‹ La jambe coupéeChapitre 6 sur 6 · BUISSON · texte numérisé non relu

BUISSON

Monsieur Vaurollad à Monsieur Buisson.

(Sur un h(yut de papier informe, sans date ni signature.)

« C'est inutile d'insister. Il a été accordé assez de délai au sieur Bollyer. Il est temps d'en finir. Qu'il s'arrange, et tant pis pour lui si son mobilier est vendu, surtout quand il parle de vendre sa peau. »

Extrait du « Courrier de Versailles. »

« Un pauvre artiste verrier d'un vrai talent et très bien vu dans le pays, M. Bollyer, qui habitait Meudon avec sa jeune femme, vient de mettre fin à ses jours dans des conditions bien tristes.

» Poursuivi pour un billet dont il avait déjà payé plus que le principal , et sur lequel l'huissier a fait des frais énormes, il n'a pu obtenir le délai que lui et sa femme imploraient. Se voyant sur le point d'être jetés à la rue, ne sachant où aller, ils ont été pris de désespoir.

» Alors, ils ont allumé un réchaud de charbon, se sont étendus sur un lit, ont mis leur petit enfant, un pauvre bébé, entre eux deux, et ont ainsi attendu la mort.

» On les a trouvés le lendemain matin, ne donnant plus signe de vie. Le mari et la femme se tenaient la main.

» L'huissier a dû retarder sa vente, sur l'injonction du commissaire de police, jusqu'après l'enlèvement des corps, qui ont été, dans l'après-midi, portés à la Morgue.

» Cet événement a produit une pénible impression dans la gaie petite ville deMeudon.

» Certes, ce n'est pas nous, organe conservateur, qui nous associerons jamais aux haineuses déclamations des socialistes, mais il est difficile, en présence de faits aussi cruels, de ne pas se demander, à de certains jours, si l'humanité progresse vraiment dans la voie de la charité.

?4 À BOULET KOUGE !

» Au temps de la Rome antique, le créancier qui avait tout vendu chez son débiteur devait, si celui-ci était désormais hors d'état de subvenir à ses besoins, le nourrir et le loger, quitte à pouvoir le faire travailler à son profit.

» On estimait alors que, dans l'intérêt de de l'accroissement de la population et de la stabilité de l'État, il ne faut pas que le dénuement des malheureux dépasse un certain degré. Aujourd'hui, en plein xix® siècle, nous voyons un huissier qui, averti de ce qui va arriver, s'il n'accorde pas quelque répit, répond : « Tant pis pour eux I »

» Quelqu'un dans le pays a appelé cela un assassinat. C'est de l'exagération, car un assassinat est un acte illicite, et la poursuite qui a coûté la vie à la famille BoUyer était légale ; mais enfin ne serait-il pas à désirer que le procureur de la République^ qui a de l'ascendant sur messieurs les huissiers, adressât une sérieuse admonestation à qui de droit ? »

Trop de personnes aujourd'hui possèdent Part de la graphologie^ pour quil ne soit pas inté-

A BOULET rouge! 7S

ressaut de reproduire^ en phototypie, la fin de la dernière lettre de Bollyer. [Le véritable nom est connu de quelques personnes, notamment de M. Henry Fouquiet\] Ce cliché réduit d'un tiers environ.

A Monsieur Ludovic HaUvy,

Ce soir, en son vieil hôtel renaissance de la rue des Arbalétriers, M. le président de Froulay fête l'union de sa maison avec les Béthune-Sully, une glorieuse famille, dont le chef actuel est ministre plénipotentiaire, commandeur de plusieurs ordres.

Le lieutenant Max de Froulay épouse jeudi, mademoiselle Henriette de Béthune, une fille unique, délicate et mignonne petite personne dont les grâces un peu fières ont été très remarquées, cet été, à Dieppe aux soirées du casino.

Gomme les fiancés appartiennent Tun et

l'autre au monde le plus sélect, tout s'est passé en étroite observance de ce qu'exige le bon ton. C'est le classique grand mariage.

Tout d'abord, et ainsi que cela sied en un temps où les mariages de raison sont laissés à la bourgeoisie, ils s'adorent. Et ils s'adorent de la manière qu'il faut que des jeunes gens bien nés s'adorent: la note tendresse vive, discrète^ iement contenue. C'est de l'amour en dedans, quelque chose comme un parfum subtil qu'on devine plutôt qu'on ne le sent. Le vicomte Max, pour n'avoir pas éprouvé cette chose vulgaire que les romanciers appellent le coup de foudre, n'en est pas moins extrêmement épris.

Tout à fait gentille, leur histoire : elle a commencé comme une idylle. On la tenait très secrète, tant ces jeunes gens ont l'exquise pudeur des choses du sentiment ; par bonheur, quelques-uns des intimes ont parlé; ils ont révélé certains petits détails sur lesquels se pâment les salons bien pensants.

Que c'est joli par exemple cette partie de lawn-tennis sur la pelouse, par un vaporeux

matin gris-perle, sous nuées ; les jeunes filles en simples toilettes crème au milieu des tamaris au feuillage si fin, si doux, si mollement estompé — un vrai brouillard de verdure. On croit entendre le gazouillis des joueuses, leurs petits cris d'effroi si la balle, lancée trop loin, menace de s'égarer. Quel désespoir ingénu quand elle a disparu dans un massif épais, impénétrable. Raquettes basses, les pauvres jeunes filles se lamentent déjà, lorsque soudain le fourré s'écarte, et, semblable au berger Paris tenant la pomme, le beau Max, en complet de flanelle blanche, apparaît, sourit, s'avance, fléchit le genou, et dépose respectueusement le fugitif projectile aux pieds de la rougissante Henriette. Quel suave motif pour éventail, n'est-ce pas?

Il y aussi la note dramatique, l'émouvante histoire de Zozo, le griffon nain de mademoiselle. Surpris sur le sable par une vague qui le roulait comme une éponge, le pauvre chéri périssait infailliblement quand, par un bonheur providentiel survient le lieutenant qui se promenait à cheval dans ces parages. Il saute de sa monture, se précipite, au risque d'abîmer ses

belles bottes, et arrache le pauvre Zozo à une mort certaine. Souriant délicieusement au travers de ses larmes, la jeune fille adresse au courageux sauveteur un- regard de reconnaissance éperdue.

Et puis, une fois la demande en mariage présentée, l'obstacle — il en faut un : sans obstacle pas de roman — l'heure cruelle des épreuves — douloureuses y cela va sans dire. Le cœur des deux jeunes gens saigne parce que le ministre plénipotentiaire refuse son consentement. Un refus bizarre, entortillé d'explications qui n'en sont pas, ce qui permet à la malignité de la galerie de se donner carrière.

Que ne suppose-t-on pas I

Bientôt courent en ville d'étranges racontars... En vérité, on ne respecte rien, ni le caractère de la jeune fille (n'imagine-t-on pas d'en faire une pimbêche entichée d'un titre?) ni la vie privée du jeune homme (qu'on représente comme perdu de vices, et quels vices I) ni même les fortunes, pourtant si bien assises du président et du plénipotentiaire.

Et les choses restent ainsi accrochées ; tout

espoir paraît même perdu, quand, alarmé du scandale grandissant, monseigneur s'émeut, s'inquiète, se résout à agir. Il monte dans son carrosse, s'en vient voir le diplomate, et le détermine enfin à consentir à un hymen qui ne saurait qu'être béni du ciel puisqu'il va unir deux familles si profondément, si sincèrement chrétiennes.

Aussitôt l'horizon se dégage et les vilaines rumeurs se dissipent. On découvre que c'était tout simplement la politique, la néfaste politique qui divisait les deux pères, — l'un étant impérialiste, l'autre légitimiste. Heureusement la religion s'est trouvée là à point pour verser sur la querelle ses dictâmes apaisants.

Donc en ce moment tout va pour le mieux.

Les choses sont si bien réglées 1 Pas un détail négligé. Tout est d'un pur 1 Ainsi c'est Widor qui touchera l'orgue. Tous les jours arrivent de magnifiques gerbes de fleurs. Elles viennent de Gand qui, maintenant, a la réputation :

Paris n'est plus à la hauteur. Max rayonne, il trouve que rien n'est trop beau pour sa fiancée : il a fait des folies de perles et de saphirs.

Hier, toute l'après-midi, les chères petites amies sont venues voir la corbeille. On a beaucoup admiré une ravissante mantille en dentelles d'Alençon, cadeau de la maréchaleprésidente. L'argenterie est superbe et tout à fait grand style. Mais l'objet rare, ce dont chuchotent les jeunes filles, c'est le coupé, un exquis coupé dans les tons laque du Japon, doublé à l'intérieur d'un satin de nuance nouvelle, le mauve aurore. Il n'est pas encore arrivé, mais on l'attend demain et quelques privilégiées ont pu le voir à Paris dans les ateliers du maître-artiste qui l'a signé, Binder.

Vous pensez bien que les deux familles ont une piété infiniment trop solide pour que ces soins donnés à des choses futiles et profanes leur aient fait perdre de vue celles vraiment essentielles ; c'est ainsi que la ministresse plénipotentiaire s'est occupée de se procurer la bénédiction papale, et le nonce, qu'elle a reçu à dîner l'hiver dernier, l'a promise sans faute pour après-demain.

Il n'y aura qu'un lunch le jour du mariage.

C'est insipide un lunch! tout le monde en

convient, mais le genre exige qu'il n'y ait rien de plus. Un dîner est tout à fait petit genre, ' tout à fait bourgeois, autant dire épicier.

En ville, dans le monde des fonctionnaires, où l'on aime les fêtes... des autres, on s'est récrié, on a feint la surprise. Certaines gens ont été jusqu'à insinuer aigrement que c'était sans doute plus économique ainsi. Eh bien, on a eu beau faire, madame la plénipotentiaire n'a pas voulu en démordre. Heureusement les doléances féminines trouvent un éloquent interprète dans la préfète, laquelle vient dépeindre à madame de Froulay la déception de toute une jeunesse qui avait tant espéré danser.

— Cela vous serait pourtant facile, chère madame, à vous qui possédez un si bel hôtel, — de faire taire toutes ces langues, et à votre place... je n'hésiterais pas.

Elle cause si bien la préfète, elle a tant d'esprit et... M. de Froulay désire si fort devenir premier président, qu'il a, incontinent, lancé des invitations pour un grand bal la semaine suivante.

Sur ce, beaucoup de dames déclarent hautement qu'elles vont refuser; elles n'ont pas

le temps de se commander une toilette... la couturière leur manquerait de parole. Mais finalement elles acceptent tout de même, surtout ces dames du haut commerce. Il feint toujours de bouder, le haut commerce, il maugrée bruyamment contre la morgue de la magistrature et de la noblesse, mais, en définitive, il est ravi dès qu'il entrevoit une occasion de sortir des écrins les lourdes parures de diamants qui s'ennuient au fond des armoires à glace.

Jolie soirée, aussi réussie que peut l'être en province une soirée improvisée. Certes, les belles épaules sont rares ; les paquets dominent, les paquets drapés d'étoffes éclatantes, coiffés de longs panaches à aigrettes. Heureusement pour éteindre ces notes criardes, voici les dolmans de la cavalerie légère aux douces teintes de bleuets pâles.

Les salons sont très beaux, très vastes, un peu nus peut-être ; à coup sûr trop blancs.

En revanche les boiseries sculptées, les trumeaux en dessus de glaces et de portes, les torchères-

appliques, les grands lustres à facettes ont un cachet régence parfait. Dans le cabinet du président, où sont dressées quelques tables de whist, on se montre une ancienne cheminée monumentale devant laquelle les connaisseurs chuchotent, avec un hochement de tête grave:

« que le Musée de Cluny en voudrait bien ».

Et puis, n'est-ce pas? ces vieille demeures de noblesse, rarement ouvertes, ont si grand air, évoquent tant de souvenirs imposants, qu'entre leurs fières murailles on se sent pénétré d'un religieux respect.

Dans un coin un peu écarté, au milieu d'une sorte de jardin d'hiver, trois hommes d'âges différents causent sur un canapé. L'un très gros, lippu, teint basané, parlant haut est un conseiller général rural, grand chasseur devant l'Éternel. Ce doit être un intime de Max, à en juger par le sans-gêne avec lequel il s'exprime sur son compte. Une démolition en grand.

— Alors vous croyez qu'il a lâché sa jeune veuve? Mais comment a-t-il pu faire? N'avait-il pas un enfant?

Le conseiller général s'esclaffe. C'est un

démonstratif; il aime à rire. D'ailleurs, il a fort bien dîné avant de venir.

— En voilà une question ! Mais c'est justement à cause du marmot qu'il l'a lâchée 1

— Ah I Et elle accepte, elle ne fera pas de bruit?

— Je la crois assez fiérotte ; et puis il a dû financer convenablement.

— Financer 1 II a donc de l'argent, maintenant?

— Max ? Il n'a que des dettes. Quant à papa il est engagé dans un tas d'entreprises agricoles, industrielles... Un brouillon, en somme, ce président. Il touche à tout, se croit la bosse des affaires. Ne s'est-il pas avisé, il y a deux ans, de compte à demi avec un ancien beau des Tuileries, vous savez, le baron des Vieux- Pâturages, de lancer la plage des Roches-Rouges. Il y a là un casino, un hôtel, des cabines, un jeu de petits chevaux, tout ce quil faut pour écrire, comme on dit, mais... pas de baigneurs. Heureusement pour Max, la petite Bidassoa a le sac...

— Mais pourquoi cette jeune fille a-t-elle été surnommée Bidassoa ?

Je ne sais pas trop, c'est idiot... Je crois

bien que c'est parce que le père a, comme fonction diplomatique, la présidence d'une certaine commission de la Bidassoa.

— Ainsi que vous le dites, c'est idiot. Mais, Max, où diable a-t-il trouvé des fonds?

— Il aura emprunté sur mariage futur. Cela, mon bon, se fait couramment.

— Mais vous vous méprenez, cher ami, le plénipotentiaire n'a pas de fortune I II dote en rentes, ce qui est toujours très significatif; son château est hypothéqué...

Sur un geste de surprise de ses interlocuteurs celui qui parle ajoute, en baissant le ton, mais avec un air très certain de ce qu'il avance:

— Je vous affirme que sans ses places, sans ses jetons de présence à deux ou trois Compagnies d'assurances, le plénipotentiaire serait bien embarrassé pour nouer les deux bouts.

— Tu m'étonnes, Raoul. Après tout, on ne sait jamais ce qui en est de toutes ces fortunes territoriales qui semblent énormes. Cela fait de l'effet de loin, cela paraît superbe, mais il n'y a que le notaire du monsieur qui sache à quoi s'en tenir; lui au moins voit ce qu'il y a derrière la toile.

— Chut I voilà justement celui du plénipo I

— Ahl bonsoir, maître Anquetin, fait le conseiller général en s'adressant à un gros homme à fortes épaules qui vient d'entrer. Et votre contrat? Ça c'est bien passé? Vous avez embrassé la fiancée? Est-ce nous que vous cherchez ?

— Non, messieurs, non, ce n'est pas vous, répond le notaire en faisant ronfler sa voix sonore. Non 1 je cherche le ministre et le président, les deux papas.

— C'est dommage, parce que nous vous aurions réservé une bonne place pour le souper ; vous êtes une si belle fourchette...

— Oh! mais, soyez tranquilles, je vais revenir avec vous tout à l'heure; le temps de convenir d'un rendez-vous, et me voici.

Et maître Anquetin s'éloigne.

— Est-ce vrai, qu'il a cinq millions, ce vieux-là ?

— On le dit. C'est, ma foi, bien possible.

Le malin, le finaud a tant roulé de gensi Songez donc qu'il a tenu dans sa main — cette grosse main carrée qui pince comme un étau — toute la noblesse de la province. Il lui

prêtait au tarif qu'il voulait : Anquetin savait bien que ce monde-là, par peur du scandale, se laisserait écorcher sans crier.

» D'ailleurs, il a beaucoup de chic. C'est un plaisir que de le voir préparer de loin le plumage d'un pigeon, à la façon d'un épervier qui commence à planer en rond. Oh 1 ce regard enjôleur I Cette voix aux inflexions caressantes, affectueuses... Bref, un beau charlatan. Avec c^la, brillant causeur, une vraie bourriche à bons mots, à anecdotes lestes... Ahl il est précieux l'hiver à nos déjeuners de chasse, avec ses histoires... Elles né sont pas toutes très neuves, mais il les dit bien, il a de la verve.

Cependant le souper s'annonçait par mille préparatifs. On apportait des petites tables. La musique avait cessé. Des danseurs arrivaient, s'épongeant, les uns cramoisis, les autres tout blêmes, exténués, le col de chemise en chiffon, roulant des yeux d'affamés.

Dès qu'on apprend qu'il y a une place

gardée pour M. Anquetin, tout le monde cherche à se rapprocher de la table où il va souper. Il est si amusant quand il se met à attraper quelqu'un ! On n'a qu'à le lancer :

ensuite c'est un laisser-courre à verte allure.

Le voici. Il s'installe rapidement, déploie sa serviette avec de grands gestes, se verse un plein verre, emplit son assiette. Maintenant il paraît plus à l'aise. Chez lui la bonne humeur est toujours toute prête, à raz du goulot. Déjà elle jaillit et pétille.

— Tiens I vous ici, HugonetI Comment 1 le ministre des affaires étrangères a consenti à vous laisser partir, monsieur l'attaché au protocole?

— Ah I le pauvre homme, ne m'en parlez pas, monsieur Anquetin, je suis sûr qu'il est bien embarrassé pendant mon absence.

— A propos, vous vous rappelez que Tannée dernière vous nous avez promis de nous dire ce que c'est que le protocole.

— Oh I non, je n'ai pu vous promettre cela.

Ce serait une trop grave indiscrétion I Quand nous entrons dans la carrière...

— Vos aînés n'y sont plus !

DERRIÈHE LA TOILE 91

— ... On nous fait jurer de ne jamais révéler ce que c'est que le protocole.

— Voyons, dites-le-moi, et je vous fais épouser une héritière de trois millions.

— Vrai?

. — Vrai 1

— Eh bien, le service du protocole est celui... mais c'est sérieux, votre héritière, rien des agences ? Hein I Pas de tache ?

— Tout ce qu'il y a de plus sérieux et zéro tache.

— Alors, penchez-vous, je vais vous insinuer cela dans le tuyau de l'oreille : Le protocole, — tenez-vous bien, c'est renversant — indique au ministre par quels mots sacramentels il doit commencer et finir ses lettres, selon le rang et la qualité des personnes auxquelles il écrit. »

— Vraiment?

— Parole d'honneur I

— Mais alors... il devrait y avoir un protocole dans chaque ministère.

— Oui I seulement, jusqu'alors, il n'y a eu que le nôtre d'assez malin pour rouler la Commission du budget.

Et dire que nous sommes vingt-trois

employés , sous-chefs , chefs , chefs-adjoints , occupés à ça!...

— Pro-di-gi-eux 1 Vous devez être surmenés, courbaturés ! Et la conférence de la Bidassoa, est-ce aussi absorbant ?

— Oh 1 la commission de la Bidassoa, c'est bien plus fort que le protocole. Elle a pour fonction de déterminer la frontière entre la France et l'Espagne. Or, cette frontière est déterminée depuis quelque chose comme cinquante-trois ans, tout 'simplement, par le cours de la Bidassoa. Seulement, comme cette rivière pourrait changer de lit et qu'alors cela pourrait amener des difficultés avec l'Espagne, la commission est là pour surveiller attentivement le lit en question.

— Très joli I mais alors comment son président n'est-il pas toujours sur la frontière ?

— Pour une raison toute simple : jamais la Commission n'a siégé.

— Jamais I C'est une retraite que l'on donne aux diplomates poussifs, fourbus, mais sympathiques que le grand chef du quai d'Orsay veut maintenir en activité. . . de traitement*

DEBRIÈRE LA TOILE 93

— Messieurs, savez-vous que c'est délicieux ce que nous raconte Hugonet. Certainement, c'est plus intéressant que ce dont vous causez là-bas, monsieur Guilbert et vous, monsieur La Hettraie. Je parie que je devine le sujet de votre entretien.

— Dites 1

— Vous parliez chevaux I Vous discutiez le prix qu'il faut mettre pour avoir de la bonne avoine, hein?

— C'est à peu près vrai.

— Moi, je n'aime pas les gens qui causent chevaux, observe d'un ton moqueur M. Anquetin. Il me semble tout de suite sentir monter des senteurs d'écurie, et...

— et, comme disent les Indous, lance à son tour l'attaché, tout être est semblable à ses

affectims.

Sur ce, deux ou trois sportsmen rugissent

d'indignation.

— Alors, dites tout de suite que nous sommes des bêtes!

— Hélas!... Et pas pour un peu, car le cheval est bien la bête la plus bête qui soit

C'est muet, un cheval .. c'est poltron... c'est..

— A la porte ! à la porte I Conspuez Protocole!

Et, là-dessus, comme le père Anquetin rit si fort qu'on n'entend plus que lui :

— Tenez, il n'y a que notre vieux tabellion qui pourrait causer chevaux sans être rasant. Voyons, maître Anquetin, une histoire I

— Heu, heu, fait le notaire qui, un œil sur son vaste plastron pour veiller à ne pas le salir et l'autre sur son assiette, engloutit de grosses tranches de pâté de venaison. En cherchant bien... je ne dis pas non. C'est vrai, oui, je me rappelle... tenez I

Mais, à ce moment, un laquais s'approche, et, à voix basse, s'adressant au notaire :

— M. le ministre et M. le président font dire à monsieur qu'ils attendent monsieur.

— Déjà ? Mais je leur ai dit : Après le souper.

— Ces messieurs ont soupe.

— Sacrebleu, mais pas moi I Je commence à peine..* Dans cinq minutes.

Et quand le domestique est parti, le père Anquetin, étalé sur la table, les coudes écartés, raconte son histoire*

Il la tient de Libermann, l'ancien courrier d'ambassade.

Un vieux grand d'Espagne, avec des noms qui n'en finissent pas, est très anglomane, fanatique des courses de chevaux. Son snobisme tourne à la manie. On ne peut tirer un mot de lui si ce n'est à propos de ses animaux. Il en possède deux surtout, une jument alezane et une jument blanche — deux merveilles — au sujet desquelles il ne tarit pas. Mais le point noir de son existence, c'est qu'il ne parvient pas à discerner laquelle il préfère des deux.

Certain soir, à la Cour, comme la reine s'est amusée à le remettre sur son dada, ou plutôt sur ses dadas, le voilà qui s'échauffe et narre, pour la centième fois, toutes les performances de ses deux juments.

— Voyons, monsieur le duc, interrompt la reine avec enjouement, décidez-vous, faites un choix. Pourquoi deux? Toute vraie passion est exclusive* i. Certainement vous avez une préférence secrète. J'en exige l'aveu sincère.

Profonde perplexité du vieux courtisan* Galamment il ne peut contredire la reine, et pourtant I..é

Alors, lentement, avec l'accent d'une conviction énergique, et du même ton emphatique et pompeux, dont, sans doute, ses aïeux jadis, confessèrent leur foi :

— Tout ce que je puis dire. Majesté, c'est que si, au milieu d'un combat, je chevauchais ma jument blanche, je n'en descendrais pas pour chevaucher mon alezane.

Et, tout essoufflé d'un tel effort cérébral, il s'éloigne de l'air d'un homme qui n'a plus rien à dire après d'aussi décisives déclarations.

Son départ a mis la cour en belle humeur, et c'est, parmi la jeunesse, un vrai pétillement de gaieté. Insensiblement la conversation glisse des chevaux aux femmes.

Dans un coin un jeune seigneur vient de prendre l'attitude d'un poète qui pourchasserait une rime. On s'amuse à le relancer.

— Et vous, monsieur, dites-nous donc qui vous préférez, des brunes ou des blondes.

Le jeune homme sourit. Ses yeux malicieux fixés sur la reine, semblent demander s'il peut oser... U ose.

Contrefaisant drôlement le geste et l'intonation du vieux grand d'Espagne :

— Tout ce que je puis dire, Majesté, c'est que si, au milieu d'un combat...

Le père Anquetin est interrompu par le même domestique qui revient :

— Ces messieurs font dire à monsieur...

— Oui, c'est vrai, j'y vais, sapristi I

Il se lève, et, prenant congé de ses amis, il leur jette avec un plissement de moquerie narquoise : La fin de mon histoire n'est pas ce que vous croyez!

— Ohl voyons, père Anquetin, ne nous laissez pas le bec dans F eau I Voyons !

Mais un brusque changement de physionomie apparu chez le vieux notaire fait qu'on n'insiste pas. Il a jeté sa serviette, et, l'air dur, le front tout soucieux, il s'éloigne en murmurant :

— Maintenant, la corvée I

Dans une petite chambre, au second étage, M. Anquetin trouve ces messieurs qui, assis chacun sur une chaise, devant la cheminée, Tattendent avec une impatience visible.

Gens d'étiquette tous deux, mais très différents de caractère, l'un, sceptique, moqueur, l'autre, figé dans sa gelée diplomatique, ils ont vite épuisé les quelques phrases banales que les hommes d'un certain monde ont toujours à leur disposition ; et voilà vingt bonnes minutes qu'ils se morfondent là sans plus rien se dire, ce qui est toujours une situation vexante. M. de Froulay, les jambes croisées, fume un gros cigare dont il considère la cendre blanche avec une attention soutenue.

— Ohl maître Anquetin, s'exclame le plénipotentiaire, comment nous faites-vous poser aussi longtemps, voyons ? Ce rendez-vous, vous nous le fixez à une heure insolite, au milieu d'une fête... Et vous n'y venez pas I

— Bah I réplique le notaire avec un haussement d'épaules insouciant, je n'étais guère pressé, messieurs, de vous gâter l'agrément de cette jolie soirée.

Et, sans paraître s'apercevoir le moins du monde que ce qu'il vient de dire a vivement troublé ses interlocuteurs, que leurs yeux clignotent :

— J'achevais de souper, conte-Hl tout en

arpentant la chambre les mains derrière le dos. Votre souper, monsieur le président, était excellent, excellent. Vous avez eu vraiment une heureuse idée d'improviser cette petite fête qui complète le lunch... Pas populaires en province, les lunchs, mon cher ministre, noni On trouve ça, comment dirai-je, trop...

— Je sais, répond le président, je sais. Ce n'est certes pas pour mon agrément que j'ai donné ce bal...

— Dont je ne voudrais pas avoir à régler l'addition; sapristi, nonI

Le président a un beau geste de grand seigneur, le sourire détaché de quelqu'un qui plane à cent piques au-dessus de pareils détails. Il a l'air de dire : Fi donc ! est-ce qu'on parle argent dans notre monde ?

Mais le notaire doit avoir son idée. Il hoche la tête :

— Grosse dépense dont il ne restera rien demain et qui vous rendra moins aisé le versement de certains dix mille francs qu'il me faut absolument.

— Absolument? Que signifie?

— Oh ! mon cher président, non I il ne s'agit

pas de... non I En ce moment ce qui me préoccupe, c'est que vous êtes menacés Tun et l'autre d'un scandale qui peut être terrible. A tout prix il faut l'étouffer, et on ne Tétouffera qu'avec de l'argent.

En prononçant ces paroles, maître Anquetin a son air le plus sérieux. A de certains jours le bonhomme, qui a des côtés gouailleurs de gamin de Paris, le bonhomme qui se dédommage parfois aux dépens de ses meilleurs clients de l'ennui du décorum professionnel, s'amuse à grossir ses effets, à bouleverser les gens comme à plaisir. Mais aujourd'hui il ne semble pas qu'il songe à prendre de semblables libertés avec d'aussi puissants personnages. D'ailleurs, on le sent plutôt ennuyé, soucieux.

Le diplomate est un peu pâle. Les coudes collés au corps, il s'est tassé sur sa chaise, comme s'il voulait s'effacer, se rapetisser.

Quant au président, plus courageux et plus maître de soi, il reste dans une attitude à demi rêveuse, accoudé au dossier, la tête légèrement soutenue du bout de ses longs doigts.

D'une voix qui traîne les mots avec affectation :

— Je vous certifie, mon cher Anquetin, que si intéressant que puisse être votre petit récit, je ne sortirai pas le moindre billet bleu...

Voyons toujours I Vous racontez si bien... Donc, vous disiez?...

— Que Max, votre Max, a une maîtresse...

— J'aurais été désolé qu'il n'en eût point.

— ... qu'il vient de planter là assez... vilainement. C'est unejeune veuve, une veuve d'ofiRcier, qu'il a séduite un peu par surprise, dit-on... Il y a une histoire d'escalade... de serrure brisée... Il lui a promis le mariage...

— Cela se promet toujours 1

— ... par écrit...

— Aïe, aïel le maladroit!

— ... il y a un enfant, une fillette, ce qui n'empêche pas Max de les abandonner sans aucune ressource.

— Et cela navre votre cœur d'homme tendre?

— Oh I je m'en fiche un peu I riposte Anquetin qu'agace ce persiflage; je ne m'en occupe que parce que la personne en question

m'a chargé de vous prévenir que si vous ne lui versez pas l'un ou l'autre...

— Cela est tout à fait regrettable, interrompt le plénipotentiaire d'une voix altérée... Et je déplore...

— Vous déplorez quoi ? lance le président, qui devient cassant. Avec cela que vous ne saviez pas toutl Justement cette liaison est l'un des motifs pour lesquels le mariage a failli manquer. Je voulais, moi, qu'on attendît au moins un an. Car enfin, entre nous, n'estce pas, ce mariage, ce n'est pas vous qui le combattiez, ainsi qu'on le raconte en ville, c'est moi. Anquetin le sait de reste.

— Voyons, messieurs, restons calmes, fait le notaire, ne récriminons pas; cela ne servirait à rien. Envisageons froidement la difficulté qui se présente.

Un scandale à l'église, dans la rue, un scandale est certain si vous ne me donnez pas une dizaine de mille- francs pour cette femme, laquelle d'ailleurs m'a paru fort convenable. Ce qu'elle demande est absolument légitime.

— Oh! répond le diplomate, je n'aurais jamais cru que M. Max se conduirait ainsi.

Certainement, nous avions connaissance de cette liaison, ma femme et moi, mais...

— Votre fille aussi I

— C'est-à-dire que... à mots couverts je lui avais laissé entendre...

— ... Confidence diplomatique!

— ... Mais on doit toujours se conduire en galant homme et abandonner, sans aucune ressource une femme et un enfant...

— Eh bien, mon cher plénipotentiaire, dit le président qui paraît très nerveux et se renverse encore un peu plus en arrière afin d'accentuer l'impertinence de sa réponse : Vous vous êtes absolument mépris sur Max, voilà!

C'est curieux, quelle candeur on peut garder au milieu du tourbillon des affaires européennes.

Il s'arrête un moment, puis reprend d'un ton d'ironie sous lequel on devine une certaine amertume :

— Mon fils est un viveur, un viveur des moins délicats. Il n'aime ni les salons, ni même les boudoirs, il aime... l'écurie... Il n'aime que cela. C'est... un palefrenier, mais un beau palefrenier qui porte l'épaulette et le titre de vicomte.

)>Et tel qu'il est, malgré ce qu'il est, à moins que ce ne soit à cause de, il vous a plu. Moi je n'étais pas... emballé pour ce mariage, je désirais rencontrer plus de fortune...

— Comment donc? Nous dotons tous deux de trois cent mille francs...

— ... Dont nous promettons la rente, fait M. de Froulay, un fin sourire sur ses lèvres minces. Il y a une nuance. Vous m'avez forcé la main . Rien ne vous a arrêtés ; votre femme n'a pas même voulu attendre que Max eût fini la cure... utile, qu'il venait de commencer à Aulus.

— Puisque vous me l'avez pris tel quel, je n'ajoute pas une pistole. Débrouillez-vous.

C'est mon dernier mot... Anquetin, passez-moi donc un autre cigare... la boîte est là à gauche dans le premier tiroir... Merci...

— Mais... mais... fait le diplomate qui regarde par terre, permettez, permettez... Je ne comprends pas votre insinuation... Quand je dis que je dote ma fille de trois cent mille francs, c'est absolument comme si... Le versement est fixé au mois de juin de l'année prochaine, quinze mois... Je ne vous permets pas de douter...

— Je m'en garderais bien... Mais alors faites une modeste avance, versez comptant dix mille à Max, il vous en paiera l'escompte à un taux superbe.

— Je ne les ai pas actuellement, réplique sèchement le ministre,

— C'est exactement mon cas, cher ami I Maître Anquetin, qui arpentait la pièce, s'est

arrêté. Adossé à la cheminée, il demeure un moment silencieux comme s'il savourait à fond, en face de ces deux faux riches, l'exquise jouissance de se sentir, lui, appuyé sur de solides millions.

— Mais, hasarde le plénipotentiaire, puisqu'il faut que M. Anquetin ait tout de suite cet argent, eh bien... qu'il nous le prête momentanément.

M. Anquetin s'est mis à étirer son gilet blanc, à le lisser gravement avec le pouce, comme s^il venait d'y découvrir des plis fâcheux. A la fin, relevant la tête :

— Ah çà, mes amis, nous sommes entre nous... Cela dit tout. Voyons, reprend-il d'un ton de doux reproche, voyons... je vous en prie! Vous me devez l'un et l'autre depuis longtemps une trentaine de mille francs. En

d06 DERRIÈRE LÀ TOILE

m'amenant des clients vous me l'avez rendu, je ne vous en parle plus, nous sommes quittes... Mais, de grâce I...

Il a la main lourde, M. Anquetin, et cela pèse rudement sur les épaules de ceux à qui il s'adresse.

Maintenant les deux hauts fonctionnaires se regardent fixement; leur étonnement semble profond. Chacun d'eux vient d'avoir la brusque révélation de la détresse de l'autre.

Le président est le premier à se remettre d'aplomb.

— Ah, très jolil murmure-t^il en se renversant de nouveau sur le dossier de sa chaise.

