accident, — la rupture d'un tuyau de vapeur dans l'appareil de la barre, — vint compliquer le service et rendre très pénible le maniement du gouvernail.

Sur les navires à vapeur, la barre employée n'est point cette roue de bois, figurant une sorte de rose des vents, qui se dresse à l'arrière. Non, celle-ci est purement décorative. Le timonier qui serait posté là ne pourrait apercevoir l'avant du navire.

La vraie barre est installée au point le plus élevé, sur la passerelle même. C'est une petite roue de cuivre de vingt à trente centimètres dé diamètre, mue par la vapeur, et si légère qu'un enfant la tournerait sans effort.

Quand il fait gros temps, le capitaine reste seul en haut, pendant que le timonier s'installe dans la cabine vitrée, située juste au-dessous, où est disposé tout l'engrenage d'un appareil qui, par des chaînes, transmet le mouvement au gouvernail.

Là,sur le même axe et l'une derrière l'autre, se trouvent deux roues. La première est pareille à la barre à vapeur de la passerelle. L'autre, très grande, en bois, est la barre à main^ que seule la force musculaire peut actionner, et qui n'est employée qu'en cas d'accident à la barre à vapeur. On comprend que, si la mer est dure,* — surtout si elle frappe l'arrière du navire et imprime alors au gouvernail des secousses brusques, — la barre à main devienne d'un maniement dangereux. Sur les navires anglais le danger est d'autant plus grand que les engrenages sont laissés absolument à découvert.

Lorsque creva subitement le tuyau d'un piston, c'était Ballerech qui, en haut, se trouvait à la barre. Le capitaine, sans réfléchir que le petit Breton n'était pas assez lourd pour résister

aux appels de la roue, le fit descendre en dessous comme timonier de la redoutable barre à main.

Ballerech obéit. Il obéit sans mot dire, quoique trop intelligent pour ne pas comprendre le péril auquel on l'exposait ; mais les Bretons ne discutent pas: un ordre est un ordre.

Et Ballerech, tout de suite, se campa derrière la barre et en saisit les tenons à deux mains. Seulement, sa tète renfoncée entre les épaules, son cou aux muscles tendus, ses petits yeux brillants, indiquaient que le gas, bien ramassé sur ses jarrets, tout entier à son affaire, attentif aux coups de roulis, veillait anxieusement à ne pas se heurter aux engrenages.

Le plus dur, c'est qu'avec cela il ne fallait pas perdre de l'œil la boussole, mal éclairée, qui dictait la route à suivre.

C'était éreintant; un quart d'heure après, il n'en pouvait déjà plus, la sueur lui ruisselait dans le cou.

Pourtant, sur la passerelle, le capitaine gro-

gnait, — histoire de n'en pas perdre l'habitude. Il frappait du pied le toit de la cabine... c'était pas çal... direction mal gardée 1... Par le tuyau d'ordre il apostrophait durement Ballerech. L'autre, sans répondre, serrait les dents, essayait de faire mieux, mais à la longue il s'épuisait. Maintenant il ne se sentait plus les bras; ça n'allait pas pouvoir durer... Sa figure, peu à peu, prenait une expression d'^arement.

Tout à coup, au choc imprévu d'une vague plus forte, il ne put résister. Vainement il se suspendit aux tenons de la grande roue...

Enlevé comme une plume, il fut lancé sur l'engrenage. Aussitôt il se sentit happé. Il poussa un cri déchirant : sa jambe gauche venait d'être broyée au-dessous du genou.

Le pauvre mutilé est maintenant couché dans son hamac. A la lueur incertaine d'un quinquet, les matelots éperdus, désolés, s'empressent, se bousculent. De leurs grosses mains maladroites, ils essaient qui, d'arracher du moignon les chiquettes de drap qui y sont entrées, qui de lier l'artère avec un bout de

filin, une bretelle, n'importe quoi, ce qu'on trouve. Et ils gémissent des: « Ahl mon Dieu ! mon Dieu 1 quel malheur ! » Les doigts leur tremblent; ils ne savent pas. Le petit Breton s'est ranimé. Il crie, — oh! le cri rauque, horrible...

C'est tout ce qu'on a pu : le moignon est ficelé, le sang ne coule plus.

Oui, mais lequel maintenant va se charger d'enlever ce qui reste de chair et d'os audessous du genou?

— On ne pourrait donc pas essayer de le laisser tranquille comme ça, sans le charcuter? implore quelqu'un à voix basse.

— Ah ! non, répond le maître. C'est pas possible. J'en ai vu, allez, des blessés et des jambes coupées, à l'armée du Nord avec Faidherbe: faut toujours couper ce qui dépasse une jointure, sans ça!...

Il n'en dit pas plus, mais on a compris : ou désarticuler le genou, ou la gangrène ! Et le malheur, c'est qu'on est encore à onze jours de l'Amérique.

— Si seulement le capitaine voulait relâcher

aux Açores : on ne doit pas en être loin, hasarde un novice.

Mais on ne lui répond même pas. Il n'est pas sérieux, cet autre. Est-ce qu'on relâche pour un matelot?

Certes, le capitaine Savage, cela ne le ragoûte pas, mais enfin iV le faut. L'équipage insiste, finit par murmurer contre son apathie. Ils disent tous que c'est son rôle, que, sur un navire, le capitaine, au besoin, fait métier de chirurgien.

Alors, bien ennuyé de la sacrée corvée, il se décide. Ses préparatifs n'en finissent pas. Il lui faut tout un arsenal. Le voilà enfin qui se met en route. Il emporte un grand couteau norvégien qu'il avait en panoplie dans sa cabine, un rasoir, des linges. Il se fait accompagner du charpentier qui a pris ses scies : on croirait en vérité qu'ils s'en vont couper un mât.

On étend d'abord Ballerech sur le plancher.

Trois hommes le tiennent.

— Ayez pas peur, capitaine, il ne bougera pas, nous le tenons.

Une vraie boucherie 1 lis ont coupé, taillé,

arraché des lambeaux. Ils sont tout éclaboussés de sang, mais ils n'ont jamais pu enlever ce qu'il fallait d'os. Ils ne savent pas ; c'était dur, et puis l'autre criait si fort, se débattait. Les Français, ça ne sait pas souffrir, c'est trop nerveux !...

Le lendemain, le temps s'est adouci, la mer s'est calmée. Ballerech gémit moins, il est vrai qu'il a tant perdu de sang I

Mais voici qui aggrave la situation. La température s'est élevée rapidement : vingt-trois degrés à l'ombre. Et cela dans cette chambrée déjà si infecte, avec ses latrines d'un côté, et de l'autre, les viandes de conserve qui puent le gâté.

Le quatrième jour, on s'aperçoit que le petit a diablement mauvaise mine. Une fièvre de cheval ; et puis peu à peu sa plaie prend une couleur suspecte. Oh ! vite un homme du métier, sinon...

— Oui, un navire qui consentirait à s'arrêter...

Mais quel navire? Pas un voilier, — les bâtiments de commerce n'ont jamais de médcr cin à bord. Parmi les vapeurs, dans l'Atlantique

LA JAMBE COUPÉE il

Nord, vers ce degré de latitude on ne croise guère que des pétroliers. On en a déjà aperçu un, mais à quoi servirait de lui faire des signaux? Comment imaginer qu'un médecin aurait eu l'idée d'affronter l'océan sur un brûlot, sur un baril de poudre? Non, ce serait folie d'y penser.

