‹ La jambe noireChapitre 4 sur 23 · II. .. r · texte numérisé non relu

II. .. r

guillotinés. Voilà des états de service, mon cher collègue, ou je ne m'y connais pas.

— Et, en Tan V, c'est moi qui ai fait avorter le complot du camp des Sablons, en arrêtant un émigré qui cherchait à embaucher le commandant des dragons.

— Et cet émigré ne fut-il pas fusillé à la plaine de Grenelle? demanda Liardot, qui ne put s'empêcher de pâlir.

— Justement. Un joli garçon, ma foi! et brave comme un gentilhomme qu'il était. IL se nommait le baron de Candeilh. *

— Misérable, pensa Liardot, c'est donc toi qui as causé la mort de Christiane.

Et il répondit tout haut :

— Oui, j'ai entendu parler de cette affaire-là, dans le temps.

— Eh I bien-, reprit Caillotte, rien de tout cela n'a pu me tirer de la crotte. J'en suis encore à courir, quand on m'y envoie, après des voleurs et des assassins vulgaires, moi qui étais né pour la grande police, la police politique, la seule qui puisse passionner un homme de ma force. Voyez-vous, papa Sourdat, je n'ai plus qu'un espoir, un seul...

— Lequel, mon cher collègue? demanda distraitement Liardot qui commençait à être sur les épines.

Les chouans allant et venant parle jardin lui lançaient des regards soupçonneux chaque fois que leur promenade les amenait à portée de dévisager l'agent de police. Saint- Victor lui-même laissait percer sur son visage l'étonnement que lui causait une conversation si prolongée de son ami Fleur-de-Rose avec un tel homme et en un tel lieu.

— Mon espoir, collègue, répondit l'espion^ c'est de I mettre la main sur Georges Cadoudal,

(1) Voir les CoUeU iwirs^ 2 volumes grand iu-lb', chez Dentu.

hX JAMBE NOIRE 1 1

— Il faudrait pour cela qu'il fût à Paris, dit tranquillement Liardot.

— Il y est.

— Gomment ! vous Tavez vu? demanda le faux Sourdat qui ne put s'empêcher de tressaillir.

— Non, malheureusement ; mais quelque chose me dit qu'il n'est pas loin. Je le sens, je le flaire, tenez! comme votre chien, dans ce moment-ci, flaire le vent du côté de la galerie de Valois.

C'était vrai. Jacobin, le cou tendu, les narines dilatées, regardait obstinément les arcades, et Liardot s'a- * visa, un peu tard, qu'il aurait peut-être mieux fait de le laisser à la maison.

— Pour l'arrêter, mon cher, reprit Caillotte, je donnerais cinq ans de ma vie, s'il m'en reste dix.

— ConiiKC vous vous enflammez, collègue ! dit Liardot. Vous avez donc des raisons personnelles de haïr Gadoudal?

— Moi ! pas le moins du monde. Je ne l'ai jamais vu et il ne m'a jamais rien fait ; et même, ceci entre nous, papa Sourdat, si Georges m'inspirait un sentiment quelconque, ce serait de l'admiration.

— Gomment? vous ! vous admirez... 'h ■

— Mon Dieu, oui, et c'est bien nature], car, au fond, moi, je suis royaliste. Je sers M. Fouché, j'ai servi Barras, j'ai même travaillé pour Fouquier-Tin ville et son patron Robespierre, mais je suis toujours pour l'ancien régime.

— Alors, pourquoi tenez-vous donc tant à saisir Georges?

— Pourquoi ? vous me demandez pourquoi ? Ah I papa, on voit bien que vous faites de la police pour occuper vos loisirs, comme d'autres s'en vont planter leurs choux, et que vous n'avez pas le feu sacré. Si je souhaite si fort d'arrêter Georges, ce n'est pas, croyez-le

bien, pour la gratification qui m*en reviendrait, c'est pour rhonneur.

— En vérité ! dit Liardot d*un air naïf. Il pensait à part lui :

— Où diable l'honneur va-t-il se nicher !

— Et rien ne prouve que je ne l'arrêterai pas, continua l'enthousiaste Gaillotte.

— Cependant, il semble bien peu probable que Gadoudal ose s'aventurer à Paris, où beaucoup de gens le connaissent, où son signalement a été répandu partout.

