II. I
LA JAMHE NOIRE
arbres, de Teau, toutes choses dont à Tordinaire ils se soucient médiocrement ; il est vrai qu'il leur faut aussi de la poussière et du bruît^ et que le piaulement des mirlitons leur semble plus doux que le ramage des fauvettes.
Ce jour-là donc, un des derniers de la foire de Saiiit- Cloud, célèbre dans Funivers entier, la ville n'était plus à la ville, elle était aux champs. Les moins favorisés de ses citoyens et de ses citoyennes, ceux ou celles que leurs occupations retenaient dans ses murs se dédommageaient de cette réclusion en s'échappant une heure ou deux pour flâner dans le jardin des Tuileries ou sous les maigres ombrages du Palais-Egalité.
Plus centrale et plus gaie, cette, promenade du Palais qui n'était pas encore re devenu Royal avait leurs préférences. La foule semblait ravie de humer Tair entre les galeries de pierre et ces pauvres arbres qui dépérissaient à vue d'oeil, depuis que Camille Desmouiins, en 1789, leur avait arraché toutes leurs feuilles pour en faire des cocardes au peuple souverain. Sous prétexte de prendre le frais après le déjeuner, on s'étoufî'ait dès midi dans les allées poudreuses, à ce point qu'on se serait cru au beau temps du Directoire, où le Palais, rendez-vous de toutes les élégances et de tous les vices, était comme le résumé du Paris de M. de Barras.
Les souvenirs de l'an Vy avaient-ils attiré Liardotjl'exfinancier du perron de la rue Vivienne? L'opulent spéculateur de 1797 venait-il revoir les lieux où jadis sa seule apparition provoquait une hausse sur le cours du louis d or? Toujours est-il que, débouchant de la rue des Bons- Enfants, Liardot se glissa dans la cohue grouillante et malséante qui encombrait déjà, en dépit de l'heure matinale, le camp des Tartares, et les galeries de bois. Seulement, bien fin eût été l'observateur qui aurait deviné le roi détrôné de Fagio, ou môme le chouan de
1799, sous la défroque bourgeoise du père Sourdat.
Dans toute la personne de ce quasi sexagénaire, encore vert, lés passants les plus attentifs, s'ils avaient pris la peine de Texaminer, n'auraient rien vu qui jurât avec sa nouvelle profession d'employé. Liardot, ce puritain batailleur trempé comme un soldat de Gromwell, Liardot avait su se donner la tenue vulgaire, l'allure compassée et la mine ahurie d'un plumitif confît dans la poussière des paperasses, et il s'en allait, traînant la jambe et baissant les yeux, à travers cette foule incongrue.
Ce n'était pas, d'ailleurs, sans motif qu'il s'abstenait soigneusement d'envisager les gens en face, car il ne dépendait pas de lui d'éteindre l'éclat de ses prunelles et de changer l'expression de son regard. En le voyant pour la première fois, Fouché, qui s'y connaissait, avait dit : « Ces yeux-là ont chouanné. » Et depuis, il évitait toujours de les rencontrer quand il donnait audience à son nouveau secrétaire, car il en sortait par moments un rayon clair et froid comme une lame d'acier, et nul ne soutenait longtemps ce jet lumineux d'une volonté implacable. Bonaparte seul savait regarder ainsi, et, quand il regardait, Fouché, le conventionnel régicide qu'il fît plus tard duc d'Otrante, aurait .voulu rentrer sous terre. Mais Liardot, transformé en Jacques Sourdat, avait pris la figure aussi bien que le costume de l'emploi et savait clore à demi ses paupières, quand il se trouvait en présence d'ennemis ou même d'indifférents.
Il ne redevenait lui-même que devant Georges Cadoudal, devant ses camarades, ou devant touise Maneheu. Au Palais-Egalité, il était Jacques Sourdat de la tête aux pieds, et il s'observait y lus que jamais, car il y venait précisément pour s'assurer que les ordres de Georges s'exécutaient et que les chouans se trouvaient exactement au rendez-vous quotidien.
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Il avait vu, la veille encore, le chef de la conspiration, et il avait appris de sa bouche que tout était prêt et qu'on n'attendait plus pour agir qu'un voyage de Bonaparte à la Malinaison. Ce voyage, difl'éré à cause des affaires qui retenaient aux Tuileries le chef de l'Etat, ne pouvait plus être retardé davantage, car on savait que le premier consul tenait beaucoup à profiter de la fin de la belle saison pour passer quelques jours dans sa résidence favorite, et Georges ne voulait pas manquer cette occasion peut-être unique.
Liardot ne devait point être de l'attaque à main armée, parce que Gadoudal lui avait as^^igné un rôle plus important. Il était chargé d'aller, à la première nouvelle de la mort de Bonaparte, s'emparer, au iiom du roi Louis XVIll et avec l'appui d'une petite troupe de chouans dévoués et intelligents, des ministères de la police, de l'intérieur et de la guerre. Ce coup fait, on comptait pour entraîner l'armée sur certains généraux dont les dispositions avaient été sondées par des émissaires, sûrs, et sur le succès pour rallier les hauts fonctionnaires civils. Liardot, connaissante fond les rouages et le personnel de l'administration, devait être chargé aussi de cette opération délicate. Il importait donc fort qu'il fût averti dès le matin et Georges lui avait donné ses instructions en conséquence.