Le capitaine alors, cédant aux prières de l'équipage, accepte de dévier un peu vers le nord. On se trouvera là dans les parages des paquebots qui vont à New- York ou en reviennent. Leur route est connue. Elle est large de cinq à six milles au plus, et il passe, en moyenne, dans l'un ou l'autre sens, trois paquebots par chaque vingt-quatre heures. Ce ne serait vraiment pas de chance que de n'en point rencontrer un seul.

— Je veux bien, a dit le capitaine à ses hommes; seulement, je doute fort, voyez-vous, qu'un transatlantique consente à stopper. S'il voyait un navire près de périr, oui I mais pour ça, non I

Et c'est vrai qu'un tel secours est bien problématique, bien improbable. On en cause à voix basse parmi les matelots. Chacun

donne son avis. Les jeunes ont confiance.

Le maître d'équipage secoue la tête.

— Non, voyez- vous, c'est... grave, c'est plus difficile que vous ne croyez. Un transatlantique, — une valeur de plusieurs millions, — porte de onze à douze cents personnes.

Et alors, comment oser s'approcher d'un pétrolier! Oui, le nôtre est vide, mais pas moins dangereux pour cela, avec les vapeurs d'essence restées au fond des cales. Vienne la moindre étincelle, une escarbille de la cheminée glissant par un panneau mal bouché, tout saute I

Il n'y a vraiment qu'une chance, c'est qu'on rencontre un paquebot français. Ah ! alors, c'est différent.

Et tous ces braves gens répètent avec un hochement de tête convaincu, d'une voix grave où passe une émotion profonde.

— Pour sûr, c'est différent, un français !

Oui, mais il y en a si peu, — deux par

semaine, un de New- York, un du Havre, contre douze anglais, deux Scandinaves, quatre allemands.

Enfin, un gros bâtiment, là-bas, tout là-bas,

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à l'extrême horizon, en un point où le ciel et la mer se confondent.

Bien vite le capitaine de VEvening Star hisse au mât d'avant le pavillon quadrillé qui indique qu'on a une communication à faire.

En haute mer tout est sérieux ; aussi cela s'écoute toujours religieusement, ce que dit le navire inconnu qu'on aperçoit au loin.

Lunettes braquées, du pétrolier on observe attentivement. Malheureusement, ce transatlantique — car c'en est bien un — passera trop au large.

N'importe I il a vu. Il répond en arborant à l'arrière son pavillon national. Ah ! c'est un anglais, un compatriote de VEvening Star. Bon I C'est déjà quelque chose. Cela vaut toujours mieux qu'un allemand.

On lui télégraphie alors au moyen de deux pavillons superposés qui signifient : « Quelqu'un gravement blessé, avez-vous médecin? »

Le grand navire répond : « Impossible. »

Et c'est tout.

La nuit vient. Puis la journée du lendemain.

qui paraît bien longue, bien interminable. La chaleur est plus lourde. Rien qu'un ciel lisse, clair, avec de minces nuages blancs en stries comme des épis couchés. Partout l'immensité déserte.

Toujours rien, et la voilà près de finir, cette lugubre journée. Ce pourrait bien être sa dernière au petit.

Les premiers jours, on venait le voir. Maintenant, il reste seul avec le charpentier, un Breton comme lui. A q uoi bon y aller ? Qu'est-ce qu'on lui dirait? Il est de plus en plus faible; il gémit beaucoup ; il a du mal à mourir.

Mais chaque heure qui s'écoule est funeste, car l'infection monte. Maintenant si on opérait, il faudrait couper plus près du tronc.

Déjà le soleil pâlit, s'abaisse sur l'horizon. Plus guère d'espoir... Ce ne sera jamais de nuit qu'uti navire consentira à s'arrêter. L'obscurité augmenterait pour lui le péril d'un abordage possible.

Ah Dieu ! quelque chose en vue ! Le matelot de vigie signale, à bâbord, tout au fond de l'horizon, une fumée bien légère, presque imperceptible»

Le second, qui est de service, fait aussitôt mettre la barre droit dans la direction de la fumée et ordonne à la machine de pousser en avant à pleine vitesse. Cette fois... il ne faut pas le rater, celui-là I

On commence maintenant à l'apercevoir plus distinctement. II approche; oui! Il a deux cheminées, mais on ne distingue pas leur couleur... C'est dommage, car on aurait déjà un indice sur la nationalité; les Français ont les cheminées rouges. Malheureusement, on est ébloui par le soleil à ras des flots et par le miroitement de l'eau.

Cependant le capitaine Savage, prévenu de la rencontre, a pris aussitôt le commandement. Dès qu'il se juge assez près, il ordonne défaire le salut.

Le paquebot bientôt salue à son tour en hissant ses couleurs à l'arrière. Il les laisse même flotter. Mais du diable s'il y a moyen de les discerner !

C'est pourtant une chose capitale, car maintenant plus d'illusion: si celui-là n'est pas un . Français, il ne s'arrêtera pas !

A bord de VÊvening Star^ tout le monde regarde vers le même point avec des yeux anxieux.

— Ça pourrait bien en être uni fait le maître... Leur route à eux est d'un rien plus au sud... et, comme nous avons ce navire à bâbord, il y a des chances... oui...

— Hourrah ! Français ! Français ! crient trois voix presque en même temps.

Une émotion indescriptible éclate abord; elle gagne jusqu'au capitaine. Il rit, le bonhomme, il est très heureux, et, la paupière humide, répète aussi : French French! Pas de doute, tout le monde a bien vu le blanc et le rouge; le bleu, dame I ça ne se voit pas si bien.

Alors le capitaine Savage fait à la hâte hisser les même signaux que la veille. — Quelqu'un blessé... Envoyez un médecin. Il ajoute: blessé français 1

Et maintenant attention tous!...

Tiens ! Il ne répond rien, le paquebot ! Il continue sa marche.

Eh bien, vrai*., c'est étrange... c'est trop fort!

Et pourtant. .. il y a eu un mouvement à bord, quelque chose... certainement...

Non!... le voilà par notre travers. Qu'est-ce qu'il attend?...

Et toujours rien !

Maintenant on n'est pas loin l'un de l'autre, un demi-mille peut-être. A l'œil nu on distingue le pont couvert de monde. C'était donc là le mouvement aperçu... Sans doute les passagers montaient des salons, se pressaient curieusement pour regarder ce navire avec son pavillon en berne : un spectacle impressionnant et qui, ma foi, ne se rencontre pas tous les jours !

Ce soir, après dîner, entre deux tasses de thé les jeunes misses américaines, qui s'en viennent faire leur tour d'Europe, narreront l'incident, sur leur gentil journal de voyage à couverture de peluche, à fermoir d'argent.

Hélas 1 ce n'est que trop vrai, il va passer tout droit, le grand navire!

Pour en avoir le cœur net, VEvening Star, stoppe et siffle en détresse ; cela souligne son appel.

Eh bien, non ! Le paquebot se borne à saluer. Son pavillon d'arrière est abaissé, puis relevé trois fois. Maintenant un coup de canon: oh oh ! le grand salut de cérémonie, — celui qu'on fait aux officiers trépassés à l'instant où, par le sabord ouvert, tombe le cercueil à la mer. Une belle politesse française faite au compatriote inconnu qui meurt à bord du pétrolier.