— Il y est pourtant, je le parierais. Et c'est aussi * l'avis du commandant Robert de la gendarmerie d'élite. Il en sait long, le commandant, et il parait qu'il a surpris entre autres une conversation entre deux chouans, conversation d'où il résulterait que Georges est arrivé ou va arriver pour tenter un coup contre le premier consul.

— C'est singulier, murmura Liardot devenu trèsattentif.

— Et ces deux chouans étaient justement de ceux qui ont essayé d'enlever la brigomde sur la route de Dieppe à Paris.

— Je suis étonné que M. Fouché ne m'en ail rien dit.

— Le patron ? oh I il ne m'en, a rien dit non plus, l'ai eu seulement vent de ça en flânant dans son antichambre, car c'est un secret qui se rattache à cette histoire des revenants de la Malmaison... la Jambe noire, vous savez... et on prétend qu'une dame de l'entourage de M"' Bonaparte est un peu compromise dans l'affaire et que le général ne veut pas qu'on en parle. Ahl çà, décidément, votre chien a le diable au corps, s'écria l'agent de police, interrompant tout à coup son discours. Est-ce qu'il serait enragé par hasard?

Depuis un instant, en effet, la conduite de Jacobin semblait justifier les appréhensions du sieur Caillette. Il se dressait sur ses pattes de derrière, tirait tant qu'il pouvait sur sa corde, jetait des aboiements courts et répétés qui ressemblaient à des appels, et, de temps en temps, se retournait en grognant contre Thomme assis sur la chaise aux barreaux de laquelle il était attaché.

Liardot, de plus en plus inquiet de ce manège, allait s'emparer de la laisse afin d'être sûr de tenir le chien trop intelligent qui sentait évidemment l'approche de quelqu'un de connaissance, mais au moment où il se baissait pour la dénouer, ses yeux tombèrent sur la galerie de Yalois, et, sur le seuil d'une des arcades, il aperçut Pierre Maneheu. Alors, il comprit à la fois la cause des agitations de Jacobin et l'imminence du danger. Si le danois s'échappait et s'en allait retrouver son maître, en présence de l'agent de police, c'en était fait du secret de la conspiration, car le zélé Gaillotte, sachant que cèrt animal appartenait à la brigande, s'empresserait de suivre ce conducteur à quatre pattes, et c'était ce qu'il fallait empêcher à tout prix.

Maneheu ne faisait que d'apparaître au bord de la galerie, et déjà les chouans qui avaient l'œil alerte l'avaient aperçu, car ils filaient à petit bruit, chacun de son c6té, ayant tous vu et compris le signal et s'en allant au rendez-vous de l'auberge du Chant-du-Coq, Saint-Victor, en passant à côté de Liardot, lui adressa mémo un coup d'œil d'intelligence qui voulait dire clairement :

— Enfin ! c'est pour ce soir.

Presque aussitôt, Maneheu, sûr d'avoir produit son 6ffet, s'éclipsa derrière un pilier.

— Dieu soit loué, il n'a remarqué ni moi, ni le chien, pensait Liardot, tout en s'efforçant de détacher la corde, afk) d'emmener promplenient Jacobin»

— Ma foil père Sourdat, s*écria le sieur Caillotte, cet animal est d'un voisinage inquiétant et il me fait trembler pour mes mollets. Souffrez donc que je vous quitte.

Rien ne pouvait être plus agréable à Liardot que ce discours, car il avait hâte de rentrer chez lui et il se de* mandait comment il allait s'y prendre pour se délivrer de la compagnie de l'agent de police. Tout était au mieux, puisque cet importun personnage abandonnait volontairement la place.

Par malheur, — à quoi tient parfois la ruine de l'entreprise la mieux combinée? — le nœud qui attachait la corde au bâton de la chaise était assez compliqué, et Liardot mit un certain temps à le défaire. De plus, comme il était obligé d'y employer les deux mains, il négligea de tenir le lien qu'il dénouait, si bien que, juste au moment où il en venait à bout, Caillotte dont le poids fixait la chaise, Caillotte se leva brusquement ; Jacobin, ne se sentant plus enchaîné, fit un bond énorme et, en trois sauts, disparut sous la galerie de Valois.

— Bon voyage, vilaine bête I s'écria l'agent de police ; mon compliment, Sourdat, voilà une bouche de moins à nourrir et une bouche, — une gueule, veux-je dire, — dont les crocs me faisaient frémir.