Il devait chaque jour venir, de midi à une heure, faire un tour au Palais-Royal, et, des qu'il apercevrait rhomme-signal, c'est-à-dire Pierre Maneheu, rentrer chez lui, y attendre la nouvelle de l'événement de Rueil que Saint- Victor devait lui apporter à francétrier, aller prendre aussitôt le commandement des affiliés qui l'attendaient chaque soir au marché des Innocents, et marcher à leur tête pour s'emparer des ministères en attendant que le mouvement militaire se prononçât. Tout était prévu, jusqu'à l'affichage d'une
proclamation royale à 1 armée et au peuple français. Il no s^agissait plus que de supprimer Bonaparte, et, à en croire Cadoudal, les jours de Tusurpateur étaient comptés.
Fidèle à sa consigne et plein d*espoir, quoique moins confiant que son chef, liardot se dingeait donc vers le jardin, affublé de sa physionomie d*emprunt et, pour se mieux donner Fair d'un paisible employé, menant en laisse un chien qui n'était autre que Jacobin.
Depuis que Louise Maneheu demeurait chez lui, il avait pris Thabitude de le conduire à la promenade, sans jamais oublier, bien entendu, de l'attacher pour prévenir tout accident. Le brave animal commençait à s'accoutumer à son nouveau maître, et il paraissait tout joyeux de le suivre.
A peine entré dans le jardin qui regorgeait de monde, le faux Jacques Sourdat aperçut dans la foule Tamerlan qui s'en allait les deux mains dans ses poches et se balançait agréablement comme un peuplier agité par la brise ; un peu plus loin Saint-Victor lorgnant les belles dames, Malabry adossé à un arbre et s'amusant, pour tuer le temps, à soulever deux chaises avec son petit doigt, puis successivement tous les autres compagnons (le Georges arpentant l'allée, sans faire mine de se connaître. Le bataillon des chouans était au grand complet, attendant que Maneheu se montrât sous une des arcades dans la galerie de Valois.
Liardot devait attendre comme eux, et, après avoir échangé un coup d'oeil rapide avec Saint-Victor, il s'assit sur une chaise de louage qui se trouvait placée à souhait pour lui permettre d'embrasser d'un seul regard tout le c6té droit du jardin, attacha la laisse de Jacobin aux bâtons d'un auti;^ siège banal où il posa ses pieds, et,dép]iantunjournal qu'il avait apporté tout exprès, il se mit à lire les dernières nouvelles,Bans perdre de vue pour cela les arcades»
II n'y avait pas cinq minutes qu'il était plongé dans cette occupation si chère aux petits bourgeois de Paris qu'on lui frappa sur Tépaule. Il se retourna vivement et vit un agent subalterne de Fouché qu'il rencontrait souvent dans les bureaux de Tex-ministre de la police.
— Hé I hé ! je vous y prends, papa Sourdat, dit ce personnage en prenant place sans cérémonie sur la chaise libre où Jacobin était lié, vous faites donc de la politique à présent, que vous lisez si attentivement les gazettes ?
— Penh I elles ne m'intéressent guère, répliqua Liardot en haussant les épaules. Je crois même que j'allais m'endormir, si vous n'étiez venu me tirer de cette prose insipide.
Il fallait que l'ex-fînancier eût une grande puissance sur lui-même pour répondre d'un air si indifférent, car la rencontre de cet individu le contrariait beaucoup et l'inquiétait même un peu, car il se pouvait fort bien que son collègue eût été envoyé là pour l'espionner.
— Il fait si beau temps que ça m'a donné l'envie de m'asseoir un peu au frais avant d'aller à mon bureau, reprit-il tranquillement.
— Tiens 1 c'est comme moi, s'écria l'intrus. Je suis entré ce matin chez le patron pour savoir s'il avait des ordres à me donner, et, comme il ne m'a pas taillé de besogne pour aujourd'hui, je me suis dit : Caillotte, mon ami, tu peux t'offrir un petit tour de Palais-Egalité. Là-dessus, je suis venu de mon pied léger jusqu'ici,. et j'ai eu une fameuse idée^ puisque je vous y rencontre.
— Vous êtes bien honnête, mon cher Caillotte, et le plaisir est partagé, dit gracieusement Liardot qui aurait volontiers étranglé le porteur de ce nom vulgaire, aussi vulgaire que son visage blême et bonasse.
Tout en ripostant à un comphment dont il se serait
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aisément passé, le faux Jacques Sourdat se demandait ce qu'il allait faire pour se délivrer de cette déplaisante et dangereuse compagnie. Il aurait souhaité de quitter la place, mais il ne pouvait pas partir avant l'heure fixée par Georges et, d'autre part, si Maneheu se montrait justement ce jour-là, la présence de cet agent de police allait devenir extrêmement f&cheuse pour lui, Liardot, qui aurait dans ce cas grand besoin d'être libre de ses mouvements.