Des deux mains, il fait le geste de l'amateur satisfait qui, à la comédie, applaudit une actrice. Il croise et décroise ses jambes, s'agite, puis, tout en jouant un peu fébrilement avec le cordon de son lorgnon d'écaillé :

— Délicieux, délicieux I Ah I mon pauvre ministre, sommes-nous assez refaits, assez roulés, tous les deux, hein?

— Mais, permettez, monsieur, s'exclame le diplomate, qui se rengorge, s'enfle, se raidit, comme s'il voulait mettre, entre l'exaspérante

raillerie de l'autre et sa dignité à lui, tout le blindage de broderies, de plaques et de décorations qui constellent son habit, permettez 1 je proteste. . . je n'admets pas. . . Vos plaisanteries sont d'un déplacé... Vous oubliez...

— Bah, il n'y a ici qu'Anquetin, mon cherl A quoi bon ? pourquoi le ferions-nous à la pose? Eh, mon Dieul oui, dit-il, en hochant pensivement la tête, nous en sommes là!...

» Et maintenant, croyez-moi, soyons sérieux, soyons pratiques pour une fois; la question se ramène à ceci : existe-t-il un moyen qui nous évite de débourser cet argent que nous n'avons pas et que ce diable d'Anquetin ne nous prêtera pas?

Le diplomate et le notaire, le premier avec moins d'entrain que le second, font tous deux un signe de tête pour marquer que c'est bien cela.

— Eh 1 reprend M. de Froulay, il y a un moyen : il est brutal, mais quand on n'a pas le choix, faire la bouche pincée n'est que de l'hypocrisie en plus. Le moyen c'est de faire, disons le mot, coffrer la femme par la police pendant tout le temps qu'elle pourrait être dangereuse.

— Oui, évidemment, il n'y a plus que ça, dit Anquetin, tout maussade.

— Eh bien ! mon ami, voulez- vous nous rendre le service de voir le commissaire central de notre part.

— Soit I fait Anquetin, après avoir un peu hésité, mais je tiens à ce que vous me donniez chacun un mot pour le central... Ecrivez deux lignes sur vos cartes... mettez que c'est vous qui demandez que madame Z.., soit gardée à l'ombre pendant deux jours. Je ne tiens pas à...

— Trois vaudraient peut-être mieux, observe doucement le diplomate.

— Trois, si vous voulez I Les mariés partent pour rÉcosse le lendemain matin ?

— Oui.

— Eh bien! tâchez qu'ils y restent deux mois... Cette femme va être exaspérée en sortant delà.

Le diplomate de son ton mielleux :

— Je me chaîne d'en toucher deux mots à ma fille. Henriette comprendra... elle comprendra très bien, j'en suis convaincu.

Devant le haut portail de la cathédrale, il y

a affluence de beaux équipages. Les chevaux piaffent, s'ébrouent, mordent l'acier. Les cloches commencent à ébranler F air, lançant à toute volée dans l'espace leurs carillons joyeux.

Pourtant, il n'est pas encore l'heure.

M. Anquetin, cravaté de blanc, très gros dans sa pelisse de fourrures, se promène de long en large. Il attend.

Enfin un bruit de voitures sur le pavé; c'est le cortège qui arrive au grand trot dans de vieilles calèches hautes à lanternes d'argent. De la première descendent deux messieurs âgés, le président de Froulay et le ministre plénipotentiaire. Vivement, sans s'occuper des dames restées au fond de la voiture, ils s'avancent vers le notaire, et, tout bas :

— Eh bieni Anquetin, ça y est-il?

— Elle est sous clef.

Il y a un silence un peu gêné entre ces messieurs.

— Ça s'est passé... convenablement? reprend le diplomate, qui feint de tousser un peu.

— Huml pas trop. Il y a eu une scène...

terrible quand les agents...

Mais il est interrompu. C'est la grosse madame

de Froulay qui s'approche cahin-caha, toute empanachée, semblant refouler devant elle un flot de jupons blancs et de volants retroussés :

— De quoi parlez-vous donc? J'espère qu'il n'est rien arrivé. . .

— Rien, madame, rien... Je disais à ces messieurs que Widor vient d'essayer les orgues et qu'il est ravi.

— Allons! c'est bien, je suis si heureuse de cette union... je reçois tant de compliments, de félicitations.

Et justement voici un employé du télégraphe qui s'approche, une dépêche à la main.

L'œil humide d'avance, la présidente déchire le papier bleu. Ses doigts gantés tremblent d'émotion. Elle se donne beaucoup de mal , mais ne veut pas qu'on l'aide. Enfin elle lit. Aussitôt sa figure s'épanouit. La joie Tinonde, l'empêche de parler.

— De qui ? chère madame, du maréchalprésident ?

— Oh I mieux que cela, messieurs ; la bénédiction du Saint-Père I

A monsieur Francisque Sarcey.

Sous une pluie battante, les pieds dans l'eau, Caillout, son bâton à la main, suivait avec précaution le bord du Bassin aux bois. La nuit était des plus obscures. On ne distinguait rien que Tenfilade des réverbères qui, çà et là, sur les dalles de granit envoyaient des miroitements parmi les flaques d'eau épandues. Pas un bruit dans tout le port endormi ; rien que le grand mugissement de la mer sur la grève*

Le gardien se retourna pour voir l'heure à l'horloge de la Douane. Au loin, le cadran jaunâtre se dressait par-dessus la masse confuse du vieux quartier. Les aiguilles marquaient

minuit cinquante : donc le père Caillout avait encore trois bonnes heures à traîner là avant de s'en aller coucher. C'était long, et le bonhomme grommela dans sa barbe :

— Fichu métier! mais... quand on n'a pas eu de chance à rien 1

Et il recommença à clopiner, le dos rond, les paupières mi-closes. Par ce temps de chien, nul ne songeait à dérober les planches dont le père Caillout avait la garde ; aussi allait-il son petit train, uniquement attentif à ne pas perdre sa direction : plus à gauche, il eût risqué de se laisser choir dans le bassin.

Soudain le pied lui manqua, et, brutalement, il tomba à la renverse. Il pensait avoir le bras cassé et se mit à geindre ; mais, s'étant tâté, il constata avec satisfaction que non. Le bonhomme était assez replet dans les parties basses, ce qui, sans doute, avait amorti le choc.

Une fois d aplomb sur ses jambes, Caillout, qui était un brin raisonneur, se mit à raisonner son cas. Glisser comme ça... c'était point naturel. Fallait que quelque chose l'eût fait chuter... Et, justement, il lui semblait avoir senti sous son sabot une chose ronde,

comme qui dirait le goulot d'une bouteille.

Quoi donc que c'était?

Courbé en deux, tâtant le sol, le père Caillout cherchait en vain, de son bras étendu; avec circonspection, il explorait. Tout à coup, un objet rencontré se mit à rouler. Hein? Le son était mou : cela vous avait plutôt l'air d'être en bois... Pas une bouteille, certainement!... Caillout, soulevant de terre sa trouvaille, s'en fut vers le prochain réverbère, afin de mieux voir. Mais le gaz tremblait si fort, les vitres de la lanterne étaient tellement criblées, qu'on n'y voyait guère. D'abord, il supposa que c'était une quille, une de ces hautes quilles avec lesquelles les gars cauchois jouent l'hiver dans les granges, les jours de neige. Mais, en palpant le gros bout, Caillout sentit une courroie, puis une boucle.

— Ah ! ben, vrai I murmura le vieux, pour eune quille, n'en v'ià eune drôle ed' quille... pourquoi faire qu'ai a c'te bouque?

Mais, soudain, avec stupéfaction :

— Ahl... eune gamb'ed' bouél

Oui, c'était bien une jambe de bois : la courroie était destinée à emboîter un moignon.

— Ah ben, ah ben, vrai, qui qu'a fait là, à c't'heure?

Le fait est que, véritablement, c'était singulier, cette jambe de bois gisant à l'abandon, en pleine nuit, au bord d'un bassin.. Jamais le père Caillout n'avait fait une rencontre pareille. L'été dernier, à l'aube, après une nuit très chaude, il avait ramassé, tombé entre des balles de coton, un corset. C'était déjà drôle, un corset; mais, enQn, ça pouvait s'expliquer... quelqu'un que ça gênait, sans doute!... Tandis que, cette fois...

Une jambe de bois, il ne semble pas qu'on puisse facilement s'en passer... Le particulier qui l'avait oubliée, celle-là... où diable avait-il pu aller ensuite?

Le père Caillout, se creusant la cervelle sur ce problème, ouvrait des yeux tout ronds d'ahurissement. Au bout d'un moment, il songea à se remémorer « tous les ceusse de Fécamp qu'avaient des gambe' ed'boué »,

Il compta et recompta sur ses doigts sans parvenir à en trouver plus de quatre : la mère Césaire Bunel, de la bénédictine; M. Fondimare, le débitant; Barbouteau, le rempailleur,

et enfin Quittemol, le gueux. Évidemment, l'appareil qu'il tenait à la main venait de l'un de ces quatre-là.

Mais cela ne disait pas toujours comment cette jambe se promenait sur le Quai aux Bois... Aussi Caillout, perplexe, continuait-il à ruminer son étonnante aventure. Tout à coup, il eut une lueur; mais... sapristi I l'explication trouvée n'était sans doute pas gaie, car son bâton se mit à lui trembler dans la main.

— Sûr... que c'est quequn qu'é v'nu s'péri... Il éra quitté sa gambe là, histoire èd' dire : Bonsoir l'zamis... Et puis alorss... i s'a fichu à l'ieau !

Le bonhomme, à l'idée de ce plongeon, que, lui aussi, malgré toutes ses précautions, pourrait bien faire un jour, se sentit froid dans le dos. Brroul... Mais, presque aussitôt, il songea à tout le fameux potin que cette histoire-là allait faire en ville, si bien que, peu à peu, le contentement de se voir d'avance mêlé aux parleries d'un chacun le réconforta complètement.

Il devisait tout seul, comme s'il se voyait déjà au cabaret, occupé à trinquer avec un

copain, en face d'un bon champoreau bien chaud, pendant que dehors le vent souffle en rafale. — « Et qui qu'tu crois qu'c'est, Jean- Pierre? Tu sais pas, mon fi; eh ben, j'parie un coup d'fmequVest Quittemol, oui, Quittemol... le cousin à m'n'épouse. Et qu'c'est point eune perte pou l'pays... Un qu'a toujou été prop'a ren... qu'a mâqué l'zécus d'défunts ses pé et mé, si c'est pas un'ontel... Et qu'j'irons point à s'n'aterremen t, ah, mais non ! ... un vagabond ! »

Il est de fait que Quittemol, un être rachitique et blafard, aux cheveux roux, à la fois contrefait et bancal, comptait à Fécamp pour un peu moins que le chien de M. le maire.

Originaire de Goderville, où son père avait été pharmacien et sa mère sage-femme, il était depuis quelques années dans une misère noire.

Comment avait-il pu en arriver là? C'est ce que personne n'expliquait, d'autant que sa ruine semblait avoir été brusque. On se souvenait, en effet, d'un certain Quittemol, pas beau, certes, mais propre, ayant presque l'air d'un rentier, qui habitait une petite maison décente

derrière la grand'place, à côté de la marchande d'huîtres.

Puis, un jour, sans rien dire à personne, Quittemol avait disparu. Où donc était-il allé? Nul ne put le savoir. Six mois après, il reparaissait à Fécamp, mais si changé, mais si défait, l'air si malheureux, les vêtements dans un tel état de délabrement que, Quittemol, maintenant, semblait plus gueux que Job.

Bientôt, il faisait vendre tout son mobilier par le commissaire-priseur, puis s'en allait habiter une bicoque perchée en haut du quartier des pêcheurs.

Depuis lors, il avait vécu très solitaire, ne parlant à personne. On le rencontrait rarement; il sortait peu, et seulement entre chien et loup, ou bien tout à fait à nuit close. Quittemol était mal vu, rapport à son infirmité.

Dans le pays de Caux un bancal, surtout s'il est bossu par-dessus le marché, passe pour un malfaisant, pour un jeteux de sorts, qui est cause si les moutons attrapent la clavelée, si les vaches ont des venls et les pêcheurs rentrent sans poisson. Aussi les gamins du port faisaient-ils la vie dure à Quittemol.

Parfois, quand ils couraient en bande par les rues, si l'un d'eux, de si loin que ce fût, entendait le battement sourd du pilon de Quittemol, vite il appelait ses camarades, et tous se ruaient à la poursuite de l'infirme. On lui lançait tout ce qu'on trouvait d'ordures.

Alors, de ci, de là, les portes s'ouvraient.

Les poissonnières, en train de laver le hareng dans des baquets au fond des cours, apparaissaient sur les seuils, leurs gros bras retroussés, les mains luisantes de sang et d'écaillés blanches. Elles accouraient voir, les commères : ça reposait des rudes besognes, de rigoler un brin, à suivre des yeux, tout là-bas, Quittemol, Quittemol le gueux, son chapeau défoncé, de la boue plein le dos, se hâtant effaré vers sa baraque. Et, même longtemps après qu'il s'était verrouillé, c'était encore devant sa porte un charivari infernal de tous ces garnements, auxquels répondaient, de loin, les hurlements des chiens à l'attache.

Comme les marins de la Désirée-Berthe R^por--

taient leur poisson à la criée, le mousse conta qu'à l'entrée du port, il lui avait bien semblé voir un noyé qui flottait. Le temps n'était pas trop clair : on ne pouvait pas dire... mais, pourtant, ça devait quasiment en être un.

D'abord, an ne fit pas trop attention à ce qu'il disait, le petit. A cet âge-là, ils imaginent des choses qui ne sont point. Mais quand, une heure ou deux plus tard, le bruit se répandit à la halle que le gardien Caillout avait vu, la nuit précédente, Quittemol se fiche à l'eau, on pensa que ce devait être le corps du bancal que le mousse de la Désirée-Berlhe avait entrevu au petit jour. D'aucuns opinèrent qu'on ferait peut-être bien d'aller voir de ce côté-là.

Mais il soufflait un sacré vent de mer, et puis les gens de Fécamp ne sont jamais pressés : et puis enfin... qu'est-ce qui s'intéressait à Quittemol?

Ce fut seulement à la tombée du jour que le gendarme Bouju, envoyé par son brigadier pour faire une enquête, vu les rumeurs qui circulaient en ville, relata dans son procèsverbal le dire du mousse. Ensuite, à tout

hasard, le gendarme s'en fut jusqu'à la jetée. Si Quittemol flottait toujours par là, on verrait voir à le repêcher.

Mais, au bout de la jetée, Bouju qui avait déjà fort à faire à empêcher le vent de lui emporter son tricorne, écarquilla vainement les yeux. Rien en vue, qu'une charogne de mouton crevé que des mouettes déchiquetaient en piaillant.

Les hâleurs dirent qu'ils n'avaient rien vu de la journée. D'ailleurs, à leur avis, si c'était bien Quittemol qu'on avait aperçu par là au matin, la marée baissante s'était chargée de l'emporter au large.

Là-dessus, on causa encore de Quittemol le gueux pendant cinq ou six jours ; puis on l'oublia. Nul ny songeait plus, quand, un jour, le bruit se répandit que le parquet du Havre ordonnait une perquisition au domicile du bancal.

Pure formalité, d'ailleurs! La justice ne demandait qu'à croire à un suicide; mais enfin, lorqu'un citoyen, si pauvre sire soit-il, disparaît, il convient toujours qu'une visite

légale soit opérée chez lui. C'est la règle : un homme ne quitte point ce bas monde sans que l'Administration profite de l'occasion pour dresser quelques écritures.

Donc le juge de paix, flanqué de son greffier, s'en fut procéder. Tous deux très dignes, cravatés de blanc, montaient la rue au pas accéléré, redoutant un peu de voir se former derrière eux un cortège de gamins, dès qu'on saurait où ils se rendaient. A la porte de la bicoque, attendait un serrurier qu'ils avaient réquisitionné. On entra. Le greffier étala sa serviette, déboucha son encrier, et, s'asseyant sur une chaise, se mit à verbaliser.

Voici un extrait littéral de son travail :

« Dans une chambre de moyenne grandeur, éclairée par deux fenêtres sur la cour (observation faite que la lucarne sur la rue n'a pu être ouverte), ont été répostés : un petit poêle en fonte, un lit dans un coin, par terre un lavabo, une table de bois où il y a des livres dessus, lesquels sont: la Clef des Songes ^ le Parfait Amant ou Correspondance à Vusage des deux sexes y V Hygiène de la beauté ^ les Mystères du Cloître, la Nouvelle Héloïse^ le Juif Errant,

les aventures de Monte-Cristo ; en tout vingt-sept volumes dépareillés. »

On le voit, le mobilier était des plus modestes. Ce que ces messieurs avaient surtout mandat de rechercher, c'était si le disparu n'aurait pas, par hasard, laissé quelque indice de son intention de se donner la mort.

En effet, Quittemol se trouvait, vis-à-vis de l'Administration, dans une situation qu'on pouvait qualifier de fausse, pour ne pas dire incorrecte. Quittemol s'était mis dans un mauvais cas, n'étant ni régulièrement mort, ni régulièrement vivant. Si, d'un côté, rien ne prouvait absolument son décès, de l'autre, son existence restait plus que problématique. Son cas constituait ce que l'Administration appelle une absence. Or l'absence est un état louche, subversif et perturbatoire, car il trouble les statistiques : donc l'autorité doit le faire cesser au plus vite.

Si Quittemol avait quelque part avoué sa résolution de trancher le fil de ses jours, s'il avait pris soin (comme il le devait, en somme,) de laisser des renseignements précis sur le lieu et l'heure qu'il avait choisis, ces indica-

lions, rapprochées des données que l'on possédait déjà, permettraient peut-être de le tenir pour défunt et de le gratifier enfin de l'acte de décès qui lui manquait.

Mais ces messieurs eurent beau scruter feuille à feuille , ligne par ligne, tous les papiers épars, tant sur la table que dans les placards, chercher derrière la glace, sonder la paillasse, ils ne trouvèrent rien qui ressemblât à une manifestation quelconque de dernière volonté. Ce qu'ils trouvèrent en abondance, par exemple, c'étaient des brouillons de lettres d'amour. Oui I Quittemol, en un style enflammé, déclarait des choses très tendres à une nommée Camélia. Qui était cette Camélia ? Tout ce que ces messieurs crurent voir, c'est que cette personne habitait une rue trop connue du Havre et... ne devait pas sortir souvent. Quoi qu'il en fût, Quittemol jurait à sa Dulcinée de la rendre heureuse, parlait de richesses qu'il lui rapporterait de Californie (sic) et lui promettait, pour le jour de leur mariage, une montre d'or, des bas de soie, une robe avec des dentelles, et du Champagne à discrétion.

Après avoir parcouru cette étrange corres-

i24 MILLE FRANCS DE RÉCOMPENSE!

pondance, le juge de paix et son greffier se regardèrent d'un air hébété. Que pouvait signifier un pareil langage? Le magistrat, un vieux beau assez prétentieux, eut un hautain plissement de la lèvre, qui semblait demander à Quittemol le gueux comment il osait bien, lui, une espèce de monstre, un sans-le-sou, se permettre de songer aux femmes.

Tout à coup, le greffier, qui depuis un moment se raclait obstinément l'arête du nez avec le bout de son porte-plume, murmura :

— Mais si, par hasard..., il avait de l'argent, Quittemol ? Car, enfin, cet homme ne travaillait pas. Or, si mince que fût son loyer, il le payait régulièrement. On dit même que deux fois par an il se rendait à Rouen ; mais, pour qu'on ne le vît pas monter dans le train, il s'en allait à pied jusqu'à la station des Ifs. Tout cela supposait à Quittemol certaines ressources ignorées. Voyez-vous, monsieur le juge de paix, il doit y avoir une cachette quelque part; cherchons I

Telle n'était pas l'opinion du magistrat; il l'indiqua d'une grimace. Pourtant il fit comme son greffier ; et, chacun à un bout pièce de la.

ils se mirent à tapoter méthodiquement chaque dalle du carrelage, Tun avec sa canne, l'autre avec un manche de couteau de cuisine.

Soudain, le greffier poussa une exclamation:

— Ah ! voilà... Je disais bien... I

C'était vrai. Comme il tirait un peu le lit, une brique avait oscillé. De la pointe du couteau, le greffier la souleva, et, dessous, apparut un trou assez large pour qu'on pût y glisser la main. Il semblait profond.

Le greffier en retira, l'un après lautre, douze rouleaux d'or de mille francs, plusieurs sacs d'écus de cinq francs en argent, puis, dans un vieux portefeuille, un titre de quinze cents francs de rente sur l'État, au porteur. L'ensemble représentait à peu près soixantecinq mille francs I

Ainsi le gueux possédait une fortune ! Quelle drôle de chose I Ah çà!... pourquoi donc ce malheureux se privail-il ainsi de tout? Étaitce bien par avarice, ou ne cherchait-il pas à amasser un magot dans le dessein de l'offrir un jour à sa bien-aimée Camélia? Mais pourquoi ne l'avoir point offert tout de suite? Car,

enfin, c'était déjà bien honnête, un magot de soixante mille francs !

Il y avait là un mystère qui exerça la perspicacité de bien des gens, surtout des habitués du Café du Commerce, sans qu'une explication vraiment satisfaisante en eût été fournie. La plus présentable était que mademoiselle Camélia, qui, sans doute, trouvait Quittemol trop affreux, avait dû cyniquement l'ajourner à plus tard, à l'époque lointaine où, sa jeunesse étant passée, elle prendrait cet infirme comme pis-aller. Sans se rebuter, le pauvre Quittemol était parti, soi-disant pour l'Amérique, promettant de revenir riche à la date qui lui était assignée. En réalité, afin de faire beaucoup d'économies, il s'était condamné à la plus misérable existence, vivant d'eau claire et de croûtes de pain, mais, du moins, grossissant son trésor à chaque trimestre.

Maintenant qu'est-ce qui avait déterminé la catastrophe ? Une lettre certainement : car le facteur se rappela fort bien en avoir ghssé une sous la porte de Quittemol. Il eût été bien intéressant de savoir ce qu'il y avait dans cette lettre... mais... elle ne se retrouva pas.

Au demeurant, à part quelques bonnes personnes sentimentales, qui continuèrent à rêver au mystérieux désespoir sous le poids duquel le Quasimodo fécampois avait succombé, bientôt on ne s'occupa plus que de savoir en quelles mains allait tomber cette fortune...

Tout Fécamp s'entretenait de la chance des héritiers Quittemol.

On fut assez long à les trouver tous. Le notaire, M. Romescamp, supposa d'abord qu'ils n'étaient que six: les deux frères Caforet, d'Ourville, et Emile Blin, le domestique au vétérinaire de Criquetot, dans la ligne maternelle; puis Dominique Maingois, de Cretot, mame Caillout, la femme du garde-quai et la veuve Mongrard, dans la ligne paternelle. Successivement, le notaire découvrit encore Plaquevent, le maquignon de Cany, Boutry, l'agent d'affaires de Saint-Valery, — celui qu'on appelle Boutry-p'tite-probité, — puis Martin, le bedeau. Le dernier qu'on dénicha fut Reculard, de Bréauté, un vieux berquier, comme on dit en

patois, un preneux de taupes, chafoin, à face noiraude; Reculard, qui n'était jamais pressé, se fit connaître quinze jours après tout le monde, quand il fût dûment assuré qu'il n'y avait point de danger à se présenter à Théritage.

M. Romescamp convoqua tous les héritiers chez lui, un samedi, jour de marché, pour trois heures de l'après-dîner.

A trois heures, ils étaient là au grand complet, venus qui à pied, qui en tape-cul, les uns par une occasion de meunier, les autres avec le messager, mais tous, les yeux ardents comme braise, tous également loquaces, également avides de renseignements. Il ne manquait que le berquier, qui, ne pouvant quitter ses moutons à moins de se procurer un remplaçant, — une affaire de quarante-cinq sous, — n'avait pu, au dernier moment, se résoudre à la dépense. Seulement, il avait écrit à M. le notaire une belle lettre bien polie, pour qu'on lui dise « comment qu'la chose se serait passée ».

— Messieurs et dames, fit maître Romescamp, s'adressant à la cohérie, j'ai le regret d'avoir à vous faire part qu'il ne saurait être question de toucher l'héritage, tant que,..

Il y eut un vague grognement parmi les héritiers.

— • . .Tant que l'on n'aura pas retrouvé le corps du de cujus, je veux dire de M. Quittemol...

— Comment quVous dites donc ça, monsieur le notaire? fit une voix rauque, celle de Plaquevent, le maquignon, un gaillard qui n'avait jamais sa langue dans sa poche.

— Je dis, mon ami, reprit le tabellion avec fermeté, que, jusqu'à ce que la mairie ait dressé l'acte de décès, la sucxîession ne sera pas ouverte: l'actif ne pourra donc pas être partagé, être réparti entre vous.

— Mais qui qui l'empêche de dresser s'n'acte, au maire? C'est pas n's'autres, bié sûr!

— C'est la loi comme ça I Que voulez-vous !

Certes, il y a présomption que le pauvre Quittemol s'est suicidé durant la nuit du 2 au 3 octobre, mais... la preuve manque...

— Comment ça? Le père Caillout Ta vu, n'est-ce pas, père Caillout ?

— Pour sûr !

— Allons donc, mon ami, grommela le notaire, vous ne l'avez pas w, ce qui s'appelle vu.

— Mais, monsieur le notaire, c'est tout comme. Une supposition : mettons que je voie le chapeau de M. le curé, c'est quasiment comme si jVoyais M. le curé lui-même, car bien sûr qu'il est dessous, M. le curé. Eh bien, j'y ai ramassé sa gambe, au cousin, donc...

— Allons, mes amis, soyons sérieux. Un décès ne peut résulter que de deux choses:

ou d'une constatation du maire, faite dans les règles, sur certificat de médecin, ou d'un jugement du tribunal, qui déclare que, bien qu'on ne retrouve pas le corps, le décès n'en est pas moins positivement établi. Si vous croyez pouvoir intenter une action , allez , mes amis, essayez... Oh! ce n'est pas moi qui vous en empêcherai. Car enfin, outre que je m'attache toujours à accélérer les opérations dans toutes les successions qu'on me confie, je puis dire, ajouta-t-il en riant, que j'ai juste le même intérêt que vous. Oui, je suis obligé de me croiser les bras, comme vous, tant que nous n'aurons pas régularisé la situation.

— Fait' excuse, monsieur le notaire, y a nonobstant eune différence, ricana effrontément le maquignon : c'est à savoir que vous, vous

MÎLLE FRANCS DE RÉCOMPENSE! 13l

avez not' argent dans voire caisse, et, s'il fait des p'tits, ça s'ra point pou n's'autres.

Toute la cohérie partit à rire.

Le notaire avait haussé les épaules.

— Puisque c'est un dépôt, qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? C'est un embarras, et voilà tout... Je vous le répète, soyons sérieux..

— Combien que cela fera au juste pour chacun, demanda la veuve Mongrard , — une petite femme sèche, toute hâlée, — une fois le centième denier payé au gouvernement?

— Oh ! les droits du fisc sont de dix du cent. Tout frais payés, j'estime qu'il vous restera cinquante trois mille francs à partager par moitié entre chaque branche. Mais, sapristi, vous ne les tenez pas encore ! Il faut absolument retrouver notre homme; sans cela...

— En cas qu'on ne le retrouve pas, alors, dans combien de temps que ce sera à nous, tout'l demanda Plaquevent.

— Oh ! mes pauves amis, si on ne le retrouve pas... je vous plains. La succession d'un absent n'est ouverte qtf après trente-cinq années de sa disparition.

Toute la cohérie poussa en corps un glapis*

132 MILLE FRANCS DE RÉCOBIPENSe!

sèment d'indignation. Puis, peu à peu, il se fit un silence morne. Maintenant, c'étaient des chuchottements dans les coins : « Était-il bien sûr de ça, monsieur le notaire?... On n'avait jamais entendu dire nulle part une chose pareille... Est-ce que tu savais ça, toi, Sidore? Et vous Pauline, et toi, cousin Boutry, qu'est un savant?» Le cousin Boutry-p'tite-probité, un très grand mince, fluet, toison jaune, l'œil fuyant et inquiet, long nez et long cou, menton en pointe, une silhouette triste de girafe qui balancerait sa tête par-dessus un mur, joignit les mains, regarda le plafond, comme s'il prenait le ciel à témoin , puis :

— C'est pas possible... Chacun son opinion... Dans mon opinion, c'est pas possible... Je ne crois pas ça...

— Ah ! ah I grognèrent quelques-uns.

— Par exemple I fit le notaire.

Et, saisissant son code, il l'ouvrit au titre des Absents, articles 112 et suivants:

— Ahl vous ne me croyez pas! Eh bien, écoutez...

— Allons, Boutry, écoutez donc !... remuez donc pas comme ça 1

— «... Article 115, De la Déclaration (Tabsence. Lorsqu'une personne aura cessé de paraître au lieu de son domicile et que depuis quatre ans on n'en aura pas eu de nouvelles, les intéressés pourront se pourvoir devant le tribunal afin que l'absence soit déclarée... Article 116. Pour constater l'absence, le tribunal, d'après les pièces et documents produits, ordonnera qu'une enquête soit faite contradictoirement. »

— Moi, j'comprends point, fit la femme Caillout.

— J'comprenons, nous autres ! fit Plaquevent. vous pouvez continuer, monsieur le notaire.

— ... « Article 119. Le jugement de déclaration d'absence ne sera rendu qu'un an après le jugement qui aura ordonné l'enquête. »

— Quatre et un ça fait cinq, grogna une voix creuse, ça fait pas trente-cinq.

— Attendez, reprit le notaire : « Article 120. Dans le cas où l'absent n'aurait pas laissé de procuration pour l'administration de ses biens, » — c'est justement notre cas, — « ses héritiers présomptifs pourront se faire envoyer en possession... »

— Ah ! voilà, fit Boutry.

Imperturbable, le notaire reprit : «... en possession provisoire des biens ; mais cette possession n'est qu'un dépôt qui rend comptable envers l'absent en cas qu'il reparaisse, et d'ailleurs elle n'est accordée que contre remise d'une caution. »

— Oh! bien, alors!... une caution!

— «... Quand l'absence a continué pendant trente ans depuis l'envoi provisoire, ou s'il s'est écoulé cent ans depuis la naissance de l'absent, la succession sera ouverte... »

— Ça suffit, merci, ronchonna Plaquevent.

Notre comple est bon ; nous v'ià frais I

Non, il n'y avait pas moyen de douter. C'était clair comme deux et deux font quatre. Le cousin Boutry-p'tite-probité baissait la tête; tout le monde était consterné.

On toussait, on crachait; la veuve Mongrard tira sa tabatière et la tapota cinq minutes avant de l'ouvrir, signe qu'elle était très soucieuse. Plaquevent, le premier, rompit le lourd silence qui pesait sur la cohérie :

. — Eh bien, m'est avis d'récompenser qui qui nous le repêchera, le cousin.

— Bien dit, Plaquevent! crièrent tous les

héritiers, ravis de l'idée du maquignon. V'ià une riche idée !

Et, séance tenante, ils signèrent un papier qui autorisait le notaire à verser mille francs à celui qui retrouverait le corps du cousin, ou fournirait à la justice la preuve certaine de sa mort.

Là-dessus, le cœur content, les héritiers se séparèrent pour s'en retourner chacun chez soi. En roule, quelques-uns dirent qu'on avait tout de même été vite, et que mille francs, c'était une somme.

Quand on sut, dans le pays de Caux, qu'il y avait si gros à gagner, tous les gens sans travail, tous les ordureux, tous les nettoyeurs de fosses, tous les cureurs d'égouts accoururent de dix lieues à la ronde. A chaque marée basse, on en voyait des bandes travailler à rechercher le fameux cousin dont la peau valait si cher,

La boue du bassin fut remuée, retournée, fouillée dans tous les sens. Il y avait des gens

qui opéraient dans des barques ; d'autres qui, du bord du quai, lançaient des crocs au bout d'une corde; d'autres, moins bien montés, qui ramonaient le fond du bassin avec des vieilles casseroles emmanchées à de longs bâtons.

Ces recherches donnaient beaucoup d'animation et de pittoresque au vieux port. Pourtant, aux premiers jours de l'été, elles furent brusquement interrompues par ordre de la municipalité.

Outre que les vases ainsi remuées dégageaient des odeurs nauséabondes, il se trouvait qu'à chaque instant on déposait sur le quai un tas de détritus, parmi lesquels ceux qui les retournaient s'imaginaient ramener quelques débris de Quittemol. Car personne n'avait plus l'espoir de le retrouver entier, complet, mais chacun se flattait d'en avoir trouvé un morceau intéressant. Le fâcheux, c'est que les individus qui avaient amoncelé tous ces tas ne se donnaient plus la peine de les rejeter au bassin. Par suite de cette déplorable négligence, le quai devenait impraticable, un vrai cloaque.

Alors la bourgeoisie de Fécamp se plaignit, ce qui amena l'autorité à intervenir. — D'abord

le rôle de l'autorité est toujours d'intervenir. — Donc, en vertu d'un arrêté de M. le maire, précédé d'un rapport de l'agent voyer cantonal, il fut interdit, jusqu'à nouvel ordre, de repêcher Quittemol. Cette mesure, au premier chef arbitraire et vexatoire, suscita tant de mécontents qu'aux élections du mois de juillet le maire échoua. Aussi la nouvelle Administration se hâta de rapporter le malencontreux arrêté, et l'on recommença à repêcher Quittemol à outrance.

