SCENE VI
Une salle du chàteiiu d'Apreniont.
GILBERT D'APREMONT, ISABELLE, iMARION.
Eh bien! est-il enfin revenu ce pauvre Pierre?
MARION
Oui, madame. Pauvre garçon! il est revenu ce matin, bien pâle encore; mais cela lui va bien, on dirait qu'on voit la peau d'une damoiselle. Il est blanc, blanc !... jamais je n'ai vu d'homme avoir une si belle peau.
ISABELLE
Qu'on le fasse venir. (Marion son.) Que nous sommes heureux d'avoir des serviteurs aussi fidèles ! Ce brave jeune homme, c'est en me défendant, c'est en vous sauvant la vie qu'il a été blessé.
80 prosper mérimée
d'apremont.
Pour m'avoir sauvé la vie... qu'il ne s'en vante pas. J'étais sur pied avant que cet Anglais eût fait une volte pour venir nie charger. Je l'attendais au coup d'estoc que je sais, et qui ne m'a jamais manqué. Au reste, j'aime Pierre; il monte bien achevai, il est intelligent, il a du cœur; je ne lui trouve qu'un défaut, c'est qu'il sait lire et écrire.
ISABELLE
Mais, moi aussi j'ai ce défaut.
d'apremont.
Toi, à la bonne heure, tu es noble; mais je n'aime pas qu'un vilain en sache plus que moi.
ISABELLE
Et croyez-vous qu'on s'avisera jamais de comparer la science d'un clerc avec la noblesse d'un chevalier?
N'importe: je veux le récompenser, et je te le donne pour écuyer. Tu peux le prévenir de ma part que désormais il t'appartient.
ISABELLE
Je l'accepte avec plaisir.
(D'Apremont sort, entrent Pierre et Warion.)
PIERRE
Madame !.. . (Il se met à genoux. i
ISABELLE
Mou sauveur! mon cher Pierre! que de grâces j'ai à te rendre. Je te dois la vie.
PIERRE
J'ai fait le devoir d'un vassal...
ISABELLE
Et ta blessure, te fait-elle encore souffrir?
PIERRE
Je ne m'en ressens plus, grâces à Dieu et au bon père Jean.
ISABELLE
Quand tu seras tout à fait rétabli, tu seras mon écuyer; mon père...
PIERRE, avec joie.
Votre écuyer!...
Mon père m'a fait cadeau de toi"*^, j'en suis bien aise; et toi?
PIERRE
Moi, madame!... Oh! comment vous exprimerai-je ma reconnaissance ! Je voudrais me battre pour vous... je voudrais verser tout mon sang à votre service.
ISABELLE, souriant.
Je t'en dispense.
PIERRE
Je me trouve si bien aujourd'hui, madame, que je puis, dès à présent, commencer mon service.
ISABELLE
Eh bien, j'y consens; je ne te fatiguerai pas. Tu
lîie porteras mon livre à la messe: et à souper, tu me serviras à boire. Tu connais mon lianap?
PIERRE
Oui, madame.
MARIOX, bas.
Je t'v ai vu boire du vin que tu avais volé.
ISABELLE
Comme je veux avoir un écuyer bien armé dans ce vilain temps de guerre, voici un poignard de Tolède assez beau; Montreuil le dit excellenl, je te le donne.
PIERRE
A moi... madame!...
ISABELLE
Prends encore cette bourse; je l'ai brodée moimême; il y a quelques écus pour t'acheter un pourpoint oanii de vair'^' : mais l'heure approche, prends mon livre, et suis-moi à la chapelle. (Eiie sort avec Marion.)
PIERRE, seul.
Ce poignard... cette bourse qu'elle a faite ellemême... à moi! .Jésus! .Je ne sais si je suis bien éveillé, ou si tout cela va disparaître comme un songe... Non, ce n'est point un rêve, elle me parlait tout à l'heure... Si mes désirs les plus téméraires allaient être exaucés?... Une Egyptienne^ m'a prédit que je commanderais un jour, moi, qui suis né pour servir... Une si grande dame !... et moi un misérable serf!...
MARION, rentrant.
Pierre! Pierre! Eh bien! que fais-tu là, immobile comme les saints de la chapelle?
PIERRE
Je viens; me voici. tiis sortent.)