Décrire la stupeur et la consternation de Liardot se • rait chose impossible. Jacobin courait après son m ."Ire et l'avait probablement rattrapé déjà. Il n'était pas douteux qu'il allait s'attacher à ses pas et le suivre jusqu'à son domicile.

Le très- clairvoyant Caillotte allait-il remarquer cette conduite du chien et en tirer les conclusions qu'il était facile d'en déduire, facile pour lui surtout qui savait que ce trop intelligent animal appartenait à la brigandc? Toute la question était là, et Liardot se de-

mandait quel parti prendre en cette conjoncture délicate. Courir de sa personne après le chien, c'eût été * imprudent et inutile ; imprudent, parce que c'était risquer d'attirer l'attention de l'agent de police sur Maneheu ; inutile, car Jacobin n'aurait certes pas quitté pour son maître d'occasion son ancien maître fortuitement retrouvé.

Liardot crut qu'il valait mieux se résigner à le perdre et rentrer au plus vite afin de se préparer au grand événement qu'il attendait. Après tout, rien ne prouvait que l'idée de se servir du chien pour retrouver la piste des chouans fût entrée dans la cervelle de Caillotte. Afin de l'empêcher d'y songer, Jiardot essaya de l'emmener.

— Que le diable emporte l'animal, s'écria-t-il gaiement, et puisse-t-il ne jamais revenir. J'ai bien assez d'une femme à garder sans être encore chargé de promener une bête féroce. Et, sur ce, je m'en vais faire un tour au bureau. Venez-vous avec moi, chez M. Fouché?

— Non, dit l'agent, j'ai vu le patron ce matin et je n'ai rien de nouveau à lui dire. Et puis c'est aujourd'hui qu'on tire la loterie de Paris, et vous savez, je crois, que depuis le rétablissement de cette institution philanthropique, j'ai la faiblesse de nourrir un terne sec. Je vais voir s'il est sorti. Au revoir, père Sourdat, et mes compliments à la jolie brigande.

Et, sans plus s'attarder avec son prétendu collègue, mais aussi sans trop se presser, Caillotte s'achemina d*un pas égal et modéré vers la galerie de Valois et disparut bientôt derrière les piliers. •

Ce départ ne fit qu'augmenter les perplexités de Liardot, qui ne savait pas si l'espion disait la vérité ou si la loterie n'était qu'un prétexte. L'hôtel où le tirage venait de se faire était situé tout près du palais, dans la rue

Neuve-des-Petits-Champs, et Caillotte en prenait bien le chemin, puisqu'il s'en allait dans la direction du perron. D'ailleurs, le faux Sourdat n*avait pas de temps à perdre en vaines réflexions, car ce jour-là, le jour où la conspiration allait enfin aboutir, les heures étaient précieuses.

Il se décida à regagner la rue des Prouvaires par le chemin le plus court, et, coupant le jardin en biais, il se mit en marche pour sortir du Palais-Royal, en traversant de nouveau le camp des Tartares, Il donna en passant un coup d'œil à la galerie et n'y aperçut ni Mali eheu, ni Jacobin, ni même Caillotte, qui n'avait .cependant pas eu le temps d'arriver au bout des arcades. Cela le surprit, mais il passa outre sans s'amuser à chercher sur place l'explication de cette éclipse trop rapide, et, un quart d'heure après, il arrivait à son domicile, où il désola Louise Maneheu en lui apprenant que son chien s'était échappé, sans lui dire qu''il avait suivi son mari.

Pour toutes sortes de raisons, Liardot avait adopté asec sa pensionnaire forcée un système de discrétion à outrance, et elle n'était pas du tout informée du complot, pas plus qu'elle ne savait que Pierre Maneheu était maintenant aubergiste au Chant-du-Coq. Il ne lui avait pas dit non plus que Fouché comptait un peu sur Jacobin pour retrouver la piste des chouans, ni qu'il lui dclachait assez souvent des agents qui venaient rôder dans la rue des Prouvaires. Il -voulait lui épargner d^s inquiétudes inutiles et ne l'instruire de ce qui se tramait qu'après le succès ou l'avortement définitif de l'entreprise.