Hélas I six mois venaient de s'écouler, la foire de Fécamp était terminée. — Soit dit en passant, elle avait été plus brillante que d'habitude, ayant été honorée de la présence du cirque Bazola, un cirque où il y avait une ménagerie, chose qu'on n'avait encore jamais vue à Fécamp. — Puis arrivèrent les baigneurs parisiens; enfin la flottille du hareng, partie au printemps, revint à l'automne; et toujours pas de Quittemol I

Les malheureux héritiers faisaient peine à

138 MILLE FRAiNCS DE RÉCOMPENSEI

voir. Ils maigrissaient à vue d'œil, sauf Boutry-p'tite-probité, à qui la chose était absolument impossible.

Parfois, quand ils s'en venaient au marché, ils poussaient jusqu'au bassin. Là, ils restaient longtemps à contempler d'un œil atone cette grande mare, qui, la méchante, la salope, gardait le corps du cousin dans quelque vieux trou qu'on ne savait pas. Ils finissaient par s'en aller, montrant le poing, grinçant des dents, avec des nom de D... de nom de D...

qui n'en finissaient pas.

Or, un beau matin de novembre, alors qu'on n'y comptait plus, Quittemol surgit inopinément du fond du bassin. Voici comment le JRéveil de Fécamp narrait ce sensationnel événement :

« On sait que nombre de personnes s'étaient livrées sans succès à de laborieuses investigations dans le but de retirer des eaux la dépouille mortelle de notre infortuné concitoyen M. Quittemol, jusqu'au jour où une étrange mesure administrative — mesure que nous avons flétrie en son temps — vint arra-

cher le pain de la bouche aux travailleurs.

Depuis, on avait recommencé sans succès, et les travailleurs étaient découragés.

» Or, hier, à neuf heures du matin, le nommé Magloire Paploré péchait à la ligne au bord du quai, lorsqu'il aperçut à la surface de l'eau une masse informe qui émergeait avec lenteur. Il descendit aussitôt dans un canot, fît force de rames et reconnut un corps humain, mais dans un état de décomposition tel qu'audit corps manquaient même la tête, les mains et les pieds.

» Il a été fort difficile de hisser ces sinistres débris jusque sur le quai, les tissus musculaires étant fortement désagrégés. Tout indique d'ailleurs que ce sont bien là les restes de M. Quittcmol, car l'ossature, ou, du moins, ce qu'on en aperçoit, présente de singulières déviations : or. Ton sait que notre concitoyen était cruellement contrefait.

» Les obsèques auront lieu demain à trois heures. On se réunira, paraît-il, devant la Morgue. »

Il y avait une couple d'heures que la cohérie dînait au Cheval-Blanc. Tous, là dedans, faisaient un bruit d'enfer. Bien qu'arrivés à Fécamp chacun de son côté, les héritiers Quittemol s'étaient bientôt retrouvés aux alentours de la Morgue, tous ayant eu la même pensée :

s'assurer de leurs yeux qu'il n'y avait pas d'erreur, que c'était bien le cousin.

La Moi^ue était fermée et le gardien absent.

Mais Caillout, qui, par sa position, était renseigné comme personne, donna quelques détails qu'on lui fit répéter dix fois pour être bien sûr. Oui, le médecin de l'état civil, le docteur Blanquin, était venu la veille, il avait certifié la chose : et alors, le gardien de la Morgue et Caillout étaient allés à la mairie faire dresser l'acte de décès, ensuite aux pompes funèbres.

Donc, tout était bien en règle, on n'avait rien à craindre. Sur ce, comme il n'était pas encore dix heures et qu'un brouillard très froid vous pénétrait, on se demanda ce qu'on ferait bien jusqu'à l'heure de l'enterrement : on ne pouvait pas rester là, sur ses jambes, tout endi-

manches, tout engoncés dans les blouses bleues luisantes, passées par-dessus les redingotes pour les préserver de la poussière ; déjà des gamins s'étaient attroupés.

— Eh ben! fit Plaquevent, si j'nous en allions au Cheval'BlanCy chez Quimbel, hein? Qui qu'vous dites?

— Entendu 1 firent tous les héritiers en chœur.

— Mais.... geignit Reculard, le berquier, mais... les ceusse qu'ont point le sou, comment qui feront?

— Bahl on leur prêterai

Et, frappant sur son gousset. Plaquevent ajouta :

— J'ai dans ma poche l'argent de deux vaques que j'ai touché chez Verdier... y a d's'écus pou l'z'amis. C'est moi qui paye I

— Oui-da! fit le berquier, toujours prudent, c'est point déplaisant, mais... quand qu'i faudra vous rendre?

— Chez l'notaire, pardi, quand il paiera...

Ça va-t-il comme ça ?

— Oui, ça va; une supposition, alors... si j'hérite point, j'rends rien?

— Sapré Reculard, est-il méfiant, çu gas-là !

C'est alors que tout le monde se rendit au Cheval-Blanc.

Ils avaient dévoré comme des affamés, ou plutôt comme des gens à qui l'argent ne coûte plus rien. C'était si bon d'entamer un peu cet héritage qu'on avait cru perdu ! Quand on y pensait... hein ! Trente-quatre ans cinq mois, qu'il aurait fallu attendre ! . . . Que soulagement 1

D'abord, on avait été silencieux, par décence. Mais Caforet le jeune, un qui avait toujours le mot pour rire, ayant déclaré que, quant à lui, il aimait autant un petit enterrement gai qu'une noce triste, tout le monde éclata de rire : et, après cda, on ne s'arrêta plus. A onze heures, Plaquevent proposa « le trou normand », trois verres de lil-en-quatre tassant ce qu'on avait mangé, afin de faire de la place, quoi ! pour une reprise. Fallait bien souffler un brin.

Pendant que le trou se creusait, l'aubergiste fit entrer Magloire Paploré, l'homme qui avait repêché le cousin. Le mareyeur entra d'un air assez gauche, tortillant sa casquette, intimidé par tant de beau monde en habits de fête.

Les héritiers voulant aussitôt témoigner qu'ils n'étaient pas fiers, on avança une chaise

à Paploré, on plaça un grand verre devant lui, et on le fit trinquer jusqu'à plus soif. Pour le mettre encore plus à l'aise, le vieux Reculard lui prêta sa pipe qu'il avait lui-même bourrée avec amour. Paploré la retourna, la flaira, puis, l'ayant allumée, la déclara très bonne.

Maintenant, la connaissance était faite :

Paploré était un ami. Et le vacarme devint assourdissant; tout le monde parlait à la fois, même le berquier, d'ordinaire taciturne, qui pérorait comme un député.

Paploré ayant tout de même laissé entendre qu'un petit acompte lui ferait plaisir, un petit acompte sur la prime, vite Plaquevent étala orgueilleusement sur la table cinq billets de cent francs. On s'attendait à voir la figure du mareyeur s'illuminer; mais, à l'étonnement général, il parut faire la grimace. Il se grattait la nuque. A la fin, il dégoisa :

— J 'connaissons point, çu papier-là.

Les héritiers, froissés, allaient se fâcher, quand survint l'aubergiste, qui, tout en riant de la naïveté du pêcheur, sortit d'un gros porte- monnaie, qu'il avait sur le ventre dans son tablier de cuisine, une poignée de pièces

d'or et d'écus. Alors Paploré se leva, empocha soigneusement son affaire, mit son mouchoir à carreaux dessus, dit le bonsoir à toute la compagnie et s'en alla, traînant ses sabots, pendant que la cohérie attaquait gaillardement un grand plat de tripes, et que Plaquevent débouchait ce qu'il appelait son pommard, du cidre mousseux. Il n'y eut que le cousin Boutry, Boutry-p'tite-probité, dont l'estomac délicat ne pouvait s'accommoder de pareilles mangeries, qui s'esquiva en disant qu'il allait voir là-bas si tout marchait bien, si on n'avait besoin de rien.

— Pou c'qu'ça lui profite, à c'maigriot-là, il a bié raison d'point trop mâquer, dit Plaquevent. Vaut mieux qu'il aille voir.

— C'est qu'il est ben sournois, V cousin Boutry ! J'ie quitterais pas s'n'aller seul comme ça, si... Mais y a point moyen qu'i nous fasse d'tort... : l'défunt a rien dans ses poques... il est tout nu 1

— Vraiment ! murmura la veuve Mongrard, qui baissait les yeux pudiquement avec un air gêné ; c'est point convenable.

— Oh! absolument nu, fit Plaquevent, même

klLLE FRANCS DE RÉCOMPENSE! 145

qu'i n'a pu de peau, à c'qu'on m'a dit : toutefois j'crè qu'ça n'ie gène point à c't'heure, pisque...

Mais il s'interrompit soudain. Quelqu'un de plus pâle qu'un spectre venait d'entrer, défaillant, s'accrochant au buffet pour ne pas tomber ; c'était Boutry. Au bouleversement de ses traits, tout le monde eut le sentiment d'un malheur arrivé.

— Dieu de Dieu ! qui qu'vous avez, mon fi Boutry?

D'une voix caverneuse, d'une voix qui lui sortait des talons, Boutry, son long cou de girafe collé contre la muraille, murmura :

— C'était pas Quittemol !

En un clin d'œil, toute lacohérie fut debout. Dix voix frémissantes, furieuses, hurlaient :

— Quoi qu'i dit?... A-t-i la barlue?... Est-i en démence?. . . Menteux, menteux I

Mais Boutry ne bougeait pas. Il eut à peine la force d'articuler :

— Ah! vous pouvez... y aller... vous... verrez... il y a deux médecins... ils disent que c'est pas un... homme I

Ce fut une explosion de colère.

Aussitôt chacun bondit sur son chapeau. Ils sortaient en se bousculant. A grandes enjambées, on les vit qui dévalaient tous vers la Morgue, Plaquevent en tète, sa trique à la main, et la veuve Mongrard en queue, un gros parapluie vert sous le bras. Ils allaient d'un tel train que des gens, les voyant courir, leur crièrent plaisamment :

— Oùs qu'y a le feu ?

De très loin, on remarquait devant le bâtiment de la Morgue un attroupement considérable.

Fendant la foule, écartant les dos à grands coups de coude, Plaquevent, Caillout, Dominique Mingois, les Caforet pénétrèrent jusqu'au noyau de l'attroupement, — un petit groupe de pécheurs, au centre duquel gesticulaient deux médecins bien connus : M. Bianquin, le médecin deThôpital,et M. Susbielle, un ancien chirurgien de la marine. — M. Bianquin avait la mine piteuse et blême tandis que le docteur Susbielle semblait tout guilleret.

— Je ne comprends vraiment pas que vous vous y soyez mépris hier, mon cher confrère,

nasillait le docteur Susbielle, qui fumait d'un air d'importance sa grosse pipe d'écume représentant une tête de négresse coiffée d'un madras.

— Puisque je vous répète, encore une fois, que je n'ai rien vu 1 II faisait presque nuit, le gardien n'avait pas de lumière ; j'arrive, je lui dis: « Bonsoir, Baptiste I C'est Quittemol, n'estce pas ?» Il me répond : « Oui, monsieur, même qu'il pue rudement 1 » Vous comprenez, mon cher, mettez-vous à ma place... : j'allais dîner en ville... des gants clairs... ça n'avait rien de tentant d'y regarder de plus près.... Comment supposer, alors que tous les journaux avaient...

Le docteur Susbielle hochait la tête, d'un air pas convaincu :

— Tant que vous voudrez, mon cher, mais enfin... confondre un lion avec un homme 1 Ah! non...

— Mais, sapristi, encore une fois, puisque je n'ai rien vu ! Soit ! j'ai eu tort de m'en rapporter... mais de là à prétendre que j'ai confondu...

— Un lion, un lion, le roi du désert... rica-

i48 MILLE FRANCS DE RECOMPENSE 1

nait Susbielle... à moins que ce ne soit un tigre... un jaguar... en tout cas, un félin delà grande espèce...

Sur ce, levant sa canne, afin d'ouvrir le cercle des badauds, le docteur Susbielle se préparait à s'en aller, quand il se heurta à Plaquevent. Oh I un Plaquevent pas content, un Plaquevent tout cramoisi. Se campant devant le docteur, le maquignon, les bras croisés, la bouche gonflée de menaces, jeta brutalement:

— Si vous croyez que vous allez fiche le camp comme ça, vous!... Ah! vous voulez pas qu'çasoit not' cousin? Où q'vous avez pris çu mensonge ?

— Vous I laissez-moi la paix, répondit le chirurgien... Vous m'avez rudement Fair d'avoir trop déjeuné I

Il n'acheva pas : Plaquevent, d'un • bond^ était sur lui et l'empoignait ; le médecin se débattait, criait. On se précipita, les pêcheurs les séparèrent.

Alors Plaquevent, qui regrettait déjà son emportement, et calculait que ça allait lui valoir une mauvaise affaire en correctionnelle,

MILLE FRANCS DE RÉCOMPENSE! i49

fit des excuses, beaucoup d'excuses, que le docteur finit par accepter.

— Mais enfin ! gémissait le pauvre maquignon d'une voix éteinte, comment qu'vous voulez qu'ça soit eune bête comme ça qu'y en a point dans not' contrée? Comment qu'il aurait venu d'Afrique, çu lion-là, comment ?

— Quant à cela, je l'ignore, repartit sèchement le chirurgien, qui rajustait son nœud de cravate; je l'ignore absolument... mais je n'en suis pas moins sûr de mon fait.

Tout à coup, la voix claire d'un gamin cria :

— JVas vous dire, moi ; je sais bien c'que c'est, allez !

— Quoi qu'c'est?

— C'est la honne du Cirque qu'est morte à c'été, la lionne à Bazola. I z'y ont enlevé la peau avec la tête et les pattes, et puis, comme ça les ennuyait d'aller trimballer la carcasse au dépotoir, i z'y ont bourré des cailloux plein le ventre et fichu au bassin la nuit. J'en suis sûr, j'ies ai vus. C'était juste l'endroit qu'Magloire l'a repêché.

Plaquevent, pris d'un vertige, roulait des yeux hagards. Il baissa la tête.

— Quoi qu'a va m'dire, ma femme ?

J'suis-t-y malheureux, j'suis-t-y malheureux !

Un bruit de pas précipités sur le pavé lui fit relever la tête : c'était la cohérie qui s'esquivait.

— Ah, les canailles! et m'n'argent? Rendezmoi m'n'argent !

Mais ils étaient déjà loin. Plaquevent ne put rattraper que Reculard ; le berquier n'allait pas vite. Plaquevent le saisit par l'épaule :

— Toi, j'te tiens !

Mais l'autre :

— Quittez-mè aller, vo! quittez-mè I... Bié sûr qu'on vo Prendra vot' argent... je renions point... I vo paiera, l'notaire!

— Quand ? gronda le maquignon, qui ne lâchait pas la blouse.

— Bé dame, à l'héritage... dans trente-quatre ans chinq mois, donc? Pisqu' c'est vo-même qui l'avez dit! Vo-z-êtes donc pus d'parole?

A Monsieur E, Faguet.

En habit noîr et cravate blanche, pimpant, l'allure rapide, M. Granvalon, agréé à Elbeuf, regagnait son étude. Comme il poussait la porte rembourrée de son cabinet, le maître clerc se précipita, et, tout bas :

— Il y a là le président qui attend depuis une demi-heure.

— Pas possible 1 Vivement il entra.

— Ohl monsieur le président, toutes mes excuses...

— Saperlotte ; que vous voilà beau I Est-ce que c'est vrai?...

Granvalon souriait.

— ...Que vous vous mariez!

— Oui, c'est vrai. Je reviens précisément de faire la demande officielle; vous serez donc, monsieur le président, la première personne...

— Vite! vite! révélez-moi le nom de l'heureuse!...

— Oh! monsieur le président, vous me couvrez de confusion !

Puis, changeant de ton, et bas, avec l'accent demi-ému qui convient en pareil cas :

— J'épouse... mademoiselle Claire Savalle.

— Bravo 1 charmante personne, jolie, et un papa qui n'est pas précisément sur la paille. Fille unique!... Oh! mais parfait, parfait... et des talents, musicienne. . . elle récite très bien ! . . . Je l'ai entendue une fois... Bravo, bravo!

Maître Granvalon, un garçon assez corpulent, au teint coloré, au front court, était médiocre causeur.

Aussi il cessa bientôt de sourire. Il prenait même, à mesure que le président se lançait sur les qualités dont la jeune fille était parée, Vattitude indécise et gauche, un peu boudeuse

de l'écolier debout, les bras ballants devant le maître qui l'ennuie à lui faire des phrases.

— Sapristi 1 mais alors, dit le président, je tombe... très mal, moi, avec ce que je viens vous... demander.

— Tout à vos ordres, fit l'agréé en s'inclinant.

— Heu! heu! j'en doute...

A dessein, le président fit une pause. Convaincu que la pilule ne passerait pas aisément, il préférait laisser une certaine inquiétude s'amasser peu à peu dans le cerveau de Granvalon. Les gens sursautent moins aux ennuis déjà pressentis.

— Vous partez en voyage, ce soir, mon cher maître, vous filez à Bruxelles... comme un caissier!

Il riait et se frottait les mains, feignant de trouver à la chose un côté gai.

— ... A Bruxelles! ce soir... fit Granvalon, qui regardait au plafond d'un air abasourdi, mais... Et à quelle occasion?

— Pour une faillite, répondit le président, qui, les pouces dans les entournures de son gilet, arpentait le bureau tout en causant.

i54 LE BANQUEROUTIER

Peu à peu il enflait le toQ et gesticulait de la tète.

— Le mot faillite vous fait toujours faire la grimace... que voulez-vous, il faut en prendre votre parti. Ce serait, en vérité, un métier trop agréable que le vôtre, messieurs les agréés, si vous n'aviez jamais autre chose à faire que de plaider. Le tribunal veut que vous rendiez au commerce le service de vous chaîner aussi des mauvaises affaires. Sans cela, songez donc en quelles mains tomberaient nos faillites, heini Nous voyez-vous réduits à nommer syndic un Létracq, cet agent d'affaires de bas étage, ou un Potanceau, cet ex-huissier à cravate blanche, rat vorace qui s'insinue dans les banques sous couleur de contentieux et vous les ronge jusqu'à la moelle. Oui! c'est vous, vous que nous prenons, ça n'est pas amusant, mais il le faut! Eh bien, le mois dernier, je vous ai nommé syndic d'un... un fabricant de galoches... comment donc? celui qui est en fuite?

Le président faisait claquer son doigt comme un homme qui cherche vainement un nom qu'il a au bout des lèvres.

— Le Bourdais, murmura Granvalon.

— Oui, Le Bourdais I Eh bien, comme vous savez, on soupçonnait déjà qu'il se cachait à Bruxelles... A l'instant, on vient de découvrir son adresse... Tenez, voici le renseignement sur ce papier... C'est Raudin, son principal créancier, qui l'a déniché... Il y est, je crois, pour une forte somme. •.

— ... Relativement.

— Assez pour s'en occuper I II a donc mis tout en œuvre, a remué ciel et terre afin de pincer son voleur (je dis voleur, car Le Bourdais, n'est-ce pas, avait fait sa pelote, avant de glisser la clef sous la porte ?) Eh bien I il le tient! Il ne nous reste plus qu'à mettre la main sur le magot. Or, Raudin est venu me voir, et il veut que vous partiez tout de suite. Il a une peur bleue que les recherches qu'on vient de faire n'aient donné l'éveil au failli et qu'il ne prenne la poudre d'escampette... Ohl c'est très ennuyeux, je le reconnais... un jour de fiançailles !

— Mais, monsieur le président... fit Granvalon consterné, la bouche piteuse, mais... mais la faillite n'a presque rien... Pourquoi la

grever de frais aussi lourds? Un voyage à Bruxelles?

— Bah! soixante francs aller et retour, pas plus!

— Mais enfin, on m'attend ce soir chez M. Savalle... Mon père, mon oncle arrivent de Rouen !

Le président hocha la tète :

— Allons, mon cher Granvalon — et adoucissant le ton, il mit la main sur Fépaule de son agréé : Oubliez un instant que c'est le président qui parle, et faites un vrai plaisir au vieil ami de votre famille. Je tiens à ce que vous alliez là-bas... J'ai des raisons... personnelles que vous devez comprendre et que je vous saurai gré de ne pas me contraindre à vous dire... Vous rrC obligerez en partant... Est-ce entendu?... Rouen n'est pas loin; votre famille reviendra, que diable ! Allons, au revoir, bon voyage ! La tâche est délicate, mais vous êtes un habile homme et... oui! oui! vous réussirez. Je sens ça.

— J'irai, monsieur le président, fit Granvalon simplement.

A cinq heures, Tagréé, en tenue de voyage,

LE BANQUEROUTIER io7

couverture sur l'épaule, valise à la main, partait pour Rouen et de là pour Bruxelles.

Il avait dissimulé, à sa fiancée, l'objet de ce voyage précipité, par crainte de quelque fâcheuse impression. Ce mot de syndic a quelque chose de si rébarbatif, et, le rôle, de si brutal! On n'est guère flatté d'avouer à une jeune fille, élevée dans le luxe, qu'on coudoie à la journée des banqueroutiers...

autant dire des galériens. Dans un court billet adressé à M. Savalle, Granvalon expliquait à sa façon ce brusque départ. Il prétextait la nécessité de conférer avec son avocat de cassation belge sur une grosse affaire concernant la maison de laines Aubernon et C'% plaidée l'année précédente à Anvers, un procès sur lequel toute l'industrie d'Elbeuf avait les yeux. Deux télégrammes pressants, envoyés coup sur coup, lui donnaient d'urgence rendez-vous à Bruxelles pour le lendemain matin, et il avait dû partir en hâte. Le devoir avant touti

En règle maintenant, sûr que les deux familles, à l'heure du dîner, feraient sentimentalement chorus pour le plaindre d'un si

fâcheux contretemps, Granvalon, en garçon qui ne perd jamais de vue les côtés pratiques de l'existence, attaqua d'un vigoureux appétit le panier de provisions dont il s'était muni au buffet avant de partir.

Quand il eut bien joué des mâchoires, ses idées se firent un peu plus claires, et il en profita pour jeter un coup de sonde dans les difificultés de sa tâche.

Évidemment, il ne fallait pas revenir les mains vides, si l'on ne voulait pas mécontenter le président. Ce qu'il désirait, lui, c'était bien facile à deviner. Raudin, le banquier, passait pour l'inspirateur du Fanal (TElbeufj cette mauvaise petite feuille de scandale, toujours prête à aboyer aux jambes de tout le monde, surtout des gens riches. Or, juste en ce moment, le président achevait ses six années de magistrature, au bout desquelles, d'ordinaire, il y a le ruban rouge. Mais encore faut-il être bien avec la préfecture! Et dans la circonstance... ça n'était pas chaud, disait-on. Si le malheur voulait que cet animal de Raudin choisît précisément l'instant pour faire cam-

pagne contre le président, rappelât que son orthographe était faible, qu'il élevait son fils dans une pension religieuse, et qu'autrefois, à leur propriété de campagne, sa femme faisait des reposoirs à la Fête-Dieu, ces révélations suffisaient à enlever à l'honorable consulaire, en dépit de ses longs services, toute chance de décoration.

Aussi le succès de Granvalon, envoyé exprès à Bruxelles et revenant avec des fonds pour les créanciers, serait un coup d'éclat inappréciable, une sorte de traite tirée sur la reconnaissance du banquier.

— Eh bien, alors, je ferai ce qu'il faudra, se dit Granvalon avec une énergique résolution de tout tenter pour réussir.

Mais, à bien réfléchir, cela n'allait pas tout seul.

Le Bourdais n'était certes pas le premier venu! Dans le quartier qu'il avait habité, on le dépeignait comme un acharné au travail. Levé dès cinq heures, hiver comme été, ne connaissant ni dimanche ni fêtes, ne se dérangeant jamais, d'une économie sévère, il eût été très bien vu, n'était son caractère taciturne et

ombrageux. Le sort semblait s'être cruellement acharné sur lui. Il avait d'abord perdu sa femme. Puis, l'un, après l'autre, ses deux enfants, d'une maladie singulière, sorte de langueur , d'épuisement, où les médecins n'avaient rien compris. Enfin, par surcroît, les mauvaises affaires étaient venues. Alors, las de s'user à un travail sans résultat. Le Bourdais avait pris le parti de tout quitter, perdant du même coup sa réputation d'honnête homme, se mettant hors la loi, devenant banqueroutier.

A le relancer dans sa tanière , il n'y avait peut-être que des dangers à courir ; car enfin cet homme avait dû prendre ses précautions, bien cacher son argent. Et, comment supposer que, bénévolement, à la première réclamation d'un syndic , c'est-à-dire d'un ennemi , il allait... vider ses poches? Non! c'était s'exposer inutilement.

Et puis, sans trop la redouter, pourtant, Granvalon n'aimait point la lutte. Prudent, circonspect, comme le sont les gens d'origine paysanne, il évitait toujours les occasions de conflit. Mais, par exemple, quand il était

engagé dans une entreprise, alors l'obstination tenace de son caractère de Normand l'empêchait de lâcher prise.

Parfois même, il devenait brutal , presque violent, s'exaspérant devant les difficultés rencontrées. Aux yeux de certains , cette énergie provenait de principes rigides, d'un très vif sentiment du devoir. Pour d'autres, Granvalon était avant tout un homme d'affaires assez roublard, chez qui le sens de ses intérêts était d'autant plus lucide qu'aucune rêverie élevée ne venait jamais troubler sa vision des choses.

Quoi qu'il en soit , c'était bien le contraire d'un hésitant. Avec des vues courtes, son coup d'œil était rapide.

Souvent, quand ils étaient embarrassés, ses confrères venaient le consulter, et Granvalon, rien qu'avec son bon sens, trouvait vite une solution, — toujours la plus simple, — qu'il disait en quelques mots. Après cela, il ne fallait pas lui en demander davantage , s'amuser à envisager des hypothèses , à supputer des complications, à creuser des cas de conscience. Ah non !

Il vous répondait :

— Ça mon cher, c'est autre chose ! C'est du

très douteux... On verra bien au moment...

Ce n'est pas la peine avant! Les si... les « supposons que »... ça ne me connaît pas I

En homme habitué à tout faire avec méthode.

Granvalon s'était donné jusqu'à huit heures dix-neuf, heure d'arrivée à Amiens, pour avoir combiné ses voies et moyens dans l'affaire Le Bourdais.

A huit heures cinq, n'y voyant pas encore très clair dans son plan, il s'avisa qu'il serait bon de prendre conseil à Bruxelles du chef de la Sûreté. Aussi, d'Amiens, lançait-il une dépêche, annonçant au policier belge sa visite pour minuit.

— Si ce monsieur est couché, se dit-il, je m'en irai, mais bah 1 un chef de la Sûreté ne doit jamais être couché quand on a besoin lui I

Sur ce, Granvalon s'enfonça dans un coin du wagon, rabattit sur ses oreilles les pattes d'une casquette anglaise et s'endormit bientôt d'un sommeil paisible. Il estimait que c'était déjà trop d'avoir dans la vie des heures forcément ennuyeuses sans en gâter d'autres à se tracasser d'avance.

Il fut réveillé par un contrôleur qui prenait

LE BANQUEROUTIER i63

les billets. On approchait de Bruxelles. Alors Granvalon remarquant, dans le wagon, un voyageur dont la tournure semblait celle d'un homme de loi, s'informa si ce monsieur ne connaîtrait pas par hasard le chef de la Sûreté. Il n'y a rien de tel que d'être un peu renseigné à l'avance sur les gens.

Obligeamment, le monsieur répondit que le chef de la Sûreté était très connu. Ancien journaliste, entré par goût dans la police, c'était un esprit cultivé, méditatif, un peu bizarre car il passait pour avoir été longtemps fort raide dans ses fonctions. Aujourd'hui, — au contraire — on le disait devenu très doux, comme s'il fût arrivé, à force de scepticisme, à une sorte d'indifférence ennuyée qui frisait la faiblesse.

Granvalon remercia son interlocuteur. A vrai dire, le renseignement ne lui paraissait pas bien clair.

— Devenu mou par scepticisme, — qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire? se répétait-il, un peu ahuri.

Mais le fracas des plaques sur lesquelles le train passait , Téclat de la lumière électrique

réverbéré par les vitrages de la gare, Tarrachèrent à sa songerie.

Aussitôt débarqué du train , le syndic se faisait conduire tout droit au ministère de l'intérieur.

Il avait à peine remis sa carte à un agent qu'on l'introduisait. Le chef de la sûreté fut des plus aimables. Il déclara se mettre, lui et son personnel à l'entière disposition du syndic français.

Granvalon exposa le but de son voyage. Le policier Técoutait attentivement, ne cessant de le fixer de ses yeux finement observateurs.

— Vous avez l'adresse de cet homme, monsieur le syndic ?

— Oui, monsieur, rue Harengère, 7.

— C'est près de la halle. Vous connaissez Bruxelles ?

— Non, monsieur.

— Eh bien, je vous ferai conduire si vous y allez cette nuit. Cet homme , me dites-vous , tient un débit ?

— Oui, un débit de nuit.

— ... Ce que vous appelez à Paris un assommoir... clientèle interlope, moitié por-

tE BANQUEROUtlER l6o

teurs aux halles, moitié escarpes... Ça ouvre à six ou sept heures du soir, pour fermer à la même heure le matin •

— Parfaitement, monsieur, c'est bien conforme aux renseignements dont je suis muni.

J'ajouterai qu'il se cache sous le nom de Chatelin.

Il y eut un court silence.

— Et maintenant, puisque vous désirez mon avis, dites-moi bien franchement à quoi vous venez vous attaquer. Est-ce à l'homme... est-ce à l'argent qu'il a emporté ?

— A l'argent seulement. Oh I l'homme..* l'homme, ce gredin-là ira se faire pendre ensuite où il voudra.

— Alors, renseignez-moi un peu sur le passé de Le Bourdais... Est-ce un honnête...

' — Honnête, lui ? murmura avec une sorte de stupeur Granvalon qui se recula sur sa chaise... honnête! mais c'est un failli et un banqueroutier.

— Ça ne fait rien... failli... en fuite... ce ne sont là, souvent que des mots. La moitié des gens qui viennent s'échouer ici sont des êtres -- comment dirai-je ? — frop fiîibles

pour réagir suffisamment contre les épreuves qui les ont assaillis. Alors, découragés, ils glissent, il s'abandonnent, roulent dans la boue, ou se dérobent par la fuite.

Après un moment de réflexion, il reprit:

— Le Bourdais n'est pas jeune, n'est-ce pas?

— Non, cinquante ans.

— Eh bien , un homme de cinquante ans peut être suffisamment connu pour qu'on prévoie ce qu'il va faire. Vous savez bien quel est son caractère ; si c'est un piocheur ou un ivrogne, un économe ou un dissipateur, un maladroit ou un chevalier d'industrie? Parlez, donnezmoi des détails.

— Oh 1 quant à cela, — du moins d'après ce qu'on m'en a dit, — Le Bourdais a travaillé toute sa vie comme personne, et c'est la malchance, concurrence, mauvais crédits, maladie, mort des siens — qui l'ont mis par terre,

— Ah ! il a beaucoup souffert ?

— Je.., je suppose, c'est même certain, fît le syndic qui ouvrait des yeux étonnés devant cette sorte d'interrogatoire où il sentait pointer à son adresse, sous la courtoisie du ton , une discrète leçon d'indulgence.

— Eh bien alors, voyez-vous, monsieur, mon impression de professionnel, impression faite de flair, d'intuition, — rien de plus, car vous ne me faites pas suffisamment voir l'homme, — mon impression, dis-je, c'est qu'il faut que vous y alliez carrément. Vous entrerez dans la boutique, vous causerez avec votre homme, les yeux dans les yeux, sans duretés, sans menaces, mais aussi sans tâtonnements. Votre succès est une question d'ascendant à attraper. Il faut que vous lui en imposiez... Réfléchissez, eflbrcez-vous de frapper un peu son esprit, trouvez quelque chose qui le secoue. Tenez I moi, à votre place, je choisirais l'heure même où la journée finit pour lui, c'est-à-dire de cinq à six heures du matin.

» En hiver, c'est une heure triste et morne, où l'on est généralement assez calme. Le Bourdais, ce pauvre diable , sur qui la vie a déjà pesé lourdement, se sentira, au moment de fermer son bouge, plus las, plus accablé que jamais...

»... Tâchez de l'aborder par des mots qui touchent. C'est en somme, par la sensibilité que les brutes elles-mêmes sont les plus vulnérables. . . Seulement, il est nécessaire d'être habile.

— Et dans cet assommoir, il faut y entrer.., seul ?

— Certainement I D'abord, si cette nuit est une de celles où il y a du monde chez lui, ce n'est pas un, c'est dix agents qu'il me faudrait vous donner. Et puis, quoi? mes hommes vous protégeraient, certes ; mais est-ce que Le Bourdais causerait devant eux? Jamais I Moi, je serais à votre place, j'aurais courageusement entrepris cette mission... difficile, dangereuse même, eh bien ! je me risquerais seul.

— Ahl vous reconnaissez alors qu'il y a des périls, fit Granvalon qui se mit à hocher la tête en même temps que sa bouche esquissait une grimace d'inquiétude.

— Certes I mais pas considérables. Calculonsles. Cet individu a-t-il beaucoup d'animosité contre les tribunaux, contre la société, contre ses créanciers, — tout un ensemble que vous allez subitement personnifier à ses yeux? Cela, vous le savez mieux que moi. Voyez- vous, neuf fois sur dix...

— C'est la dixième fois qui est gênante, fit Granvalon essayant de plaisanter.

— Enfin, que voulez- vous!... Je ne puis que

Le BÀNQUEROUtlER 160

VOUS dire ce que je ferais à votre place, si je voulais décider le failli à me restituer ce qu'il a emporté.

— Je vous remercie, monsieur. Puis-je m'installer quelque part jusqu'à cinq heures du matin... Ensuite un de vos agents m'indiquerait le chemin.

— Oui, monsieur le sjmdic, je vais donner les ordres nécessaires. On va vous offrir un lit de camp, celui des médecins de veille, et Ton vous préviendra à l'heure dite pour vous conduire — sinon jusqu'à la porte même de votre homme... au moins dans la direction.

