‹ La Jaquerie; la famille de CarvajalChapitre 119 sur 127 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

La ch;iiubre de doua Agustiiia.

DONA AGUSTINA dans son lit;

MUGNOZ, L'AUMONIER

DONA AGUSTINA.

Croyez-vous que je spis en état de grâce, monsieur l'abbé?

l'aumonier.

Je le crois fermement.

374 IT.OSPER MÉRIMÉE

DONA AGUSTIINA.

J'espère que votre consolante assurance me donnera la force de supporter cet affreux moment. — Oh! lorsque j'y pense, je sens une sueur froide qui me couvre tout le corps.

l'aumonier.

Hélas!

DONA AGUSTINA.

Il n'y a donc plus d'espoir... plus d'espoir?... (Silence.) — C>royez-vous que j'aie encore quelques heures à vivre?

l'aumonier.

Je crains...

MUGNOZ.

Tenez, moi j'ai été douze ans charpentier et médecin à bord du lougre /e Momba/-, et j'ai entendu les derniers râlemens de plus d'un brave boucanier. Je m'y connais. Je m'en vais vous dire au juste...

DONA AGUSTINA.

Oh! ne me dites rien, Mugnoz. Je veux que la mort vienne sans que je le sache. — Mon Dieu, mon Dieu! faut-il tant souffrir pour paraître devant toi?... — Et toutes ces souffrances pour si peu de chose! Pour un verre de limonade!

MUGNOZ, à part.

Oui, mais elle était bonne.

l'aumonier.

Ce danger de mort qui accompagne toutes nos ac-

lions, même les plus indifférentes, doit nous montrer combien nous devons être attentifs à marcher dans les voies de Dieu, puisque d'un moment à l'autre il peut nous appeler à lui.

DONA AGUSTINA.

Pourquoi ai-jc bu cette limonade!

MUGNOZ.

Vous aviez chaud, elle était froide. Vous avez gragné une pleurésie. Cela se voit tous les jours.

l'aumonier.

Hélas! hélas!

DOi^A AGUSTINA.

Comme ce qui fait mal parait toujours mauvais! 11 me semble que j'ai encore le goût de cette limonade dans la bouche*. — Oh! que je souffre! Ma poitrine est en feu! Mugnoz, ne sauriez-vous me donner quelque chose pour calmer ces douleurs aiguës ?

MUGNOZ, lui présentant une tasse.

Buvez cela. Cela vous fera du bien. (Bas à laumônier.) Qu'avez-vous, monsieur l'abbé? Vous faites la grimace, je crois. Mêlez-vous du spirituel, s'il vous plaît.

DONA AGUSTINA, d'une voix éteinte.

0 mon Dieu! si mon agonie doit être longue... donne-moi du courage. — Mugnoz, mon mari ne vient pas... Vous devriez le prier de se hâter.

376 PllOSPEll MÉRIMÉt:

MUGISOZ.

Il va venir.

DONA AGUSTINA, à l'aumônier; bas.

Mon père... venez plus près de mon lit... encore plus près... Ma fille... savez-vous où elle est?

MUGNOZ.

Que demande-t-elle?

l'almonier.

Elle voudrait voir sa fille.

MUGNOZ.

Elle est chez les dames du Rosaire à Cumana. Je vous l'ai dit déjà plus d'une fois.

L AUMONIER, faisant du doigt un geste négatif.

Oui, madame, je l'ai vue partir.

DONA AGUSTINA.

Ilélaslma pauvre fille!... Oh! quelle agonie... Et* mon mari qui ne vient pas!... Il faut que je le voie cependant... J'ai besoin de lui parler.

MUGNOZ.

Tenez, le voici.

(Entre don José; l'aumônier et Mugnoz se retirent au fond de la chambre.) DONA AGUSTINA.

Je vous remercie, don José... je vous remercie de tout mon cœur.

DON JOSÉ, s'approchant du lit.

J'espérais vous trouver mieux, madame.

DONA AGUSTINA.