Que voulez-vous ! Sans doute il n'y aura pas eu moyen de faire mieux. Il ne faut pas oublier que le cahier des charges de la subvention postale, payée par l'État, accorde à la Compagnie une prime assez forte par chaque heure gagnée sur la durée normale du trajet.

Tout à coup une exclamation violente, cri de douleur et cri de rage, échappe au maître d'équipage.

Les yeux fixes, béants, il montre quelque chose de la main :

— Regardez!...

— Quoi?

— C'est... c'est... Et tout bas, pour que le petit n'entende pas la désastreuse nouvelle : c'est un allemand I

Ah I ce n'est que trop vrai... On s'était

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trompé ! A la mer, ils se ressemblent tant les deux pavillons. On n'avait pas vu que les couleurs de celui-ci étaient en travers. Oh ! maintenant, c'est sûr! le vent tend l'étamine... tandis que tout à l'heure elle était collée contre la hampe I

— Il est foutu, murmure un vieux, qui écrase son émotion sous un ricanement.

Personne ne répond.

Le capitaine a grogné, il a haussé les épaules; maintenant il ordonne à la machine de se remettre en marche, le cap sur l'Amérique.

Quand on resterait là à se lamenter, n'est-ce pas ?

Allons, bon voyage, l'allemand I

Le petit Ballerech, qui a entendu, veut montrer qu'il est brave, qu'il n'a pas trop peur du grand plongeon, et, rassemblant tout son courage, il dit au charpentier :

— Mon Pierre... te v'ià avec une boite de sapin à fabr...

Mais il ne peut pas continuer... ça l'étrangle* Quand on a dix-neuf ans, c'est dur... allezl

La brise est du sud. Elle apporte au pétrolier les bruits du paquebot; on fait de la musique, on danse là-bas... Il vient œmmedes bouffées de rumeurs gaies, que rythment en cadence les coups sourds de l'hélice du grand navire.

Tout à coup, lointaine, une sonnerie de timbre, puis, très vite, la décroissance du bruit de la machine du transatlantique. L'hélice ne bat plus; presque plus de fumée.

... Quoi donc?

Ah 1 un signal ! Attention ! L'Allemand parle : il dit :1° nous stoppons ; 2° nous venons à votre aide!

Est-ce Dieu possible? Mais oui, c'est bien vrai. Oh ! c'est beau, c'est beau, ce qu'ils font là ! Sur VEvening Star, il y a des matelots qui se jettent à genoux et qui pleurent comme des enfants.

Long, bien long, ce trajet de la baleinière qui arrive. Et pourtant elle a dix rameurs, nageant tous bien ensemble, régulièrement, comme un équipage de navire de guerre ! Ils

ont deux chefs dans le canot, l'un qui n'a qu'un galon, quelque maître de manœuvre sans doute ; mais l'autre à cheveux gris, avec de grosses broderies à sa casquette, doit être le chirurgien. Oui, c'est long, car le transatlantique, ainsi qu'on le prévoyait, n'a pas voulu s'approcher.

Aussi les rameurs ont- ils fort à faire. La mer n'est pas fameuse pour une aussi mince embar- ,cation. Heureusement ils paraissent vigoureux. Enfin, les voilà qui accostent. Mais à l'échelle de corde du pétrolier on s'écorche cruellement les doigts. Ce vieux chirurgien n'a pas l'habitude. Aussi ce sont des palais que leurs transatlantiques I Pour monter à bord on y trouve des escaliers à rampe d'acajou.

Enfin, péniblement, le chirurgien est parvenu à se hisser jusqu'en haut de l'échelle. On se précipite pour l'aider à mettre pied sur le pont. C'est un homme de grande taille, figure large, physionomie intelligente. Il porte des lunettes voilant le regard. Après avoir salué, avec le geste un peu raide des officiers allemands, il demande en français :

— De quoi s'agit-il? un accident?

— Par ici, s'il vous plaît.

On le conduit à l'avant vers le blessé.

Il examine avec précaution.

— Oh I oh! mais il y a déjà... quelques jours que c'est arrivé.

— Six jours, murmure une voix.

— Mon pauvre garçon, hum!... Si j'avais su, j'aurais amené quelqu'un pour vous donner du chloroforme... Et, hochant la tête : J'en ai pour une demi-heure et je vais vous faire... du mal, j'aurai beaucoup à nettoyer.

Ballerech ne répond pas; peut-être n'en a-t-il pas la force.

Promptement, le chirurgien retire sa tunique, sa casquette galonnée, relève ses manches se fait apporter des seaux d'eau. Puis il ouvre sa trousse, dépose ses outils, ici le marteau, la scie, le bistouri, là ses pansements. Par signes afin de ne pas trop démoraliser le blessé dont les yeux trahissent l'anxiété, il indique à chacun son rôle d'auxiliaire. Quant tout est prêt:

— Bon courage , mon enfant , bon courage , pensez à votre maman... là-bas !

Il se met à l'œuvre*

Et, de temps en temps, au milieu du grand silence de tous , on entend sa voix grave qui répète :

— Allons, nous avançons, ce sera bientôt fini.

Pendant ce temps, du haut du pont, accoudés au bastingage, les autres se mettent à causer avec les matelots allemands restés dans la baleinière. Ceux-ci expliquent en anglais que leur commandant a longtemps hésité à stopper.

Mais c'est le chirurgien qui s'est offert, qui a voulu. Et alors le commandant a consenti, aux applaudissements de tous les passagers. Il a seulement bien recommandé de se dépêcher , parce qu'on craint du gros temps.

Enfin, l'opération est terminée. Le chirurgien se montre assez satisfait. Certes, il était grand temps ; mais, grâce à la bonne constitution, au sang très sain du sujet, il devra en réchapper. Rapidement, en quelques mots écoutés religieusement, il indique au maître d'équipage ce qu'il y aura à faire les jours suivants. Il lui remet quelques petites fioles de pansements, puis se hâte de ramasser ses instruments, car voilà la nuit presque venue.

30 LA JAMBE COUPBE

— Allons, adieu, mon enfant; vous vous en tirerez.

Ballerech ne dit rien. Il ne peut pas remercier , il est trop faible ; il a tant fait d'efforts pour ne pas trop crier ! Seulement, ses yeux très dilatés suivent tous les mouvements du médecin.

Le capitaine Savage, chapeau bas, reconduit le chirurgien. Il est très embarrassé, le capitaine. Il se gratte la tète. Faut-il offrir de l'argent pour cette... chose-là? Oui, mais combien ? Le capitaine balbutie. Au premier mot, l'Allemand l'arrête net d'un geste hautain. Il a un beau regard qui signifie : « Le danger couru par moi et par ces hommes, ne se paie pas en argent ».

Oh ! c'est bien là la réponse qu'avait devinée le maître d'équipage , lui , Français comme le blessé.

Ça se paie... autrement ! Et alors, très ému, tout pâle, il ôte son bonnet, s'approche du chirurgien qui se prépare à enjamber le bord. Et d'une voix mâle :

— Monsieur le major...

— Quoi ? mon ami, fait l'Allemand étonné de ce titre militaire.

— ... Je... je...

Brusquement le chirurgien baisse la tête vers la vareuse du matelot, où il a vu quelque chose.