Il se tut donc sur les circonstances de la fuite de Jacoljin, quoiqu'il fût horriblement tourmenté des conséquences qu'elle pouvait avoir, car ce Caillotte était un rus^ conipère, et le faux Soyrdat, son collègue, l'avait

surpris plus d'une fois en flagrant délit d'espionnage autour de sa maison. Mais le sort en était jeté maintenant et les événements allaient se précipiter, de telle sorte que Liardot, chassant le souvenir importun de la scène du Palais-Royal, se mit à rédiger des ordres afin d'être prêt à agir dès que Saint- Victor viendrait, dans la soirée, lui annoncer la grande nouvelle de la mort de Bonaparte. Louise, du reste, ne le fatigua point de ses plaintes ni de ses questions. Elle se contenta de dire en parlant de Jacobin :

— Si on ne le tue pas, il saura bien retrouver la maison.

Pendant qu'elle se consolait avec cette espérance que justifiait d'ailleurs l'instinct merveilleux de ranimai, Jacobin suivait l'ex-fermier du Bois-Guillaume.

En le voyant tout à coup gambader autour de lui, grande avait été la surprise de Pierre Maneheu qui s'éloignait rapidement par la galerie de Valois, d'autant plus grande qu'il ne l'avait point aperçu au moment où il s'efibrçait de rompre sa laisse, pas plus, du reste, qu'il n avait aperçu Liardot. Mais cette surprise ne lui était point désagréable, attendu qu'il tenait beaucoup à son chien et qu'il lui était arrivé plus d'une fois de le regretter, pas autant, il est vrai, que sa ferme brûlée et sa femme disparue. Il lui semblait qu'il rentrait dans une partie de son bien, et Maneheu tenait beaucoup a son bien, sous toutes les formes.

Sans s'inquiéter de savoir d'où venait Jacobin, ni comment il avait rompu son lien, il le débarrassa aussitôt de la corde qu'il traînait, le caressa pour lui souhaiter la bien-venue et suivit son chemin, assuré qu'il était que le Danois ne le quitterait plus. Et, en effet, le brave chien, après avoir énergiquement manifesté la joie que lui causait cette rencontre, se mit à trotter sur les ta-

la LÀ JAMBE NOIRE

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Ions de son maître aussi tranquillement que s'il ne Teût jamais quitté.

Pierre ayant rempli sa mission qui consistait uniquementà paraître à rentrée du jardin, se hâtait de ren^ trer à Tauberge. Georges était venu en personne, bien avant l'aube, lui commander d'aller donner le signal aux chouans et de rentrer aussitôt, car on n'avait pas trop de temps pour mettre en état les chevaux et les annes. Le premier consul devait passer le soir même, entre six et sept heures, sur la route de Rueil, devant la carrière choisie psur Cadoudal pour s'y embusquer avec sa troupe.

L'avis de ce voyage à la Malmaison avait été apporté au chef des chouans par son domestique Louis Picot, dit le bourreau des bleus, qui, grâce aux indications de Liardot, et en se faisant passer pour un intendant à la recherche d'une place, s'était lié avec un huissier du cabinet de Bonaparte. La veille au soir, le boun*eau des bleus, en offrant à son nouvel ami un bol de punch au café de la rue Sàint-Nicaise, avait ap* pris de sa bouche que le général quittait décidément les Tuileries pour s'en aller passer une semaine àla Malmaison, et que l'escorte était commandée pour le lendemain soir, à cinq heures et demie. Sur quoi, sans avoir besoin de passer par l'intermédiaire de Liar* dot, lequel, ayant reçu l'ordre de se rendre chaque jour au Palais-Royal» devait être suffisamment averti par l'apparition de Maneheu, Louis Picot, qui logeait chez lui son général, s'était empressé de courir à son domicile du quai de Chaillot porter cette bonne nouvelle à Georges. Et Georges n'avait pas perdu une minute pour se rendre au cabaret du Chant-du-Coq, où il voulait établir son quartier général jusqu'à l'heure de l'action.

Maneheu, accoutumé à lui obéir passivement et sa-

chant que Cadoudal attendait son retour avec impatience, forçait donc le pas le long de la rue Saint-Honoré qu'il avait gagnée en faisant un assez long détour. Il était sorti du palais par une des allées qui conduisaient à la rue de Yalois, et Liardot, en passant au bout de la galerie, n'avait pu ly apercevoir.