A cinq heures précises, Granvalon, qui dormait à poings fermés, sentit un léger chatouillement. On le réveillait de la manière silencieuse usitée dans la police, en lui grattant les mains.

Encore somnolent, tout engourdi, une barre de migraine sur les yeux, Granvalon se mit sur son séant, s'étira, bâilla, se tourna et retourna, puis, lentement, sans le moindre entrain, —

i70 LE BANQUEROUTIBR

bien au contraire, — il se mit en route.

C'était loin.

L'agent qui lui servait de guide n'était guère causeur. Le temps n'y prêtait pas, du reste.

Un brouillard froid passait en masses lourdes, mettant autour des réverbères une tache opaque de buée.

On allait toujours, par des rues étroites, entre de très hautes maisons. Personne dans les rues. Granvalon, qui n'avait jamais été noctambule, ne connaissait guère ces aspects des quartiers misérables aux heures louches des nuits d'hiver finissantes. Quoique peu impressionnable, il frissonnait malgré lui, à côté de ce compagnon silencieux et inconnu. Le bruit de leurs pas sur le pavé, accru par la répercussion contre les murailles, lui faisait parfois tourner brusquement la tête, comme s'il eût craint d'être suivi dans l'ombre, tant cette sonorité dans le grand silence de la nuit lui semblait étrange.

Ce dont il ne revenait décidément pas, c'était de s'être aussi facilement laissé entraîner dans une aventure pareille. Bien sûr qu'il la retiendrait, cette promenade-là. Ahl mais, ouil sacristil

Enfin, on commençait à entendre la rumeur assez rassurante des lourdes voitures maraîchères. Le bruit devint plus intense, plus rapproché. En revanche, on croisait dans l'ombre des gens qui, à pas de loup, rasaient les maisons; quelques-uns tournaient brusquement les talons et filaient.

A un carrefour, l'agent s'arrêta:

— Voici la rue Harengère , dit-il , nous sommes dans le haut... Le 7 est en bas...

Continuez pendant trois ou quatre minutes.

— Mais... mais... je ne vais jamais distinguer les numéros 1

— Inutile 1 le 7 est la seule maison ouverte. Tenez, là-bas, où l'on voit une lueur rouge, ça doit être là.

Granvalon ne répondit pas. Il eut un geste vague de découragement. Ah mon Dieu 1 quelle bête d'histoire 1 Pour un peu, il eût rebroussé chemin derrière l'agent ; mais le chauvinisme lui évita la honte d'une défaillance.

— Allons ! se dit-il, je suis à V étranger!

Et cela lui redonna du cœur.

Serrant les poings, tenant son parapluie

comme on tient un gourdin, il s'enfonça dans la direction où apparaissait la lueur.

En ouvrant la porte, on se trouvait tout de suite dans une salle assez vaste, très nue et mal éclairée, exhalant une fade odeur d'humidité et d'alcool.

Personne au comptoir. Seuls dans un coin, accoudés à une table, trois hommes de mauvaise mine causant à voix basse.

D'abord, ils parurent ne pas faire attention au nouveau venu. Puis, comme celui-ci restait immobile au milieu de la boutique, et que, sans doute, ils le trouvaient gênant, un des individus se leva et s'en fut donner un coup de pied dans le refend. Un sourd grognement répondit, et, bientôt, quelqu'un qui pouvait être un garçon, un individu à face blême, sale, les cheveux embroussaillés, les yeux rouges, fit son apparition. Il avait autour du cou un vieux torchon, enroulé comme une corde.

D'un air de bouledogue, avec une voix tellement enrouée qu'elle semblait partir du fond d'une cave, il dit à Granvalon :

— Qu'est-ce qu'il vous faut?

— J'ai besoin de parler à M. Le Bou.... à M. Chalelin, veux-je dire.

— Le patron 1 entrez...- par là... jusqu'au fond; vous le trouverez dans la cuisine, qui se met au lit... car on va fermer, fit-il en regardant les rôdeurs. Allez donc I y a pas de marche.:, vous vous casserez rien I

Granvalon s'avançait avec précaution au milieu de l'obscurité du couloir. Il poussa une porte entre-bâillée : c'était la cuisine.

Le patron n'était pas encore couché. Il avait seulement ôté sa veste et se tenait assis immobile sur une chaise devant un reste de feu.

Un matelas par terre, sans drap devait être le lit.

D'abord l'homme ne bougea pas. Il supposait sans doute que c'était son garçon, et Granvalon put l'observer de côté : un grand, voûté, cheveux gris, larges épaules.

Il n'était plus qu'à trois pas quand le "prétendu Chatelin se retourna. Vivement il fut debout, montrant une mine ravagée, des yeux fiévreux.

— Qui êtes-vous ? gronda-t-îl se tassant sur lui-même comme prêt à se défendre.

Le plus tranquillement qu'il put, Granvalon répondit :

— Le Bourdais, je suis le syndic de votre faillite, je viens...

Il n'acheva pas. D'un bond, l'homme s'était rué sur lui, l'étreignant à la gorge.

Ils roulèrent tous deux par terre, le jeune homme faisant des efforts surhumains pour se dégager. Il n'y put parvenir et fut ter-

Maintenant il était à la discrétion du bandit.

Alors, quand il se vit cloué sur le sol par une poigne de fer, Granvalon ne lutta plus. Il sentait que s'avouer vaincu était la seule chance qui lui restât d'être épargné.

Le Bourdais avait fouillé rapidement dans sa poche. Il y prit un revolver qu'il arma :

— Une pour vous d'abord, une pour moi après, fit-il, d'une voix sourde. Je m'y attendais I Ça devait finir comme ça !

Granvalon ne sourcilla pas. Par un effort puissant de sa volonté, il regardait l'autre avec une sorte d'impassibilité, d'air détaché, comme on considère des choses lointaines.

Cela dura ainsi, peut-être deux minutes.

Alors peu à peu, Le Bourdais sembla se troubler.

Il ne comprenait plus. Quoi? Celui-là n'était donc pas de la police qu'il n'était pas armé ? Il ne venait donc pas... l'arrêter?... C'était étrange 1 Bientôt il lâchait le cou de sa victime, mais en lui maintenant son genou sur la poitrine. Ce genou, Grandvalon le sentit qui tremblait.

Au reste, le misérable était maintenant dans un état d'agitation indicible. Par moments, il avait plutôt l'air d'un fou; dans d'autres, sa figure exprimait une souffrance poignante.

A la fin il éclata :

— Mais parlez donc, vous I qu'est-ce que vous me voulez ?

Le jeune homme ne broncha pas. Il resta silencieux. Il portait ses regards vers le plafond dans une attitude de résignation, se refusant visiblement à parler tant qu'on le tiendrait ainsi à terre. Ce refus acheva de bouleverser Le Bourdais.

Brusquement il jeta son arme, qui culbuta sur le plancher.

Puis humblement, comme pour aider Granvalon à se relever, il lui tendit les mains.

En se retrouvant debout et libre, le syndic, en même temps qu'il savourait le plaisir de voir tout danger définitivement écarté, eut le sentiment très net que maintenant, pour peu qu'il sût s'y prendre, il allait réussir et très vite.

Il se croisa les bras et, froidement :

— Je vous avais pris pour un honnête homme 1

Ces mots tombèrent sur Le Bourdais comme une lourde masse. Il chancela, s'affaissa sur une chaise, et, la tête eatre les mains, resta quelques instants absolument anéanti.

— Causons! fit Granvalon qui approcha une chaise, mettons qu'il ne se soit rien passé entre nous.

Et, se rappelant la leçon du chef de la Sûreté, il aborda les effets d'attendrissement, mais avec toute la maladresse d'un homme qui ne sait pas comment cela se manie.

— Voyons, mon ami, fit-il en prenant un air de gravité émue — mais sans trop savoir

LE BANQUEROUTIER Ml

par où commencer — je ne vous en veux pas... je me rends compte que vous avez subi des épreuves très dures... Votre femme... vos enfants... vous les aimiez bien... n'est-ce pas?

Le Bourdaîs restait inerte, dans une sorte de stupeur abrutie, ne répondant rien ; mais il soufflait avec effort, comme quelqu'un qui étouffe.

Granvalon, un moment embarrassé par ce silence, revint à la charge :

— Parlez, mon ami, parlez donc I cela vous soulagera.

Le Bourdais poussa un long soupir ; puis, se levant, il se mit à marcher à grands pas.

n paraissait en proie à une émolion profonde ; mais, rien qu'à voir ses traits contractés, on sentait qu'il entendait se dominer jusqu'au bout.

— Oui, j'ai souffert... comme bien peu souffrent sur terre... J'ai cinquante-deux ans... Depuis l'âge de sept ans, j'ai travaillé sans avoir connu une heure de plaisir et de repos. Ma vie 1 une longue misère ! Ah 1 ce que j'ai souvent envié le sort de mes ouvriers 1 Eux

au moins, leur paye était sûre, mais moi I J'ai eu des commis qui m'ont volé, j'ai eu des colporteurs à qui j'avais confié des marchandises et qui ne sont jamais revenus. Tous les jours la ruine s'approchait plus près de notre maison, plus inexorable. Quand ma femme a vu ça...

La voix de l'homme s'altérait.

Il était très pâle. Il haletait et par instant crispait ses poings, comme pour refouler ce qui l'angoissait:

— •.. Ma pauvre femme.- alors ça lui a fait mal, ça l'a minée..., tant... tant... qu'elle est. . . morte. — Il s'arrêta. . . — Et puis la maison était si malsaine! Les enfants, les innocents 1 y ont passé aussi... Les affaires empiraient, Raudin prenait maintenant trente pour cent quand il m'escomptait mon papier... J'ai compris que c'était fini. Alors je me suis mis en mesure de partir, j'ai fait des traites sur un tas de gens qui ne me devaient rien. Je les ai portées chez Raudin, il m'a donné de l'argent et j'ai filé. A part lui, je ne dois pas trois mille francs.

» Eh bien, malgré cela, monsieur... et je vous

assure que je dis la vérité,., mon idée, c'est de payer au fur et à mesure que je gagnerai, de rembourser ceux à qui je dois. Pas Raudin! Celui-là est une canaille; non les autres.

Voilà pourquoi je travaille, voilà pourquoi j'ai pris ce métier-là, le plus dur qu'il y ait au monde. J'ai acheté le fond trois mille cinq... J'étais parti avec quatre mille. Le reste, ce sont les liquides.

Jusque-là, Granvalon l'avait laissé parler; mais, à cette révélation que tout l'actif était passé dans l'achat du fonds, il ne put s'empêcher de faire la grimace. C'était vexant, cela détraquait tous ses projets.

— Quoi! murmura-t-il d'un air d'incrédulité, trois mille cinq cents francs... un fonds pareil 1

— Ouil ça n'a rien d'étonnant avec les recettes qu'on y fait. Et, vous savez I pas de crédit ici, du comptant, on paye d'avance !

Du reste! — Il fouilla dans un tiroir de la table — prenez l'acte, vous verrez que c'est vrai.

Granvalon se mit à feuilleter le papier timbré. Pas de doute, c'était bien la somme exactCé

Pendant qu'il lisait, Le Bourdais continuait.

Il parlait tout seul, lentement, les yeux perdus dans l'ombre; il parlait sans colère, mais avec l'expression d'une tristesse profonde, écrasante.

— Ah! oui, j'en ai... assezl je serais bien mieux en prison... bien plus tranquille 1 Les forçats du bagne ont moins de mal que moi...

Hier matin, la maison est si vieille, si délabrée, qu'elle a craqué, le plafond s'est fendu. Dans la boutique tout le monde s'est sauvé pensant que ça allait crouler. Moi... je suis resté... je me sens si las de la vie que, tenez, monsieur I si l'on me disait que la mort est là, qu'elle va me prendre, et que, pour l'éloigner, il suffit de lever un doigt... je ne le lèverais pas...

Au bout d'un instant. Le Bourdais reprit avec plus de fermeté :

— Assez causé, car ça ne vous intéresse pas tout ce que je dis sur moi. J'ai déjà huit cents francs de gagné, je vais aller les chercher, ils sont à la cave. Je vous les donne pour mes créanciers... Je vous en enverrai encore comme ça tous les ans.

Il saisit la chandelle, en s'excusant de laisser pour un instant, M. Granvalon dans l'obscurité, mais il n'avait que celle-là. Puis, s'agenouillant dans un coin de la pièce, il leva le panneau d'une trappe et descendit une longue échelle.

La cuisine s'emplissait de fades odeurs de moisissure ; on entendait en bas un bruit de tonneaux remués ; puis il y eut un grattement contre le sol de la cave. C'était sinistre, et le syndic sentit un frisson lui courir par tout le corps à penser que, si le banqueroutier l'avait tué, ce serait sans doute une autre cachette qui aurait été creusée à cette heure au fond de la cave...

Il eut presque envie de s'en aller; mais déjà Le Bourdais remontait.

— Tenez, fit-il en posant sur la table une bourse de cuir qui sonnait la grosse monnaie, emportez 1 Maintenant vous pouvez me faire empoigner si vous voulez...

Il dit cela d'un air d'insouciance hautaine, presque farouche.

— Mais alors vous ruinez le fonds. Car voyez-vous, un fonds comme ça, s'il est fermé

seulement huit jours, c'est fini... Et on ne trouve pas non plus à le vendre trop facilement. Faut n'avoir peur de rien pour mener un métierpareil.

Granvalon paraissait songeur comme s'il n'eût pu se défendre d'une certaine estime pour son failli. Il ruminait intérieurement que c'était là un vigoureux type d'homme, tout de même.

Mais trop positif pour dévier longtemps de son chemin, le syndic en même temps qu'il ramassait l'argent, murmura sur un ton qui, il est vrai, trahissait une vague confusion :

— Je ne vous tiens pas quitte, Le Bourdaisl Vous n'avez pas le droit de garder les quatre mille francs du fonds. Môme si le projet que vous avez de désintéresser vos créanciers, au fur et à mesure des recettes, est sérieux, j'ai, moi, le devoir de vous réclamer tout. Vendez la maison... Si rigoureux que cela soit... Il m'en faut le prix.

— Ahl non, par exemple 1 c'est trop fort; il y a une limite à tout, je serais trop bête à la fin! Il faut bien que je vive... D'ailleurs 1 — le banqueroutier se croisa les bras — cet argent que vous voulez, c'est pour le rendre à Raudin, une canaille^

Granvalon hocha la tête :

— Canaille, c'est possible, il n'en est pas moins créancier. Voyons! rendez cet argent, vous êtes courageux, vous ferez autre chose.

— A mon âgel Ah! ça vous est commode, à vous, de dire cela.

Il regardait le jeune homme des pieds à la tête, d'un air ironique :

— Vous êtes un bourgeois, vous! un fils à papa, vous n'avez jamais su ce que c'est que d'avoir l'huissier au derrière et la misère noire qui vous guette embusquée au coin de la borne. Moi, non! je n'ai plus que cet os-là à ronger, je le garde. Avec ça que c'est drôle de ne jamais voir le jour, de ne fréquenter que de la crapule, des voyous. Hein! si vous voulez que nous changions de métier... Moi, je veux bien!

Brusquement Le Bourdais devint très pâle.

Il se prit les cheveux à poignée, puis :

— Ah!... tonnerre! j'ai eu tort de ne pas vous... Je me serais tué après et tout serait fini. Mais voilà! ça m'a fait quelque chose, parce que vous étiez... français, aussi.

Granvalon l'écoutait très ennuyé.

\Si LE BANQUEROUTIER

Cet homme lui échappait. Il ne savait plus par où le prendre. Et cependant il voulait, plus que jamais, ne pas rentrer à Elbeuf les mains presque vides.

Tout à coup une idée lui vint sur ces mots du banqueroutier : « ... parce que vous étiez français nussi, »

« Tiens, tiens, se dit-il. Il y a quelque chose à tenter par làl »

— Ce que je vous disais. Le Bourdais, reprit-il alors d'un ton presque solennel, c'est que malgré moi, je me sentais pris de sympathie pour vous. Je sens qu'il vous est resté un grand fonds de droiture. Votre caractère est violent, mais vous avez tant soufifert que je vous pardonne. Je voudrais même vous voir revenir en France, dans votre pays, dans cette ville d'Elbeuf où vous êtes né, où vous avez passé toute votre vie, où votre femme et vos enfants dorment leur dernier sommeil.

— Quoil Je ne suis donc pas encore condamné?

— Non I vous êtes sous le coup d'une poursuite en banqueroute frauduleuse, l'instruction se poursuit, l'affaire passera aux assises d'ici

u;ie quinzaine. S'il vous faut un mois pour revendre, prenez-le, je me charge de faire retarder l'affaire d'au moins trois mois. Dans l'intervalle vous me remettez l'argent de votre vente, et alors je me fais fort de vous obtenir un acquittement.

— Et c'est bien vrai ce que vous me dites là? interrogea Le Bourdais, en proie à une émotion profonde. Tout serait effacé, je pourrais rentrer sans rougir, sans risque...

— Je vous donne ma parole d'honneur de faire ce qui dépendra de moi : autant dire que votre acquittement est certain.

Le Bourdais se mit à trembler de tous ses membres. Un attendrissement mêlé d'angoisse l'étreignait.

A la fin, il dit très bas :

— Eh bien, je cède! je vais revendre mon fonds... Je connais quelqu'un qui en veut...

Faites remettre le procès. D'ici là, vous serez payé. Il ne me restera rien, pas un sou, mais je rentrerai en France! C'est entendu, monsieur!

Et Le Bourdais avait Tair de dire: Qu'attendez-vous de plus maintenant?

— J'aimerais mieux que... que... vous écriviez cet engagement. Ce n'est pas pour moi, car moi, je...

— Je n'écrirai rien, gronda l'homme I , . . Vous avez ma parole, vous verrez ce qu'elle vaut.

Et le sourcil froncé il ajouta :

— Est-ce que votre parole à vous de me faire acquitter je vous demande de l'écrire, hein?

En somme, Granvalon avait obtenu un succès magnifique. Bien aise maintenant de ne pas séjourner plus longtemps dans ce taudis dont il avait la chance de sortir non seulement intact, mais de plus nanti de la fortune du failli il s'empressa de filer. Sans même penser à se reposer, il s'en fut à la gare prendre le premier train en partance pour Amiens. Il était tout glorieux en songeant à l'accueil qu'allait lui faire son président.

L'affaire Le Bourdais, inculpé de banque-

route frauduleuse est portée au rôle de la Cour de Rouen pour le 12 mai.

C'est au Palais de Justice, dans la grande salle des Assisses, l'ancienne chambre des États de Normandie. Elle est fameuse entre toutes, cette salle I Pas un mélodrame judiciaire qui ne la copie pour son décor du cinquième acte, rac(e décisif, celui où la vertu sort triomphante et vengée, pendant que la gendarmerie au poil hirsute, charge de chaînes le traître à l'œil louche, à la gueule de travers, dont les noires perfidies viennent d'être miraculeusement démasquées.

L'audience n'est pas encore montée, peu de monde dans la salle. On a tout le loisir d'admirer.

Au plafond, c'est un fouillis scintillant de caissons et de rosaces dorées. Aux fenêtres, de belles verrières couvertes d'armoiries féodales, écussons des villes de Normandie ; aux murs, une riche tenture brocart et or. Derrière les sièges destinés aux magistrats, dans la pénombre, un triptyque en bas-relief du temps de Louis XII, représente à droite la Justice, à

gauche la Force, se tendant la main pour une action commune. Entre les deux leur résultante... le Christ crucifié — une leçon de philosophie, sans doute, ou de résignation à l'adresse des pauvres diables de condamnés, à qui cela enseigne, — comme disait cet autre, — « que le malheur peut arriver à tout le monde ». A preuve!

Tout au fond de la salle, arrivés les premiers, entrés en flot dès l'ouverture des portes, les habitués; un troupeau de vagabonds, de loqueteux aux faces hâves, parqué entre des grilles de fer. Ceux-là ne manquent jamais d'accourir toutes les fois qu'ils savent qu'on va leur montrer quelque misérable plus misérable qu'eux, se débattant vainement, essayant de faire tête à toutes les forces sociales coalisées, qui l'assaillent à la fois. Toujours ils se montrent les plus acharnés à la perte de l'accusé, ceux-là 1 et, s'ils supposent qu'il va échapper, ils grognent, leurs yeux luisent. Ah ! non, le populaire n'aime pas les acquittements. Et justement on dit qu'aujourd'hui ça pourrait bien en être un, acquittement.

Dans le prétoire, au milieu, entre les hautes

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stalles vides où vont s'asseoir tout à Theure magistrats et jurés, on voit se promener, graves, quelques jeunes avocats, en robe, en toque sur Pocciput. Ils gesticulent et se donnent de l'importance. Jusqu'à ce que l'audience ouvre, le bon public va pouvoir se figurer qu'ils sont dans Vaffairej et cela les flatte. Puis sur les bancs, de ci, de là, des gens quelconques, — petits rentiers qui s'ennuyaient et sont venus à ce spectacle gratuit pour tuer le temps, femmes entretenues, au cœur impressionnable, toujours en quête d'émotions vives, venues pour tâcher de pleurer — il n'y a rien qui donne ensuite de l'appétit comme çal II y a aussi les témoins qu'on fera sortir de la salle, tout à l'heure, après l'appel nominal. Pour la plupart, ce sont des créanciers de Le Bourdais, ou encore des fournisseurs d'Elbeuf qu'il a cités comme témoins à décharge pouvant déposer sur sa moralité. Ils font des têtes moitié figue, moitié raisin, n'étant que médiocrement disposés en sa faveur. Après le retour de Granvalon, dans les premiers jours, quand ils ont su qu'ils allaient être à peu près désintéressés, ils étaient très contents. Aujourd'hui, rassurés sur leur

argent, ils ne voient plus qu'une chose, c'est que cet individu, comme ils rappellent, va se réchapper, et ça, ça leur est bien désagréable, parce que c'est d'un mauvais exemple I

Mais le groupe qui, installé en premier rang sur des chaises bien en vue, fait sensation, obtient un vrai succès de curiosité, ce sont les Savalle, père, mère, fille, tantes, cousines, venues d'Elbeuf en caravane pour assister tous à la déposition du beau fiancé. Ces dames ont des chapeaux à plumes roses et vert pomme d'un effet irrésistible. On dînera ensuite à l'hôtel des Trois-Rois-Maures, puis on ira au théâtre des Arts entendre le Trouvère. Partie complète !

Le mariage est tout proche. C'est pour la semaine qui vient. Là-bas, à Elbeuf, on ne parle que de la noce. Il paraît qu'il doit y avoir une soirée de contrat qui sera superbe. Aussi partout où elle passe, la jeune fille soulèvet-elle un délicieux murmure d'envie. Ici, où son père a beaucoup de connaissances, on va plus que jamais s'occuper d'elle. Mademoiselle Claire le sent bien et son contentement intime, le

sautillement de son petit cœur se trahissent par une roseur sur les joues, par une respiration un peu précipitée qui fait bruir la soie de son corsage. Ses beaux yeux brillent, elle rayonne. Placés derrière elle, papa et maman ne cessent de couver des yeux avec un légitime orgueil le flatteur produit de leur collaboration légitime.

Claire sait, — car Granvalon, un soir qu'ils causaient tous les deux sur le canapé, dans un coin obscur du salon, s'est laissé aller à le lui confier, — Claire sait à quels dangers il a été exposé là-bas. Elle sait combien il a été admirable. Elle le voit plus grand que nature, comme un saint Michel terrassant le farouche dragon rien que par l'éclat fascinateur d'un beau regard d'acier.

Granvalon a été indiscret par vanité. C'a lui a échappé trop vite, ce soir-là qu'il avait pris un peu trop de Champagne. Et puis, comme tous les médiocres peu cultivés, Granvalon ne sait causer que de ses affaires à lui.

Mais maintenant que l'audience approche, il est vraiment ennuyé, tout de même, de penser que la jeune fille pourrait bien avoir oublié sa

promesse de silence absolu. Il se doute bien qu'elle n'a pu résister au plaisir de tout conter à papa. Mais ce qu'il ne sait pas, c'est que le père Savalle, tout glorieux de faire la roue en exaltant les mérites de Frédéric, son futur gendre, a aussitôt tout dit au greffier, qui l'a répété lui-même au président, aux juges, au commissaire de police du quartier, et Dieu sait avec quelles amplifications.

Il est vrai que chacun avait la précaution de recommander — religieusement — à celui à qui il transmettait la confidence de ne rien dire à âme qui vive, « parce que, mon cher, vous comprenez ! on ne sait jamais avec la justice... Il ne faut pas que le procureur de la République en ait yent... sans çal »

Et on se fait des yeux de mystère, on parle bas d'un air entendu.

Eh bien, c'est une drôle de petite machine qu'une tête déjeune fille...

Non ! Vous n'imagineriez pas ce qu'en ce moment elle souhaite ardemment, mademoiselle Claire.

Elle voudrait qu'il arrivât quelque chose qui

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étalât brusquement à tous les yeux l'héroïsme de Frédéric, sans pourtant, car elle a bon cœur, que cela nuise... tropk l'accusé.

Cependant la salle se garnit de plus en plus.

Voici les jurés qui montent dans leurs stalles, puis les journalistes, les gens du Palais.

Et voilà l'accusé, escorté de deux gendarmes, la tête penchée.

Dans le public, on a poussé bien des « oh I » de surprise. Le fait est qu'il est changé. Le Bourdais, depuis cinq mois. Est-il vieilli I Regardez donc sa barbe comme elle a blanchi... et son cou tout rentré, des yeux caves I...

Une sonnerie retentissante de timbre. Tout le monde lève la tête. C'est la Cour, en robes rouges, qui entre au milieu d'un silence profond. On remarque le président, un grand à figure maladive, mince, glabre, lèvres rentrées.

C'est bizarre, mais à les voir tous trois — le président et ses deux assesseurs — raides, importants et funèbres, immobiles dans leurs faux cols, pendant que le greffier ronronne

quelque chose d'inintelligible, 6n dirait un grand enterrement officiel où ces trois-là seraient les autorités, rangées en grande tenue devant la cheminée et écoutant en silence quelque banal compliment de condoléance.

Beaucoup moins à l'étiquette, l'avocat général, — un gros homme chauve, qui arrive en retard, tout essoufflé, s'épongeant. N'importe, il n'a pas l'air trop bon.

Le président commence un interrogatoire auquel l'accusé répond à peine quelques mots à voix basse. Interrogafoire de pure forme, du reste, car le dénouement est connu d'avance.

Ou Tacquitlement ou un mois peut-être d'emprisonnement, — selon que le syndic déposera plus ou moins chaudement en faveur de l'accusé. Une panne d'affaire, en somme I

Pendant que Le Bourdais tortille et pétrit sa casquette, plus ému qu'il ne voudrait le laisser voir ; pendant que le brigadier de gendarmerie à sa droite, un gros joufflu tout rose, effile sa longue moustache filasse, d'un air de suffisance, le président, sans un geste, nasille aux jurés quelque chose qu'eux seuls écoutent. 11 dit que certainement, la situation de l'accusé.

qui a été un travailleur, qui, après sa fuite, s'est décidé à revenir, et a versé aux mains du syndic tout ce qu'il avait emporté, est digne d^indulgence. Mais, chez lui, le ton jure avec la chanson. Voilà I on ne se refait pas. Des habitudes professionnelles de rigueur à Tendroit des accusés font que le magistrat a de véritables contorsions de mâchoire au passage des mots... bienveillants. On croirait qu'il leur en veut, qu'il cherche à les rattraper pour leur envoyer un coup de dent.

Il termine ainsi :

— Mais peut-être, au contraire, messieurs les jurés, penserez-vous que les fautes ne se réparent pas, qu'elles doivent toujours s'expier; que si Dieu peut pardonner, la société humaine, elle, doit se défendre en punissant. Vous êtes souverains, au surplus I

Après un défilé de témoins, tous plus insignifiants, plus ternes les uns que les autres, le président dit:

— Huissiers I amenez le témoin Granvalon.

Ah ! ah I enfin ! Car c'est pour lui qu'on est

venu. Il est le clou, le numéro à succès de la séance.

La taille moulée dans une redingote neuve, pantalon clair, cravate épingléé, bien coiffé, la barbe en éventail, M. Granvalon s'avance posément, la pointe des pieds en dehors, sans se presser, comme un acteur qui sait bien que la représentation étant à son bénéfice on ne jouera pas sans lui. Il a souri dès son entrée dans la salle et a cherché de l'œil sa fiancée.

Mademoiselle Claire le trouve superbe. Et de fait, avec sa mine épanouie, ses cheveux pommadés, il est vraiment très bien.

— Olez votre gant, monsieur I fait le président d'un ton rogue; vous devriez savoir qu'on ne prête pas serment avec un gant.

Granvalon se hâte d'enlever ce malencontreux gant, un beau gant neuf, qui méritait mieux que ça. Et maintenant, la main gauche à demi sur la hanche, il lève l'autre main, et prête, d'une voix forte, d'une voix qui dénote un coflre solide, le serment de dire la vérité, toute la vérité.

— Faites votre déposition, dit le magistrat, qui se rencogne dans son fauteuil avec l'air détaché de quelqu'un qui veut paraître indifférent à ce qu'il lui faut entendre,

Le fait est qu'on la connaît d'avance la déposition de Granvalon. Telle il Ta faite au juge d'instruction, telle il la répète. Il parle de l'attitude résignée de Le Bourdais quand il l'a retrouvé à Bruxelles. Il le montre bon, pleurant quand on lui parle de sa patrie, renonçant à tout et venant volontairement rapporter à la faillite plus qu'il n'avait emporté.

Granvalon dit très "bien. Comme il a préparé ses phrases, ses inflexions, ses nuances, cela marche à souhait... Il a aussi des gestes très distingués, qui plaisent aux dames.

Elbeuf est content.

Il continuerait longtemps ainsi, mais le président :

— C'est tout ce que vous avez dire. . Vous pouvez vous retirer I

Brusquement, l'avocat général se lève.

— Permettez, Monsieur le président... Il y a peut-être des dessous graves en cette affaire.

Et, s'arrêtant un instant pour draper sa manche rouge, et savourer l'émotion soudaine de l'assistance, où toutes les oreilles viennent de se dresser, l'avocat général déclame :

— Avons-nous sur ce banc une infortunée

victime du sort, ou bien tout au contraire un misérable, qui après avoir tenté de commettre un crime afin de conserver le produit de son vol, vient ici nous jouer une comédie? Dans le premier cas, je réclame moi-même l'acquittement ; dans le second, je demande la peine de cinq années de réclusion. Granvalon, regardez-moi 1 Comme syndic vous êtes fonctionnaire ; vous savez mieux que personne la gravité d'un faux témoignage. Eh bien, dites si, OUI ou NON, quand vous étiez à Bruxelle^s, le 6 décembre au matin, vous avez été l'objet d'un acte de violence de la part de l'accusé I A ce coup de théâtre inattendu, une vive rumeur éclate dans l'auditoire. Oh I oh I mais ça se corse, on va peut-être s'amuser. Sur tous les bancs, c'est un remuement de pieds, un frétillement, des chuchotements rapides. Les gens du fond de la salle se pressent ; on lève la tête, chacun fixe attentivement le syndic qui n'a pu réprimer un mouvement de surprise et semble mal à l'aise. « Oui! Regardezle donc, comme il se tient le menton. A-t-il un drôle d'air, heini II ne paraît pas être à la noce. »

Des « chut! chut! » se font entendre, tant on craint de perdre un mot.

Mais c'est vainement qu'on tend l'oreille; le syndic se tait.

— Répondez donc ! fait le président.

Granvalon est blême. Il porte les deux

mains à son front, et paraît s'efforcer de cacher son trouble.

Ohl cet avocat général, comment a-t-il su la vérité?

— Eh bien, monsieur I reprend la voix impérieuse du président, nous vous écoutons 1

Granvalon est comme affaissé sur lui-même, la sueur lui perle, il étouffe, il voit trouble... dire... mais... les mots ne... ne...

Où donc est son devoir? où ?

Devant ses yeux, très nettement, se dresse le souvenir de sa parole d'honneur à Le Bourdais... celle sur laquelle le malheureux s'est livré.

Oui, mais alors, en niant... c'est un faux témoignage 1 Et Granvalon se voit déjà poursuivi, destitué, son mariage brisé. Ahl non, par exemple, pas ça! pas de bêtise! son parti est pris, il relève la tête.

— Monsieur le président... je dirai la vérité...

La salle tout entière pousse comme un grognement de satisfaction.

— Écoutez I Écoutez I ]

Eh bien, noni c'est impossible, il ne peut pas. Un infranchissable fossé est là entre lui et la lâche dénonciation qu'il allait commettre. D'une voix faible Granvalon balbutie :

— Je me sens tout... indisposé, je demande... la permission de m'asseoir... c'est un étourd... la chaleur I

Ah! il ne se reconnaît plus, lui, l'homme jamais embarrassé, jamais hésitant. • .

Qu'est-ce qui lui est donc arrivé? Perd-il la raison ?

Ce qui l'affole tout à fait, c'est cette rumeur irritée qui monte de l'assistance et va en grossissant. Maintenant c'est un grondement, une clameur. La bête fauve qu'il y a dans les foules a senti la chair fraîche. Elle avance, elle secoue les barreaux, en grinçant des dents, elle veut sa proie, peu lui importe laquelle, mais il lui en faut unel

Oh I oui ! on sent courir de par la salle les

frémissements d'une joie haineuse, qui n'a même plus la pudeur de feindre.

— Finissons, finissons, murmurent des voix âpres.

On tape du pied. Tout à l'heure, on va hurler.

Les jurés, toujours importants et graVes, ont l'air de gens qui devinent, avec une sagacité dont ils se savent gré, « qu'il y a du trouble, du louche, dans cette affaire-là ». Ils restent les yeux fixés sur le président et ses assesseurs, qui, dans le secret, sans doute, se disent en souriant, avec des mines cruelles de chat torturant une souris blessée, des choses qui doivent être extrêmement spirituelles.

