SCÈNE VII
Le cabinet de don José.
DON JOSÉ, seul.
Cela était inutile... Cette femme m'a fait de la peine... Elle n'était pas gênante ici... Je n'aime pas
à voir souffrir un être faible... Mieux aurait valu un bon coup de pistolet dans la tête"^... — Ce qui est fait est fait; n'y pensons plus... Un homme ne doit jamais se repentir... Eh! qu'est-ce que fait une femme de plus ou de moins dans le monde?... — Quant à Catalina, quelle difïérence y a-t-il entre ces désirs si violens, et l'exécution de ces désirs?... L'aimant, je suis criminel et malheureux; la possédant, je suis criminel, mais heureux... et j'hésiterais?... Cependant, je ne sais ce que j'éprouve... Je manque de courage, et de jour en jour je remets l'exécution de mes desseins... Si j'allais être trahi par la nature? (ii rit amèrement.) Oh! qucUc liontel... Il y a* des saints .qui, dit-on... Eh! quand il le faudrait, je boirais aussi du breuvage infernal que je lui ai préparé... Si je meurs après... qu'importe? j'aurai été heureux. Oui!... je vais goûter un bonheur diabolique. — Après celui-là, il n'en est plus pour moi sur celte terre.
(Eulre Mugiioz.) MUGNOZ.
Ah! monseigneur!...
DON .JOSÉ
Qu'y a-t-il, Mugnoz? Pourquoi cet air troublé*.
MUGNOZ.
Mille pipes de diable! monseigneur, vous n'avez pas voulu me croire quand je vous ai prédit que cette canaille d'Indiens vous jouerait un mauvais tour. Encore si vous aviez fait venir de la côte une vingtaine de lurons comme moi, nous pourrions nous
tirer d'affaires : mais vos nègres!... les coquins, ils ne peuvent* manier ni une arquebuse ni une pique.
Enfin qu'est-ce? qu'ont lait les Indiens?
MUGNOZ.
Parisien! nionseianeur, montez à votre observatoire, et vous venez ce qu'ils ont lait. 11 y en a plus de deux cents à deux portées d'arquebuse de votre porte; et le pis est que j'ai vu parmi eux une vingtaine de blancs, que don Alonso a sans doute amenés.
DON JOSÉ, se parlant à lui-n)èine.
Hier j'ai eu quarante-six ans accomplis. Mon temps est venu.
MUGNOZ.
Voilà le grain qui nous prend par le travers, il s'agit de tenir la barre. Qu'ordonnez-vous?
DON JOSÉ
Ils ne sont que deux cents, dis-tu?
MUGNOZ.
Par la fressure du pape! en voilà bien assez pour nous couper le cou à tous tant que nous sommes. Savez-vous comment font les Indiens pour couper le cou à un honnête Espagnol? Ils lui mettent un pied sur l'estomac; d'une main ils lui tiennent les cheveux. — Deux coups de machète^, et la tête leur reste dans la main.
DON JOSÉ, d'un air distrait.
Il faut armer mes nègres.
MUGNOZ.
Je n'ai pas attendu votre ordre, monseigneur. Mais les drôles font déjà piteuse contenance. Ils pâlissent sous leur peau noire. Ah! si j'avais seulement deux fauconneaux pour défendre la porte!... seulement ce canon de chasse que nous jetâmes à la mer dans cette fameuse tempête qu'essuya le Munibar!
DON JOSÉ, à part.
Une heure de plaisir. — Ensuite l'enfer. — Peutêtre, rien, aiaut.) Je vais encourager mes gens, (ii sonne
à un nègre qui entre.) Apporte UUC jatte de lait. (Le nègre sort. .Mugnoz regarde don José avec étonnement.l MugUOZ, tU prendras le
commandement de mes esclaves. Tu tiendras pendant une heure, je le veux. J'irai te rejoindre dans une heure, et nous les chasserons, ou nous mourrons ensemble.
MUGNOZ.
Mais, monseiofneur...
DON JOSÉ
Point de réplique; nos murailles sont hautes. Des Indiens armés de flèches t'épouvantent. Drôle, il y a dix ans que tu n'aurais pas eu peur, si je t'avais ordonné de sauter à l'abordag-e devant un canon chargé jusqu'à la gueule.
Eh bien! je me ferai tuer! N'en parlons plus.
(Le nègre rentre, pose le lait sur une table et sort.) DON JOSÉ.
Viens ici. Tourne la cuiller pendant que je verserai cette liqueur dans le lait.
(Il tire un flacon de son sein et en verse quelques gouttes dans le lait; puis ille serre avec soin.)
MUGNOZ, à part.
11 tremble, cependant.
DON JOSÉ
Je vais faire ma ronde. — r Porte ce lait à ma fille. Voici l'heure de son déjeuner. — Attends. — Je n'ai que faire de cette épée. Prends-la. Que je la retrouve sur ma table avec mes pistolets chargés. Tiens.
(il ôte son ceinturon et remet son épée à ftlugnoz. Sa dague sort du fourreau i* et tombe par terre.)
MUGNOZ, la ramassant.
La voilà, cette dague qui faisait tant de peur à dona Agustina. Prenez garde, elle ne tient guère au fourreau.
DON JOSÉ
Telle qu'elle est, elle me servira encore aujourd'hui. (11 la met dans son sein.) MugUOZ, tU CS SIU' que l'oU
a 6té à ma fille son poignard*?
MUGNOZ.
Oui, monseio-neur : Flor;i la mulâtresse vous l'a donné. Vous le savez bien.
LA FAMILLE DE CARVA.IAL 385
DON JOSÉ, se frappant le front.
Je deviens un lâche! — Va, porte le lait, tandis que je vais parler à mes gens.
MUGNOZ, à part.
Cela prend une mauvaise tournure pour nous.
(Ils sortent.)