Arrivé devant Tégljsc Saint-Roch, le mari de Louise remarqua, pour la première fois, que Jacobin se retournait parfois en grognant, comme il le faisait d'habitude, quand il avait envie de se jeter sur quelqu'un pour le mordre.

Ce n'était assurément pas le moment de se faire des affaires avec les passants, et Maneheu siffla Jacobin d'une certaine façon, sans même prendre la peine de se retourner. Le chien, accoutumée obéir à son maître, cessa aussitôt de grogner et se remit à trottiner à côté de l'ex-fermier, qui, tout en marchant, le caressa une ou deux fois de la main pour l'encourager à être sage.

Maneheu, n^étant jamais venu à Paris avant que Cadoudal l'y amenât d'étape en étape, ne connaissait qu'un seul chemin pour aller de son auberge du Chant-du-Coq au Palais-Royal et réciproquement. Ce chemin, Georges le lui avait enseigné, un soir, en lui faisant exécuter, sous ses yeux, une sorte de répétition de l'apparition qu^il devait faire plus tard sous une des arcades de la galerie de Valois. C-était celui-là qu'il venait de prendre après avoir dohné le signal aux chouans.

11 avait remonté, par les petites ruelles adjacentes au palais, jusqu'à la rue Neuve-des-Petits-Champs, tourné ])ar la rue de Richelieu et enfilé la rue Saint-Honoré qui le conduisait aux Champs-Elysées par la rue ci-devant Jloyale. C'était même à cet itinéraire qu'il devait de ne pas avoir rencontré Liardot, lequel regagnait la rue des Prouvaires par un chemin tout opposé.

Des Champs-Elysées au pont de Neuilly,la route était directe et facile, et du pont de Neuilly au Chant-du-Coq c'était l 'affaire d*un quart d'heure en prenant par la traverse. Il tardait à Maneheu d'y arriver et il avait pris son pas de chouan, un pas gymnastique fort difficile à suivre pour un bourgeois de Paris. Aussi devançait-il tous les passants et il lui arrivait même parfois de les heurter un peu trop fort quand ils lui barraient le chemin.

C'est que, de tous les affiliés au complot, Pierre Maneheu était peut-être celui qui souhaitait le plus sa prompte réussite. Depuis que Georges, dans la lande de Biville, lui avait donné l'ordre de tout quitter pour le

suivre, Pierre n'obéissait à son chef qu'à contre-cœur. Il rongeait son frein, n'osant pas se révolter contre plus puissant que lui, mais maudissant secrètement les ordres qu'il recevait sans murmurer, et qu'il exécutait sans broncher, parce qu'il ne pouvait pas faire autrement.

A vrai dire, il avait bien quelques* raisons de ne pas se réjouir, car le débarquement de Cadoudal lui coûtait déjà sa ferma et sa femme, et pouvait lui coûter la vie. Le paysan cupide et ambitieux qui se voyait sur le chemin de la fortune, et qui avait déjà amassé une grosse partie de la somme nécessaire à l'acquisition du Bois- Guillaume, le chouan, devenu fermier et dégoûté des aventures, n'avait pas pu supporter froidement la ruine de toutes ses espérances. La nouvelle de l'incendie de sa ferme, brûlée parles bkus, avait allumé en- lui une sourde colère, et la disparition de sa femme était venue tout à point pour combler la mesure.

Pierre Maneheu n'avait eu aucune nouvelle de Louise, depuis qu^élle était partie, le soir du 21 août, pour la pointe de Penly, en compagnie du fidèle Jacobin. Cadoudal «t Saint-Yictor, qui auraient pu lui apprendre

ce qu elle était devenue, s'étaient abstenus de le renseigner à cet égard, et cela, d'après Tavis de Liardot. Le faux Jacques Sourdat estimait qu'il était inutile et même dangereux de tenir les deux époux au courant de leur situation réciproque. Si on les eût renseignés, Louise pouvait avoir envie de revoir Pierre ou Pierre de revoir Louise, et la réalisation de ces désirs bien naturels était grosse de périls, à cause de l'espionnage dont Liardot se sentait entouré. Maneheu, faute d'informations précises, en était donc encore à croire que sa femme, saisie parles gendarmes et amenée à Paris, avait été enfermée dans quelque prison d'où elle ne sortirait que le jour où le parti royaliste triompherait. C'est dire à quel point l'avait ému la rencontre de Jacobin.