Monsieur l'avocat général se lève encore une fois. Il va parler. Il jette un coup d'œil d'intelligence au président :

— Peut-être serions-nous plus heureux, puisque le syndic a de ces défaillances... en nous adressant à l'accusé. Au moins, celui-là, son caractère énergique doit le mettre à l'abri de tout faux-fuyant.

— Parfaitement, fait le président, qui d'un signe de tête rapide montre qu'il a saisi* l'intention .

202 lë banqueroutier

Dans la salle on trépigne, on ricane. C'est un délassement joyeux, un jouissement de bêtes qui s'étirent devant la pâture qu'on leur apprête.

— Le Bourdais, levez-vous I fait le président. Le Bourdais est debout. Il se tient bien

droit, regardant non pas le magistrat, mais la salle entière.

Il a l'air de dire à cette meute ardente qui aboie à la curée : « Je suis plus propre que vous tous I Je ne mens pas, je ne parjure pas, moi I »

— Dites-nous s'il est vrai,..

— Chut, chut I Silence I Assis I

Le bruit couvre pendant un moment la voix du président.

En entendant appeler l'accusé, Granvalon a lentement tourné la tête. Mais tout à coup il reçoit dans les yeux le cinglement du regard le plus chargé de mépris qui soit possible. Ça lui fait comme un coup de cravache sur la figure.

— Répondez, Le Bourdais, à la question posée tout à l'heure à votre syndic.

L'accusé a un haussement d'épaules.

— SoitI Je reconn..*

— Inutile ! interrompt Granvalon qui s'est levé brusquement.

Et, d'une voix mâle :

— Je suis remis, j'ai toute ma présence d'esprit, et personne n'a besoin de m'aider.

Il est très pâle, il parle avec une sorte de résolution désespérée.

— ... Je jure qu'à Bruxelles Le Bourdais n'a pas porté la main sur moi I

Tout le monde se regarde avec stupeur. On est déçu.

— Allons, soit! C'est bien, monsieur, fait le président d'une voix sèche; les jurés apprécieront.

La salle est très houleuse. Il s'y forme bientôt deux courants d'opinions. En majorité, on est nettement hostile au syndic. Est-ce qu'on vole ainsi le public, est-ce qu'on fait rater la représentation? Dire que ça s'annonçait si bien tout à l'heure I

Le jury n'a délibéré que cinq minutes. Le Bourdais est acquitté.

— Gendarmes I dit le président d'un ton maussade, mettez l'accusé en liberté.

A la sortie de l'audience, le bruit court dans certains groupes que M. Granvalon va être poursuivi. « 11 l'aurait rudement mérité », crie, dans la salle des Pas-Perdus, quelqu'un qui n'a rien compris.

En tout cas le mariage de Granvalon paraît flambé I M. Savalle, courroucé, tout cramoisi de colère, le dit à qui veut l'entendre. Dans un coin, au milieu des chapeaux à plumes qui s'agitent, mademoiselle Claire se mord les lèvres de dépit. Elle se retient pour ne pas pleurer devant tout le monde. Mais quelle honte !

Toutes ces dames aussi sont outrées. Non, on ne se conduit pas comme çal En voilà une affaire. Ce qu'on va se moquer d'eux, là-bas, à Elbeuf I Ce qu'on va leur rire dans le dos ! Et puis toute la partie de ce soir ratée, les billets de théâtre perdus, car bien sûr qu'on ne va pas aller se produire en public après un coup pareil !

C'est tout ce qu'elles voient, ces dames.

Quant à réfléchir un peu, quant à chercher maintenant à bien saisir pourquoi Granvalon, qui n'est pas un imbécile, en somme, a tant hésité, — cela,ma foi, elles ne s'en soucient guère.

Mais quelqu'un qui comprend très bien le

dessous des cartes, comme il dit, c'est le père Savalle. S'il a ses travers, s'il est un peu trop à panache parfois, du moins c'est une forte tête, il a du bon sens, le bon sens lumineux d'un industriel qui a bien prouvé son intelligence en faisant fortune.

Avec un air pénétré de la sûreté de son flair : — Hein! le mâtin, hein! hein I Dites..., est-ce assez clair, en avait-il un aplomb avec son histoire I Faisait-il des embarras en contant ça à ma fille! Et, singeant Granvalon, il gonfle la voix: «Alors le bandit me saisit à la gorge... je chancelle... il tire son revolver... je reste calme ! » Et dire qu'il n'y avait pas un mot de vrai, pas un!... S'est-il assez moqué de nous. Mais crac I aujourd'hui il n'a jamais osé répéter sa blague devant le failli, de peur que l'autre ne lui plaquât un démenti en plein. Toi, mon garçon, si tu réussis à Elbeuf, nom d'un nom, ça ne sera pas de ma faute I Ça passe à Carcassonne ces farces de Gascon, mais pas ici !

A Monsieur L. Lavedan.

Le maréchal venait souvent au Havre. Il y gardait quelques vieux amis dont un armateur, propriétaire d'une de ces jolies villas de la côte, enfouies dans la verdure, d'où la vue est si belle sur la mer et les côtes un peu brumeuses de la basse Normandie. Le maréchal aimait beaucoup cette villa pour son jardin touffu ; et, Tété, quand il était au Havre, il s'y promenait toute la journée. Promenade lente, rêveuse, d'un homme d'action que l'action avait lassé, et qui se voyait désormais obligé de compter avec des rhumatismes.

Il avait pris l'habitude de monter le matin à

un belvédère, situé en haut de la propriété, et là, dans cette cage de verre, assis sur un escabeau, une grosse lunette marine à la main, il se chauffait frileusement. Car cet ancien soldat du premier empire qui, dans sa jeunesse, avait bravé les neiges de la Russie, devenait, avec l'âge, très sensible au froid. Quand il le découvrait ainsi perché dans son observatoire, M. X. . . , son hôte, ne manquait jamais de lui demander plaisamment s'il avait enfin découvert le clocher de Bayeux. La vue du clocher de Bayeux est l'attrape-nigaud que les cicérones posent à l'étranger qu'ils amènent au phare de la Hève. Ils trouvent ingénieux de séjourner, durant deux heures, sur la terrasse d'une guinguette à en déguster le cidre mousseux, pendant que l'étranger s'éreinte à braquer la lunette vers l'horizon sans rien distinguer. Au troisième cruchon vidé, le cicérone s'avise généralement que le jour n'est peut-être pas tout à fait favorable...

Un matin que le maréchal était ainsi solitaire, M. X... apparut, ou plutôt sa tête émergea par la trappe de l'escalier du belvédère.

— Mon cher ami, si vous saviez comme je suis embêté I

— Vraiment ? grogna le maréchal qui n'aimait guère qu'on troublât ses méditations.

— Figurez- vous que je suis appelé à Londres pour une affaire de la dernière importance, qui va me retenir là-bas au moins trois jours. Je prends le premier train... par Calais, et je viens vous faire mes adieux. J'espère que la cuisinière vous soignera bien pendant mon absence. En même temps... je... vais vous demander... un service.

— Accordé d'avance I

— Même si c'est une corvée vulgaire, humiliante?...

— Vulgaire, peu m'importe; humiliante I...

c'est à voir ; expliquez-vous, que diable !

— Voilà. Vous connaissez Justin, noire brave Justin ?

— Votre ancien domestique ? Parbleu, si je le connais !

— Eh bien, il marie sa fille aujourd'hui à un... petit...

— Petit quoi ? fit le maréchal bourru.

— ... Épicier, murmura en souriant M. X...

— Qu'est-ce que vous voulez bien que ça...

Est-ce qu'il leur faut ma bénédiction? Non,

alors, laissez-moi regarder ce transatlantique qui va entrer.

— C'est que, fit M. X..., qui, connaissant l'excellent cœur du maréchal, ne s'inquiétait pas de sa boutade, très sûr que, tout en affectant de ne pas écouter, il ne perdait pas un mot... c'est que j'avais promis à ce brave Justin d'être le témoin de sa fille... et, partant pour Londres. . . Ah I ils vont être bien désolés. C'était pour eux un honneur qui les posait devant tout le quartier. Ils vont croire que mon voyage est un prétexte, ils vont se blesser...

— C'est boni J'irai. A quelle heure?

— A dix heures et demie.

— J'y serai. Mais, sacrebleu I Vous me connaissez, je n'aime pas le flafla. Dites-leur bien qu'il ne faut pas qu'ils soient tous là à me regarder comme une bête curieuse, hein I n'est-ce pas ?

— Soyez tranquille, mon brave ami, vous ne serez entouré que du respect le plus discret. On vous sait modeste. Allons, merci. Ils vont être bien contents I

Le maire du Havre était, à cette époque, un grand sécot, jaune, quinteux, qui n'était

aimable chaque année que durant un mois, le mois qui suivait son retour de Vichy. Des lunettes, cheveux longs plongeant dans le cou, un faux-col extraordinaire qui lui mettait par devant comme une fale de pingouin, c'était bien l'être le plus désagréable à regarder. Il faisait lui-même les mariages, au lieu de les repasser à un adjoint, comme c'est l'usage, estimant sans doute que ce sont là, parmi toutes les attributions d'un maire, celles qui lui permettent le mieux de se draper dans son prestige. Mais, à moins qu'il ne s'agît de gens très huppés, il vous expédiait son monde au galop, sans se priver des réflexions les plus maussades.

C'était un samedi, jour des mariages populaires. Dix couples au moins attendaient; ouvriers, petits employés, domestiques, tous engoncés et raides dans leurs costumes du dimanche, le linge blanc trop empesé.

M. le maire était plus revêche que jamais. Il grimaçait et se pinçait le nez de temps en temps pour témoigner combien cet organe de son auguste personne était choqué par les exhalaisons de tout ce peuple.

Avec les premiers couples à marier il ne manifesta pas trop, mais arrivé aux autres il les apostropha brutalement.

— Dépêchons!... Je n'ai pas le temps... Plus vite que ça! Et vous! faut-il qu'on vous tienne la main pour signer?... Vous croyez que je n'ai que ça à faire.

L'oncle d'une des mariées manquait, étant malade. Mais les gens n'avaient rien dit, et c'était l'employé de la mairie qui venait de s'apercevoir que le nom inscrit et la signature ne correspondaient pas. Le maire partit comme une fusée contre les imbéciles :

— Vous n'avez donc pas une langue pour parler?

Enfin, de noce en noce, on en vint à la dernière à celle de la fille de l'ancien domestique.

M. le maire semblait apaisé. Sans doute la perspective d'en avoir bientôt fini.

Il expédia rondement le sacramentel : « Au nom de la loi, je vous déclare unis par le mariage. » Et, aussitôt: « Allons, les mariés, les témoins, signez tous et vivement 1 »

Mais alors le marié, timidement, expliqua que son premier témoin était changé et que...

Nouvelle explosion du maire.

— Et comment s'appelle-t-il votre nouveau ?

— Regnault, dit un gros petit homme tout blanc qui n'avait pas l'air très imposant.

— Le prédécesseur du fonds d'épicerie, sans doute I murmura àToreilledu maire son scribe qui voulait faire de l'esprit.

— Ancien épicier? fit le maire d'un ton dédaigneux.

— Non ! j'ai été militaire.

— Bien, bieni signez tous maintenant...

Allez plus vite que ça !

Et le maire, se levant, remet son chapeau, se préparant déjà à partir, quand il se retourne brusquement, l'air furieux.

L'un des témoins, le petit gros, vient de dire tranquillement :

— Moi, il me faut une chaise pour signer I Les employés s'entre-regardent, ahuris. Jamais

on n'a vu pareille audace. Le samedi, tout le monde signe debout, c'est connu, et personne ne s'est jamais permis la moindre observation. M. le maire roule des yeux furibonds. Mais le petit gros a si bien l'air d'un bonhomme entêté qui ne signerait pas debout que, pour

éviter une nullité de mariage, le maire fait un signe, accompagné d'un haussement d'épaules, qui autorise Thuissier à satisfaire la manie de ce malappris.

— C'est que, voyez- vous, j'en ai un peu long à mettre, moi, fait le témoin qui s'asseyait posément, sans se presser, et avec un je ne sais quoi de goguenard, de narquois, qui irrite M. le maire.

— Un peu long! Ah çàl mais, s'écrie-t-il outré. (La patience lui échappe à la fin de se voir ainsi bravé.) Ah çà, est-ce que vous vous imaginez qu'on écrit des histoires sur notre papier?

Et il se rapproche brusquement, se penche, tout prêt à arracher la plume à cet animal qui vient de tracer en grandes lettres une immense ligne, quant il lit avec stupeur :

REGNAULT DE SAINT-JEAN-d'ANGELY, MARÉCHAL DE FRANCE

— Oh!... oh!..^ est-ce possible que... monsieur le maréchal... je vous supplie de...

— Taisez-vous ! crie le maréchal tout rouge maintenant et qui va éclater.

Tout à coup saisissant sa canne et son chapeau, le vieux soldat sort à grand pas, suivi de toute la noce et grommelant entre ses dents :

— C't oiseau-là... poli comme un ours I... lui ficherais mon pied dans le... L'aurait pas volé!

Depuis lors, il paraît que M. le maire laissait aux témoins tout le temps pour signer.

Cette historiette, parue aux Débats^ il y a un an, y fut l'objet d'un démenti très sec qui émanait de madame la comtesse Davilliers, de Versailles, fille du maréchal. A l'entendre tout était imaginaire dans mon récit, tout jusqu'aux séjours habituels de son père au Havre, l'été.

De si mince étoffe qu'elle soit, je n'entends pas que cette historiette se voie discréditée auprès de ceux de mes lecteurs qui, se souvenant du démenti Davilliers, la croiraient inventée à plaisir.

Qu'il me suffise de signaler que les journaux du Havre ont, l'année dernière, en la commentant, rappelé que le maréchal aimait beaucoup le Havre, y venait souvent, avait un château dans la banlieue (Serville-Daubeuf) et s'y était marié, — autant

de faits qui rendent bien étrange Taversion de madame Davilliers, née Mongrard, et non pas Regnault de Saint-Jeand'Angdyt contre le Havre son pays natal. J'ajouterai que Je tiens riiistoriette de M. V. T. mon parent, membre, à l'époque, de la municipalité du Havre. Avocat distingué, érudit bien connu et célèbre collectionneur, M. V. T. a, malgré son grand âge, gardé toute sa mémoire. Il se souvient encore de l'attitude déconfite et penaude de son inrortuné collègue, M. M..., au sortir de son algarade avec le maréchal ou général (car il se pourrait que l'incident fût antérieur à 1860) Regnault de Saint-Jean d'Angely.

A Monsieur Adolphe Hatzfeld,

A toutes les calamités du siège venaient encore s'ajouter les rigueurs d'un hiver sans précédent. Cette nuit-là il faisait un froid terrible au fort de ***.

Le service des factionnaires devenait tellement p^ible qu'on s'était vu obligé de les relever d'heure en heure. Encore cette précaution était-elle insuffisante, puisque, la nuit dernière, la ronde de quatre heures en avait trouvé un complètement inanimé, les mains gelées. On venait de l'amputer et il se mourait.

Et cependant, à tout prix, il fallait que le

fort continuât à se bien garder ; car, depuis la prise du Bourget, les avant-postes prussiens n'étaient pas loin.

La garnison se composait de quelques artilleurs, un demi-bataillon de mobiles de la Seine et des fusiliers marins. Ces derniers, pour la plupart, pêcheurs des bancs de Terre-Neuve rappelés par la guerre, tenaient crânement tête au froid.

Aussi le major commandant la place les avait-il affectés au service du bastion nord, un bastion dont la crête de talus, très élevée, était sans cesse balayée par un vent glacial, mais du haut duquel on surveillait mieux les approches du fort. Seulement — chose singulière — le major avait maintenu pour eux les deux heures consécutives de faction. On attribuait cela à une vieille rancune qu'il gardait contre la marine depuis l'époque où il avait servi au Sénégal.

Les matelots, cependant, eussent mérité plus de ménagements, car ceux qu'on avait ainsi éparpillés dans les forts étaient les débris des vaillantes compagnies qui, six semaines avant, au Bourget, s'étaient ruées, la hache d'abordage

au poing, sur les barricades allemandes.

Bien peu avaient survécu à cette malheureuse affaire. Ceux qu'on avait envoyés au fort de*** n'étaient plus que vingt-sept. C'était tout ce qui restait d'une compagnie partie de Lorient à cent huit hommes d'effectif. Ils ne possédaient qu'un seul officier, un aspirant, tout jeune homme qui montrait beaucoup de fermeté et tenait sa troupe bien en main. Par malheur atteint du typhus, il avait été l'avantveille évacué sur l'hôpital du Gros-Caillou, et son départ laissait ses hommes tout désorientés.

Énergiques, très braves quand ils étaient dirigés, mais gens à l'humeur franchement indépendante, les marins commençaient à murmurer d'être enfermés si loin du pays dans cette sorte de prison si hermétiquement close avec sa double ceinture de hauts murs de terre et de larges fossés.

Le fort n'avait qu'une porte qui faisait face à Paris et qu'on fermait par un pont-levis

relevé chaque soir. Une fois ce pont franchi, on trouvait à l'intérieur, à droite et à gauche, deux bâtiments très bas servant de postes de garde. L'un était occupé par les mobiles ; l'autre par les fusiliers marins.

Chacun avait son factionnaire; mais ce soirlà on les discernait à peine, tant l'obscurité était profonde. Enveloppés de leurs grands cabans, les deux hommes restaient là, immobiles, appuyés contre le mur.

Tout alentour, le vent gémissait tristement, sifflait, s'accrochait aux angles de pierre, bondissait en fouettant les herbes folles des remparts, puis se perdait dans la plaine nue.

A l'intérieur du fort rien ne bougeait. Tous les feux étaient éteints l'un après l'autre, un seul excepté. Celui-là, on ne le connaissait que trop I C'était au rez-de-chaussée du bâtiment des officiers, la petite lumière de la chambre du major commandant la place. Et ce major, nommé Cabissière, était redouté comme la peste. On le croyait capable de tout.

Ce Cabissière n'avait point derrière lui un brillant passé militaire; loin de là.

Réformé jadis à la suite d'abus de pouvoir, et de violences contre les indigènes, qui faisaient scandale même en Algérie, il n'avait dû qu'à la grande pénurie d'officiers d'être remis en activité par le Gouvernement de la Défense nationale.

Il vivait isolé dans la forteresse, tenu à l'écart par les officiers de mobiles — beaux fils de famille très chamarrés, que choquait son débraillé ; ces messieiirs blaguaient volontiers, son paletot de civil sans couleur ni galons, et son vieux pantalon rapiécé, d'un rouge déteint.

Lui, Cabissière, s'arrangeait fort bien qu'on s'éloignât de lui, se sentant plus libre ainsi.

Il sommeillait d'ailleurs une bonne partie de la journée, vautré dans un grand fauteuil, au coin du feu, entre un grog qui chauffait et son chat, longue bête maigre, au poil fauve, à l'œil jaune de hibou, nommée Chacal, qu'il avait ramenée d'Afrique.

Il y avait en permanence devant les chenets des tisanes et des décoctions. En effet, le major était mal portant. En ce moment il souffrait

T2rZ LE CHAT DU MAJOR

d'une douloureuse inflammation des yeux, ce qui aigrissait encore un caractère naturellement hargneux.

D'ordinaire, le major ne secouait sa torpeur que lorsque le portier-consigne du fort venait lui apporter ses repas, ou bien quand une estafette arrivait de Paris avec quelque ordre de service. Parfois, cependant, las d'être resté trop longtemps assis, Cabissière se levait, et, s'approchant de la fenêtre, regardait aux carreaux. Il contemplait indéfiniment d'un œil hébété l'immense solitude de la place d'armes où les obus prussiens avaient çà et là creusé des fosses profondes, que plus tard la pluie et la neige avaient à moitié remplies, et où, maintenant, une couche de glace apparaissait glauque.

Dans ces derniers jours, le grand froid ayant aggravé son inflammation des yeux, Cabissière devenait inabordable. Il partait en de subites et brutales colères à propos de rien.

Et alors il n'était pas jusqu'à son ordonnance, malgré la servilité rampante dont il faisait preuve, qui n'eût à redouter les violences du major. Elles se traduisaient, à tout

propos, en coups de canne sur l'échiné de cet homme. La Gouape — c'était son surnom — un mauvais drôle, souteneur à la Villette, après avoir recherché cette place de domestique, semblait maintenant effrayé de servir un pareil maître. Il racontait que le major, quand le prenaient ses crises la nuit, se démenait en jurant comme un possédé. Pas moyen de dormir pour l'ordonnance, qui couchait dans le couloir sur un matelas.

Voilà pourquoi la lumière ne s'éteignait là que très tard.

Souvent elle brillait encore à deux heures du matin. Alors, par toute l'étendue des remparts, les sentinelles restaient les yeux fixés avec inquiétude sur ce petit point lumineux, qui rappelait à tous quel danger pouvait venir à rimproviste de ce commandant de place, armé pur l'état de siège d'un pouvoir en quelque sorte illimité.

Ce soir-là, les soldats qui observaient de loin la petite lumière étaient plus alarmés que jamais. Le major avait eu dans la soirée un accès de colère exaspérée, en s'apercevant que

son inséparable ami, son Chacal, était disparu.

Bien étrange, cette disparition I

D'ordinaire, le vilain animal, comme s'il eût flairé quelque danger à circuler dans le fort par ce temps de disette où une gibelotte avait tant d'attraits, ne bougeait pas du bureau de son maître. Tout au plus se hasardait-il parfois dans le couloir, mais alors il ne dépassait jamais le grand paillasson qui servait de poste à l'ordonnance.

Mais cette fois... introuvable, absolument introuvable.

Tout le monde l'avait cherché et très consciencieusement. Certes on ne mangeait pas souvent à sa faim, et plus d'un soldat aurait bien eu Tidée d'escoflSer le chat pour s'en régaler. Mais personne n'avait osé. Chacun sentait trop que l'homme qui se serait fait pincer à un coup pareil risquait fort d'être envoyé crever de froid dans les souterrains.

Mais alors, si personne ne Vavait priSy ce Chacal, où diable pouvait-il être passé?

LE CHAT DU MAJOR 2ïSD

Une chose certaine, c'est qu'il ne s'était pas évadé : un chat ne descend pas à pic des murs lisses de douze mètres de haut I

Pour complaire à son chef, qu'il voyait tout hors de lui depuis cette mystérieuse absence, l'adjudant de place imagina de commander aussitôt une corvée de deux hommes qui demain, dès l*aube, fouilleraient les coins et recoins du fort.

Et, toute la journée, le major put apercevoir la corvée à l'œuvre. Composée d'un mobile et d'un marin, elle n'avait épargné aucune recherche, fouillant partout, jusque sur les toits, jusque dans la gueule des canons, ou les creux du talus surplombant les fossés.

Éreinté, le mobile avait fini par demander grâce, tandis que le camarade continuait seul à chercher, s'en allant même aux endroits dangereux, là où l'ennemi envoyait encore parfois des projectiles. Un rude gas, ce matelot, six pieds, leste, l'œil hardi d'un corsaire.

— Eh I la Gouape !

— M'sieur le major;

— Ce grand, là-bas, qui c'est-y?

— Le marin?... eh bien, je crois que les autres l'appellent le Mexicain...

— Pourquoi ça?

— Rapport à ce qu'il a la médaille du Mexique, et puis que son nom est impossible, un nom à coucher dehors qui n'en finit pas.

— Vraiment !

— Oui ! il ne dérage plus depuis que leur officier est parti à l'hôpital... Il dit comme ça que maintenant il se f... de tout..., qu'il ne faut pas qu'on l'embête... Il demande toujours pourquoi qu'on ne se bat pas, si c'est qu'on a la frousse des Prussiens. Il ne parle à personne, du reste, il se cause tout seul... ou bien il chante des airs à lui. A quelque jour il fera un mauvais coup.

En disant cela, la figure ignoble du faubourien s'animait, sa bouche s'ouvrait montrant des canines aiguës, comme s'il eût été satisfait de mordre sur quelqu'un.

Il allait continuer quand, la porte s'ouvrant d'une forte poussée, le Mexicain lui-même apparut sur le seuil, où il s'arrêta, et se découvrit.

Son bonnet à la main, il regardait fièrement, sans baisser les yeux, avec quelque chose de farouche dans l'expression. La fatigue de la journée semblait à peine peser sur ses robustes épaules.

— Mon commandant, fit-il d'une voix mâle, nous avons tout fouillé! Maintenant on n'y voit plus I

— Et vous n'avez trouvé aucun... rien?

Le matelot secoua tranquillement la tête en signe de négation.

Cabissière maronna quelque chose entre ses dents, jura des N... de D... qui n'en finissaient pas, puis, comme le marin restait là immobile à le regarder, il se sentit tout honteux de s'être livré devant lui à cet emportement puéril. Alors, tirant de sa poche une pièce de dix sous, il la lui tendit:

— Tiens, voilà pour ta peine I

Le matelot se mit à rire. Une moue moqueuse secoua ses grosses lèvres, puis, sans mot dire, tournant les talons, il remit son béret et s'éloigna à grandes enjambées, tout en sifflotant quelque chose entre ses dents.

Le major fronçait le sourcil, outré du refus

humiliant qu'il venait de subir. Ses petits yeux de fouine brillèrent.

— Oh I la rosse, grogna-t-il sourdement...

ils sont tous pareils I... Une jolie discipline, là dedans I

— ... Que oui! glapit la Gouape, qui savait les secrètes antipathies de son chef. C'est un tas de voleurs... Quand ça serait euss qu'auraient estourbi c'pauvre Chacal, y aurait rien d'étonnant! Même lui, le Mexicain..., il saute comme une chèvre. Il aurait très bien pu le surprendre dans un coin, le dépouiller et le manger... Il n'a rien trouvé tantôt, parbleu 1 Il sait bien où il l'a cachée, la peau I

Le major resta un moment silencieux, puis, avec une crispation de sourcils :

— Si j'en étais sûr..., ça ne serait pas long!

Allons! voilà le major emballé.

Âh I il connaît son maître, l'honnôte la Grouape ; il en a une peur incessante. Il tremble devant lui et n'est jamais un peu rassuré que lorsqu'il a réussi à l'occuper en le lançant sur quelque'autre.

Gare à toi, Mexicain, fais bien attention!

c'est peut-être pour toi que le four chauffe !...

S'il peut te pincer en faute, le major ne te raiera pas...

Une heure et demie du matin sonne à l'horloge du fort. La brusque vibration secoue les deux sentinelles des postes de garde, les réveille de la torpeur où le froid les engourdissait.

Le fusilier marin fait quelques pas afin de se ranimer.

Mais tout à coup... Quoi donc? 11 s'arrête, et, se dégageant la tête de la peau de mouton qui l'enveloppe, il écoute...

Un son... bizarre a frappé son oreille. On dirait le bruit d'une chose qui, traversant l'espace... viendrait d'en haut, du ciel...

Du ciel !

En Breton superstitieux qu'il est, le marin se sent pris d'eflfroi. Il frissonne. Il songe aux mystérieux fantômes qui, dans son pays, courent la nuit sur les landes, entre les hauts dolmens de granit, ou sur les grèves, pendant la tempête parmi les clameurs mugissantes de la mer démontée... Il y a surtout ceux des lieux hantés, des lieux maudits où quelqu'un a été tué; et la guerre en fait tant... de tués I

Pour chasser les voix des esprits, on dit qu'il faut la voix d'un vivant. Aussi, traversant vivement la chaussée, le Breton s'approche de l'autre factionnaire et, lui parlant de tout près:

— Dis, moblot..., entends-tu?

L'autre, surpris, se met à écouter, se penche.

— Oui! ouil fait-il, j'entends quelque chose. Et, lui aussi, à son tour il se sent troublé.

Il a peur. Si on appelait le sergent ?

Des pas I Quelqu'un dans la cour du fort!...

On vient... on est tout près. Le mobile, effaré, croise la baïonnette:

— Halte ! fait-il... Qu'est-ce que c'est?

— Ordre du commandant de place ; vite un caporal et quatre mobiles avec un falot 1

— Où ça?

— Chez lui 1

Aussitôt, la sentinelle court donner un coup de crosse dans la porte du poste afin de réveiller les endormis.

A rjntérieur, on entend bientôt un grand remue-ménage.

Les soldats, encore engourdis, commencent à sortir lentement, se rajustant, s'étirant les membres.

Que se passe-t-il ? Nul ne le sait. Celui qui a apporté l'ordre est reparti, sans même qu'on ait pu l'apercevoir.

Dans l'ombre, règne un murmure de voix enrouées, rauques, qui questionnent, interrogent les sentinelles.

Cependant les mobiles désignés pour marcher avaient bouclé leurs ceinturons, endossé les sacs et mis les sabres-baïonnettes au bout des chassepots.

— Ça y est-il? fit le caporal sourdement...

Allez... en avant, marche!

L'escouade s'ébranle, s'enfonçant dans la

nuit, et les hommes demeurés au poste suivent quelque temps des yeux les éclats intermittents du falot ballotté.

— Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir d'arrivé? disaient mobiles et marins.

On causait à voix basse, vaguement inquiet.

Tout à coup, un homme du poste qui s'était avancé assez loin dans la cour, comme s'il eût essayé de sonder l'épaisseur des ténèbres, cria :

— Silence, vous autres... écoutez I On écouta sans souffler mot.

Et alors tous entendirent une sorte de musique qui arrivait comme par bouffées avec les rafales du vent.

Ce son étrange venait du Nord. Il s'éloignait, puis se rapprochait, puis s'éloignait encore. On ne l'entendait plus et soudain, il semblait accourir. Au milieu du grand silence de la nuit cette rumeur qui s'enflait et s'éteignait tour à tour qui resssembait tantôt à un hurlement, tantôt à un éclat de rire, tantôt à un gémissement plaintif, avait quelque chose de fantastique, de terrifiant. Il y en eut qui se mirent à claquer des dents.

— Tas d'idiots ! s'exclama le chef du poste

des marins. Vous ne voyez donc pas que c'est le Mexicain qui chante là-bas sur le rempart. Qu'est-ce qui m'a foutu des trembleurs pareils ?

Alors chacun se rassura peu à peu. Mais il fallut expliquer aux mobiles, maintenant tout à fait réveillés et en humeur de causer, ce que c'était que le Mexicain.

Un rude lapin, al lez I et qui, aujourd'hui, devait être joliment éreinté. Pensez donc: hier, il était de garde ; aujourd'hui, il a trotté toute la journée après la sale bête du major ; et, ce soir, il a pris volontairement la faction à la place d'un autre, gratis, vous savez I... pour un jeune de son pays, qui est bien malade, qui grelotte de fièvre, mais que le nouveau médecin — le grand vanné à binocle, qui rit tout le temps et qui est si poseur — ne veut pas reconnaître. Comme ça, au moins, le petit a pu coucher au chaud dans un lit.

Les mobiles trouvent ça épatant. Ils disent qu'il a vraiment trop bon cœur, le Mexicain ; car, par un froid pareil, nom d'un nom, y a pas de camarades qui tiennent... chacun pour soi !

— Parbleu! dit une voix... Mais... c'est une mauvaise tête qui finira par se faire arriver un malheur. Il se fiche trop du tiers comme du quart... Et puis, est-ce que ça vous a une raison de chanter si haut ? Hein ! pensez donc, si Vautre^ l'entendait I »

Le major n'avait pu se résigner à se mettre au lit. D'habitude il dormait mal, mais actuellement, avec son irritation des paupières, il ne pouvait plus espérer une minute de sommeil.

Aussi passait-il la nuit dans son fauteuil, tisonnant, occupé à faire chauffer une décoction de guimauve. De quart d'heure en quart d'heure, le bonhomme y plongeait un chiffon et s'en baignait les yeux.

Comme le chirurgien l'avait prévenu que le mal persisterait sans doute jusqu'au dégel, le major voulut se rendre compte s'il n'y aurait pas dans l'air quelque symptôme d'un adoucissement de température.

Il se leva donc et, à petits pas, s'en fut vers la fenêtre. Mais, en approchant il s'aperçut que sur les carreaux brillaient des paillettes

blanches. Cela ne laissait place à aucune illusion. Pourtant le major se mit à entr'ouvrir la fenêtre. Il opérait avec mille précautions afin de se garer de la bise.

Pas de lune, mais des nuées d'étoiles brillant au ciel.

— Ah, n... de D... ! Quel sacré temps !

Il se préparait à refermer la croisée quand, au loin, retentit la détonation d'un coup de de fusil; cela devait provenir des avant-postes français. Mais bah ! il n'y avait pas d'attaque à redouter par une nuit pareille. Sans doute quelque sentinelle perdue aura démoli un maraudeur, ou bien, en poltron, a fait feu sur rien du tout, histoire d'attirer du monde auprès de lui, de se soulager pour un instant de cette affolante angoisse qu'ils ont de se sentir tout seuls au milieu des ténèbres.

Néanmoins le major resta aux écoutes. Car enfin, on ne sait jamais ! . .. Tout à coup, il lui sembla entendre autre chose... C'était bien plus près. Mais oui ! on chantait là... dans le fort, sur les remparts. Ah ! par exemple, voilà qui est raide 1

Afin d'en avoir le cœur net, il rouvre com-

plètement la fenêtre et se penche au dehors.

Pas de doute, le bruit vient de là-haut. Il y a donc un factionnaire qui a l'audace de chanter tout en marchant. Oh I certes, on voit bien qu'il cherche à assourdir sa voix, mais pas assez pour que, dans le profond silence de la nuit, le son n'arrive pas ici — d'autant plus que le vent porte.

— Ah, c'est trop violent ! Celui-là, il se moque de moi. Attends un peu I

Et le major, brusquement, ouvre la porte du couloir, lance un coup de pied dans le matelas où son planton dort sous un paillasson.

— Allons, raspouille I lève-loi et plus vivement.