— Est-ce que ce n'est pas le chien de la hrigande que vous avez là? lui demanda tout à coup le sieur Caillotte.
En adressant à Liardot cette question assez imprévue, l'agent de police caressait Jacobin, qui paraissait peu sensible à cette politesse, car il grognait en lui montrant ses crocs. Le faux Sourdat, un peu surpris d'abord, se rappela bien vite que ce Caillotte était au courant de l'histoire de Louise Maneheu. Le drôle se trouvait précisément de service chez Fouché, lorsque le commandant, à son retour de Normandie, y avait amené sa prisonnière, et c'était même lui que l'ex-ministre de la police avait chargé de favoriser l'évasion proposée par son employé Sourdat.
— Oui, répondit Liardot sans se déconcerter, ce chien appartient à la brigande, et, comme je tiens essentiellement à amadouer sa maîtresse, je ne fais pas difficulté de le mener quelquefois à la promenade. Ça ne m'amuse guère, mais vous savez, mon cher collègue, que, dans notre métier, il faut se prêter aux circonstances.
— A qui le dites-vous, papa Sourdat! Moi qui vous parle, une fois, c'était du temps de M. Cochon, le préfet de police du Directoire, j'ai bien été obligé de me déguiser en bonne d'enfants ; c'était le seul moyen de pincer un déserteur que Barras tenait à faire fusiller
pour Texemple. Je vous raconterai cette histoire-là quelque jour. Mais, dites donc, il n'a pas Tair c mmode, ce mâtin-là.On voit bien qu'il a servi dans la chouannerie.
— C'est vrai. Il mord quelquefois et je ne vous engage pas trop à vous y fier.
— Soyez tranquille, collègue. Je suis doué de la prudence du serpent. Mais c'est dommage qu'il soit méchant, car c'est un superbe animal, et, ma foi I la brigande est une superbe femme. A propos, qu'en faites-vous, papa Sourdat, de la brigande ? Arrivez- vous à lui soutirer des confidences ?
— Malheureusement, non. Du moins, jusqu'à présent, toutes mes tentatives ont échoué. Elle se montre reconnaissante du semce qu'elle croit que je lui ai rendu et sensible aux bons traitements qu'elle trouve chez moi, rnais j'oi beau l'interroger aàroUement cthiî ♦pndre des pièges dans la conversation, dès qu'il s'agit delà falaise de Biville, elle devient muette.
— C'est prodigieux, s'écria le sieur Caillette, prodigieux, surtout de la part d'une simple paysanne, et il faut que cette gaillarde-là soit très-forte ou qu'elle ait été stylée par Georges lui-même. En voilà un qui sait se faire servir 1 c'est ce que notre patron, M. Fouché, me disait encore ce matin.
— Ah I M. Fouché vous a dit...
— Mon Dieu I oui ; il a la plus grande confiance dans votre dévouement et une haute estime pour vos talents, mon cher collègue ; aussi, il s'étonne que vous ne soyez pas encore venu à bout de tirer les vers du nez à une campagnarde. Il est vrai que c'est une Normande.
— Fouché s'occupe d'elle et de moi. Voilà qui estJ)on à savoir, pensa liardot.
— Devinez-vous ce que je lui ai répondu au patron ? reprit l'agent de police.
— Ma foi ! non, dit le faux Sourdat en prenant un air distrait, quoiqu'il fût fort attentif, et aux discours de son collègue, et à ce qui se passait dans le jar-* din.
— Je lui ai dit qu'avec les femmes le meilleur moyen d'obtenir des confidences, c'était encore de leur plaire ; et dame ! collègue, vous êtes bien conservé et vous avez dû être un bel homme dans votre temps, mais enfin vous n'êtes plus d'âge à conter fleurette.
— Et qu'a dit à cela M. Fouché? interrompit Liardot, qui avait un grand intérêt à connaître les appréciations de l'ex-ministre sur sa conduite avec Louise Maneheu.
— Il m'a dit que je n'étais qu'un sot et qu'on ne séduisait pas une brigande comme on séduisait une Merveilleuse sous Barras.
Liardot respira.
— D'ailleurs, reprit Gaillotté, si la séduction a du bon, elle a aussi ses inconvénients, et j'en sais quelque chose. Tenez ! je débutais dans la police, lors de l'affaire du collier, — il y a vingt-cinq ans et ça ne me fait pas jeune, — eh ! bien, j'ai manqué ma fortune pour avoir trop bien joué mon rôle auprès d'une certaine Oliva, et, depuis, je n'ai jamais pu accrocher une bonne occasion de me relever dans l'esprit de mes chefs.
— Je ne savais pas que vous eussiez appartenu à la police avant la Révolution.
— Oh ! je date de M. Lenoir, et Je n'en suis ni plus fier, ni plus avancé. Que voulez-vous I je n'ai pas de chance et pourtant je me suis distingué plus d'une fois par des coups superbes. Tenez I lors de l'affaire du 3 nivôse, c'est moi qui ai retrouvé l'homme auquel Saint-Réjant avait acheté le cheval de la machine infernale.
— Et, grâce à vous, Saint-Réjant et Carbon ont été