Il ne doutait pas que le chien n'eût suivi sa maîtresse jusque dans le cachot où on l'avait jetée, etill'accueillit à peu près comme on dut saluer dans l'arche le retour de la colombe rapportant une branche d'olivier qui annonçait la fin du déluge. Il ne se demanda point comment le brave animal s'était trouvé dans le Palais- Royal, qui l'y avait amené et pourquoi celui qui l'y avait amené s'était bien gardé de courir après lui. Il ne vit dans cette trouvaille inespérée que la preuve de la présence à Paris de Louise, et peut-être aussi la possibilité de retrouver sa femme plus tard en se servant de Jacobin comme d'un limier.

Pour le moment, d'ailleurs, Maneheu avait assez d'occupation, sans se mettre encore martel en tête, au sujet de ses malheurs personnels, car, l'attaque étant résolue, il lui restait à peine le temps de la préparer avant le coucher du soleil. Le soin des chevaux et des armes lui incombait et il savait que Georges ne pardonnait jamais une négligence.

Du reste, il était parfaitement décidé, si l'entreprise échouait, à se considérer comme dégagé de ses obiiga-

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lions de conspirateur et à séparer ses intérêts de ceux de son général, afin de se consacrer tout entier à ses affaires privées, c'est-à-dire à chercher Louise et à tâcher de la délivrer et de pasaer à Fétranger avec elle.

Il n*était paB tout à fait à la merci de Georges, ayant eu la prudence de prélever sur le produit de sa ferme une assez forte somme en or, et de la porter toujours sur lui, et s'il n'a.vait pas encore affiché ouvertement ses prétentions à l'indépendance, c'est qu'il croyait encore à la réussite du coup tenté par Cadoudal, et qu'il voulait, en cas de succès, participer aux faveurs que le roi, restauré sur son trône, ne manquerait pas d'accorder à ceux qui l'y auraient rétabli. Cette journée allait donc décider de sa conduite et de son avenir. Mais, en attendant que la fortune se fût prononcée, il tenait à faire son devoir, et, s'il se proposait.de suivre Georges vainqueur et d'abandonner Georges vaincu, il ne voulait pas le trahir avant l'heure. En un mot, la défection qu'il méditait était subordonnée à l'événement, et il désirait' même que l'événement fût favorable à la cause soutenue par les chouans.

Donc, tout en cheminant vers Puteaux, il repassait de très-bonne foi dans sa tête le rôle qui lui avait été assigné par Cadoudal, rôle subalterne d'ailleurs et moins dangereux que celui de ses camarades, puisqu'il consistait à garder l'auberge pendant le combat et à tenir prêt le cheval frais que Saint-Victor devait enfourcher aprè» l'affaire pour aller porter à Paris la nouvelle de la victoire.

Vers le isilieu de l'avenue de Neuilly, Jacobin s'étant remis à faire volte-face et à aboyer d'un air menaçant, Manche u remarqua, pour la première fois, que ces manifestations hostiles semblaient s'adresser à un individu qui suivait le même chemin que lui^ à une vingtaine de

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pas en arrière. Sa défiance s*éveilla et il examina rapidement ce personnage, mais il lui trouva une mine si bourgeoise et une allure. si indifférente, qu'il ne jugea pas nécessaire de s'occuper de lui davantage.

Il continua sa marche accélérée, passa le pont sans autre incident, et se jetant sur la gauche dans un sentier à peine tracé, il commença de grimper en biais le coteau couvert de vignes au sommet duquel s'élevait, abritée par un pli du terrain, la modeste auberge du Chant-du-Coq. Il ne pensait plus du tout au quidam à peine entrevu à la hauteur de la Porte-Maillot, et Jacobin lui-même paraissait avoir oublié son ennemi, quand il entendit une voix qui appelait :

— Monsieur l monsieur l

U se retourna et aperçut thomme de l'avenue dé Neuilly qui s'essoufflait à courir pour le rattraper. Cela lui parut vuloir la peine de s'arrêter pour savoir à qui il avait affaire. Il fit donc halte, et Jacobin se plaçant devant lui pour tenir tête à l'ennemi, retroussa ses ba- • bines en exhibant des dents formidables. Le voyageur arriva clopin-clopant, et étant poliment son chapeau :

— Monsieur, dit-il eu s'essuyant le front o.\ ec un mouchoir à carreaux, excusez-moi si je me permets de vous retarder, mais nécessité n'a pas de loi, et, dans ces solitudes, on est bien heureux de trouver à qui parler ; pourriez-vous me dire si ce sentier conduit au Mont-Valérien ?