L'homme, tout ahuri, est bientôt sur ses jambes, se frottant les yeux.

— Va voir sur le rempart quel est l'animal qui gueule comme ça. Tu lui diras que je lui flanque huit jours de clou... et gare à lui s'il ne se tait pas immédiatement. Allons, ouste!... es-lu revenu ?

Dix minutes après l'ordonnance est de retour.

— J'ai fait la commission, mon commandant. . . Une drôle de chose, allez I Savez-vous qui est, ce factionnaire ? Justement notre Mexicain !

— Encore lui !..• pas possible... il ne peut pas être de service, puisque tantôt...

— Ah bien, il se sera arrangé avec les camaraux. Vous savez, y en a qui, pour un demilitre d'eau-de-vie , prennent la place d'un autre. Ça fait les fiérots devant le monde , ces garnements-là, mais c'a du vice... Ils sont tellement licheurs, les matelots.

Le commandant eut un haussement d'épaules méprisant.

— Et alors, qu'est-ce qu'il a dit ?

— Il a dit comme ça : « C'est bon ! On va se taire I »

Le major grommelait;

— Faut-il être fou... chanter la nuit, quand il gèle à quinze degrés.

L'ordonnance qui se caressait le menton prit un air sournois.

— Qu'est-ce que tu as ?

— ... Rien! mon commandant, rien I

— Je te dis que si... Parle! ou gare ! cria l'ofificier qui cherchait sa canne des yeux.

— ... Voilà.... puisque vous le voulez....

mais ce qu'il a ajouté, le Mexicain, c'était pas pour que je vous le répète, ça non ! pour sûri

— Va donc, rossard!

— Eh bien, il m'a dit comme ça... Ah!

non I j'vois bien que vous allez vous fâcher si j'vous le dis...

Le major brandit sa canne d'un air menaçant.

— ... Il a dit : « Est-ce qu'il a retrouvé son chat, ton gros bouffi? »

Il y eut quelques secondes d'un silence effrayant.

Le major crut qu'il allait avoir une attaque. Il devint blême.

Tout à coup, furieux, il se rua sur l'ordonnance ; s'il l'avait attrapé, il l'étranglait.

La Gouape s'est échappé. Il s'est sauvé dehors, en proie à une peur terrible... Son compte est clair : insulte à un supérieur.

Eh bien, non. Le major le rappelle ; ce n'est pas à l'ordonnance qu'il en veut, c'est au matelot... à cause du chat.

D'une voix brève, Cabissière commande :

— Vite au poste, cours, et ramène une escouade en armes avec un falot... là devant.

Quand le son brutal des crosses heurtant le pavé eût appris au major que ceux qu'il attendait étaient arrivés, il entr'ouvrit la croisée, afin de donner la consigne au caporal: se rendre de suite au bastion, remplacer le marin de garde, puis le conduire immédiatement à la prison...

— A la prison? — observe le caporal de mobiles , — très raisonneur, en parisien qu'il est — mais... mon commandant... on nous a lu tantôt l'ordre du général Trochu... qui la supprime jusqu'à nouvel ordre... à cause du froid.

— Pas de réflexion I ou je vous y fourre aussi ! Et comme le caporal ne paraît pas convaincu,

il répète :

— Et pas de réflexion! est-ce compris?

— Enfin... c'n'est pas un de chez nous, murmure le mobile entre ses dents, ça m'est égal !

— Va avec eux, toi I fait Cabissière à voix basse , s'adressant à son ordonnance ; tu me diras comment ça se sera passé.

— C'est étonnant, il ne revient pas cet oiseau-là... Ah si ! le voilà... eh bien ?

— A mon commandant, si vous aviez vu ça!

— Quoi ?

— Oh , épatant I II n'a jamais voulu s'en aller, l'autre type... Il ne comprenait pas ce qu'on lui voulait. Ils ont dû le ligotter et puis le traîner jusqu'à la prison. Il hurlait, fallait voir ! Maintenant il est là-bas, dans le cachot... Il ne dit plus rien, seulement il chante. Ça ne gêne personne, qu'il dit. C'est tout de même drôle d'être gai comme ça I Enfin voilà? Quand on a bien dîné, qu'on a le ventre plein!

Cette allusion à son chat dévoré fait pousser au major comme un douloureux rugissement de colère.

— Ah ! il chante encore, le bandit! Eh bien, il va voir ce que ça coûte de... de troubler le repos de... d'une place forte. Je lui ordonne de

se taire et il refuse... sutlit! Tu vas dire à ce caporal qu'il le flanque...

— Le caporal, mon commandant... il m'a envoyé... promener. Il dit, comme ça, déjà qu'il en a assez de la besogne, qu'il ne s'est pas engagé dans la mobile pour être garde-chiourme.

— Ah 1 il dit ça, gronde le major I

Et le voilà qui saisit sa canne, enfonce son képi sur sa tête. Il a pris une grande résolution, il va y aller...

Mais il se ravise. Et d'un ton découragé :

— NonI cette mobile de Paris!... Tiens, tu vas retourner là-bas, dire au caporal qu'il m'amène l'homme ici; je le veux. H l'attachera serré à l'anneau qui est là dans le mur. Avant ça , qu'on lui mette les pieds nus. Ah 1 il va en goûter... il ne chantera pas longtemps la plante des pieds sur le pavé.

Et le commndaant, ravi de sa trouvaille, se frotte les mains.

— Ça va être drôle 1

Un quart d'heure après on entendait la troupe s'approcher. Les soldats marchaient lentement, ayant fort à faire de porter le matelot,

bien qu'il ne tentât aucune résistance. Son pantalon retroussé montrait ses jambes nues.

Arrivés au coin du bâtiment, ils posèrent le falot à terre, puis on adossa l'homme contre le mur, à l'endroit que la Gouape leur montra. Là était scellé un large anneau de fer où, dans la journée, les estafettes du gouverneur de Paris attachaient leurs chevaux.

Le marin eût pu se débattre; peut-être avec sa force de taureau eût-il réussi à briser ses liens. Il ne le tenta pas.

Était-il donc maintenant résigné à tout, ou bien, pris de peur, regrettait-il?

Rapidement le caporal passa la corde qui liait les mains du matelot dans l'anneau, serra et noua.

Alors il dit à voix basse à ses hommes :

— Allons, fichons le camp. C'est honteux î C'est pis qu'en Prusse... Autant le tuer tout de suite I

— Faites attention, caporal! murmura un des mobiles, le major a sa fenêtre ouverte... là... tenez 1 on le voit sous son rideau.

Vivement l'escouade s'éloigna, regagna le poste.

Sans bruit, le major ouvrit la croisée et pencha la tête pour voir.

Le falot était par terre, à côté du matelot, éclairant les jambes et le torse, mais laissant dans l'ombre la figure, à cause de la saillie très forte de l'épaule.

L'homme restait immobile, mais les pieds lui tremblaient. Il les posait l'un sur Tautre alternativement. A plusieurs reprises, l'excès de la douleur lui arracha un gémissement plaintif.

Alors, de la fenêtre, la voix nasillarde du major lui jeta ce sarcasme :

— Je t'avais bien dit que je te ferais taire... espèce de voleur!

Le marin sursauta si violemment qu'il faillit arracher l'anneau qui le tenait au mur. Le major, effrayé, s'était rejeté en arrière; mais la corde tint bon. Alors on entendit le marin qui se répétait à lui-même, comme s'il cherchait à comprendre :

— Voleur? voleur?

Tout à coup, il releva la tête et se mit à chanter. Il fallait qu'il souffrît terriblement, car ce n'étaient que sons rauques et faux, à peine articulés.

On brise ces êtres-là, on ne les dompte pas.

En l'entendant qui recommençait le major devint fou de rage. Il vit rouge.

Il court dans le couloir, saisit son planton par le bras et le traîne dehors, jusque devant le prisonnier :

— Tiens, là, auprès... dans le trou, tu vas briser la glace!

Il montre une des fosses creusées par les obus prussiens.

La Gouape s'empresse, mais il ne trouve rien pour briser cette glace qui semble épaisse : Ah oui, les pavés en tas contre le mur!

— Maintenant, détache-le de l'anneau... Tu ne peux pas? Eh bien coupe au ras de l'anneau... C'est ça... Mais n'aie donc pas peur! S'il bronche, le cochon, je...

Non, il ne bouge pas. Il ne dit rien même* Aussitôt détaché, il est tombé sur le côté. Ses jambes gelées ne peuvent plus le porter. Il est presque inanimé.

Et cependant ses yeux ont gardé leur expression de bravade farouche : il essaie de chanter, encore, toujours I...

— Ahl il en veuti eh bien, il en aurai Traîne-le, pousse-le dans le trou, f.., le dedans, nal

Le matelot est dans le trou, plongé dans l'eau jusqu'à mi-cuisse. Il ferme les yeux et se raidit en arrière. Il a son compte.

— Toi, dit le major à la Gouape, va-t'en, je ne veux pas que tu restes là, va-t'en au poste va... tu me ramèneras du monde dans dix minutes, pas avant.

Oui il aime mieux être seul.

C'est que ça lui a fait un diable d'effet tout de même quaîid le marin n'a plus rien dit.

En même temps qu'il savoure la basse joie d'avoir terrassé son ennemi, quelque chose en lui se révolte sourdement, il entend encore ces mots des hommes de tout à l'heure.

— ... Pis qu'en Prusse, alors 1 Brusquement le matelot se laisse tomber

avec un rauque gémissement ; il a perdu connaissance.

Alors c'est une résolution soudaine chez le major. Il balbutie, éperdu :

— Allons jva-t'en, c'est fini, va-t'en !

Mais le soldat ne remue pas.

— Ohl s'il allait mourir, c'est épouvantable! Le major frémit en pensant à la colère des

camarades du matelot. Il est pris d'une peur terrible.

— Non, cet homme n'est pas mort, il n'est qu'évanoui I

Aussitôt le major le prend dans ses bras et de toute sa force le traîne jusque chez lui. Ahl c'est durl

Na I maintenant le matelot est devant le feu étendu sur un matelas. Le major l'a frictionné, essuyé tant qu'il a pu. Les mains lui tremblent, il est tout drôle, il balbutie des mots d'amitié, il a des larmes aux yeux. Il feint de croire que ce ne sera rien. C'est que maintenant le misérable a une effroyable peur que le Mexicain n'en revienne pas.

Et l'autre ne donne toujours pas signe de vie. Alors, le major s'affolle :

— Mon Dieu, mon Dieu, c'est-il canaille ce que j'ai fait là. Moi, un officier, un officier I Ah si... je n'y survivrai pas. Mon Dieu I Mais non c'est impossible, il n'est pas mort... il a remué.

Oui le matelot reprend connaissance il a rouvert les yeux.

Tout d'abord il ne comprend pas et ses sourcils se contractent avec angoisse. Encore son bourreau 1 Mais quand il voit la grosse face rouge du major toute luisante de larmes, quand il le voit lui tendre un verre qui chauffait devant le feu en disant doucement :

— Tiens, mon garçon, c'est bon, c'est du grog, c'est chaud, ça va te faire du bien.

Alors le marin se remet. Au bout d'un moment il commence à parler :

— Merci... merci... Tout de même j'avais...

rudement été mauvaise tête, Monsieur le major.

— Allons donc, c'est moi qui avais tort et je... comme une brute.

Mais il s'arrête. Du côté de la fenêtre entr'ouverte que le major n'avait pas refermée ils viennent d'entendre un grincement sur la vitre. Quelque chose gratte le bois, griffe le verre et tout à coup les deux battants s'écartent c'est Chacal qui rentre.

— Oh I dit le commandant à qui l'émotion coupe la parole.

Le Mexicain est tout à fait ragaillardi. Il rayonne.

Il a l'air de dire : « Vous voyez, mon commandant... je ne vous l'avais pas volé! »

— C'est votre canaille d'ordonnance qui était cause. Il m'en veut rudement depuis que je l'ai surpris à nous voler des conserves...

— Tu l'as surpris à voler. Quand ?

— Il y a quinze jours.

— Y a des témoins ?

— Oui.

— C'est bon, n... de Dieu, ça ne se passera pas comme ça I

Mais qu'a fil donc le commandant? Il paraît hors de lui. Oh oui! le four chauffe pour quelqu'un, pour l'autre I On entend un bruit de pas, plusieurs hommes qui approchent.

— Entrez ! hurle le major qui a repris sa voix brutale habituelle, ses yeux mauvais.

C'est la Gouape et les trois hommes; mais, à peine entré, La Gouape recule effaré, stupéfait de tout ce qu'il voit.

Alors s'adressant aux trois mobiles qui sont restés à la porte et leur désignant l'ordon-

nance, le major commande d'une voix tonnante :

— Saisissez moi ce gredin-là, il a volé les marins; conduisez-le à la prison. Il passera demain en conseil de guerre. Allez, plus vite que ça, et maintenant qu'on nous f... la paix ! heini

L'esprit italien évolue très rapidement Gh. Benoist.

A Monsieur André Hallays,

Vous souvient-il du faux prince Grégory du Monténégro ce rasta que Tartarin rencontre dans un tripot d'Alger et qui tout de suite fraternise. S'il connait Tarascon, le prèïwce, té! il l'a habité quatre-»-années !

Les détails dont il agrémente son récit ne permettent point de douter ; seulement, chose bizarre, si Grégory décrit avec une exactitude parfaite certains aspects de la ville, en revanche, il semble ne connaître qu'un bout, qu'une tranche de Tarascon. Le prëince, pour expliquer cette singularité, parle, mais à mots couverts, à mots très couverts, de nécessités

politiques, qui lui imposaient alors, en même temps que l'incognito, une sévère retraite dans une maison écartée du fauboui^. Et Tartarin, par discrétion de galant homme, n'insiste pas. Il ne découvrira que beaucoup plus tard les excellentes raisons de son illustre ami pour n'avoir jamais observé Tarascon que d'un côté : détenu jadis à la maison centrale, sa connaissance de la ville se bornait à ce qu'on en pouvait apercevoir par la lucarne d'une cellule...

Mes souvenirs d'enfance, à Nice, au lendemain de l'annexion, sont un peu, je l'avoue, comme ceux du prëince ; j'entends qulls sont limités à un quartier. Je ne revois vraiment en pleine lumière qu'un coin et qu'une chose ; le coin c'était un jardin public entouré de palmiers à l'angle du Paillon et de la Promenade des Anglais ; et, la chose, les enfants des colonies étrangères se groupant par nationalités en deux camps pour se livrer, dans ce jardin, de furieuses batailles.

Oh! comme on s'y donnait de bons, de solides coups de poing ! Et quelle superbe invention due au génie de notre chef que ces

bambous creux bourrés de cailloux, qu'on déchargeait à mitraille sur l'ennemi.

Il y eut cet hiver-là des rencontres où chaque parti avait aligné jusqu'à vingt-deux combattants. Si l'ardeur que nous y mettions empêcha parfois la lutte d'être courtoise, s'il y eut des visages griffés — chose cependant prohibée par notre droit des gens, — du moins la lutte était loyale ; on ne combattit jamais qu'à nombre égal sauf une fois, la dernière.

Nos jours de guerre étaient le mardi et le jeudi, de deux à quatre. Nous préférions les mardis parce que personne ne nous les troublait. Les jeudis il y avait un ennui : la musique municipale qui jouait au kiosque.

Alors des chaises envahissaient les allées, nos allées. Parfois aussi les gens assis sur ces chaises se permettaient de nous attraper, prétendant que nos cris — je crois bien qu'ils disaient hurlements — les gênaient pour écouter la musique, ou encore que nos bambous écartaient trop. Plaintes saugrenues ! Comme si un jardin public n'était pas à tout le monde!

Dès une heure et demie on s'en allait se masser chez chacun des chefs de parti. Ils

demeuraient justement dans deux villas contiguës; mais comme ces villas se tournaient le dos, que l'une avait son entrée rue Saint- Etienne et l'autre rue Grimaldi, les routes pour se rendre au jardin étaient différentes et aucune collision prématurée n'était à craindre. Au surplus, nos chefs y eussent mis bon ordre: ils avaient beaucoup d'ascendant sur leurs hommes.

Les Anglais étaient commandés par un Américain de onze ans nommé Robert — j'ai oublié son nom de famille. — Grand, maigre, des yeux de feu, Robert avait pour lieutenant son jeune frère, Percy, très petit mais plus fort. Les Anglais n'aimaient point leur chef; ils le trouvaient trop brusque, mais, lui s'imposait à eux par son intelligence, sa fougue, son diable au corps.

Quant à nous, notre général était russe (il y avait alors beaucoup de Russes à Nice) ; il s'appelait Paul Gantacuzène. Cantacuzène est un grand nom de l'histoire d'Orient. Une des branches de cette famille — celle à laquelle appartenait Paul — a rang princier, habite Odessa et est alliée à la famille impériale.

Notre ami Paul était petit, le teint jaune, des yeux sévères, presque farouches, les cheveux très noirs et collés. Il portait un joli costume, toque à plumes de paon, blouse de soie vieuxrose, tunique de velours noir sans manches, bottes brunes : oh ces bottes, ce qu'elles nous faisaient loucher I

( Toujours près de lui, comme des gardes du corps fidèles, deux de ses compatriotes, mais des Russes du Nord, plus pâles, plus blonds, l'œil très doux et un peu naïf, qui nous étonnaient par leur déférence respectueuse envers Paul, cependant plus jeune qu'eux.

Nous autres, les petits Français, moins sensibles à l'éclat du titre princier, ce qui nous plaisait dans Paul, c'était son coup d'œil très sûr et son sang-froid au feu. Il semblait né pour commander*. Sa ténacité opiniâtre, son acharnement, et aussi son impassibilité sous les coups contrastaient avec notre impétuosité d'enfanits brillants pour l'attaque, mais pas très solides quand Taverse tombait trop drue. Ce

1. J'ai appris par le général An... que sa mauvaise santé l'avait obligé d'entrer dans le service civil, où il serait directeur des cultes dissidents.

général était le meilleur soldat de son armée. Nos ennemis n'en avaient qu'un qui le valût : Harry l'Anglais, un gros garçon aux yeux bleus, au front lisse, aux joues poupines, pas bien malin, mais tapant dur. Heureusement, n'étant guère adroit, il frappait souvent dans le vide.

Pourquoi donc ces six ou huit Français, avaient-ils choisi Cantacuzène pour chef, lui un Russe? Car enfin la guerre de Crimée était encore toute récente, et la Pologne, la fameuse Pologne se dressait entre nous. Certes Paul n'avait cherché ni à biaiser, ni à nous enlacer de ces caresses cauteleuses que volontiers l'on prête aux Slaves. Au contraire, il avait été très carré, d'une franchise brutale.

Dès notre première entrevue on s'expliqua sur la question de la Pologne. J'avais, s'il m'en souvient bien, pris les choses d'assez loin.

D'abord je demandai comment on comptait en russe jusqu'à dix. Paul me l'enseigna : rass, dwa... etc.. Alors je voulus savoir si c'était la même chose en polonais. Puis, rougissant du détour, je dis brusquement et, je crois bien avec un air un peu bravache :

— Moi je suis pour les Polonais I

Paul s'arrêta. Il ne répondit rien, mais il semblait nerveux et jetait vivement le sable de côté du bout de sa botte ; puis il dit, les dents serrées, le sourcil hautain :

— Moi je les déteste parce qu'ils sont fauxl Sur cette déclaration si catégorique, je revins

un peu vexé vers mes camarades. Eux avaient franchement fraternisé avec les deux autres Russes, de sorte que, lorsque je posai la question de savoir si nous allions former un camp avec les Russes ou avec les Anglais, il y eut tout de suite une acclamation pour les Russes. —

— Mais, objectai-je, ils sont... contre la Pologne I

Ma réflexion n'eut pas d'écho, et le lendemain nous contractions solennellement alliance avec les Russes, une alliance qui de tout l'hiver n'eut pas un nuage dans la sérénité de son ciel.

Les deux armées étaient l'une et l'autre constituées par un noyau de réguliers, plus quelques fantaisistes qui venaient ou ne venaient pas selon l'air du temps. Parmi nos réguliers

je dois citer trois Italiens dont j'ai retenu les noms de baptême: ils étaient héroïques... les noms I : Hercule, Dante, et Achille, rien que ça I Achille était poltron ; Hercule un bon garçon bien bâti, rendait quelques services, seulement les deux autres, ses cadets pourtant, le menaient par le bout du nez. Dante était surtout bruyant. Il défiait de loin Tennemi, faisait de la poussière et criait très haut; mais durant l'action il caracolait à distance sans aucune hâte de prendre contact. Paul ne les aimait pas et les traitait de haut. Ce qui le choquait le plus, c'était qu'après les batailles, lorsque nous allions faire la soupe, c'est-à-dire nous restaurer chez le pâtissier, les trois frères feignaient trop souvent d'avoir oublié leur porte-monnaie. C'était nous qui devions financer. Je crois bien me souvenir que je fis de vains efforts pour rentrer dans dix-sept sous que Dante me devait... Il me les doit encore, l'animal !

Un jour que le vieux prince Cantacuzène, le père de Paul, nous avait conviés à un goûter avec quelques autres petits Russes, j'obtins d'amener mes amis les Italiens. Le prince, un

homme d'une bienveillance charmante, très grand, maigre, un peu la silhouette de Lamartine à la fin de sa vie, paraissait fort souffrant : il ne quittait guère son fauteuil dans le salon. C'était pour lui que la famille était à Nice.

Il nous fit le plus aimable accueil, la princesse également. Je la vois encore, gracieuse avec de grands yeux noirs très profonds, les cheveux en larges bandeaux comme on les portait alors. Assise à la turque sur un canapé elle fumait de minces cigarettes maïs, tout en se laissant caresser par ses deux petites filles, Lola etAgniouta.

Quand je revins de la salle à manger où les trois Italiens continuaient à fonctionner devant le buffet, le vieux prince m'attirant, vers lui:

— Mon cher enfant, je désire que vous ne me rameniez pas ces jeunes gens...

Et comme mes yeux marquaient une surprise :

— J'adore l'Italie... d'autrefois; la princesse aime leur musique, mais les Italiens actuels nous intéressent moins. J'abhorre les gens qui ne sont pas sûrs, et il me semble que les Italiens ne le sont guère. Ils ont été nos amis,

nous ont offert pour nos vaisseaux, dans le temps, la baie de Villefranche ; les voici devenus les vôtres. Pour combien de temps ? Vous les conserverez jusqu'à l'heure où vous cesserez de leur paraître les plus forts. Non, mon enfant, malade comme je suis, nerveux, un peu irritable, je préfère que vous n'en rameniez plus chez moi.

Je ne répondis rien ; j'aimais les Italiens, et le prince me parut bien sévère.

Dans nos grandes journées, quand les Anglais étaient en nombre et qu'il fallait recrutevj nous allions quelquefois chercher à embaucher des Niçois. Nous en connaissions qui étaient, comme nous, externes au Lycée; mais nos solUcitations ont toujours échoué, piteusement.

Non seulement les enfants indigènes refusaient de se battre, mais ils avaient même l'air absolument ahuri devant notre proposition. En voilà un plaisir, semblaient-ils dire, d'empocher des horions I Leur indolence de corps et d'esprit

paraissait extrême. Je me souviens qu'au collège où je devins interne l'hiver suivant, le proviseur M. Gauthier (il fut depuis proviseur à Rouen et à Saint-Louis) se désolait de ne pouvoir éveiller aucune émulation, aucune curiosité chez ses élèves; rien ne les intéressait. Cette torpeur, dans laquelle semblaient alors plongés les natifs, nous fut expliquée un jour qu'accompagnant mon père j'étais allé voir un vieux Niçois, riche collectionneur de tableaux, dont la famille occupe encore une haute situation à Nice, M. Tiranty. Il demeurait à l'extrémité de la rue Masséna.

On causait de l'annexion, des nouveaux maîtres de Nice. M. Tiranty se taisait, un sourire énigmatique, un peu équivoque errait sur ses lèvres fines ; assurément chez lui pas trace d'enthousiasme. Mon père, assez chauvin, s'étonnait:

— Ah c'est que nous ne sommes pas ardents cx)mmevous I fit le vieillard. Pour que vous compreniez combien nous différons, je vous dirai — c^que vous croirez à peine — que ni moi ni mon père mort à soixante-dix ans, ne sommes jamais sortis de Nice. Je ne connais ni Gênes

ni Toulon... je n'ai jamais vu de locomotive! Cela prouve quoi ? Que nous sommes des gens heureux. Et que pourrions-nous donc désirer, nous qui habitons le plus beau pays du monde, fertile, délicieux, et qui vivons séparés de l'univers par un triple cordon de montagnes? Notre rêve eiït été que le monde nous oubliât, qu'on nous laissât sommeiller dans notre coin, au milieu de nos citronniers et de nos orangers, indépendants comme Monaco. Quel dommage qu'au plébiscite de l'année dernière on nous ait demandé seulement : « Voulez-vous être Français, voulez-vous être Italiens?»

— Regrettez- vous l'Italie?

— Non ! Victor Emmanuel ne faisait rien pour nous, que nous dispenser du service militaire. Quant à des travaux... aucun I Voyez le collège, il est en ruines et malpropre. Dans la campagne il n'y a pas une école par vingt villages, et les routes sont des sentiers de chèvres. Le malheureux sous-préfet que l'Empereur a nommé à Puget-Théniers a mis cinq jours pour gagner son poste, et, encore il a dû arriver à pied ; ses bagages

sont restés ici, les mulets ne pouvant passer par l'unique sentier qui conduisait à sa souspréfecture à travers des couloirs de roches éboulées.

» Non 1 nous ne regrettons pas l'Italie, mais nous regrettons que vous ne vous soyez pas créé des titres à notre gratitude éternelle en établissant à côté de la principauté de Monaco, la principauté de Nice. Celait si indiqué pourtant 1 »

On s'imagine si les enfants d'un tel peuple étaient tentés de guerroyer à nos côtés.

La dernière de nos batailles donna lieu à de graves incidents.

On arrivait à la fin mars. La saison se terminait. Beaucoup d'étrangers retournaient chez eux. Les parents de Robert et de Percy se préparaient à partir pour l'Egypte, et les Gantacuzène se rendaient en Suisse, à Vevey, je crois.

Bien que notre armée fût déjà très réduite, Robert nous proposa une dernière rencontre.

Il demandait cela si gentiment, nous expliquait avec une candeur si amusante que ce n'était

pas pour lui, maïs pour deux de ses petits amis, Américains aussi, arrivant de Naples et ravis à la pensée de se mesurer avec des Français: Ah c'est qu'à Naples on avait tant parlé devant eux des magnifiques héros de Magenta et de Solférino 1

Paul et moi nous désirions bien ne pas refuser cela à Robert, que le chevaleresque de son caractère nous rendait très sympathique. Nous nous rendîmes donc au jardin après avoir prévenu nos fidèles. Sur le terrain on se compterait et l'on verrait ce qu'il serait possible de faire.

Malheureusement, au bout de dix minutes il fallut se rendre à l'évidence : nous n'étions pas de force. Les Anglo-Américains étaient une douzaine, et nous six seulement. Aussi Paul, bien qu'à regret, se décida-t-il à faire à Robert un petit signe de tète qui signifiait : impossible!!!. Robert tout navré accourut.

— Est-ce que vraiment il n'y aurait pas moyen... ? Si on voulait, lui, son frère et le gros Harry ne se battraient pas; ils feraient seulement semblant.

Certes la proposition était sérieuse et la

loyauté de nos adversaires un sûr garant de la manière dont ils l'exécuteraient; mais enfin, la disproportion des forces restait manifeste. Nous hésitions.

Tout à coup, Robert dit :

— Tiens, mais vos Italiens pourquoi ne sontils pas là? J'ai aperçu Achille tout à l'heure sur le quai; ils vont venir bien sûr... puisqu'ils savent que c'est la dernière fois... Attendons un peu.

On attendit, mais comme rien ne venait, Cantacuzène envoya un éclaireur à la découverte. L'éclaireur, Gaston, un petit Parisien rusé comme un singe, revint bientôt suivi — mais de loin — par les trois Italiens, qu'il avait dénichés en train de regarder à travers les grilles du jardin combien on était de part et d'autre.

Nous, les Français, nous accueillîmes les nouveaux arrivants avec des transports de joie. Allons I voilà qui rétablissait enfin l'équilibre.

Paul était plus calme. Le sourcil sévère, notre général regardait s'avancer les trois frères. Sans doute, leur allure un peu lourde ne lui disait rien qui vaille.

Ce fut Achille qui prit la parole.

— Ils sont douze n'est-ce pas, les Anglais?

— Oui.

~ Et vous six'l

— Oui I mais avec vous cela fera neuf et comme ils se retirent à trois...

— . . .Mais si nous allions avec eux, ils seraient les plus forts 1

Et sans plus attendre, Achille et Dante entraînant leur frère s'en allèrent effrontément vers l'autre camp.

— Alors... vous désertez^ leur cria Paul.

Les Italiens ont Tépiderme chatouilleux.

Achille s'arrêta net, revint vers nous, braquant sur le petit groupe franco-russe des yeux féroces qui flamboyaient comme des poignards. Alors, se campant à dix pas, les bras croisés, la bouche amère, il nous jeta :

— Ah çà! mais vous êtes jolis, vous autres I Pourquoi ça que nous nous mettrions pas du côté le plus fort, dites?

Aucun de nous ne trouva rien à répondre.

— Bah ! murmura Cantacuzène avec une moue superbe, ça ne change pas grand'chose.

Du reste, j'ai une idée. Nous allons nous

mettre dans le kiosque de la musique. . . Il y a trois entrées avec des marches. Nous nous posterons deux à chaque entrée et nous attendrons là qu'on nous attaque.

— Accepté, fit notre troupe avec ensemble.

— Seulement je vais convenir avec Robert que ses soldats n'auront pas le droit de traverser la balustrade. On ne passera que par les portes. Sans ça!... il n'y aurait pas moyen de se défendre.

Et Paul s'en fut conférer avec l'Américain.

Quand ils se quittèrent, Robert était radieux, tout rouge de joie — à cause de ses invités, sans doute, car lui allait être obligé de rester à l'écart.

Le combat fut opiniâtre. Favorisés par la position dominante qu'ils occupaient, les Franco-Russes longtemps repoussèrent victorieusement les furieux assauts des AnglorAméricains.

Tout à coup je me sentis saisi par derrière, enlevé en l'air et jeté par-dessus la balustrade. Je poussai un grand cri d'angoisse, et... ma foi, il est clair que je perdis connaissance, tant

la secousse avait été rude, car je ne repris mes sens que dans une pharmacie du quai où quelques personnes obligeantes m'avaient transporté.

Je me vois encore au milieu de la boutique, assis sur une chaise, le front bandé, ressentant au-dessus des. yeux une douleur cuisante.

Autour de moi les amis, Paul, le Parisien, et aussi Robert, Percy, semblant s'entretenir avec beaucoup d'animation,riant de bon cœur. A la porte de la rue tout un attroupement.

Je ne comprenais rien. Pourquoi riait-on ?

j'écarguillais les yeux, lorsque je sentis, tout contre ma figure, une jeune main qui me faisait respirer des sels. Tournant un peu la tête, afin de voir qui c'était, je reconnus Harry, le gros Harry, toujours complaisant, Harry dont les bons yeux me regardaient avec une sollicitude affectueuse. Tout bas, pendant que le pharmacien me frictionnait, je lui dis :

— Mais qui donc m'a pris en traître comme ça?

— Les trois méchantes gaaçonnes italiennes... à travers le balleustade... Aoh ! moa boxé avec, very much !

— Oui, fit le Parisien, qui s'approchait, ses yeux malicieux tout allumés. Quand ils ont vu ce coup-là, Robert, Percy et Harry étaient furieux. Ils sont tombés sur les Italiens : Achille a une dent cassée et Dante le nez en marmelade... Ça leur apprendra!

Avec son air un peu hautain et de ce ton tranquille que nous lui connaissions Cantacu-zène, les bras croisés et son petit toquet à plume de paon crânement sur l'oreille, murmura :

— Ils auraient aussi bien fait de rester avec nous !

A Monsieur Bruneiière.

Le jour où la maison Voisinât et Le Ilertel se mit en liquidation, personne à Nantes ne fut vraiment surpris. Depuis quelque temps, en effet, il courait sur œs armateurs de fort mauvais bruits.

-Ils succombaient après une lutte inégale contre la concurrence des Anglais et des Nor-

1. Ce récit paru à la Revue des Deux Mondes sous le titre, moins bon peut-être, de Piraterie, a été quelque peu remanié.

L'auteur a fait trop de réserves contre les traductions allemandes de la Jambe Coupée pour ne pas déclarer ici que celle de Piraterie, œuvre de la princesse Anna de Liechtenstein, et parue dans le Deutsches Volksblatt de Vienne, est au contraire excellente.

végiens, marins mieux équipés et commerçants plus aventureux, ayant à discrétion les capitaux que, chez nous, l'épargne refuse aux industries de la mer.

La spécialité de la maison était le transport par voiliers des bois de teinture des Antilles, particulièrement d'Haïti. Or, les forêts là- bas sont si mal exploitées que leur production s'épuise. Les affaires étant plus rares, on se les dispute; mais les Norvégiens, que leur loi maritime n'oblige point à avoir à bord un nombreux équipage, peuvent accepter des prix de fret impossibles aux capitaines français.

Ceux-ci, réduits à courir la cueillette le long des côtes, ne ramassent guère que de petits lots. L'embarquement, déjà difficile quand il fait beau, devient dangereux dès que le vent s'élève. Pour comble de misère, parfois il arrive que la fièvre jaune se déclare à bord ; en quelques jours les équipages sont décimés. On se complète comme on peut, puis on met à la voile. Maintenant, ce qui les attend à Saint-Nazaire, c'est une quarantaine, et rien n'est plus onéreux aux armateurs.

De l'avis général, cette liquidation Voisinât

et Le Hertel n'allait pas donner grand'chose, le passif étant considérable.

