‹ La Jaquerie; la famille de CarvajalChapitre 39 sur 127 · BROWN, RENAUD, MORAND, GAÏLLON · texte numérisé non relu

BROWN, RENAUD, MORAND, GAÏLLON

iBrown est habillé comme un simple arclier.) BROWN, frappant sur la table.

Du vin ! du vin ! Veut-on nous faire mourir de soif? .le suis le roi de l'arc, et c'est moi qui paye.

GAILLON

Foi d'honnête homme, sire archer, vous êtes un bon garçon pour un anglais.

RENAUD

Ces! vrai et je lui pardonne d'avoir gagné le prix.

BROWN, montrant son arc.

Voilà ce qui s'appelle un arc! Six pieds de bois d'if sans nœuds, et droit comme une lance quand il est débandé. Tenez la corde de la main droite à la hauteur de l'œil et poussez* l'arc de la main gauche, jusqu'à trois pouces du ter, et vous lancerez une tlèclie dont on parlera '^'^.

MORAND

Nous avons vu que vous avez l'œil et le bras bien exercés.

BROWN

Parbleu! je le crois. Savez-vous que tout le monde ne bande pas un arc anglais? au lieu que de vos arcs le plus fort casserait sous une Hèche anglaise.

RENAUD

Autrefois il y avait ici quelqu'un dont l'arc vous aurait peut-être fait venir des ampoules aux mains.

BROW^N

Par le chef de saint George! je serais bien aise de voir cette rareté.

RENAUD

Cet arc n'est plus dans le village*, et si l'archer qui savait le tendre s'y trouvait encore, vous n'auriez pas si aisément gagné la coupe et le baudrier^-^. — A votre santé, compère.

BROWN

Et qu'est-il devenu cet archer-là? Je ferais douze lieues à pied pour le voir.

RENAUD

Il n'est peut-être pas loin de nous.

MORAND, se signant.

Dieu le sait!

BnOWN.

Enfin où est-il, où peut-on le voir.^

RENAUD

Le voir.' Ne le volt pas qui veut.

GAILLON

El qui ne veut pas, le voit*. C'est là le pis.

MORAND

Avcz-vous entendu parler du Loup-oarou ?

BROWN

Oui, un peu.

MORAND

Eh bien, tâchez de ne pas le rencontrer sur votre chemin.

BROW>J

Comment, c'est ce chef de voleurs qui tire si bien de l'arc?

GAILLON

Voleur, ce ne serait rien, mais on vous dit ([u'il est Loup-garou.

BROWN

J'irais voir le diable si je savais qu'il tirât mieux que moi. Et n'a-t-il pas un autre nom, celui que vous appelez le Loup-garou?

Il se nommait Chrétien Franque quand il était encore de ce monde.

BROWN

11 est donc mort?

MOKAND, se signaiil encore.

Non, mais il est devenu Loup-garou.

BROWN

Vous vous moquez de moi. Parlez donc plus clairement et n'ayez pas l'air si effrayés*. Qu'est-ce qu'a lait cet homme pour que vous l'appeliez Loup-garou ?

MORAND, bas.

Attendez que ce gendarme de Monseigneur se soit éloigné. — Ecoutez ; il y aura deux ans à la Saint- Nicolas, que Franque qui de son métier était maréchal ferrant, rentrant chez lui après avoir été donner une médecine au cheval de mon compère Henriot, ne trouva pas sa femme à la maison. Un voisin, il y en a toujours de ces âmes charitables, lui dit que monseigneur l'avait fait appeler au château, qu'elle lui avait plu; et elle, la femme de Franque, ne valait pas mieux qu'une autre, elle était bien aise qu'un seigneur la mît dans son lit. Franque ne dit rien. Finalement elle revient*. Il était à sa forge, il la voit entrer : « Ah! te voilà? dit-il. — Oui, dit-elle. — Tiens, dit-il, » et d'un seul coup de son gros marteau il lui fit sauter la cervelle.

BROWN

Oui, une masse est une bonne arme, après l'arc s'entend.

MORAND

Oh ! il lui cassa la tête comme je casserais un œuf. Monseigneur le fit mettre au cachot; il voulait le faire pendre, mais je ne sais si Franque s'est donné au diable qui l'a emporté, ou bien s'il avait un sort pour les serrures dans sa poche...

RENAUD

Moi, je crois que c'est son garçon qui lui a jeté par le soupirail, une lime avec laquelle il a scié un barreau.

MORAND

Tant y a qu'il s'est sauvé dans les bois. Là ce vieux loup blanc que le père de monseigneur n'a jamais pu tuer, un vieux loup qui a plus de... bah! plus de deux cents ans; tout le monde le connaît : ce vieux loup blanc l'a regardé avant que Franque l'aperçût-^* et il est devenu aussitôt Loup-garou. Il est tout couvert de poil*, il mord tout ce qui l'approche, et ceux qui n'en meurent pas deviennent loups-garous comme lui et font mille horreurs dans le pays.

GAILLON

Il y a six mois qu'Etienne Durer l'a vu, et depuis ce temps il est devenu enragé.