— Médaille militaire?

— Oui.

— Oui.

— Paris ?

— Non, armée du Nord.

L'Allemand, d'une voix sourde:

— Moi aussi... Oh.!... Braves les marins...

Et les deux hommes se taisent. Ils se regardent fixement, les yeux dans les yeux, avec une émotion profonde.

Les mains se cherchent.

— Non, embrassons-nous , mon ami ! C'est un beau jour pour moi !

Et l'Allemand étreint vivement le Français.

La nuit est venue.

Là-bas, au loin, on voit le transatlantique , dont la silhouette se découpe sombre sur Tho-

rizon. Elle apparaît piquée aux hublots d'une double ligne de feux. Les chaudières, souç pression, trépident et grondent. Déjà on a perdu de vue la baleinière.

Alors le pétrolier reprend sa route, laissant derrière lui le grand paquebot qui n'est bientôt plus qu'un tout petit point lumineux dans l'immense océan. Le vent s'élève; on va pouvoir regagner le temps perdu.

A Philadelphie, Ballerech est soigné au Christ- Asylum, un hôpital fondé par des quakers qui l'entretiennent à leurs frais. L'organisation en est parfaite , la propreté poussée jusqu'au luxe.

Ballerech ne souffre presque plus. Deux vieilles demoiselles en longs sarraux le dorlotent, le gâtent comme leur enfant , lui apprennent l'anglais, le bercent de douces histoires, entremêlées de lectures édifiantes et de cantiques glapis de leurs voix grêles sur l'harmonica.

Le petit passerait là d'heureux moments, s'il ne se rongeait à penser que d'un jour à l'autre, là-bas, à Belle-Isle, sa mère va apprendre le malheur, et qu'alors elle pleurera, la pauvre,

toutes ses larmes de désespérée sur l'avenir de misère qui attend son cher enfant.

Que devenir, en effet ? Que faire ? A quoi travailler lorsqu'on ne peut pas marcher ? Il n'est pas instruit, il ne sait rien que le métier de matelot. Sans doute, ses deux mains lui restent, mais... quand on sait à peine écrire!

C'est là le souci cruel qui le hante nuit et jour. Aussi ne reprend-il pas comme on l'aurait espéré, le petit Breton à la jambe coupée. Au contraire, sa mine se creuse, elle devient jaune, terreuse.

Elles voudraient bien lui venir en aide, les deux quakeresses, mais, avec leur grande inexpérience de la vie , les bonnes vieilles ne savent trop comment faire.

Pour qu'il obtienne, soit des secours, soit les moyens de réclamer en justice une indemnité à l'armateur anglais , il faut évidemment s'adresser au consul de France. Mais les braves filles ne veulent pas conduire Ballerech à cet homme. Il les effarouche, ce consul, qu'on dit très mondain , dont on raconte les succès de salon. D'instinct et sans le connaître, elles l'abhorrent. Il est à leurs yeux la synthèse

vivante de toutes les damnables frivolités françaises.

Heureusement, parmi les autres malades de la chambrée, se rencontre un Belge, un ouvrier, très bon garçon qui traite Ballerech en compatriote. C'est un débrouillard, qui ne cherche pas midi à quatorze heures.

— Ne t'embête pas, va! je vais aller le voir, ton consul, je saurai bien me faire écouter.

... N'importe qu'en quatre jours il n'est pas parvenu à être reçu. Il a fait antichambre pendant des heures et des heures.

— Tu sais, petit, c'est peut-être qu'il est très occupé, ce monsieur-là. Mais je te promets bien de ne pas embarquer avant de l'avoir vu, de lui avoir causé à fond sur ton afifaire ; ainsi tu peux être tranquille.

Très soigné de sa personne, la barbe fine , les yeux bleus, doucement souriant, M. Lemonnyer, notre consul, — un vrai type de bon jeune homme, — doit son avancement à son beau talent de pianiste. Le piano mène à tout. Ce qu'on appelle à Paris les salons diplomatiques est bien l'endroit du monde où Ton échange le

moins d'idées, mais celui où l'on entend le plus de musique. Cela s'explique : de toutes les distractions qui évitent à l'homme là vision * trop crue de la réalité, la musique n'est-elle pas la plus précieuse ?

Affable, M. Lemonnyer reçoit tout le monde fort bien... même ses nationaux; mais... il ne les reçoit pas souvent. Hélas I il a si peu de temps à lui ! Pensez donc !... D'abord les soins de sa santé... Il est anémique, monsieur le consul, et se traite, le matin , par les bains minéraux fortifiants, puis, séance de gymnastique de chambre et massage par son domestique nègre.

L'après-midi, il a son piano. Quand on possède un pareil talent, on se doit à l'art. En ce moment, il compose. Il essaie de mettre en musique quelques vers dorés de Banville. Ah I le balancement des vertes cimes de sapin, la brise dès glaciers, la neige rosée des Alpes, comme c'est joli, quand on sait traduire cela en musique!

— Eh bien, oui, certainement, très... touchante, mon ami, cette..* histoire, mais je ne

puis rien, rien; nous avons nos instructions... le ministère... je ne puis m'occuper de ceux qui s'embarquent sur des navires étrangers.

— Mais, monsieur le consul, reprend le lielge, est-ce que ce n'est pas quand même un compatriote à vous... plus malheureux, voilà tout?

Devant l'objection, M. Lemonnyer semble éprouver un moment d'embarras , mais il reprend bientôt d'un ton rèche :

— Je dois me renfermer dans mes instructions...

— Ah! monsieur, si vous le voyez, ce pauvre petit, il est si misérable ; il n'a pas même, sauf votre respect... une chemise de rechange, je vous l'amènerai dès qu'il pourra...

— Non ! non I inutile, répond vite M. Lemonnyer, dont toutes les délicatesses se renfrognent au spectacle évoqué de tant de saleté ; non, je le répète, cela ne me regarde pas; voyez mon collègue le consul anglais! Tous mes regrets, croyez bien !

Et, tournant les talons, M. le consul regagne son piano, se replonge dans des flots d'harmonie, laissant le pauvre Belge tout interloqué.

— Avoir l'air si... si doux, l'air d'une demoiselle... et ne rien faire pour un blessé, c'est-y Dieu possible ? A quoi ça leur sert-il donc aux Français, des consuls comme ça?

Huit jours après , le médecin de l'hôpital a donné Vexeat à Ballerech. Se traînant sur des béquilles qu'il est encore malhabile à manier, et soutenu un peu par le Belge, le petit arrive au consulat anglais.

Là, il est très bien accueilli. On dirait presque que les employés attendaient sa visite. On connaît son afifaire, on lui sourit, on le fait asseoir.

— Parfaitement, dit un commis à cravate blanche, une sorte de demi-gentleman à grande redingote , vous avez une véritable chance , l'armateur est très bon. Voici votre compte : solde de gages, soixante-douze francs , secours cent francs , ci : cent soixante-douze francs. De plus, et quoiqu'il n'ait, d'après la loi, à vous payer que vos frais d'hôpital, l'armateur, M. Butler, consent à vous rapatrier. . . est-ce assez généreux ?

— En France? hasarde timidement Ballerech.

— Non, à Liverpool.

38 LA JAMB£ COUPÉE

— Pourquoi pas en France ? demande le Belge.