Ah! je suis bien malade^... Je sens que je n'ai plus long-temsàvivre... Don José... je vais paraître devant Dieu... je ne voudrais pas me damner pour un mensonge... Croyez en une mourante, don José... je suis innocente, je vous ai toujours été fidèle*.

Je le crois maintenant. — Excusez-moi, si dans un moment de mauvaise humeur je vous ai dit le contraire... Pardonnez-moi, je vous en prie"^.

DONA AGUSTINA.

Don José!... donnez-moi votre main... si vous n'avez

pas peur de gagner mon mal... (Don José lui donne sa main.)

Dites-moi... Je voudrais vous parler... mais je n'ose^.

DON JOSÉ

Si vous avez quelqn'ordre à me laisser, soyez sûre qu'il sera fidèlement exécuté.

DONA AGUSTINA, l'altirant vers elle ; 1res bas.

Catalina... n'est-ce pas... elle m'a trompée?... Jamais un père... Mais alors vous soupçonniez ma foi*.

DON JOSÉ brusquement.

La fièvre vous fait délirer. (Il retire violemment sa main.l

DONA AGUSTINA, saisissant le bout de son manteau.

Au moins permettez-moi de la voir*...

DON JOSÉ

Elle n'est plus ici. Il* faut que je vous quitte. Je reviendrai tantôt savoir de vos nouvelles.

DONA AGUSTINA. l'arrêtanl encore.

Encore un instant, don José... Que je l'embrasse une seule fois... Un seul baiser, et puis elle s'en ira.

DON JOSÉ

Elle est partie, elle est au couvent.

DONA AGUSTINA, l'arrêtant toujours.

T^a dernière prière d'une mourante!... Ah! mon

doux Sauveur! quelles souffrances!... Toute la

chambre est remplie de brouillard... je souffre... oh! je souffre*!...

DON JOSÉ, à part.

Quel horrible spectacle! (iiaut.) Laissez-moi partir; il le faut.

DON.V AGUSTINA.

Je vous en supplie!... Ah! quavez-vous de brillant au coté*?

DON JOSÉ

C'est ma dague*.

DONA AGUSTINA.

Jetez-la... elle est toute sanglante... Don José... vous m'avez tuée*... Mais cette dague...

DON JOSÉ retire son manteau et s'avance vers l'aumônier et Mugnoz.

Elle a le délire. Il n'y a plus d'espoir.

DONA AGUSTIXA.

Catalina... ma fille... — Oh! écartez cette dague. Du sang... des poignards!... Sauvez-moi! sauvezmoi!

DON JOSÉ, à pari.

Ce misérable Mugnoz est un maladroit. L'aaonie de cette femme est affreuse.

DOiNA AGUSTIXA.

Us m'ont laissée toute seule dans l'obscurilé... Catalina!... où es-tu?... donne-moi ta main"^.

MUGNOZ, bas à don José.

Si vous vouliez, je retirerais son oreiller, et puis ce serait une aiïaire faite.

DON JOSÉ

Non, qu'on la laisse mourir tranquille. (A laumônicr.i Je la recommande à vos soins. (n sort.)

L AUMONIER, présentant un crucifix à dona Ag-ustina.

Madame, voyez celui qui a tant souffert pour vous. Que sont vos douleurs en comparaison de celles de Jésus-Christ?

DONA AGUSTINA.

Otez cette dague de devant mes yeux!

MUGNOZ.

Elle prend un crucifix pour une dague à cette heure. C'est parce que cela reluit.

l'aumonier.

Madame...

380 l'ROSPER MÉRIMÉE

DONA AGUSTINA.

Grâce! grâce !

l'aumo.mer. Pensez...

MUG-XOZ.

Ne la tourmentez plus; elle est confessée, prête à appareiller pour l'autre inonde, qu'avez-vous déplus à lui faire ?

l'aumoisier.

Ses yeux sont fixes, elle est toute raide.

MUG-NOZ.

Elle râle encore... elle parle toujours de dague.

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