D APREMONT
Vraiment, Isabelle, c'est vous que je consulterai pour mes affaires. Que diriez-vous de moi si j'allais me mêler de vos tapisseries? Eh! n'ai-je pas eu mes malheurs aussi? Par saint George, il faut que je me dédommage de ce que j'ai perdu à Poitiers^^. Nous y avons perdu un peu plus qu'à une mauvaise récolte. Qu'en dis-tu, Montreuil?
DE MONTREUIL
Ah! mes huit mille florins de rançon! combien je vous regrette !
d'apremont à de Montreuil.
Plût à Dieu que tu en eusses perdu huit mille autres, et moi dix fois autant, et que nous eussions gagné la bataille! notre brave roi ne serait pas prisonnier à Londres au moment où nous parlons. — Allons, ne pensons plus à cela. — Que l'on nous donne à laver, et allons souper. (E„tre un écuyer.)
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l'écuyer.
Monseigneur, un écuyer vient d'apporter cette lettre d'Arras.
D APREMOXT, regardant le cachet.
De gueule au lion rampant? c'est de Boëmond de la Source.
ISABELLE
Sans doute il vous remercie d'avoir payé sa rançon.
d'apremont.
Je pense qu il a quelque chose de plus important à nie mander*. Lis-moi cette lettre, Isabelle, je suis tout aussi ignorant que feu monsieur mon père qui n'a jamais su lire ses prières; mais par la sainte croix! ce n'est point parmi nos jeunes chevaliers si savans que l'on trouverait son pareil.
ISABELLE, lisant.
« A haut et puissant seigneur, noble homme, Gil- « bert, baron d'Apremont, Boëmond, seigneur delà « Source, son serviteur et ami, salut.
« Au moment où j'avais perdu toute espérance de « revoir jamais mon pays, j'ai appris avec autant de « surprise que de reconnaissance... »
d'apremoxt.
De surprise ?
IS.VBF.LLE, continuant.
« Que tu venais de payer ma rançon, et que j'étais « libre d'aller me jeter à tes pieds pour... »
d'apremont.
Se jeter à mes pieds! lis-tu ce qui est écrit?
Oui, mon père... « pour te remercier autant que « je le puis... »
d'apremont.
Passe ces fades complimens et viens-en au fait. Des chevaliers devraient garder ces niaiseries pour les dames.
ISABELLE
La lettre ne contient que des remercîmens, des protestations d'amitié et de dévouement.
D APREMONT, prenant la lettre.
Voilà bien du papier perdu*. Et c'est là ce qu'on apprend avec les clercs ! Un chevalier s'étonne que son frère d'armes paye sa rançon, et il lui écrit une page pleine de traits noirs pour l'en remercier! De mon temps un chevalier disait à son ami : « Je n'ai point d'argent, donne-moi ta bourse. » Cette franchise de nos pères valait mieux que cette* politesse d'aujourd'hui.
ISABELLE
Son intention était bonne. Boëmond vous est trèsattaché.
DE MONTREUIL
Et la somme que vous avez déboursée pour lui méritait des remercîmens.
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d'apremont.
Il faut être incapable d'une action généreuse, pour témoigner sa reconnaissance en termes si pompeux. Mais ainsi va le monde. Les vieilles coutumes se perdent, et avec elles aussi les vertus de nos ancêtres.
N'oublions pas l'ancienne coutume de souper. Je vois l'aiguière qui nous attend là-bas.
d'apremont.
Tu as raison, allons souper. (ils sortent.)