— Ah I mais ! Ce serait une trop forte dépense.

— Mais... mais... c'est bien peu... Comment est-ce que je pourrai gagner ma vie maintenant ? J'ai été blessé en servant M. l'armateur.

— Cela, mon ami, les associés de la maison Butler and C*" n'onl pas à s'en occuper. La loi est la loi I Si vous refusez, eh bien, ils ne vous donnent rien du tout et conservent les soixantedouze francs pour votre rapatriement. En revanche, si vous acceptez, si vous déclarez par écrit que vous renoncez à toute indemnité, voici l'argent, tenez I Pour signer, c'est ici, sur cette feuille, dans le bas.

Et le commis fait sonner les dollars sur la table.

Le petit Ballerech et le Belge restent là longtemps sans mot dire, l'air effaré, tournant leurs bonnets*

De temps en temps, ils se regardent avec de grands yeux. Et tous deux ont la même pensée: il faut refuser. Seulement, pour ces gens» là,

htl JAMBE COUPÉE 39

c'est toute une affaire que de dire rum à un monsieur si bien mis.

A la fin, ils se lèvent et sortent sans rien dire* Ballerech n'oublie pas de saluer , car il est très poli, le petit Breton.

Il revient tout de même quelques jours plus tard, mais seul, parce que le Belge, à bout de ressources, n'a pas pu rester. Il a dû s'embarquer.

Le petit a une idée à lui. Il voudrait voir M. le consul d'Angleterre lui-même. Le couvant d'un œil mauvais, comme s'il entendait le faire rentrer sous terre, le grand commis répond sèchement :

— Impossible, il est malade.

Le Breton demeure sans mot dire. II n'avait pas prévu ça ; et les choses auxquelles il n'a pas pensé à l'avance, — ça le démonte.

Une demi-heure s'écoule, il est encore là, les bras ballants.

Peu à peu l'attitude du commis devient menaçante. Est-ce qu'il serait intéressé dans le règlement de l'affaire ? Peut-être , car le voilà qui veut obliger par force Ballerech à signer*

Le petit s'inquiète, se lève, cherche la porte à reculons.

Deux jours après, brusquement, la police de Philadelphie décide de débarrasser le pavé de ce famélique qui commence à mendier pour vivre. Le fait est que c'est très mal. On l'embarque.

En arrivant au Havre, Ballerech espérait bien qu'on allait lui remettre quelque argent ; mais on le jeta sur le quai, sans un sou. Quelqu'un, qui flânait par là, et le vit si déguenillé, s'intéressa à lui, lui acheta un morceau de pain, et l'engagea à se rendre à la mairie.

Ballerech y va; mais ce n'est pas l'heure des secours. Il faudra revenir demain.

La nuit survient ; il veut la passer dans un de ces wagons isolés qui attendent sur le quai, devant les bateaux, asile de rôdeurs et de loqueteux toléré par la police. C'est déjà plein de monde, quand il pousse la porte à glissières. La lumière du réverbère voisin n'a pas plus tôt pénétré par l'entre-bâillement que des grognements éclatent. Une tête sinistre apparaît et l'invective. F... -nous la paix, va-t'en! Mais

pourtant, quand l'homme aperçoit ce pauvre mutilé qui a Tair si humble, alors ça change. Il lui tend la main, l'aide à se hisser et lui fait faire place.

Huit heures du matin, la mairie du Havre, n fait à peine jour , un jour blafard et gris , noyé de brouillard.

Le petit prend timidement sa place parmi les êtres sans nom qui sont là, immobiles, l'air épuisé, attendant leur tour.

Non! il n'y a rien pour lui. Toujours la même histoire : qu'il aille au consulat anglais.

Et cependant, un jeune homme qui est debout, près du bureau de l'employé l'a beaucoup regardé. Le voyant si triste, il s'approche et s'enquiert de la situation de Ballerech. Alors le Breton se met à raconter sa lamentable aventure. Le monsieur écoute. 11 semble ému de l'accent si touchant avec lequel le petit le supplie de lui procurer le moyen de gagner Rouen, — Rouen, où il retrouvera son Evening Star.

— Malgré tout, monsieur le secrétaire, donnez donc à ce malheureux un billet de chemin

de fer ; j'espère que la préfecture ne me le reprochera pas.

— C'est malheureusement... impossible, monsieur le maire.

— Alors, vous le mettrez à mon compte.

Oui, déjà à la besogne, malgré l'heure matinale , c'est le maire du Havre , une sorte de doux rêveur qui, riche, célibataire, lettré, n'ayant qu'à jouir de la vie en égoïste, s'avise au contraire de se dévouer aux misérables.

Oh ! celui-là, ce que le petit lui voue tout bas de reconnaissance!...

Enfin Rouen ! Là, les souffrances de Ballerech vont peut-être prendre fin. Car VEvening Star est un habitué du port, à cause des grandes usines Fenaille ou Deutsch. On demandera au capitaine six cents ou huit cents francs, — un gros chiffre, certes, mais enfin, c'est pour toute sa vie... qu'il est estropié, le petit! Et si l'Anglais ne veut pas, eh bien, il y a la justice !

Vain espoir ! VEvening Star ne reviendra pas à Rouen. Parmi les dépêches maritimes affichées au bureau du port, il s'en trouve une

qui annonce "son arrivée à Dunkerque. Dunkerque ! C'est sans doute pour cela que l'apmateur anglais avait rapatrié Ballerech au Havre, espérant bien que, dans sa détresse, le petit ne trouverait pas le moyen de gagner le port éloigné où se rendait son navire.

Le Breton a une ténacité invincible. En lisant la dépêche, ça lui a fait mal, ses paupières ont clignoté un moment, comme s'il allait pleurer. Mais, non, il ne perd pas courage. A force de prières, il obtient encore un billet pour Amiens. Seulement, dans cette dernière ville, on est moins humain , on lui refuse tout secours. Eh bien, il se rendra à pied à Dunkerque !

Sa poche est vide ; il faudra coucher à la belle étoile ; il faudra tendre la main, hélas I tout le long de la route. Cela, c'est dur... Si la mère le voyait 1

La misère du trajet, on s'y ferait encore, d'autant que parfois on trouve des braves gens de voituriers qui veulent bien vous porter un bout de chemin, mais ce qui l'inquiète cruellement, le petit... c'est la question desavoir s'il va arriver à temps.

Si VEvening Star est reparti, alors c'est fini.

Avec quoi attendre deux , trois , quatre mois , un an peut-être, qu'il revienne? Ahl c'est sûr, si le bateau n'est plus là,... Non , cependant, car les Bretons ne se tuent pas. Mais alors quelle existence !

Par bonheur, le pétrolier est encore dans le port. C'est une chance providentielle qu'au moment de lever l'ancre, il se soit trouvé arrêté par une réparation aux machines.

Autre chance, Ballerech a trouvé au Tribunal de commerce un agréé que son histoire a ému, et qui consent à se charger de tous les frais. C'est un procès sérieux cependant ; car on va, paraît-il, demander quinze mille francs aux Anglais.

Quinze mille francs I Quelle somme énorme !