RENAUD

Je ne crois pas qu'il soit un véritable Loup-garou,

mais il est aussi dangereux. Il n'y a pas deux semaines que nous avons trouvé le vieux garde-chasse Mathieu, tout déchiqueté à coups de couteaux par* ces diables-là.

Le jour, ils ont encore la figure d'hommes, mais la nuit, ils deviennent comme des loups et marchent à quatre pattes. Pas plus tard que hier au soir, je les ai entendus hurler.

BROWN

Et vous croyez tous ces contes de vieilles? Votre Loup-garou est un gaillard qui a du cœur, et qui s'est fait voleur pour se venger. Il aurait mieux fait de se faire archer dans une compagnie franche, mais pour cela, il faudrait voir comment il tire.

MORAXD.

Soyez persuadé qu'il tire si bien, que monseigneur ne va jamais à la chasse, sans être bien accompagné, et qu'il porte encore une cotte de mailles sous son jupon de velours.

BROWiN.

Il n'y a qu'une cotte de mailles de Milan, par-dessus un gambison^' bien épais, qui résiste à une flèche anglaise. — Sus, buvons. — A ce que je vois, vous n'aimez pas trop votre seigneur; c'est comme partout.

RENAUD

Oui, partout. J'en sais un à Genêts (jui...

MORAND

Chut! on t'écoute là-bas.

BROWN

On vous traite comme des bêtes.

Pis; car ils pansent leurs chevaux et les nourrissent bien.

BROWN

Aussi, faut-il dire que vous avez plus de docilité que les chevaux.

MORAND

De la docilité?

BROWN

Oui, vous êtes plus dociles, plus patiens que des chevaux; vous souffrez les coups et vous ne ruez pas. Dans mon pays, on n'est pas si endurant. Quand je salue un seigneur, il m'ôte son bonnet, et, si le premier lord d'Angleterre s'avisait de coucher avec ma femme, je lui ferais payer une amende de deux cents francs, bien heureux, si je ne lui plantais pas une flèche dans le corps.

MORAND

Ah, ah! les paysans sont donc les maîtres, chez vous?

GAILLON

Qui donc travaille aux champs dans votre pays?

BROW^N

Chacun travaille pour soi, mon garçon, chacun garde ce qu'il gagne. Nous sommes tous libres, en-

tends-tu, et buvons à la gloire de la vieille Angleterre*.

Buvons. J'ai toujours soif avec des amis; et il y a si long-temps que je n'ai bu de vin. Nous sommes trop misérables pour en acheter.

RENAUD

Je ne boirai pas à la gloire de l'Angleterre, cette bataille de Poitiers me pèse sur la poitrine.

MORAND

Et moi, je boirai à la santé du roi do l'arc, qui est un bon compagnon ; car, enfin il faut })oire, il paye le vin, et nous ne pouvons pas nous régaler tous les jours.

BROWN

C'est parler cela! Buvons, mes maîtres; oubliez vos chagrins : Anglais et Français, nous sommes maintenant amis pour six mois^''. Et vous là-bas, remplissez votre verre, et ne pensez plus à Poitiers.

RENAUD, à Browii.

Ce sont les seigneurs qui ont laissé prendre le roi.

BROWN

Ah! si vous aviez vu ces messieurs bardés de fer, comme ils tombaient sous nos flèches, il y avait de quoi faire crever de rire.

GAILLON, à Browii.

Vous auriez bien dû en oarder une pour nionseigneui' d'Apremont,

MORAND, à Gaillon.

Prends garde, Gaillon, tu parles trop haut, quand tu bois.

GAILLON

.Te m'en moque! Qu'est-ce que cela méfait à moi? .le veux parler. Je veux aller en Angleterre; et je veux que Gilbert d'Apremont m'ote son bonnet.

MORAND

Il est ivre.

RENAUD, à Brown.

On m'a dit que nos archers s'étaient bien battus à Poitiers, mais que les seigneurs avaient tout perdu.

BROWN

C'est vrai.

GAILLON

Oui, c'est vrai. Ils perdent tout. Qui ose dire le contraire?

MORAND

^lais. tais-toi donc.

BROWN

Vos archers avaient envie de bien faire. Mais des arcs comme les leurs, cela n'est bon que contre les moineaux.

GAILLON

Sire archer, menez-moi en Angleterre, je veux être maître à mon tour.

BROWN

Le veux-tu, mon brave? prends un arc, va trouver

LA .lAQUERIE 43

un capitaine que je te nommerai, et tu seras plus libre et plus heureux qu'un roi.

GAILLON

Oui, c'est cela, je veux être roi, par le ventre de saint Ferréol!

BROWN

Et vous, mes compères, voilà ce que vous devriez laire ; avec des bras et des épaules, comme les vôtres, n'avez-vous pas de honte de travailler à la terre? Mettez-vous une épée au côté, une targe sur le dos, et l'univers est à vous.

REiXAUD.

.l'aime mon pays, bien que j'y sois misérable.