— Eh I parbleu ! vous le voyez bien, répondit Maneheu en montrant du doigt la colline qui domine les célèbres vignobles de Suresnes.

— Oui, je sais que c'est là cette célèbre érainence, mais je crains de m'égarer avant d'y arriver, reprit l'homme avec humilité.

— Le chemin où nous sommes y mène, dit Maneheu d'un air peu gracieux.

— Alors, monsieur, souffrez que je fasse route avec vous.

— Comme il vous plaira, grommela le chouan, qui observait son interlocuteur avec attention.

Ce personnage si courtois était décidément d'apparence fort inoffensive et si proprement vêtu, que Mancheu ne s'expliquait pas pourquoi Jacobin Taccueillait si mal, car les chiens de race aristocratique ne grognent guère que contre les gens déguenillée. Quoi qu'il en fût, mieux valait éviter des explications qui auraient entraîné une perte de temps. Maneheu continua donc à monter la côte, et l'individu se mit à l'escalader aussi avec une vigueur qu'on n'aurait pas soupçonnée chez un homme de si chétive apparence. Jacobin suivit en aboyant pour exprimer son mécontentement de voir son maître en semblable compagnie.

— Vous devez me trouver bien indiscret, monsieur, dit le quidam, et vous vous demandez peut-être ce que je viens faire dans ces parages déserts. C'est la vue qui m'y attire, monsieur, la vue superbe dont on doit jouir* du haut du Mont-Valérien. Ma curiosité vous paraîtra bien naturelle quand vous saurez que j'habite la province et que je viens à Paris pour la première fois de ma vie.

— Ce n'est pas moi qui y trouverai à redire, marmotta Maneheu avec une parfaite indifférence.

Le provincial, ou soi-disant tel, n'insista point, et les deux compagnons de rencontre n'échangèrent plus une parole jusqu'au moment où ils se trouvèrent, à un détour du sentier, devant l'auberge du Chant du Coq. Là Maneheu dit brusquement :

— Vous n'avez qu'à continuer tout droit. Moi, je vous quitte ici.

— Un bouchon, s'écria l'amateur de points de vue ; voilà qui tombe on ne peut mieux. Je meurs de soif et

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vous me ferez bien le plaisir d'entrer avec moi dans ce cabaret et d'accepter quelques rafraîchissements.

— Merci. Je n'ai pas soif, dit sèchement Maneheu. D'ailleurs, vous voyez bien que cette auberge est abandonnée, puisque les portes et les fenêtres sont closes.

— Pardon, monsieur, répondit le voyageur altéré, je croyais que vous vous arrêtiez ici, sans quoi je ne me serais pas permis...

— Je ne m'arrête pas, je prends à droite le chemin de Nanterre ; vous qui avez affaire au Mont-Valérien, vous allez prendre à gauche. Il est donc temps de nous séparer. Ainsi, bon voyage.

— Merci, monsieur, et mille grâces pour votre obligeance. Je regrette bien de ne pas pouvoir trinquer avec vous. Enfin I puisqu'il n'y a personne dans cette auberge... Mais attendez donc, si la maison est fermée, récurie est ouverte, à ce qu'il me semble.

C'était vrai. La porte ^'un long bâtiment attenant au . corps de logis principal était béante, et, derrière le battant tourné du côté des arrivants, on entendait causer et rire. Maneheu n'y avait pas pris garde tout d'abord, et cette découverte le contraria vivement. Mais il fit, comme on dit, bonne mine à mauvais jeu.

— M'est avis, citoyen, que les palefreniers ne vous serviront point à boii'e, dit-il en haussant les épaules. Ce cabaret n'est fréquenté que le dimanche, parce qu'on y loue des chevaux aux Parisiens pour la promenade. C'est aujourd'hui samedi et les garçons préparent leurs rosses pour demain ; mais ils n'ont pas les clefs de la cave et le cabaretier est allé, pour sûr, faire ses provisions à Paris. Je sais ça, moi qui suis de Nanterre et qui passe par ici à peu près tous les jours. C'est pourquoi, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de pousser jusqu'à Suresnes où il y a un aubergiste qui vend du bon petit vin clairet.

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