Dès le lendemain, VEvening Star, saisi sur autorisation du président, se voyait astreint à déposer une caution de vingt mille francs avant de sortir du port. Ahl l'armateur, quand il a appris ce coup inattendu, a été bien furieux I Mais d'où sort-il donc, ce maudit petit animal de Breton? Comment a-t-il pu se traîner jusqu'à Dunkerque? Et cet avocat assez fou pour se faire son complice, pour s'engrener

dans une affaire pareille, perdue d'avance... C'est ce que le courtier du navire se tue à répéter à maître Dillon, agréé, — sur un ton de complaisance tout à fait sincère. Il l'édifie sur les prescriptions de la loi anglaise. Elle est positive pour ce cas. Impossible de lutter... Votre procès, mon cher maître, n'est pas sérieux. C'est du donquichottisme, vous y serez de votre poche... Eh quoi, encore à votre âge, vous vous emballez I

Mais l'autre tient bon. Il s'entête et ne répond rien.

— Allons, cher maître, voici mille francs, donnez-en la moitié à ce petit mendiant, gardez l'autre pour vous et finissons !

Et le courtier tire déjà son portefeuille, quand un regard, un certain regard, l'arrête... Il a compris, il salue sèchement et se retire.

Les procès maritimes sont vite jugés devant nos tribunaux des grands ports : quinze jours plus tard on plaide.

Le petit Breton assiste à cette audience, comme du reste à toutes les autres depuis qu'il est à Dunkerque.

Le cœur lui bat bien fort. Il ne comprend

que lentement, aussi ne sait-il pas trop ce qu'a dit le monsieur du tribunal, à la fin. A-t-il dit que c'était gagné?

« Jugement à huitaine. » — Cela veut dire que c'est fini pour aujourd'hui. Vous saurez le résultat dans huit jours, fait maître Dillon, qui a l'air plus soucieux qu'il ne voudrait le laisser voir.

Hélas I ses appréhensions n'étaient que trop fondées! C'est un désastre. Le tribunal explique dans le jugement comme quoi il ne lui est pas possible d'appliquer une autre loi que la loi anglaise. Or, elle est formelle et refuse toute indemnité.

Ballerech reste atterré. Maintenant il a l'air d'un condamné à mort. Son regard devient vitreux. Il parlait déjà peu avant. Depuis ce malheur inattendu, il ne parle plus.

Il ne quitte guère l'étude de son agréé. Il est toujours là sur une chaise. Les clercs finissent par s'habituer à lui et le laissent tranquille.

On attend maintenant ce que va dire la cour d'appel de Douai.

Ballerech a bien senti que, pour la partie suprême qui va se jouer, il faut absolument qu'il se remue. Il a écrit dans son pays, à M. le curé, pour tâcher d'avoir, par lui, des recommandations ; et M. le curé lui a obtenu une lettre pour maître Le Brument, avocat.

Celui-ci consent à se charger de l'affaire.

C'est un homme de talent très considéré. On dit qu'il possède l'oreille du président.

S'il n'a écouté que distraitement le récit du Breton, en revanche il a pioché ferme ses auteurs, en homme qui sait combien la cour goûte peu les récits de faits, et leur préfère les thèses de droit.

Quant au client lui-même, il ne lui plaît guère. Rasant, ce petit, avec sa manie de rester béant à le regarder, les yeux rivés aux siens. C'est absurde d'être contemplé comme une sainte Vierge par un effaré, dont la voix tremble. Et puis enfin, ce Breton n'est pas intéressant. Il ne sait rien dire que: «Oui monsieur, l'avocat, oui, monsieur l'avocat... »

Il paraît un peu... idiot, ce garçon. Avoir eu une aventure si dramatique et ne pas même savoir la raconter !

Lui, idiot? Qu'en savez- vous?

Ah ! comme il parierait, comme il se confierait, le petit, avec sa pauvre âme croyante, si M. l'avocat voulait bien le traiter... autrement.

Oui, mais maître Le Brument est un être froid qui fuit les familiarités, qui pour rien au monde ne tolérerait d'eflFusions. Il trouve cela de goût douteux, — c'est commun, c'est vulgaire, c'est petites gens... Et, quand il y pense, il vous a un pincement méprisant des narines, qui fait danser son binocle sur son grand nez aristocratique. D'ailleurs, s'il est une chose qu'il ne puisse pas supporter, c'est de voir le client venir à l'audience. Cela le gêne quand il plaide, de l'avoir là derrière lui; cela le gêne comme si on lui avait ouvert une porte à courants d'air dans le dos.

Aussi , pour s'épargner ce désagrément , emploie-t-il un procédé très pratique. Toujours il annonce, comme date fixée, le lendemain même du jour vrai. Si le client se montre mécontent d'arriver trop tard, on en est quitte pour lui raconter que c'est à l'improviste que le président a pris l'aflfaire.

Il a agi de la sorte même avec Ballerech.

Après tout, a-t-il à ménager beaucoup un client qui ne paiera peut-être jamais ? D'ailleurs I qui sait si ce garçon n'arriverait pas à l'audience flanqué de toute une séquelle de crève-la-faim. Les misérables, — on ne sait pas pourquoi ni comment, — mais ils ne sont jamais seuls, ils se retrouvent, se collent, s'agrippent les uns aux autres...

Le petit Breton, maintenant que son avocat a dit que c'était pour demain, est terrifié à la pensée que si vite, en quelques minutes peutêtre, se décidera à jamais son sort.

Très agité, il clopine dans les rues par cette froide matinée de mars. Jamais cette ville inconnue ne lui a paru aussi mortellement triste, avec ses longues rues vides.

Plus il va et plus saccroît son angoisse.

Comme il se sent isolé, perdu I Si demain il est condamné, il n'y aura pas un être, ici, qui éprouvera la moindre compassion de son désespoir.

Il marche, mais, sans qu'il s'en doute, il ne fait guère que tourner autour de la maison de justice. Toujours il y revient, d'instinct; et chaque fois ses yeux interrogent avec anxiété

la façade, les fenêtres, les corniches sculptées, comme si elles pouvaient lui livrer le redoutable secret de sa destinée.

Voilà une heure et demie que dure l'affaire Ballerech contre Butler and C<>.

Maître LeBrument devait plaider le premier; mais son dossier n'était pas encore arrivé, et c'est maître Rogeard, l'avocat des armateurs, qui commence.

Orateur véhément, à la tête carrée, garnie tout alentour d'un bourrelet de gros cheveux gris, — on dirait un dominicain. Même phrase sonore, même exagération un peu emphatique.

Il cherche toujours à briser, à écraser. Déjà il vient d'être fort dur, et, cependant, on dit que, selon sa coutume, il garde ses effets les plus vigoureux pour la réplique.

Après lui, maître Le Brument, dans une langue harmonieuse, a plaidé en dialecticien très calme, très maître de soi. Tout différent de son confrère, il affecte de ne s'échauffer jamais que juste ce qu'il faut pour varier, à l'occasion, la musique du débit.

D'après lui, nos tribunaux peuvent très

bien refuser d'appliquer à un Français les lois étrangères. Jamais la Cour de cassation n*a formellement condamné ce point de vue, en faveur duquel milite l'équité. Dès lors, Ballerech ne peut manquer de se voir allouer quelques milliers de francs, car le législateur français a proclamé dans le code ce beau principe :

<c Quiconque cause un préjudice à autrui doit le réparer. » Il y a faute de l'armateur à n'avoir pas protégé l'engrenage par un manchon; le préjudice est certain.

