‹ La Jaquerie; la famille de CarvajalChapitre 37 sur 127 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Une salle gothique du château d'Apremont.

CONRAD, MAITRE BONNIN, son précepteur.

CONRAD

Conte-moi encore quelque belle histoire du temps des preux.

LE PRÉCEPTEUR

Monseigneur, voulez-vous entendre l'histoire du grand chevalier Hector le Troyen ou du noble baron Thémistoclès'^?

CONRAD

Je sais tout cela. C'est celui-là qui s'empoisonna, parce que le roi de Perse voulait qu'il se fit Turc?

LE PRÉCEPTEUR

Précisément; et voulez-vous que je vous entretienne du bon roi Lycurgue de Laconie.

CONRAD

Tu n'as jamais que la même chose à me conter. Je sais l'histoire du roi Lycurgue aussi bien que celle du roi Artus.

LE PRÉCEPTEUR

Et vous souvient-il de la règle de l'ordre de chevalerie qu'il institua?

CONRAD

Sans doute; l'ordre de Sainte-Sparte.

LE PRÉCEPTEUR

Quelle mémoire, pour un âge si tendre ! En vérité, monseigneur, vous en savez plus que moi, et bientôt jeseriii obligé de prendre vos leçons. Voudriez-vous être un chevalier de S''^-Sparte?

CONRAD

Oui-dà. Ce qui me plaît dans cet ordre-là, c'est que si les écuyers* dérobaient un pâté ou des confitures, n'importe où, on ne leur disait rien, et c'était pour eux; et puis, comme ils s'amusaient avec leurs serfs! Comment les appelaient-ils, déjà?

LE PRÉCEPTEUR

Des Ilotes, monseigneur.

CONRAD

Ah! oui, des Ilotes. Quand je serai grand, et que je serai page, j'irai, comme eux, à la chasse aux vilains.

LE PRÉCEPTEUR

Quel prodige! il n'oublie rien. Je voudrais bien que monseigneur le baron, qui se moque de l'instruction que je vous donne, fût ici présent pour vous entendre. Retenir jusqu'aux noms les plus barbares! Ah! monseigneur, quel chevalier vous ferez!

CONRAD

C'est que je ne crains rien. Quand je joue à la bataille avec mes paysans, je ne crains pas cinq ou six petits vilains. A grands coups de bâton, je les fais courir comme des lièvres.

LE PRÉCEPTEUR

Ecoutez-moi, monseigneur, ne soyez pas téméraire. M. le sénéchal a défendu à ces petits vauriens de vous rendre les coups que vous leur donnez; cependant celte gent est si encline à mal faire, qu'ils pourraient bien un jour avoii- Tauilace de vous résister. Prenez-v garde.

CONRAD

Oh, ouichel Je ne craindrais pas dix mille vilains, moi. Je ne crains que les araignées et les grenouilles.

LE PRÉCEPTEUR

Je ne demande à Dieu que de vivre assez longtemps pour pouvoir écrire les prouesses que vous ferez un jour. Vous ferez oublier les exploits d'Amadis

Cie daule. (Entrent Isabelle cl.Marion.)

CONRAD

Ah! voici ma sœur. Bonjour, sœurisabeau; donnemoi de ce que tu manges.

ISABELLE

Je ne mange rien.

CONRAD

Tiens, je croyais... Est-ce (}ue tu n as rien dans la boëte que mon ami ^lontreuil ta donnée?

ISABELLE

Gourmand! tu te fais mal à force de manger des friandises, et l'on m'a dit que tu dérobes tout ce que tu trouves chez nos pauvres vassaux.

CONRAD

Est-ce que tout ce qu'ils ont ne nous appartient pas?

ISABELLE

Maître Bonnin, vous devriez bien lui donner

Cl autres leçons. (Entrent d'Apremonl el son séntichal.^

d'apremont.

Qu'on le pende sur-le-champ, qu'on le mette en quartiers, et qu'on l'attache à un arbre.

CONRAD

Quoi donc, papa?

d'apremont.

Ce coquin de Girart, qui avait cru se tiier d'affaire en se sauvant dans la chapelle de Sainl-Leufroy.

CONRAD, au précepleur.

Vite, mène-moi le voir pendre.

