‹ La jambe coupéeChapitre 5 sur 6 · TELEGRAMME · texte numérisé non relu

TELEGRAMME

BoUyer, Meudon d'Amiens, 10 décembre.

« Pas moindre erreur. Vous accorde trois jours.

» VAUROLLAD. »

Meudon, 10 décembre 1892.

Monsieur Buisson, avocat^ Rouen.

« Monsieur,

» Je vous ai un peu connu jadis au collège, où je vous ai peut-être rendu quelques petits services de camarade. Me permettriez-vous à ce titre, dans mon grand embarras, de vous demander à mon tour un léger service. Ce sera peu de chose pour vous, et pour moi ce sera énorme.

» Vous avez peut-être des amis à Amiens dans le monde de la loi, moi je n'y connais personne; et voici la fâcheuse aventure qui nous est arrivée.

» Il y a deux ou trois mois, je me suis laissé entortiller par un voyageur de commerce

d'Amiens avec qui j'avais été soldat en 1870. Il m'a proposé une barrique de vin d'Algérie. Vous savez comme ces gens-là sont collants.

J'ai fini par accepter. Soi-disant je ne devais payer que quand je me trouverais en mesure.

» 11 serait trop long de vous expliquer quel tour m'a joué l'huissier du marchand de vin.

Bref, ily a eu poursuite, j'ai versé des acomptes, cela a traîné. J'ai payé ainsi deux cent quatrevingt-deux francs c'est-à-dire beaucoup plus que le principal. Il reste encore près de deux cents francs, c'est incompréhensible. Et cependant les journaux ont dit qu'on avait réduit tous ces frais-là !

» Enfin je «uis saisi et je vais être vendu.

» Ma pauvre petite femme, si délicate, si impressionnable, fait peine à voir. Elle pleure toute la journée ; son enfant, qui n'a que trois mois et qu'elle nourrit, en est tout malade aussi.

» Je vous demande s'il ne vous est pas possible de faire parler par quelqu'un à M. Fontaine ou à M. Vaurollad, l'huissier.

» J'ai tout fait pour trouver de l'argent.

J'avais moi-même un billet que m'avait fait un maître verrier qui me doit, mais qui est un

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peu gêné. J'ai couru tout Paris sans pouvoir le négocier. Il paraît que les affaires sont mauvaises partout, qu'on ne trouve pas d'argent.

» Ma femme a mis au mont-de-piété tout ce que nous avons; il ne nous reste pas deux chaises dans la maison.

» Que faire, que devenir ? Je ne peux pourtant pas voler !

» Pardonnez-moi de vous parler ainsi ; mais je vous assure que ceux qui n'ont pas passé par où je passe ne savent pas ce que c'est.

» Et dire qu'il ne nous faudrait qu'un peu de temps ! Car d'un jour à l'autre, soit une commande, soit une autre, me tirerait d'embarras et (sic) dont l'issue ne peut tarder !

» Si on doit me vendre ou non, je vous serais bien obligé de m'envoyer une dépêche. Dans l'affirmative, ils vendront ma peau en même temps I

» Je ne sais comment reconnaître votre amicale obligeance, soyez persuadé que je ferai en sorte de vous prouver que vous n'avez pas affaire à un ingrat.

» Amitiés sincères de votre dévoué,

» BOLLYEIU »

« La vente est signifiée pour mardi, après-' demain : l'huissier ne perd pas de temps, — Il faudrait donc dépêche demain. »

Rouen, le 11 décembre 1892.

Monsieur Vaurollad, huissier y Amiens.

« Monsieur,

» Avocat du barreau de Rouen, je viens, à ce litre, attirer voire attention sur quelque chose de particulièrement grave qui concerne votre étude.

» Vous poursuivez à outrance un pauvre garçon très intéressant, M. BoUyer, de Meudon. Je vous transmets la lettre qu'il m'adresse.

» Il est impossible de n'être pas frappé de la grande délicatesse de cet homme, qui, malgré sa détresse, ne veut pas me demander un secours d'argent.

» Laissez-moi ajouter ceci :

» Méditez bien dans votre intérêt, ces mots :

Ils vendront ma peau en mêm>e temps.

» Je connais cet homme pour quelqu'un chez qui jamais un mot n'outrepasse la pensée. Ce serait yne lourde responsabilité dont vous chargeriez votre conscience et dont peut-être il vous serait demandé compte.

» Agréez, etc.,

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