C'est tout ce qu'il avait à dire et il se rassied satisfait, se croise les bras, s'adosse à son banc, passant avec complaisance sa blanche main sur deux longs favoris grisonnants qu'il étire.

L'adversaire réclame dix minutes de réplique. Et tout de suite il est au cœur du sujet. Il s'est ramassé comme un sanglier qui va charger. Et le voilà qui se rue brutalement sur le système de maître Le Bru ment, vous l'empoigne comme un dogue de boucher qui étrangle un carlin.

Le petit conseiller Michaud s'extasie devant l'éloquence de maître Rogeard :

— Quel athlète, et comme aujourd'hui il est bien en forme!

Les deux conseillers de droite sont plus réservés dans leurs appréciations. Il est vrai qu'ils dorment, un sourire heureux sur les lèvres.

En revanche, les trois autres, président compris, semblent ne pas perdre un mot des débats. Mais quels hommes glaçants! Qu'on dise devant eux dés choses tendres ou cruelles arides ou passionnantes, ils conservent le même masque impassible.

Le président est le seul qui ne prenne jamais aucune note. C'est un homme âgé, le visage un peu allongé, un beau regard clair, tout un ensemble de physionomie profondément honnête. Au fond de son fauteuil gothique, à haut dossier, il semble enfoui dans une sorte de vie intellectuelle tout intime. M. le premier président est un grand silencieux. Même à l'audience, il ne dit jamais que quelques mots, qui, lentement, tombent un à un dans cette vaste pièce froide où il n'y a point d'écho...

— Oui, messieurs, continue maître Rogeard vous refuserez toute indemnité à Ballerech,

parce que la loi à appliquer est la loi anglaise, et que je vous ai établi qu'elle n'en accorde pas.

» Et, si, tout à l'heure, désireux de rassurer pleinement vos consciences, vous vous demandez si l'humanité n'est point satisfaite par la conduite de l'armateur, vous répondrez, sans hésiter, que M. Butler, tant par lui-même que par son capitaine, ^ fait acte de générosité. Oui, de générosité...

Et maître Rogeard se campe de côté, se tourne vers son confrère, maître Le Brument. Ici, il fait une pose, comme pour mieux le provoquer du regard, procédé familier aux avocats essoufflés, — et à ceux aussi qui, à la fin du procès, quand l'intérêt languit pour le juge, cherchent à se faire envoyer par l'adversaire le petit coup de fouet émoustillant de l'interruption. Cela aide à finir de grimper la côte. Mais maître Le Brument dédaigne d'écouter. Il a terminé, lui ; il a dit d'une enfilade tout ce qu'il avait à dire, donc cela ne l'intéresse plus I L'air détaché, il cause d'un tout autre dossier avec son avoué.

Maître Rogeard, après s'être retourné, après

o4 LA JAMBE COUPÉE

avoir parcouru de l'œil l'assistance assez clairsemée, se résigne alors à s'émoustiller tout seul par un grand coup de poing sur la barre. Et il reprend :

— Oui, de gé-né-ro-si-té I

» Qui donc l'a nourri, ce jeune homme, qui donc l'a soigné, qui donc a payé l'hôpital, sinon mon client?

» Notre capitaine avait un moyen très simple d'éviter à son armateur le procès actuel, c'était, alors qu'il se trouvait en pleine mer, après l'accident, de ne rechercher aucun secours.

Dans l'état où était sa plaie, le blessé n'en avait pas pour deux jours. Nous serions tranquilles aujourd'hui I

» Ce jeune homme nous doit la vie, et voilà sa reconnaissance !

» Ah I si Ballerech était à l'audience, comme je lui dirais ce que je pense de sa conduite, de son ingratitude.,.

— Il y est, maître Rogeard, fait tout à coup la voix sévère du président, dont les yeux se fixent attentivement sur le fond de la salle ; il y est, et il vous entend I

Dans la salle éclate aussitôt comme un mur-

LA JAKBE COUPÉE 55

mure, maître Rogeard, malgré son aplomb habituel, est tout décontenancé. Il s'arrête.

D'un ton de courtoisie un peu hautaine, le président reprend :

— Mais... continuez, maître Rogeard...

continuez... La cour... vous en prie...

L'avocat est un peu pâle. Trop intelligent porir ne pas se rendre compte qu'il a mérité la leçon, il se borne à ajouter, pour la forme, quelques mots d'un air maussade et froissé.

Puis il se rassoit. Il a fini.

— Messieurs, les débats sont clos, fait le Premier. La cour met l'affaire en délibéré pour rendre son arrêt immédiatement.

Et la cour se lève et se retire dans la chambre des délibérations.

L'arrêt immédiatement I Quelle singulière chose I Et aussi cette observation du président, lui d'ordinaire si réservé. Tout le monde s'est retourné. On regarde, on cherche, et alors... là-bas, dans le fond de la salle, près de la porte, on voit un jeune homme qui a des béquilles, — Ballerech, qui sera entré tout doucement, sans bruit, sans que personne s'en soit aperçu. Il est là, appuyé contre le dos

d'une stalle, la tête dans ses mains, comme accablé.

Ça lui aura fait bien de la peine, ce que monsieur l'avocat vient de dire.

— La cour, messieurs, debout! clame avec emphase l'huissier de service.

« Attendu que les juges français n'ont pas à appliquer les lois étrangères, lois qu'ils ne peuvent connaître, et qui, d^ailleurs, ne sont pas l'objet de leur institution; attendu que l'armateur, en ne recouvrant pas les engrenages de la barre à main, a commis une lourde faute, dont il doit réparation envers celui qui a été victime de son incurie; attendu que cette réparation devra être d'autant plus large qu'après l'accident l'armateur a fait preuve de plus d'inhumanité,

» Par ces motifs,

» La cour, réformant,

» Condamne Butler et Compagnie à dix miUe francs de dommages-intérêts et aux dépens. »

L'œil fixe, la bouche ouverte, le petit n'a pas encore osé faire un mouvement.

Pour ces cervelles de primitifs, les choses qu'on ne voit pas ne se saisissent pas tout de suite. Il leur faut le temps que l'image apparaisse et se précise. Et puis, un si grand bonheur, il y comptait si peu I

Il regarde un à un tous les assistants afin d'être bien certain que c'est vrai. Alors, émus malgré eux, deux ou trois avoués s'approchent, expliquent, répètent :

— Dix mille francs, mon ami, dix mille francs... que vous aurez dans quelques jours.

Bientôt, un bon sourire illumine la pauvre face creuse du matelot. Il respire avec effort, secoue la tête à plusieurs reprises, et, lentement, comme s'il se parlait à lui-même :

— ... Va être bien contente !

— Qui ça?

— ... La mère.

A Monsieur Léwi Brière.

— Et, VOUS savez I gronda Thomme à la grosse tête avec une crispation des mâchoires et comme s'il mordait déjà dans son débiteur, menez-moi ce gaillard-là rondement.

— Oui, monsieur Fontaine... pouvez être sûr... Nous disons donc... voyons, que je rédige mon exploit...

C'est à votre voyageur que ce Ba... BoUyer, vous dites ?

— Oui, Bollyer, Marcel, 4, rue des Ormeaux, Meudon... vous l'ai déjà répété deux fois, ajouta-t-il aigrement.

— *.. Que Bollyer a acheté la pièce de vin ?