Quant à l'actif, il était uniquement représenté par les cinq voiliers dont se composait la flotte de la maison. Ces navires, jadis, avaient coûté près d'un million ; mais aujourd'hui qu'en tirerait-on? Sur place personne n'en voulait.

L'acte de dissolution portait que M. Le Hertel avait mission de liquider.

Quoique ne venant qu'en second dans la raison sociale, Le Hertel était le seul des deux associés qui comptât, commercialement parlant. Un petit homme toujours souriant, toujours empressé, le teint bruni par l'habitude du grand air, l'œil couvert, voilé, regardant de côté avec une expression câline, de jolies dents. On trouvait Le Hertel assez poseur; tout au moins s'habillait-il avec recherche : redingote gris clair, haute-forme blanc, longue cravate de satin bleu marine piquée d'une perle fine, la boutonnière fleurie en toute saison. 11 donnait le ton à la jeunesse élégante, passait pour homme de sport (on disait qu'il avait beaucoup

connu le comte de Lagrange) et faisait partie des abonnés du Grand-Théâtre. S'il avait échoué aux élections de la Chambre de commerce, du moins avait-il réussi à se faire nommer président de la Société hippique, — une fonction qui n'occupait son homme que cinq jours par an, mais lui valait du lustre pour les trois cent soixante autres.

Au point de vue de l'honorabilité, il faut avouer que LeHertel était discuté. Certains négociants, lorsqu'on leur parlait de lui, secouaient la tête avec une moue semblant indiquer qu'à leur avis il fallait se méfier. Guérinot, le courtier, un homme avec qui il était fort mal, mais qui certainement connaissait bien Le Hertel, puisque pendant quinze ans il avait fait tous ses affrètements, allait jusqu'à le dire capable de tout. En pleine Bourse, on l'avait entendu s'écrier, en parlant de l'armateur :

— Ahl celui-là!... je connais de lui un coup!...

On avait cherché à savoir ce que c'était que ce coupy mais Guérinot s'était borné à ajouter :

— Il en fera d'autres... Vous verrez ça!

Voisinât, lui, n'était dans 'association que la liasse de billets de banque qu'on met en vitrine. Certes, il prétendait à quelque chose de plus et s'efforçait toujours de se faire proposer des affaires : inutilement du reste, — personne ne consentant à le prendre au sérieux.

A défaut de pouvoir l'égaler en capacité commerciale, Voisinât s'occupait à singer l'extérieur de son associé. Il tâchait d'attraper ses grands airs, son sourire distingué.

Cela ne lui était point aisé, la nature l'ayant construit très massif et muni de pieds et de mains de dimensions exceptionnelles. Avec cela, des yeux rouges et un crâne tout petit.

Fils naturel d'un marchand de laines de Vendée qui en mourant lui avait laissé une grosse fortune, Voisinât s'était vite aperçu, en venant habiter Nantes, que ce qu'on appelle on province la société le tiendrait à l'écart tant qu'il ne pourrait pas arborer d'autre étiquette que celle que lui valait sa naissance. Aussi, dès qu'il sut que M. Le Hertel, dont il enviait tant la situation mondaine, consentirait volontiers à prendre un associé, il n'eut de cesse que l'armateur lui eût fait la grâce de le préférer

276 BARATEfllE

aux autres candidats. Le Hertel s'était laissé prier. Il avait feint d'hésiter avant d'accorder une aussi précieuse faveur à quelqu'un de complètement étranger aux affaires maritimes. Voisinât aurait voulu que Le Hertel prît tous ses capitaux, six cent mille francs; mais Le Hertel n'en avait accepté que quatre cents.

Plus tard, il est vrai, il consentit à prendre le reste.

En plus de sa mise sociale, Voisinât possédait encore une petite propriété. Elle était fort incommode, mais comme elle ne se trouvait qu'à deux kilomètres de Nantes et en bordure sur la grande route de Paris, personne ne pouvait passer devant sans la remarquer. Or Voisinât avait une propriété, pas pour en jouir, mais bien pour que le public sût qu'il l'avait. Le nom distingué de MipaïUe dont il l'avait baptisée indiquait qu'il comptait bien que sa terre Taiderait à faire figure de gentilhomme.

Ce gros garçon aux yeux candides à fleur de front avait tout ce qu'il fallait pour qu'on le plumât sans même qu'il s'en aperçût. Confit dans sa joie d'être Armateur, — un mot qu'il prononçait avec une h aspirée, — il ne voyait

rien, n'observait rien de la décadence, pourtant rapide, de la maison. Quand le banquier avait resserré le crédit. Voisinât s'était borné à pester à la cantonade contre ce qu'il appelait une boutade d'homme malappris. Quand les fournisseurs de cordages, de voilures ou de conserves venaient réclamer avec insistance le paiement de leur note. Voisinât s'étonnait qu'il y eût des gens si indiscrets; pas un instant il ne lui venait à la pensée que c'étaient là les symptômes précurseurs d'une déconfiture. Aussi gardait-il intacte, inaltérable, son expression de béatitude, cet air heureux d'être au monde qui amusait tant les gens du quai lorsqu'ils l'arrêtaient un instant au passage.

— Eh bieni mon bon Voisinât, il paraît que ça va, les afiaires?

— Ne m'en parlez pas... je ne sais où donner de la tête... J'arrive de Paris, et vlan ! il faut que j'y retourne... A propos... j'aurai à vous parler de quelque chose, un de ces jours. Mais en ce moment... je vais lire les dépêches d'Amérique... Vous permettez?

— Comment donc I on se doit aux aft'aires ! Et Voisinât s'en allait à grands pas, grave,

regardant l'heure à sa montre avec un air soucieux et méditatif qui faisait le bonheur de la galerie.

Il était donc à mille lieues de s'attendre à rien de fâcheux quand, un soir, son associé, qui, sous un prétexte quelconque l'avait retenu à dîner, lui dit qu'il avait une mauvaise nouvelle à lui annoncer.

— Ah bahl quoi donc? Rien de grave, je suppose...

— Si, quelque chose de très grave : mon cher... nous sommes à la côtel

— A la côtel... Quelle côte? fit Voisinât ahuri.

— Nous sommes ruinés. L'échéance de fin de mois ne...

— Ruinés! ruinés I Ah, par exemple 1 Voisinât, qui s'était levé brusquement, se

rassit. Sa physionomie était celle d'un homme scandalisé par une énormité proférée devant lui* Quoil lui... Voisinât, protesté! Ah çà!

mais... Qu'est-ce qui peut dire des choses aussi saugrenues?... Vous voulez plaisanter, Le Hertel?

Et Voisinât se passa la main sur le front, d'un geste anxieux.

Mais non, il n'avait pas du tout l'intention de plaisanter, l'associé. Il regardait le parquet d'un air morne.

Alors Voisinât changea de figure : le cou tendu, les veines du front toutes gonflées, il semblait faire des efforts désespérés pour comprendre.

Il bégayait sans pouvoir former ses mots, A la fin, il demanda :

— Mais comment est-ce arrivé? maïs comment n'ai-je pas été prévenu? mais...

Le Hertel se borna à un haussement d'épaules. Alors brusquement, une colère violente s'empara de Voisinât. Il poussa une sorte de rauque hurlement et courut sur Le Hertel comme s'il allait l'étrangler. Soudain saisissant l'une après l'autre deux chaises, il les brisa contre le mur.

Alors seulement un peu soulagé, satisfait de s'être enfin affirmé comme un homme énergique, il consentit à entendre les explications du coupable. Elle seraient complètes, ou sans ça... gare!

Le Hertel, qui pendant toute cette scène s'était fait une tête pensive, sortit enfin de son silence. Après un grand soupir :

— Tout n'est pas fini, murmura-t-il... Je compte bien sauver une soixantaine de mille francs pour chacun de nous.,. Mais..,

Et il feignit d'hésiter à continuer.

— Mais?... s'exclama impérieusement Voisinât.

— ...Mais il faut prendre bravement son parti de la situation, se résoudre à vendre notre flotte au plus vite, afin d'éviter qu'on ne nous traque... qu'on ne nous mette en faillite!

— En faillite, nous ? mugit Voisinât avec un « ohl » étouffé.

Il s'affala sur sa chaise, consterné : c'était l'écroulement de tout le Voisinât mondain si péniblement édifié. Sa figure se plissait, lamentable, piteuse comme s'il allait se mettre à pleurer.

Le Hertel le guettait du coin de l'œil. A le voir ainsi réduit, il eut un singulier petit sourire :

— Pas bien méchant, l'associé 1

Et, de fait, au bout d'un quart d'heure, le gros Voisinât, cédant sans résistance à l'ascendant d'une volonté et d'une intelligence qu'il sentait aussi fortes que son intelligence et que sa volonté à lui étaient débiles, se résignait à signer ce que demandait Le Hertel : la dissolution de la société, avec liquidation confiée à lui seul.

Pourtant il grondait intérieurement. Voisinât. Il prenait par instant une mine d'enfant furieux. Mais qu'importait à l'autre, désormais maître absolu de la situation, et n'ayant à subir, en fait d'entrave, que la vague obligation de tenir Voisinât au courant des réalisations qui allaient être tentées I

Le Hertel n'eut même pas cet ennui. Voisinât étouffait du besoin de s'en aller très loin, — quelque part où l'on ne sût pas sa chute. Les regards de compassion ironique qu'il fallait subir à chaque instant lui étaient insupportables. Comme tous les gens qui ne vivent que pour les effets de façade, il trouvait trop dur de renoncer à tout ce qui, jusqu'alors,

avait constitué pour lui les joies de la vie. Il ne voulait pas déchoir, diminuer ostensiblement son train de maison. Être ruiné, c'était pénible; mais en avoir l'air, ahl cela... non!

Le Hertel, sur sa demande, l'envoya en mission.

— Allez donc à Marseille, mon cher : c'est un grand centre maritime; vous devrez y trouver des acheteurs pour notre flotte. On m'a dit que les Régis songeaient à augmenter leur service sur la côte de Guinée... Voyez-les.

L'associé ne se le fit pas répéter deux fois.

Il resta un mois entier à Marseille. Dès sa première démarche, il n'avait pu conserver d'illusion. Là aussi on savait leur naufrage, et on consentait à en acheter les épaves, mais seulement à très bas prix. D'ailleurs on avait déjà à Nantes quelqu'un de confiance qui était sur l'afiFaire. Aussi Voisinât fut-il éconduit, même assez vertement. Il semblait, à l'accueil très froid de ces Marseillais, habituellement si démonstratifs, qu'on classait déjà Voisinât parmi les visiteurs dangereux^ ceux de qui l'on prévoit qu'ils vont tomber dans la misère

noire, qu'ils viendront demander quelques louis qu'on ne pourra pas facilement leur refuser.

Voisinât, s'il comprenait peu de chose, comprit du moins cela. Alors, froissé, il se recroquevilla sur lui-même et ne songea plus qu'à tuer le temps au fond d'un café des allées de Meilhan.

Il serait resté là jusqu'au bout de son argent si une dépêche de Nantes, anonyme, mais d'autant plus suggestive, n'était venue l'inquiéter. La dépêche contenait ceci:

« Feriez bien revenir rapidement surveiller vos intérêts. »

Deux heures après. Voisinât bouclait sa valise et filait sur Nantes par Nîmes et Clermont-Ferrand.

Dès neuf heures du matin il arrivait au bureau.

— Eh bien ! mon bon ami, me voilà de retour... Je n'ai pas pu trouver d'acheteur; j'ai pourtant remué ciel et terre...

— Vraiment ?

— Oui ! Et vous? ça va toujours? Et la liquidation?... ça marche, hein?..^ ça avance?

M. Le Hertel considéra un moment ce gros garçon, de bonne mine, sur qui l'adversité avait glissé sans même lui creuser une ride au front, tandis que lui-même se rongeait de préoccupations et d'inquiétudes.

Avait-il l'air assez bête, ce Voisinât, avec ses cheveux collés, sa moustache roulée au petit fer et ses gants clairs dès le matin I

A la fin, ayant réfléchi, et sans doute fixé sur le parti auquel il devait s'arrêter :

— Eh bien ! mon cherVoisinat, j ai tout vendu.

— Ah I ah !

— Oui, tout vendu, mais mal.... cent

quatre-vingt-mille les cinq à Landrieux, du Havre.

— Ah I par exemple ! Mais c'est un cadeau...

car enfin... vous me les aviez apportés en société pour huit cent cinquante mille.

— Et après? fit Le Hertel sèchement... Ils n'avaient pas précisément rajeuni dans nos mains; bien des agrès leur manquaient; les voiles étaient usées. Et puis, critiquer est

facile... Il fallait trouver mieux... Je n'ai pas eu d'autre offre ferme... Les gens d'ici voulaient me traîner en longueur... J'attendais toujours de vos nouvelles. Qu'est-ce que vous faisiez donc là-bas, à Marseille, cher ami ? A quoi occupiez-vous vos journées?

Voisinât feignit de n'avoir pas entendu la question.

— Enfin! murmura- t-il... Et à quand le paiement?

— Le mois prochain. Du reste nous recauserons de tout cela. Allons, cher, vous devez être fatigué après un si long trajet; vous avez dû avaler bien de la poussière, n'est-ce pas ? Et puis quelles vilaines odeurs il y a en ville ! C'est une infection. Nantes est bien malsain en ce moment ; aussi tout le monde est-il à la campagne. Allez donc vous reposer à Ripaille, mon brave ami... Nous aurons largement le temps de reparler affaires la semaine prochaine I N'est-ce pas l'époque de vos foins ?

Voisinât, un peu rassuré, s'en fut donc à Ripaille inspecter son domaine. Il laissait Le Hertel mûrir en paix ses combinaisons.

Mais deux jours après on le vit accourir en ville, furieux. Ah! il en avait appris de fortes. Il savait tout. Refait, volé comme dans un bois. Voilà donc pourquoi on ne lui écrivait rien à Marseille ; voilà pourquoi, l'autre jour, on l'envoyait à ses foins. Cette fois-ci il était résolu à...

— A quoi ?

— A déposer une plainte au procureur de la République.

M. Le Hertel, dans l'attitude digne d'un homme qui, froissé par d'injustes soupçons, veut néanmoins rester calme, répondit avec son plus grand air :

— Voyons donc un peu ce qu'on vous a dit!

Voisinât, rien que sur cette mise en demeure fut tout de suite désarçonné. Déjà, en général, son élocution n'était guère aisée ; mais, comme il n'avait pas trop bien compris ce qu'on lui avait dit, son embarras devenait extrême. Il débita pourtant tout ce que M. X... et M. Z... venaient de lui raconter. Le récit fut assez obscur. Il y était question d'opérations sous le manteau de la cheminée, de paiement comptant, de pots-

de-vin. Les coups de poing sur la table dont il scandait son discours aux instants pénibles (ceux où les mots ne venaient pas), s'ils mettaient du mouvement, n'apportaient, en revanche, aucun éclaircissement.

— Allons, fit M. Le Hertel avec amertume, je reconnais bien là ma province.

11 se leva, et d'un geste impératif invita Voisinât à s'asseoir :

— Assez de récriminations aussi inutiles que déplacées I Écoutez-moi ! Oui, dans ce qu'on vous a dit ce matin il y a un fond de vrai. Oui, j'ai été payé comptant du prix de notre flotte.. •

— Ah! vous l'avouez? rugit Voisinât...

— ... Et de ce prix je n'ai employé qu'un quart à apaiser les plus pressants de nos créanciers. Le reste...

— Le reste, vous me l'avez volé I

M. Le Hertel eut un petit rire saccadé. Il haussa légèrement les épaules :

— Ah I qu'en termes galants ces choses-là sont dites I... le reste, qui appartenait à nous deux, ou plutôt à cette personnalité morale

distincte des associés qui s'appelle la liquidation.,. — Le Hertel insista sur ce terme abstrait, sachant bien que son associé ne le œmprenait guère, — le reste, je l'ai placé.

— Placé? placé? dit Voisinât... Placé dans votre poche?

Le Hertel se croisa délibérément les bras, puis, avançant d'un pas :

— Eh bien I quand cela serait? Où prétendez-vous en venir ? Ah çà I mon cher, vous ne me connaissez donc pas encore ?

Il parlait très bas en homme sûr de lui :

— ... Et vous croyez qu'une plainte au procureur de la République m'intimiderait, me ferait rendre cet argent, si cela ne me convenait pas? Ah! mon pauvre garçon, vous n'êtes pas de taille ! Et maintenant, suivez-moi bien — et ne gesticulez pas... Cela ne sert à rien. A rester tranquille, à me laisser faire, vous avez tout à gagner. Je m'explique: Où en ètes-vous? Quelle est aujourd'hui votre situation personnelle? Elle est pitoyable. Ici, sur cette feuille, j'ai relevé toutes nos dettes communes restées en souffrance. Il y en a pour deux cent mille francs, chiffres ronds. Ce sont ces deux cent

mille francs que vous vouliez sans doute que j'éteigne avec les cent quarante mille qui me sont restés après paiement de ceux de nos créanciers qui aboyaient trop fort. Il fallait selon vous, payer deux cents avec cent quarante, hein?

»Mais, direz- vous, je devais au moins faire une distribution au marc le franc. C'est vrai I seulement on vous vendait pour le surplus, mon bel ami, on vendait Ripaille, on vendait votre voiture, on vendait votre mobilier et jusqu'à votre garde-robe si élégante.

— Je suppose qu'on ne m'aurait pas vendu seul. Et vous?

— Moi, cher ami?... Ohl merci de votre sollicitude, mais... rassurez-vous, quittez tout souci sur ce point. Mon mobilier appartient à madame Le Hertel qui n'est pas pour rien...

mariée sous le régime dotal et séparée de biens! A elle également notre ferme des Marettes. D'ailleurs, admettons, si cela vous fait plaisir, que l'on m'eût vendu moi aussi : je ne vois pas bien, — je l'avoue, — quelle jolie jambe cela vous ferait, hein ? Donc reprenons, et écoutez :

J'ai expliqué que, si j'avais tout distribué, votre situation n'en était pas moins désespérée. A cela vous n'avez rien à répliquer. Gomme j'ai Thabitude, en affaires, de regarder un peu plus loin que le bout de mon nez... comme aussi votre situation me faisait pitié...

— Vous, de la pitié ? Quelle farce I fit Voisinât toujours irrité, mais cependant fort attentif à ce que lui disait Le Hertel.

L'autre sourit tristement, puis, d'un ton presque paternel :

— Ah I mon pauvre ami I qu'il est donc difficile de causer avec vous... Je continue: J'ai eii pitié de votre détresse en même temps que je voyais pour moi-même quelque chose à tenter. Si ma combinaison réussit, je me charge seul de tout le passif... Tenez, j'en prends l'engagement écrit. Si elle échoue... damel nous ne serons pas dans de beaux draps, mais... pas plus rincés qu'avant.

Voisinât, assez docile maintenant, écoutait en silence, la tête basse. Il semblait très agité. De temps en temps il s'épongeait le front. Ah! il aurait bien voulu être ailleurs. Fichtre ouil En voilà une tuile !

Le Hertel, qui maintenant se sentait maître de la situation, reprit la parole. Il marchait dans le bureau avec un aif dégagé, les mains dans les poches :

— Il me faut deux mois... L'aflfaire est engagée... nous touchons à Theure décisive... Cela va se nouer. Je pars pour Liverpool ce soir... Je vais traiter définitivement quelque chose de... considérable. C'est tout ce que je vous dirai.

Après une pause assez longue, et parlant à voix basse:

— Ainsi vous m'avez bien compris? Nous jouons en ce moment notre suprême et dernière partie, le tout pour le tout.

— Et si vous échouez? fit Voisinât, sourdement repris d'une velléité de rébellion.

Car enfin dans tout ça... je n'y vois pas...

clair...

— Eh bieni mon ami, ricana Le Hertel, si j'échoue, je vous plains, car il vous faudra chercher un emploi à la mesure de vos moyens. Or, vous vous êtes beaucoup promené en ville, vous avez flâné sur le bord des portes de beaucoup de bureaux, donc vous connaissez les

affaires, et Ton disputera votre intéressante personne... tra déri déral...

— Certainement, je trouverai, s'exclama Voisinât, car je suis résolu à prendre n'importe quoi I

Le Hertel s'esclaflfa de rire:

— Ah I la phrase classique des gens qui ne sont bons à rien et qui ne trouveront rien, des gens qui attendent que leurs amis aient trouvé pour eux, et, pendant ce temps-là, dégringolent peu à. peu. Rappelez-vous Tessier, votre ami. Lui aussi devait prendre n'importe quoi. Tout ce qu'il a su faire a été de vivre aux crochets de la famille de sa femme, et maintenant!... Au surplus, voyez-vous, je ferai ce que j'ai résolu. Je le ferai avec vous ou sans vous, mais je le ferai. Moi, je ne veux pas devenir pauvre. Je ne le veux pas... C'est trop laid... Je ne serai jamais un objet de pitié... Si vous faites mine de vous mettre en travers de mes projets, je pars pour le Canada, un pays où il n'y a pas d'extradition pour les... accidents de ce genre.

Voisinât était très ébranlé. Il dit d'un air songeur :

— Vous croyez vraiment réussir?

— Neuf chances sur dix,

— Et peut-on au moins savoir quelque chose?...

— Non! C'est toujours une sottise de confier une combinaison à quelqu'un qui ne doit pas y coopérer. Et puis celle-là... n'est pas ordinaire .

Maintenant Voisinât était conquis. Le ton d'assurance de Le Hertel lui inspirait confiance. Il voulut tout de suite détendre la situation :

— Je suis sûr que vous allez... fourrer dedans quelqu'un.

— Mon cher, tant qu'on n'aura pas trouvé le moyen de fabriquer de l'or avec des cailloux ou des chiffons, il faudra bien aller le chercher où il est, c'est-à-dire dans la caisse des autres... On l'y prend comme on peut, comme ils vous l'ont pris euxmêmes.

— Allons, Le Hertel, eh bien! puisque vous le voulez, je vous donne carte blanche; topez là ! je ne demande qu'à être gentil.

— Bon, bon, vous faites preuve d'intelligence. Tenez... mais fermez bien votre bouche.

J'aimerais même autant que vous disparaissiez d'ici. Voyez-vous, nous sommes... flambés si vous répétez à âme qui vive ce que vous savez.

— Ah bah ! fit Voisinât , qui semblait trouver que, vraiment, ce qu'il savait... n'était guère, et qu'il lui eût été bien difficile d'être indiscret.

Quinze jours plus tard, le bruit se répandit en ville que Le Hertel allait reprendre les affaires. Il avait eu, paraît-il, la chance inespérée de trouver en Angleterre un riche capitaliste qui le commanditait de la forte somme. Il ferait maintenant l'Inde et l'Australie avec de grands navires.

Quoique ce fût lui-même qui propageât ce bruit, l'armateur se montra très sobre de détails. Vainement ses créanciers voulurent-ils savoir le nom du capitaliste anglais; Le Hertel se borna à leur répondre :

— Vous verrez bien si j'achète des navires.

oui OU non. Et, si j'en achète, c'est que j'ai de l'argent.

Bientôt on apprit, par les gazettes maritimes, qu'un voilier anglais de fort tonnage, deux mille quatre cents tonnes, le Loch-Lomond^ acquis par M. Le Hertel de Nantes, faisait route pour Rouen, où il allait charger des machines et des dragues pour la Compagnie de Panama.

— Des machines? dit un jour à Le Hertel un ancien capitaine au long cours qui le rencontra sur la Bourse; vous transportez des machines? J'espère au moins qu'on vous paie un joli fret, car c'est une fichue cargaison.

— Ah bah! Et en quoi, je vous prie?

— Parce que ça s'arrime mal... parce que ça entre difficilement jusqu'au fond de la cale, quand les machines sont larges. Alors on est obligé de les placer dans l'entrepont, et cela charge trop le haut du navire... l'exposant à chavirer. Je sais bien qu'avec beaucoup de lest... Mais le lest, c'est du poids mort. Embarquez donc des briques, du moellon, des rails.

— Justement, je me propose d'emplir les fonds avec des rails»

— N'importe! c'est un mauvais chargement.

C'est dangereux. Je suppose au moins que vous avez un bon capitaine qui surveillera bien l'arrimage.

— Oh certainement! Je ne voudrais pas m'exposer à perdre mon navire, sapristi !

— Heu! heu! c'est quelquefois... une bonne affaire... quand on a eu soin... de l'assurer... comme il faut.

M. Le Hertel, que son interlocuteur couvait d'un regard oblique, ne broncha pas, mais il porta bientôt la conversation sur un autre sujet, sur les récoltes que la sécheresse commençait à menacer.

A Rouen, sur le quai Bethencourt, les curieux s'arrêtent à regarder un grand troismâts anglais arrivé depuis peu. Perchés sur un échafaudage, des peintres s'occupent à changer son nom. Ils inscrivent : Gladiateur, Nantes, en belles lettres dorées flambant neuf.

Plus d'équipage à bord. Les matelots anglais sont tous repartis, le capitaine aussi. Pour ce dernier, c'était inévitable, puisque la loi exige que le capitaine d'un navire battant pavillon

français soil Français; mais pour ce qui est de l'équipage, le quart des matelots peut être étranger. Cependant ils ont été renvoyés tous.

C'est M. Le Hertel qui a fait cela. Il est à Rouen et ne paraît guère pressé d'enrôler un nouveau personnel. Pourtant la cargaison est toute prête : ce sont des locomotives et des dragues venant des Ateliers de Saint-Denis et qui ont descendu la Seine sur des péniches.

Plusieurs bordées d'hommes de peine hissent chaque jour les caisses à bord du voilier et les arriment à l'intérieur sous la surveillance personnelle de l'armateur. On parle aussi d'un fort lot de rails qui doit arriver. Mais il est en retard, et on paraît s'être lassé de l'attendre. Comment fera-t-on maintenant pour les placer, ces rails ? Mais peut-être les avait-on embarqués à Caumont où le navire est descendu un moment afin de charger du moellon. M. Le Hertel affirme en avoir chargé une bonne partie.

Il se présente des matelots qui demandent à embaucher. Des matelots, on en trouve toujours. On ne trouve pas aussi facilement des officiers. Quelques-uns sont venus ; mais quand ils ont vu que le navire était déjà en cours de

chargement, ils se sont retirés. En effet, la plupart des capitaines ne voudraient pas conduire en mer un navire dont ils n'auraient pas dirigé eux-mêmes l'aménagement. Chacun a ses idées, ses manies. Les uns, par exemple, tiennent à avoir une forte stabilité : ceux-là chargent davantage les fonds du navire.D'autres prétendent que, lorsqu'on fait un changement de direction, une forte stabilité cause des rappels trop brusques vers le centre de gravité, et peut amener la rupture des mâts. Enfin il est des capitaines qui aiment que le navire s'incline à l'avant, tandis que d'autres préfèrent qu'il relève le nez.

Aussi un bâtiment comme celui-là, qu'on trouve tout chargé, dont on ne peut pas aisément visiter les flancs, déplaît, inspire de la méfiance. Si encore quelqu'un de l'équipage avait assisté au chargement! mais non, personne 1

Parmi les capitaines qui se sont d'abord offerts, il y a un Provençal d'Antibes, que M. Le Hertel voudrait bien voir à tous les diables. Mal embouché, grossier, ce gaillard-là

non seulement se refuse à embarquer, mais prétend même en dégoûter les autres. 11 déclare tout haut que c'est rudement louche, un chargement fait en catimini.

Toute la cargaison, est maintenant à bord, et l'on n'a toujours pas de capitaine. Heureusement, M. Le Hertel a trouvé un second et un maître d'équipage. Le second est une espèce de brute qui sort de la prison où il vient de purger une condamnation à six mois, pour avoir, étant ivre, assommé un mousse à coups de corde. Le petit est resté estropié. On comprend qu'un tel individu se soit jeté sur l'aubaine d'un engagement quel qu'il soit. Il craignait bien de n'être jamais repris nulle part. Quant au maître d'équipage, un pauvre diable qui a rapporté des pays chauds une dysenterie chronique, celui-là, non plus, ne pouvait se montrer difficile.

Tout de même pas de capitaine ! Les jours succèdent aux jours, et personne ne se décide à accepter le commandement du Gladiateur» Cependant M. Le Hertel se remue tant qu'il peut. H vient de mettre des insertions dans les journaux et promet un fort salaire.

Ah I Dieu sait qu'il y en a assez sur le pavé, de malheureux capitaines sans emploi, surtout des capitaines de voiliers. Elle va si mal, la marine à voiles I Ils sont peut-être quatre-vingts ou cent en Bretagne qui se désespèrent de ne rien trouver, et crèvent de faim, eux et leur famille. Un certain nombre ont dû se résoudre à se faire matelots. On a cité l'année dernière une goélette de pêche partie à la morue, en Islande, et dont dix matelots sur vingt-cinq avaient en poche leur inutile brevet de capitaine.

Oh I il en est venu de loin pour voir ce grand bateau ; mais tout de suite, sur le quai, on leur a dit des choses... des choses qui les ont fait réfléchir... Et alors, ils sont repartis.

Oui, il est comme à l'index , le Gladiateur.

Les matelots, eux, prennent le temps comme il vient. Ils sont loin de se plaindre. Ils mangent bien, et lézardent toute la journée, couchés sur le pont. Comme ils sont peu surveillés, ils s'en vont le soir en bandes chez les cabaretiers de la rue Saint-ÉIoi. Jusqu'au matin on boit et on chante avec des femmes. Il y a un novice

qui joue de la flûte, le charpentier a un gentil talent sur l'accordéon. On s'amuse bien.

Quelqu'un, en revanche, qui ne s'amuse plus du tout, c'est M. Le Hertel. Ahl mais non! Il est extrêmement ennuyé.

Certaines gens sur le quai commencent à le regarder de travers. C'est qu'on ne voit pas souvent un armateur qui reste en plan sans pouvoir trouver un capitaine.

Pourvu que les racontars de tous ces imbéciles n'arrivent pas aux oreilles des assureurs ! Car , tant que le navire n*a pas levé l'ancre, ils peuvent se dédire en remboursant la prime. Pour ce qui est du Gladiateur, séduits par l'importance de l'affaire, fortement chaufi'és par un courtier habile auquel Le Hertel a sans doute payé double commission, ils ont traité très vite, les assureurs parisiens.

Mais s'ils venaient à se raviser 1

Ah ! une dépêche ! Enfin, oui, c'est un capitaine qui s'annonce. Il vient de loin, celui-là : Saint-Calais, dans la Sarthe. Il signe Robert de la Ferté. Bizarre... un noble? Sans doute quelque fils de famille qui a mal tourné. Peutêtre bien aussi un officier de l'État renvoyé. . •

Bah! on le prendra quand même... et au prix qu'il voudra, encore !

— Ah I c'est vous, monsieur, qui m'avez télégraphié ?

— Oui, monsieur l'armateur.

M. Le Hertel, très souriant, salue, s'empresse, et, tout en tortillant sa moustache, examine, en dessous, ce capitaine tant désiré qui s'offre à lui.

C'est un jeune homme blond , très blond.

On dirait un Flamand ; il en a le teint rosé, l'air de santé fleurie, et l'œil bleu pâle aux cils et sourcils très clairs. Un robuste garçon à la large poitrine , à l'encolure puissante, ce qu'on appelle un gas. Il n'est peut-être pas très intelligent ; le front chez lui est trop envahi par les cheveux ; l'attache du nez, très forte et saillante, met entre les deux yeux une sorte de bosse comme on en voit aux béliers. Pourtant l'ensemble de la physionomie plaît par la simphcité qu'expriment ces yeux un peu fixes.

— Comment écrivez-vous votre nom , capitaine, en un mot ?

— Non I en trois, fait le jeune homme qui rougit légèrement.

Et comme il devine chez l'armateur le désir d'une explication :

— Je suis le plus jeune fils d'une vieille famille du Maine. Mon père et mon grandpère ont boudé les gouvernements ; leur fortune s'est peu à peu fondue... Moi, je n'ai pas su rester au collège ; alors on m'a embarqué à quinze ans. La vie de marin me plaisait, j'y suis resté ; j'ai étudié, et je viens d'être reçu capitaine il y a quatre mois.

Il ajoute à demi-voix :

— Et en voilà trois que je suis marié.

— Ah ! vous êtes marié, jeune marié, et vous songez déjà à partir ?

— Oui, car... car... il faut dire que c'était un peu contre le gré des parents de ma femme, — qui nous trouvaient trop pauvres tous deux pour nous mettre en ménage. — Mes économies sont déjà mangées, et j'ai hâte de gagner quelque chose. La faim chasse le loup du bois, et le marin du plancher des vaches, ajoute-t-il avec un gros rire bon enfant.

— Eh bien , voyons, capitaine , combien voulez-vous gagner ?

— Quatre cent cinquante francs , payés chaque mois d'avance à ma femme.

Il a dit cela avec un tremblement dans la voix. Le chiffre est très fort.

— Soit ! mais je vous préviens qu'il s'agit d'un transport assez dangereux. Vous le voyez, je suis franc.

— Je sais! des machines; j'en ai entendu parler, et je n'ai pas peur, fait tranquillement le jeune homme.

— Les gens du quai vous décourageront I II y a ici, rôdant tout à l'en tour du navire, quelques individus plus ou moins tarés dont j'ai refusé les services, et qui vous raconteront... ils ont monté une cabale...

Le capitaine secoue la tête en faisant signe que non.

— Eh bien I alors, mon ami , c'est une affaire entendue. Vous partez demain, n'est-ce pas ?

— Demain? ohl non... après-demain, monsieur. Ma femme tient à venir me dire adieu... Et, fait le jeune homme avec une sorte de

honte... comme je suis un peu à court... je voudrais que vous... pour lui envoyer...

— Comment donc, capitaine 1 voici cinq cents francs.

Et M. Le Hertel ouvre son portefeuille:

— Le télégraphe est en face, vous pourrez y prendre un mandat... Tenez je vous accompagne.