ISABELLE

Quelle horreur! Mon père, défendez-lui d'y aller.

d'apremont.

Au contraire, ma fille, un jj-entilhomme doit de bonne heure s'accoutumer à voir la mort de près, afin qu'il ne soit plus étonné en voyant le sang couler dans un combat'-'.

Mais voir périr un pauvre misérable désarmé, cela ne peut inspirei- que de la cruauté.

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d'apremont.

Il ne faut pas qu'un homme soit élevé comme une femme.

CONRAD

C'est cela; méle-toi de ta quenouille.

LE SÉNÉCHAL

Monseigneur, si nous attendions à demain pour le pendre? L'exécution se ferait avec bien plus de pompe.

d'apremont.

Non; c'est demain la Saint-Leufroy, il y a trop de paysans oisifs rassemblés. Il faut ménager Jacques bonhomme, depuis quelque temps il gronde quand on le frappe.

LE SÉNÉCHAL

Je vais faire pendre l'homme.

d'apremont.

Faites attacher les quartiers ([uelque pari au loin; que l'on n'en ait ni la vue ni l'odeur au château.

CONRAD

Attendez-moi donc, monsieur le séncch;U-

(Sortenl Conrad, le précepteur cl le sénéchal.) d'apremont, se frotlant les mains.

Ils ont nommé notre cousin abbé. — J'ai fait une belle chasse* aujourd'hui, et je souperai bien. — Et Montreuil, l'a-t-il bien parlé d'amour aujourd'hui.*

ISABELLE, souriant.

Hé!... pas plus qu'à son ordinaire.

d'apremont.

S'il ne sait pas dire des fadaises comme un troubadour, il sait ce que doit savoir un bon chevalier, et cela vaut mieux. Où est-il maintenant?

ISABELLE

Dans la salle basse. Tout à l'heure il s'escrimait avec Pierre, de l'épée à deux mains.

d'apremont.

Que te disais-je? voilà un vrai gentilhomme! toujours s'exerçant aux armes. N'es-tu pas contente, Isabelle, de voir si galant et si rude champion celui qui doit être un jour ton mari.

ISABELLE

Oui, mon père, seulement je voudrais qu'il sût encore mieux tenir son épée. J'étais à les voir faire sortir du feu de leurs armes, quand Pierre d'un revers lui a fait sauter son épée de la main; peu s'en est fallu qu'elle ne me tombât sur la tête. Je me suis sauvée bien vite, car à de tels jeux les spectateurs sont les plus exposés.

d'apremont.

Cela peut arriver au plus habile. Mais je n'aime pas à voir Montreuil s'escrimer toujours avec un simple vilain. N'ai-je donc pas dans mon château plus d'un gentilhomme qui sache faire des armes? Un jour Pierre peut oublier dans la chaleur d'un assaut le respect qu'il doit à un chevalier.

Il est trop bien appris, je l'espère.

d'apremont.

Bien appris! oui le père Jean en a fait un clerc. Mais sa clergie^*^ peut lui donner de l'insolence. C'est une sottise de donner à un vilain l'éducation d'un chancelier.

ISABELLE

Oui, mais vous êtes bien plus coupable que le père Jean. C'est vous, mon père, qui lui avez appris à manier l'épée.

d'apremont, souriant.

Et il n profité de mes leçons. Dans le fait, il m'a souvent été utile"^, c'est un bon soldat, et je lui ferai du bien. — Ah! voici Montreuil.

(Entre de Montreuil.) DE MONTREUIL.

C'est quelqu'un de la bande du Loup-garou que l'on va pendre?

d'apremont.

Presque; c'est leur espion. Ah! vertu Dieu, dans ce temps-ci il est bien difficile à un gentilhomme de vivre en paix dans son château.

ISABELLE

Mon père, j'avais promis à une pauvre femme du village de vous prier...

d'apremont.

Allons! encore quelque grâce à demander!

C'est qu'elle ne peut payer la taille. Sa vache a été prise par le Loup-garou, et...

d'apremont.

Bah, bah! toutes disent la même chose. A les en croire, il faudrait leuf donner de l'argent au lieu de leur en demander...

ISABELLE

Mais l'année dernière a été malheureuse, vous le savez, mon père.

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