MORAND

Comme si nous pouvions quitter les terres de monseigneur ; il nous ferait bien vite reprendre le manche de la charrue, et j'ai mal au dos, rien qu'en pensant à la manière dont il punirait notre équipée.

BROWN

Le roi ne te ferait pas sortir d'une compagnie d'aventure; nous ne recevons d'ordres que du capitaine, que nous* nous choisissons.

RENAUD

Quand même nous serions libres, nous n'irions pas courir le monde. On aime la cabane où l'on est né.

Voilà comme ils sont tous ces Français! Ton-

44 PROSPEK MÉRIMÉE

jours ils se plaignent, et jamais ils n ont le courage de se rendre libres.

MORAND

Vous en parlez bien à votre aise, camarade.

I Entre Simon.) RENAUD.

Qu'est-ce qu'a donc Simon? Hé Simon! par ici! Qu'as-tu donc' Tu as l'air malade.

SIMON

Ah! ce que j'ai vu suffirait bien pour me rendre malade. Le corps de Girard est là-bas, coupé en morceaux, auprès d'un arbre, et les chiens de monseigneur sont en train de le manger.

TOUS, excepté liaillon qui est assoupi.

Quelle horreur!

BROWN

Comment! par saint Georges, il nourrit ses chiens de chair humaine !

SIMON

.1 ai jeté des pie^-res aux chiens, et je voulais enterrer le corps, mais le sénéchal a passé; il m'a dit que je méritais d être pendu, pour battre les chiens de monseigneur, et troubler lu justice de la baronie.

BROWN

Ah! s il se trouve jamais à un jet tiare de moi...

Vit-on jamais pareille impiété! c est pour cela que la châsse de monsieur saint Leufrov n a pas sué. C'est cela qui I a irrite.

GAILLON, se réveillant.

Qu'est-ce que vous dites donc? — Poui([uoi ne buvez-vous pas?

BROWN

Faire manger aux chiens de la chair humaine!

GAILLON

Qui donc parle de manger? j'en suis: mais il faut boire en mangeant, ou l'on s'étrangle.

RENAUD

Savez-vous ce qu'il Faut faiie, mes amis?

SIMON

Qu'est-ce ?

RENAUD

Allons tous ensemble enterrer ce cadavre.

MORAND

Nenni, je n'en suis pas. Je vois d'ici le Sénéchal qui s'avance avec une douzaine de sergeiis.

SIMON

J'ai déjà reçu des coups de bâton pour avoir essayé.

Lâches que vous êtes, un jour il vous en arrivera peut-être autant à vous-mêmes.

BROWN à Renaud.

Ecoute, mon garçon, allons-y ensemble, et je mets mon arc sous mon bras. (iis sortent.

MORAND

Plaise à Dieu (ju'ils ne trouvent personne pour les en empêcher!

SIMON

Voici le Sénéchal qui vient de ce côté, allonsnous-en. (Ils sortent.

GAII.I.ON.

Eh bien ! tout le nu>ncle s'en va, et personne ne veut me tenir compagnie. Il faut tlonc que je boive ces bouteilles-là tout seul.

Entrent le Sénéclial, Pierre et quelques hommes J'armes.) GAILLOX.

Holà, monsieur le Sénéchal, ôtez donc votre bonnet quand vous passez devant les crens.

LE SÉNÉCHAL

Que dit ce maraud?

UN HOMME d'armes.

Ote ton bonnet, imbécille, ne vois-tu pas M. le^ Sénéchal.

GAILLON

Sénéchal ou baron, donne-moi deux cents francs d'amende ou je te plante une flèche dans le corps.

LE SÉNÉCHAL

Ah coquin, c'est ainsi que tu oses me parler! Tu vas bien vite changer de ton. — Saisissez ce drôle et donnez-lui cent coups de vos ceintures"^ de cuir, du côté de la boucle.

PIERRE

Monsieur le Sénéchal, c'est un enfant qui a bu un peu trop de vin et qui s'est enivré. Renvoyez-le dans sa maison ; il sera sage quand il aura dormi.

LE SÉNÉCHAL

Ivre, ou non qu'on le fustige ; d'ailleurs, cette canaille est trop insolente, elle a besoin d'un exemple.

PIKRRR.

Vous en trouverez d'autres plus coupables.

LE SÉNÉCHAL

Alors ils auront le double de coups. iAux iioumies diirnics qui iiattL'iit Gaiiioii.i Allotts, couipères, frappez à lour de bras! Jacques bonhomme a le cuir dur.

GAILLON battu.

Au secours! à l'aide! je suis mort! au meurtre!

LE SÉNÉCHAL

Plus fort donc! vous ne faites qu'épousseter son habit.

SIMON, revenant.

Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il?

GAILLON

A mon secours, Simon, mon ami, ils veulent me tuer.

MORAND, revenant.

Quoi! c'est ce pauvre Gaillon cjue l'on bat si cruellement! qu'a-t-il donc fait.'

GAILLON

Je n'ai rien lait! je n'ai rien fait! au secours! au

meurtre . lEnlre une foule de paysans.)

BARTHELEMY

C'oinnient* battre un homme le jour de la Saiut- Leufroy !

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