60 A DOULET ROUGE !

— Parfaitement.

L'huissier, maître Vaurollad, réfléchissait, se grattant le nez du bout do son porte-plume.

— Avez-vous quelque chose qui prouve l'achat?

— Mais. ..j'ai. ..j'ai... le carnet du voyageur.

— C'est insuffisant 1 Contre un commerçant, oui, ça pourrait prouver... Contre un particulier ça ne prouve rien. Et vous m'avez dit que c'était un... quoi? ce BoUyer...

— Un artiste peintre sur verre...

— Donc pas commerçant I

Il y eut un silence. Les deux hommes se regardaient en dessous, l'air ennuyé.

— Diable, reprit Fontaine, alors il pourrait... dénier l'achat.

» C'est embêtant, mon voyageur aurait bien dû lui faire signer quelque chose... Cré nom d'imbécile I

— Evidemment... Enfin voyons! ce BoUyer, quoique artiste... est peut-être honnête...

M. Fontaine eut cette moue piteuse, dans le coin des lèvres, qui exprime l'amertume du doute.

— ... ou pas malin...! Eh bien, voilà le plan! Je vais lui écrire, lui rappeler l'achat

A BOULET ROUGE î 61

qu'il n*a pas payé. Je lui dirai que vous êtes dans de bonnes dispositions et que peut-être vous lui donneriez du temps...

— Si c'est ça que vous appelez pousser les gens à boulet rouge...

— Laissez doncl... je lui dis cela dans ma lettre, mais... s'en m'engager... absolument. AlorS) il répond que certainement il doit, qu'il sera très reconnaissant, etc.. Après nous le tenons.

— Allez, VauroUad, allez, vous êtes un roublard. Parfait. Bien, et ensuite... n'est-ce pas? vous marchez carrément, hein! Inutile de me reparler de l'oiseau I

Un sourire huileux apparut sur la face blafarde du praticien.

DOSSIER DE l'affaire

ÉTUDE DE M« VAUROLLAD

huissier à Amiens.

Amiens, 12 octobre 1892

Monsieur Bollyery artiste^

Meudon, 4, rue des Ormeaux,

« Chargé par mon client, M. Fontaine, négociant en liquides, de m'occuper de la petite fourniture que vous n'avez pas payée, j ai

l'honneur de vous demander à quelle époque il vous serait agréable que le payement fût reculé. Je n'entends pas par là prendre d'engagement pour M. Fontaine, mais en ce moment ses dispositions paraissent favorables, et je crois dans votre intérêt qu'il serait préférable que vous en profitassiez.

» Recevez, monsieur, mes salutations distinguées.

» Signé : vaurollad. »

13 octobre 1892.

A Monsieur Vaurollad^ huissier à Amiens^

« Monsieur, » En l'absence de mon mari, qui est en ce moment à Rouen pour étudier des verrières dans les églises en vue d'un gros travail qu'il prépare pour un hôtel du parc Monceau, je m'empresse de vous répondre. Nous remercions bien M. Fontaine d'être si complaisant. Qu'il croie bien qu'il n'y a pas eu de notre part négligence ni mauvaise volonté, mais seulement un mécompte. Le fabricant de vitraux pour lequel nous travaillons nous a refusé,

Tautre jour, l'acompte que nous espérions. Il prétend qu'un travail de préparation comme celui-là n'a de valeur que quand il est achevé, et que, si par malheur mon mari venait à mourir, toutes les avances qu'on lui aurait faites seraient perdues.

» Votre gracieuse proposition tombe donc on ne peut mieux; nous acceptons de faire le payement dans trois mois. Nous sommes sûrs d'être en mesure à ce moment.

» Recevez, monsieur, mes salutations très

distinguées.

» Signé : marie bollyer. »

Amiens, le 16 octobre 1892.

Monsieur Bollyer^ artiste^

Meudotiy 4y rue des Ormeaux.

« Veuillez trouver ci-inclus tout préparé un billet de deux cent quinze francs. C'est le montant exact de votre facture. Vous remarquerez que M. Fontaine n'ajoute aucun intérêt. La date d'échéance est restée en blanc. Je vous prie de le signer et je ne doute pas que M. Fontaine ne

VOUS accorde un certain délai, mais il est en tournée de voyage et je ne puis rien dire. En tout cas, il est certain que, si vous refusiez de signer, vous l'indisposeriez contre vous.

» Recevez mes sincères salutations.

» Signé: vaurollad. »

Meudon, 17 octobre 1892.

Monsieur VauroUad^ huissier à Amiens.

« Monsieur,

» A mon retour de Rouen, je trouve votre lettre contenant le billet, que je signe et vous retourne, en ajoutant aux remerciements de ma femme les miens propres. Dès que vous serez fixé sur la date définitive, vous voudrez bien me l'indiquer. Comme ma femme vous l'a écrit, je ne sprai en mesure que dans deux mois et demi à trois mois, mais à cette époque je le serai certainement.

» Recevez, monsieur, mes salutations distinguées.

» Signé : marcel bollyer. »

TELBORAMME

Amiens de Meudon, 25 octobre 1892.

Vaurolladf Amiens.

« (Réponse payée.) Billet présenté aujourd'hui huissier Vaugirard annonce que protestera demain, avez fait erreur, ai jamais accepté payer aujourd'hui.

» Signé: bollyer. »

Meudon, 19 novembre 1892.

Monsieur Vaurollâdj huissier, Amiens:

« Mais que se passe-t-il, monsieur? Que signifie tout ce papier timbré me tombant en avalanche? Je vous ai télégraphié le 25 octobre avec réponse payée, vous n'avez rien répondu. Comment se fait-il que vous ayez mis après coup sur mon billet une date aussi rapprochée que le 25 octobre? C'est une véritable surprise, je ne veux pas dire plus.

» Naturellement, n'étant pas prévenu, je n'ai pas payé.

»L'autre jour, vous m'assignez au Tribunal de commerce. Je n'y ai pas été. Qu'aurais-je dit aux juges, puisque j'ai signé? On m'a apporté depuis encore du papier timbré. J'étais absent, ma femme a demandé ce que cela voulait dire, avouant humblement n'y rien comprendre. Mais si poliment qu'elle ait parlé, votre collègue, sans même retirer son chapeau, a dit: « Je n'ai pas le temps I »

» Où me menez-vous? Où voulez-vous en arriver? Pourquoi grossir la dette? Voici toujours un billet de cent francs; j'espère que vous patienterez.

» Veuillez agréer, monsieur, mes salutations distinguées.

i> M. BOLLYER, »

Amiens, 21 novembre 1892.

Monsieur Bollijer^ Meudon.

« M. Vaurollad a bien reçu votre honorée du 19 courant contenant cent francs. Il vous fait

savoir que les poursuites ne seront arrêtées que contre payement intégral.

» Pour M. VauroUad,

» BDNEL, principal. »

Meudon, 5 décembre 1892.

Monsieur Vaurolladj huissier à Amiens.

« Monsieur, mon mari va vous envoyer de Chartres cinquante francs demain ; moi, je vous adresse ci-inclus un mandat de vingt huit francs cinquante. Cela fait cent soixante-dix-huit francs cinquante sur deux cent quinze francs. Vous voyez que nous faisons tout notre possible.

» Agréez, etc.

» MARIE BOLLYER. »

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