Et l'armateur s'empresse , tout heureux de fixer aussi solidement son grappin sur cet homme...

Le capitaine La Ferté s'est rendu le lendemain au bureau de la marine pour y chercher ses papiers. Il trouve là l'officier de port, un vieux brave homme à l'air bienveillant, aux façons patriarcale, qui traite familièrement tous les marins comme s'ils étaient ses enfants.

— Comment, mon cher garçon, vous osez partir sur un navire chargé si drôlement?

— Mais, bon Dieu, qu'est-ce qu'il a donc de si particulier ? fait le capitaine un moment troublé.

— Ce qu'il a, mon ami ? mais les ouvriers qui l'ont chargé vous le diraient. Il a une

chose en trop et une en moins: trop de poids dans l'entrepont, et pas assez de lest à fond de caie»* • Le capitaine réfléchit. Il se mord les lèvres.

— Peut-être... Aussi, je compte mettre très peu de toile en haut des mâts ; nous n'irons pas vite, voilà tout.

— Vous feriez bien alors de descendre les cacatois et les perroquets ; ce serait toujours ça... Et puis, tenez, à votre place, sans rien dire à l'armateur je m'arrangerais pour toucher quelque part, en Espagne, en Portugal ou aux Açores. Je remanierais le chargement et je mettrais quelques tonnes de terre dans les fonds. Ils ne doivent pas, à beaucoup près, être aussi pleins que le dit le Hertel.

— Oui, c'est une idée, mais l'armateur ne sera pas content. Ça ferait une grosse dépense.

— Sapristi I mais votre sécurité et celle de l'équipage la valent bien.

— Allons , au revoir , commandant , fait le jeune homme , qui paraît plus préoccupé que, par fierté, il ne voudrait le laisser voir...

— Au revoir, capitaine, et... bon voyage!

Voici vos papiers en règle.

Et quand il l'a vu s'éloigner ;

Pauvre garçon I S'il a des vents de Sud

comment fera-t-il pour toucher en Espagne ou même aux Açores?

Vers le milieu de la nuit, après que tous les matelots sont rentrés, quand tout repose à bord, le jeune capitaine sort de sa cabine, un falot à la main. Il écoute si rien ne bouge, puis se dirige, en cherchant à amortir le bruit de ses pas, vers le poste. Là, avec précaution, il réveille le maître d'équipage.

Gustave, habillez-vous.

Quand le maître est prêt :

— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service,

capitaine !

— Chut, plus bas... Il y a que je veux, décidément, savoir à quoi m'en tenir. Venez avec moi: je vais ouvrir le panneau de la grande cale, et descendre dans les fonds. Vous m'accompagnerez, Gustave; vous avez plus l'habitude... Surtout que l'équipage ne nous entende pas, ne se doute de rien I

— Le second ne s'est pas aperçu que vous vous leviez?

— Non, il était ivre dès huit heures du soir. Grâce à sa force peu commune, La Ferlé

réussit à dégager l'ouverture des panneaux. Il enjambe l'échelle de fer et descend suivi du maître d'équipage. C'est le capitaine qui tient le falot.

Ils ont beaucoup de mal à passer. Il faut se glisser entre les rayons des roues de machines, au milieu des pièces de fonte aux formes bizarres.

Les deux hommes examinent tout lentement, scrutent les profondeurs ténébreuses, sans parler, sans échanger un mot. On ne dit rien quand on pense à de certaines choses trop graves.

Un bruit les a fait tressaillir. Ce n'est rien... . Des rats qui se sauvaient.

Us continuent à descendre.

— N'allons pas plus bas, fait brusquement Gustave : c'est pas la peine I

L'autre le regarde; il a compris... En dessous il y a un grand vide... en dessous RIEN 1

Quand ils sont remontés sur le pont, le capitaine dit simplement :

— Eh bien, Gustave?

L'autre prend un temps, puis :

— Capitaine... je vous dirai ça demain matin... JVais y penser.

Au petit jour le maître d'équipage est dans la cabine de son chef. Très doucement :

— Moi, cap'taine, je reste; moi... je suis vieux. Et puis... noyé ou crevé de faim au coin d'une borne, c'est tout choisi ; mes petits iront au bureau de bienfaisance... si je ne reviens pas ; mais vous, cap'taine, qu'êtes tout frais marié... non, faites pas ça!

Le capitaine se frotte les yeux. Il a bien dormi. Un gai rayon de soleil entre, par le hublot, dans sa cabine.

— Oh, Gustave ! vous voyez les choses bien en noir... Je crois que je partirai. Ça ne serait pas gentil de vous lâcher tous comme ça. Et puis enfin... cette traversée des Antilles est généralement bonne. Rien ne prouve que nous rencontrerons un coup de vent...

Au fond, il est bien résolu à faire escale quelque part sur la route afin d'embarquer du

Grande, la mine creuse, les traits tirés des ouvrières qui se nourrissent mal, une jeune femme apparaît sur le gaillard d'arrière, vêtue d'une très simple robe grise, la couleur des pauvres.

Comme le capitaine a fait tendre de la toile au-dessus, on est à l'abri du soleil. Ils s'assoient tous deux, tournant le dos au quai, et continuent à causer doucement en attendant l'armateur. Ils se tiennent par la main.

Quelqu'un I Ils se retournent. M. Le Hertel est là, en tenue irréprochable. Il tient à la main un joli bouquet de roses qu'il offre galam-

ment à madame de la Ferté, La jeune femme prend le bouquet d'un mouvement machinal, sans trop comprendre, tant cette politesse inattendue d'un riche l'étonné, elle si pauvre.

Pourtant le plus gracieusement qu'il lui est possible, elle sourit et remercie :

— Oh, monsieur... il est bien joli!

Lui, il la regarde, l'étudie, un peu surpris de la trouver aussi distinguée. Non, elle n'est pas de la race épaisse à laquelle appartient son rustre de mari. Il y a un je ne sais quoi dans la tournure, dans le geste, qui révèle la femme bien élevée, délicate.

M. Le Hertel se montre très à son avantage ce matin ; il se déploie, il est plein d'esprit. Il plaisante, dit des choses drôles. Madame de la Ferté s'efforce de paraître aimable; mais, malgré soi, elle reste sur une certaine réserve. Il y a en elle un mélange de sentiments qui se combattent. Certes rengagement de son mari sur le Gladiateur... après tant d'échecs... au moment où Ton n'espérait plus, a été une bien heureuse chose ; on va donc pouvoir vivre sans emprunter... La famille vous donnait avec tant de mauvaise grâce ! . . . Mais, d'un autre côté, c'est

la première grande séparation I C'est la première fois, depuis leur mariage, que son mari, son Robert, va s'aventurer sur TOcéan.... le redoutable Océan qui fait tant de veuves...

Aussi, en dépit de ses efforts pour rester à la conversation, elle s'absorbe dans ses pensées. Bientôt elle cesse d'écouter M. Le Hertel et ne lui répond plus que distraitement, par monosyllabes. Celui-ci, qui voit qu'on ne fait pas attention à ses phrases, devient nerveux et tapote le plancher du bout de sa canne, comme un homme mal à Taise. Il l'interpelle directement :

— Voyons, madame, dites-moi donc comment vous avez trouvé la cabine de votre mari?

— ... C'est le premier navire que je vois, monsieur, et je ne me doutais pas qu'on pût tirer si bon parti... des moindres places.

— Oui! oh ces Anglais construisent admirablement. Ils sont inimitables. Nos constructeurs français ne sont pas à la hauteur. C'est surtout les grandes lignes de ce bateau qui sont superbes, imposantes: n'est-ce point votre impression ?

BARATERIE 3i5

Madame de la Ferté ne répond pas, ne sachant que dire. C'est son mari qui parle :

— Ohl oui, un beau bateau certainement, -r Et vous, madame?

— Mon Dieu, monsieur, moi, je suis très ignorante... sur ces choses... Les mâts m'ont paru... élancés, mais la... la coque... n'est-ce pas ainsi que cela s'appelle?...

— Bah ! avec une couche de peinture, vous verriez comme ça changerait tout de suite.

— Ordinairement, monsieur, fait le capitrine avec une nuance de reproche, ordinairement on repeint un navire lorsqu'il change d'armateur ; c'est sa toilette neuve à chaque nouveau baptême.

M. Le Hertel fronce le sourcil :

— Oui, dit-il en s'efiforçant de prendre un ton léger et tout en faisant des ronds dans l'air avec sa canne... c'est vrai... j'y penserai... au prochain voyage... certainement.

— Mais peut-être n'avez-vous pas l'intention de le œnserver ?

Oh ! avec quelle intonation étrange le capitaine a appuyé sur ce mot conserver... M. Le Hertel le regarde, cherche ses yeux ; mais le

capitaine les tient obstinément fixés par terre...

Deux heures et demie viennent de sonner à la douane. C'est le moment d'appareiller.

— Je crois, capitaine, que vous allez avoir beau temps, fait l'armateur : le baromètre monte.

Le capitaine a un gros pli soucieux au front; il semble ne respirer qu'avec effort, comme s'il cherchait à refouler son émotion. Tout à Theure il embrassait sa femme et semblait bien triste. Oh ! ces séparations ! On se croyait fort, et voilà que c'est... trop dar!...

— Je... j'aurais quelque chose à vous dire... au sujet de la caisse à eau... de l'avant : voulez vous venir, monsieur l'armateur?

— Ah ! allons voir.

Oh ! oui, il a quelque chose à lui dire, le capitaine, mais... ça n'est pas facile ..

— Enfin, qu'est-ce que vous me voulez? fait M. Le Hertel avec une certaine âpreté de ton. Ce n'est pas à cette heure-ci...

L'autre se tait... Une tension brusque des muscles de sa figure révèle chez lui une lutte pénible.

BARATÏRIi: 317

Enfin, d'une voix sourde et comme un homme honteux d'en arriver là :

— J'aime autant... ne pas... ne pas partir !...

— Ah bah ! fait M. Le Hertel, qui recule de quelques pas et fixe sur le capitaine des yeux haineux. Et c'est maintenant ! et c'est à l'instant de lever l'ancre?...

Sa voix gronde... Il est tout frémissant.

— Soit, monsieur! mais alors je suppose que vous allez me rendre intégralement ce que je vous ai avancé. Sans ça, dans dix minutes, je suis chez le commissaire de police et je vous fais coffrer!... Ah! ah !... (Il voit que l'autre a pâli subitement). Ah! vous faites de ces coups-là, monsieur de la Fer té. C'est moins fatigant que de naviguer... Eh bien! ça a un nom cela... ça s'appelle...

— Taisez-vous, n'ajoutez pas un mot : c'est vrai ! pour pouvoir me libérer il me manque cent quatre-vingts francs. C'est votre droit de les exiger, je m'incline.

Seulement ! ... (et il relève la tête, ses yeux sont étincelants), à mon bord je suis le maître! Eh bien ! je vous somme de déguerpir et vivement.

Et il a un tel regard en disant cela, que

M. Le Hertel, très pâle, s'exécute. Tout en gagnant la passerelle à reculons, il balbutie :

— Je m'y attendais... on vous a tourné la tête... la cabale I Et cependant... je vous assure que ce n'est pas le premier navire que je charge ainsi... Si Ton écoutait tous les jaloux, tous les envieux !... Comment ne comprenezvous pas, capitaine, que moi j'ai intérêt à charger le plus possible puisque le fret....

tandis que vous, — c'est différent!

Mais le capitaine ne l'écoute même pas ; il est en train de préparer la relève de l'ancre.

A deux encablures dans le fleuve, un remorqueur siflBe: cela veut dire qu'il est prêt, qu'il attend. Bientôt son canot apporte l'amarre.

Allons! tout est bien en ordre? Bon, détachez !...

Madame de la Ferté a les yeux secs : c'est une femme de cœur, mais la misère l'a habituée à savoir cacher ses émotions, surtout lorsque, à les montrer, on risquerait d'enlever aux autres le courage dont ils ont besoin. Et puis il faut bien qu'elle se résigne à regarder en face ces départs-là. Ce n'est que le commencement.

Elle ne se retourne même pas. Son mari a des ordres à donner, mille choses à surveiller : cela le troublerait.

Il ne faut pas... non !

Mais quand elle est un peu éloignée, elle s'arrête, et, avisant un monsieur âgé qui se promène à petits pas, la canne à la main, elle lui demande bien poliment s'il serait possible d'aller revoir, plus bas dans le fleuve, le grand trois-mâts qui s'éloigne. Ça lui ferait tant plaisir...

— C'est mon mari qui est le capitaine !

— Oui, madame, oui, c'est très faisable, à condition de gravir la côte de Canteleu et de suivre la grande route sur le plateau jusqu'à l'autre versant. La Seine fait une boucle...

— Et... voudriez- vous me permettre... de...

vous demander ce qu'une voiture me prendrait?

— Aller et retour, madame, dix à douze francs, je pense.

— Merci, monsieur, fait madame de la Fer té, qui salue, puis continue son chemin. Oh! c'est trop cher, dix francs...

Elle secoue tristement la tête.. Elle n'ira pas.. A la grâce de Dieu, maintenant !

Depuis le départ de Rouen du Gladiateur, quinze jours s'étaient écoulés sans qu'au port de Nantes on eût rien appris sur ce navire, sinon qu'à son entrée dans l'Océan, vers Ouessant, il avait été aperçu par un brick allant de Falmouth à la Rochelle. Il paraissait raser la côte anglaise : sans doute le vent contrariait un peu sa direction projetée.

Ensuite, plus aucune nouvelle. Le coup de vent d'équinoxe était survenu, pas très violent heureusement, mais, néanmoins, c'était là un danger auquel on eût été bien aise d'apprendre que le navire avait échappé. Seulement, il

BARATERIE 32i

fallait bien faire la part de ceci, qu'il n'en est pas des voiliers comme des vapeurs : ces derniers suivent les lignes de parcours toujours régulièrement les mêmes, tandis que les voiliers, obligés d'aller prendre le vent qu'il leur faut, s'en vont parfois à sa recherche jusque dans les parages les plus déserts de l'Atlantique. Là, naturellement ils ont peu de chance d'être rencontrés. ^

La femme du capitaine avait fait venir son petit mobilier du fond de la Sarthe et s'était installée à Nantes dans un très modeste appartement, à un quatrième, au bout d'une impasse du quartier Chantenay.

Tous les deux jours elle venait s'informer discrètement auprès du commis de l'armateur, s'il n'y aurait pas quelque dépêche.

Chaque fois, au signe de tête négatif de l'employé, elle s'en allait sans jamais se permettre de déranger M. Le Hertel, bien qu'elle en eût grande envie, car il était, à Nantes, la seule personne avec qui elle eût pu parler de son mari.

Lui, l'armateur, depuis son retour de Rouen,

il se produisait beaucoup en ville. On le rencontrait un peu partout. Il flânait volontiers ; on l'apercevait de loin marchant d'un pas dégagé, le visage épanoui, son haute-forme gris un peu sur le côté, ou bien, arrêté à un angle de trottoir, s'entretenant à la Bourse avec l'un et avec l'autre. Il voyait l'avenir du port très en beau, disait les magnifiques espérances de trafic qu'ouvraient à l'industrie des transports les travaux de Panama, « cette œuvre qui »... « cette œuvre dont »... « et surtout, mon cher, si éminemment nationale. La France a dans l'humanité un rôle d'initiatrice. »

Ahl il parlait bien, M. Le Hertell

Un matin, au moment même où il se préparait à s'en aller à son cercle pour déjeuner, il reçut le petit mot suivant, qui portait le cachet bleu, bien connu, du Syndicat des assureurs :

« A deux heui^es, à votre bureau. N'y manquez pas.

» Signé : mazelin. »

— Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire?

pensa M. Le Hertel.

Il en déjeuna tout de travers, sans appétit.

Elle l'inquiétait, cette visite qu'on lui annonçait à l'avance comme une chose très sérieuse.

Pas commode du tout, ce petit Mazelin, le directeur du Syndicat. Méchant comme tous les gens contrefaits, caustique parfois jusqu'à l'insolence, parce qu'il se sent protégé par son infirmité même; avec cela, très ferré sur son métier d'assureur.

Le Hertel est tout ému. Il le voit déjà, cet homme, lui parlant en phrases d'abord très polies, puis tout à coup incisives, coupantes comme une hache. On sait du reste qu'il n'a jamais fait un règlement d'indemnité avec une maison, si honorable fût-elle, sans disputer pied à pied, montrant les dents et se plaignant toujours de quelque chose.

Certes, Le Hertel s'était dit qu'un jour ou l'autre il lui faudrait se trouver aux prises avec les assurances; mais, comme cela c'était le revers de la médaille, il préférait ne pas regarder ce côté-là, croyait avoir encore tout le loisir d'y songer. Or, voici que Mazelin lui arrivait brusquement I Pourtant, voyons.. ^

aucune nouvelle du navire n'était parvenue à Nantes. S'il y en avait eu, lui, Le Hertel, l'aurait su le premier.

Ah çàl avait-il la prétention d'être sur la piste de quelque chose, ce Mazelin ?

— Bonjour, Le Hertel, vous allez bien?

— Parfaitement, mon cher Mazelin, Et vous? Quelle belle journée, hein I

— Superbe! mais ce n'est pas pour vous parler du beau temps que je suis venu. Dites donc, causons sérieusement... Vous avez assuré le Gladiateur pour quatre cent quatre-vingt mille francs.

Et, regardant Le Hertel au fond des yeux :

— Voulez-vous vous contenter de recevoir à forfait, sinistre ou pas sinistre, une somme de... Autrement dit, nous vous proposons de vous racheter le contrat... au comptant bien entendu... J'ai mon carnet de chèques sur moi : nous vous offrons deux cent cinquante mille francs au lieu de quatre cent quatrevingt mille francs.

— Me contenter de deux cent?... fait Le Hertel, qui malgré son empire sur lui-même

changeait de visage,.. Mais... mais vous rêvez, bien sûr!

» Qu'est-ce que cela signifie? dit-il en semblant prendre le ciel à témoin de son sincère et profond étonnement. Un contrat est un contrat I Depuis quand... se permet-on?...

Voyons I ma police porte quatre cent quatrevingt mille francs, que j'entends toucher. Pourquoi perdrais-je bénévolement deux cent trente mille francs?

M. Le Hertel semble abasourdi de la proposition incongrue qui lui est faite.

— Pourquoi? dit Mazelin très aimable; pourquoi ? oh ! c'est bien simple : tout bonnement pour vous épargner... la cour d'assises.

Le Hertel blêmit. 11 ne répond rien, mais il aime autant ne pas rester debout; il s'assoit, tourne le dos et se croise les jambes. 11 feint de regarder le paysage à travers les carreaux. Au ton de Mazelin, évidemment l'assureur ne va pas s'en tenir là : ce n'est, ceci, qu'un préambule ; il en a long à dire. Eh I bien, ça promet!

Le Hertel est de ceux qui croient qu'on se tire toujours d'affaire par du sang-froid ; que,

même accusé d'une chose énorme, fût-ce d'un crime, on en impose encore en jouant l'impassibilité. Il se trompe peut-être ; peut-être jouet-il mal le rôle.

Toutefois, comme M. M5zelin ne se décide pas à commencer, soit qu'il réfléchisse réellement, soit qu'il veuille voir de face la figure de Le Hertel et attendre que celui-ci se retourne :

— Expliquez-vous donc, mon cher, fait l'armateur. Tudieu I comime vous y allez I Je vois que vous employez toujours les mêmes procédés d'intimidation... Seulement il faudrait un peu préciser.

— Soit I je préciserai :

» Quand vous avez présenté votre proposition d'assurance au groupe des assureurs de Paris, vous leur avez montré, naturellement, votre acte d'achat du navire. Le prix, quatre cent quatre-vingt mille francs, a paru un peu raide; on vous l'a fait observer.

» C'était, en effet, soixante mille francs de plus que ce que la compagnie anglaise avait elle-même payé le même navire deux ans plus

tôt. Cependant nos collègues n'ont pas trop insisté. Ils se sont bornés à vous imposer une prime plus élevée, — que vous avez payée.

Voilà l'opération officielle, publique, telle que tout le monde la connaît.

» Il y a autre chose, et voici les dessous que nous avons découverts... vingt-quatre heures après que votre navire avait quitté Rouen.

Trop tard, c'est vrai ! Vous êtes très fort...

L'assureur s'arrête un moment; on dirait qu'il n'est pas pressé. Il joue avec un petit cure-dents d'argent, comme s'il pensait maintenant à autre chose. En homme qui a beaucoup observé, il sait sans doute l'effet de saisissement d'un silence brusque sur les gens qu'on vient d'alarmer. Cela les énerve très vite, les exaspère, si maîtres d'eux-mêmes qu'ils soient ordinairement.

Aussi tient-il à prolonger l'incertitude de Le Hertel, à lui faire passer quelques bons frissons sur la peau. Mais Mazelin lutte contre forte partie. Le Hertel n'a pas bronché. Il regarde toujours le paysage avec le même air détaché, comme si cet affaire-là n'était point la sienne.

Enfin l'assureur reprend :

— Vous avez passé avec la West India C° une convention très particulière, très curieuse; un de ces contrats comme il ne s'en fait que dans un pays où la passion du sport a habitué à spéculer sur tous les aléas. Vous qui connaissez les Anglais, pour avoir, dit-on, beaucoup pratiqué leurs jockeys, vous aviez proposé ceci à la West India G" :

» Si le navire que j'achète, moi, Le Hertel, périt dans un de ses trois premiers voyages, le prix de vente sera de trois cent soixante mille francs.

» S'il survit quatre cent quarante mille francs.

» A côté de cette convention, nous allons en faire une autre, officielle, destinée à être montrée aux assureurs, et qui se bornera, sans plus, à relater le prix de quatre cent quatrevingt mille francs. »

— Comment diable les Anglais ont-ils accepté un contrat qui devait logiquement vous amener à faire tout votre possible pour que le navire périsse?

M. Le Hertel ne répond pas. 11 se raidit pour rester flegmatique.

— Ils auront pensé, je suppose, que, quand même vous le voudriez vous n'y arriveriez pas.

» C'est qu'en vérité c'est devenu un métier très difficile que celui de naufrageur.

» Il y a vingt ans, il était bien meilleur. En Angleterre on cite de grandes maisons dont la fortune s'est édifiée rien que sur quelques honnêtes opérations de ce genre. Mais, quand une fois les assurances eurent été bien étrillées, elles firent passer au Parlement un certain bill, le bill Plimsoll. Et maintenant il n'est plus possible comme autrefois de préparer un bon petit chavirage. Les assureurs ouvrent l'œil et les capitaines se méfient, étant les premiers intéressés à ce que le navire ne coule pas.

» Bref, les Anglais se sont crus protégés contre vous, par trois surveillances : celle de l'État, celle des assureurs, celle du capitaine.

» Le contrôle de l'État 1 Bah! à Rouen, vous avez fait croire à la Marine qu'à Caumontvous aviez embarqué pas mal de moellons, tandis que vous vous étiez borné à quelques brouettées.

» Quant au capitaine, vous avez eu soin qu'il arrivât seulement lorsque le chargement était

330 BARA.TERIE

terminé et les panneaux clos. Donc il n'a rien vu. Comment a-t-il consenti à embarquer, cet homme? C'est ce que j'ignore; c'était sans doute quelque abruti, quelque ivrogne, et vous l'aurez grisé au moment du départ. Le commandant de port prétend que voire capitaine projetait d'attérir à la première côte pour se compléter en lest, mais que les vents du sud qui n'ont cessé de régner l'ont poussé en plein large.

» Votre coup de maîtrise, étonnant, admirable, a été de découvrir une cargaison dangereuse, très dangereuse et dont cependant l'arrimage ne serait surveillé par personne.

» M. Le Hertel a eu l'excellente idée de s'adresser à la Compagnie de Panama qui envoie dans l'Isthme un matériel énorme. Comme cette Compagnie ne peut se mettre sur le pied de faire faire autant de polices qu'il y a de bateaux à charger, il est convenu que les assureurs, au lieu d'être prévenus avant, le seront seulement le jour du départ de chaque bateau. Alors ils notent que sur VAdèle^ sur le Démosthènej sur le Saint-Laurent, sur le Gladiateurj il y a trois c€nt, quatre cent mille francs d'assurés.

» Et, comme la Compagnie de Panama n'est pas suspecte de vouloir que les navires qui portent son matériel périssent, les assureurs supposent que ses agents auront surveillé le bon arrimage des cargaisons.

» Eh bien, en cela ils se trompent : Panama ne surveille rien du tout.

» Ah ! vous êtes un habile homme, très habile. Avec ces habiletés on va à la richesse ou...

au bagne.

Seulement, là où je ne vous comprends pas, c'est ce nom donné au navire que vous alliez sacrifier : Gladiateur! Qu'est-ce? de la gloriole... du cynisme?

— Quoi? Que voulez-vous dire? balbutie Le Hertel. Je n'y suis pasi... Gladiateur, c'est le nom du fameux cheval... Je m'occupe beaucoup de sport...

— C'est aussi le nom des combattants du cirque... de ceux qui devaient mourir I

M. Le Hertel hausse les épaules :

— Il faut n'avoir pas grand'chose de sérieux à dire pour fabriquer de pareils jeux de mots...

» Voyons : finissons, je ne puis en supporter

davantage. Où voulez-vous en venir? Je suis... pressé...

— Et moi, pas! Si vous saviez comme vous m'intéressez!... à propos, tiens : qu'est-ce que c'est donc là-bas que ce vapeur qui entre dans le port? Ah! oui, le courrier de Saint-Nazaire. Un joli bateau qui file merveilleusement. Et Voisinât? Il va toujours bien?... Vous ne voulez pas me répondre?... Alors je continue mon petit récit; vous êtes allé charger à Rouen, où personne ne vous connaissait, et vous avez dirigé l'embarquement vous-même.

» Vous n'avez guère chargé que l'entrepont, de sorte que le centre de gravité du navire, au lieu de rester comme toujours au-dessous de la ligne de flottaison, s'est trouvé porté au-dessus. En cet état il suffit d'un coup de vent pour que le navire chavire.

» La trappe était tendue, bien tendue, hein!...

— Il serait temps, s'écrie Le Hertel, qui est à bout; il serait temps que toutes ces menaces, toutes ces accusations en l'air prissent fin.

Entre nous deux existe un traité qui vous oblige à me payer quatre cent quatre-vingt mille francs... si le Glad.., si mon navire périt. Tant qu'il ne s'est agi que d'encaisser la prime, j'étais votre cher M. Le Hertel, aujourd'hui, que, paraît-il, le sort du navire est douteux... Bahl (fait-il, vivement, comme pour protester contre un geste évasif de l'assureur) est-ce que vous seriez ici, si vous ne considériez pas mon navire comme perdu?

Aujourd'hui, dis-je, vous essayez de me rouler, de diminuer la carie à payer et, selon vos vieilles habitudes d'assureur, de m'efPrayer. Eh bien, je n'ai pas peur I

— Et je vous dis, moi, réplique froidement Mazelin, d'une voix qui sonne clair, que vous avez très peur. J'ai des preuves : nous les mon-' trerons à la justice. Dans une demi-heure, je serai chez le procureur de la république... A moins que...

Les deux hommes restent à se regarder.

— Vous m'offrez, dites-vous deux cent cinquante mille francs? fait Le Hertel, qui a changé de ton.

— Oui, pas un sou de plus.

334 BAÏIATERIE

— Ahl je refuse.

Il est visiblement dans un état de bouleversement profond. Sa rose, la rose qui orne immuablement sa boutonnière, vient de tomber sans qu'il s'en soit aperçu.

— A votre place, monsieur Le Hertel, j'accepterais, voyez-vous, fait Mazelin d'un air de bonhomie. La certitude d'échapper aux travaux forcés vaut bien un sacrifice. Il paraît qu'on est très mal nourri là-bas, très mail... déplorablement mail

— Eh bien!... Oh!... ces menaces sont abominables! Tenez, coupons la paille en deux, donnez-moi trois cent quatre-vingt mille francs, et je signe.

— Non! Pas un sou de plus.

— Oh! lance Le Hertel, qui grince des dents, si vous étiez aussi sûr que ça de me faire condamner, vous ne m'offririez rien !

— C'est une erreur ! erreur complète ! Suivez mon raisonnement : vous verrez que ce que nous faisons ici est tout ce qu'il y a de plus commercial, de plus pratique. Vous condamné, nous ne payons rien, c'est vrai, mais nous nous faisons du tort pour des affaires nouvelles. Il est

toujours mauvais pour une entreprise qu'on dise qu'elle fait rouer vifs ses clients ; et puis nous n'aimons guère avouer à nos actionnaires que nous avons commis une maladresse. Aussi cherchons-nous généralement à transiger. Ici, nous faisons notre part de sacrifice : vous ne voulez pas faire la vôtre; vous préférez tenter la chance, soit! Mais, vrai! cela m'étonne; car vous savez fort bien qu'aussitôt notre plainte déposée... vous aurez sur le dos, outre la gendarmerie, les Anglais et vos créanciers, ^cela fait bien du monde... tandis que mon chèque c'est de l'argent comptant.

Il ajoute en souriant :

— Est-ce que vous n'auriez pas par hasard quelque velléité de profiter du prochain paquebot pour la Nouvelle-Orléans?

— J'accepte, dit enfin Le Hertel très sombre.

— Je le savais parbleu bien! Tenez, voici mon chèque : il était tout préparé.

L'armateur, après avoir pris le chèque qu'il glisse vivement dans son tiroir, se passe la

main sur le front avec un soulagement évident.

— Voyons, maintenant, monsieur Mazelin...

Non , mon ami , vous ne pouvez pas vous en aller comme ça... Au moins, dites-moi ce que vous savez du... navire; car, avec tout ça...

— Tenez, fait l'assureur en tirant de la poche de son pardessus un papier plié : voici la dépêche qui nous a été expédiée hier de San-Juan de Porto-Rico, et que nous avons tenue secrète jusqu'à ce moment. Maintenant que j'ai fini avec vous, je n'ai plus aucune raison d'en différer Taffichage. Je vais la piquer tout à l'heure en Bourse au tableau des sinistres :

« Vigie ayant signalé forte épave visible du phare de Paceira, deux barques ont mis voiles dessus et reconnu carène chavirée de trois-mâts français Gladiateur. Certainement équipage péri. »

— Dites donc, fait l'assureur qui ne paraît pas désireux de prolonger la conversation, dites donc... j'ai entendu sonner tout à l'heure :

vous devez avoir quelqu'un là à côté. Ne pensez-vous pas qu'il serait dangereux pour

VOUS qu'on... surprît... quelque chose... Donc il vaut mieux que je me retire.

Et, sur un geste machinal de Le Hertel :

— Quoi ! vous serrer la main ! Non... un autre jour... Si vous êtes encore à Nantes; mais pas aujourd'hui. Allons, je suppose que vous allez faire dire quelques petites messes pour le repos de l'âme des dix-huit hommes de l'équipage. Vous leurdevez ça ! C'est bien., dix-huit qu'ils étaient ?

M. Le Hertel n'écoute pas. Il est absorbé.

Il cherche sans doute comment s'y prendre maintenant. Qui va-t-il rouler? Voisinât? — ses créanciers? — ou bien les Anglais? En tout cas, voilà un fameux danger d'évité.

C'est encore curieux comme les assureurs étaient renseignés! Oh, les affaires deviennent d'un difficile par le temps qui court!

Mazelin, voyant que l'armateur ne lui répond pas, ouvre la porte et sort.

Dans l'antichambre il y a effectivement quelqu'un qui attend. En passant, l'assureur soulève son chapeau. Vous pouvez entrer, madame, M. Le Hertel est seul maintenant.

C'est la femme du capitaine, venue s'in-

former si l'armateur est toujours sans nouvelles.

— Non ! non ! c'est-à-dîre. . . mais non ! rien ! . .. M. Le Hertel paraît très agité.

— Ah! je vous demande mille pardons, madame... mais je suis obligé de sortir... une course urgente...

— Alors, monsieur, murmure doucement la jeune femme, qui a tout de suite un mouvement effarouché pour s'en aller; je reviendrai tantôt quand monsieur sera moins occupé.

— Non! non I ne revenez pas! Je m'absente...

je... je... pour... quelques jours même. Oui, je... je... Paris...

Oh I comme il est singulier, M. Le Hertel !

Oh!...

La jeune femme le r^arde pensivement de ses grands yeux de pauvre être douloureux à qui la vie a appris à être compatissante...

Est-ce que, lui aussi... ce malheureux monsieur... il aurait des peines?

Alors, raison de plus : il vaut mieux qu'elle lui dise tout de suite...

— Ce que j'avais à vous demander, monsieur, ne va pas vous retarder longtemps...

Voici : c'était que, maintenant, comme je suis tout à fait sûre de ne pas me tromper sur ma... position (elle baisse les yeux), alors je venais vous demander de nous faire l'honneur, à Robert et à moi, d'être... d'être..,

— Quoi donc?

— ... le parrain de notre enfant.

— Moil moi! fait Le Hertel, qui, les traits convulsés, se lève en sursaut comme si la chaise le brûlait.

— Mais... oui, monsieur ! murmure la jeune femme toute confuse, tout émue.

Ah ! mon Dieu ! est-ce qu'elle aurait dit quelque chose... Qu'a-t-il donc, M. l'armateur?

Elle avance la main d'un geste timide qui implore. Bien sûr, elle aura dit un mot de trop... elle aura commis une maladresse...

— Je vous demande... pardon, monsieur; mais... on m'avait assuré que c'était l'habitude que l'armateur soit le parr... Sans cela... je ne me serais jamais...

— J'accepte, balbutie Le Hertel.

La douce figure de la jeune femme se rassérène :

— Ah! merci, monsieur, merci ! J'avais sans

doute eu le tort, oui... un enfant, cela vous rappelle quelque pénible souvenir... Je ne vous en suis que plus reconnaissante... Robert aussi... Merci, monsieur!

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