‹ La Jaquerie; la famille de CarvajalChapitre 44 sur 127 · LE F. SERVANT · texte numérisé non relu

LE F. SERVANT

Ils disent qu'ils ont à vous communiquer une affaire importante.

Qu'ils entrent! quel ennui! c'est sans doute un procès qu'ils veulent me faire arranger; mais il faut ménager le paysan.

(Entrent Simon, Morand, Barthélemi, Gaillon, Thomas. Le frère servant sort.) SIMON.

Pardon de la hardiesse, mon révérend père; mais nous sommes venus ici pour vous confier un grand secret. N'est-ce pas, vous autres, que c'est un grand secret?

TOUS

Oui, un grand secret.

F. JEAN

Parlez vite, je n'ai pas de temps à perdre.

SIMON

Ce secret... Tenez, c'est Morand (jui va vous le dire.

MORAND

Non, parle, toi, tu as commencé.

SIMON

Non, tu diras mieux que moi.

F. JEAN

Finirez-vous ! Parle, toi, jMorand, et dis-moi ce que vous me voulez.

MORAND

Mon père, c'est que voilà un homme de Genêts, qui s'appelle Thomas, etqui est le frère de la femme de mon cousin, le charron de Genêts.

F, JEAN

Eh bien?

MORAND

C'est qu'il vient de Genêts, et il dit comme cela, que tout le monde meurt de faim (vous savez que l'année est mauvaise), et qu'on est enragé.

F. JEAN, avec impatience.

Eh bien ?

MORAND

Eh bien! on est enragé contre monseigneur Philippe de Batefol, le seigneur de Genêts.

SIMON

Et contre tous les seigneurs généralement. (A part.) C'est hardi d'avoir dit cela.

F. JEAN, avec une distraction affectée.

Eh bien?

MORAND

Eh bien, je voudrais que vous lui disiez quelquesunes des belles choses que vous nous avez dites tantôt. Vous savez? vous nous disiez « que nous étions « des lâches de nous laisser maltraiter par des gens « qui ne sont ni plus forts, ni plus adroits que nous. »

F. JEAN

Qu'ai-je besoin de vous répéter ce (jue vous avez si bien retenu?

THOMAS

Tenez, mon père, je vous dirai tout fin, tout net, que dans notre pays, il y a bien des gens qui frapperaient un bon coup, s'ils avaient quchju'un pour leur dire : « Frappe! »

F. JEAN, à part.

Le nuage va crever.

MORAND

C'est tout de même chez nous, et à Roseval, à Bernilly, à Lasource, dans tous les villages du Beauvoisis, partout, quoi... On pense que les seigneurs sont pour nous encore pires que les charançons.

F. JEAN

C'est-à-dire que vous avez fait une conspiration... que vous avez comploté tous ensemble de vous faire libres?

SIMON

(v'est cela même. Nous sommes tous du môme avis.

On PROSPER MÉRIMÉE

F. JEAN

Et VOUS oseriez risquer un coup de lance pour vous faire libres?

MORAND

Oui, depuis qu'ils m'ont pris mes bœufs, je me sens du courage comme un homme d'armes. Je n'ai

plus peur d'un coup de lance.

Moi, pourvu que je puisse me venger de ce traitre de Sénéchal, je veux bien recevoir un coup de lance, ou de n'importe quoi.

TOUS LES PAYSANS

Oui, morbleu, nous oserons donner des coups, et nous ne craindrons pas d'en recevoir.

F. JEAN

Vous voilà dans de bonnes dispositions. Mais que voulez-vous de moi? vous avez pris vos mesures probablement, et il ne m'appartient pas...

SIMON

Nous sommes bien convenus de nos faits; mais nous n'avons pas de chef...

MORAND

C'est un chef qu'il nous faudrait.

THOMAS

Un homme connu.

BARTHELEMY

Au fait si vous vouliez seulement nous diriger... vous qui êtes déjà notre providence?...

LA .lAQUERlE 91

SIMON

Oui, soyez notre chef.

Je suis moine, mes enfans.

SIMON

A la bonne heure, mais vous avez poilc hi cuirasse, vous savez l'alchimie, vous savez lire et écrire, vous êtes le plus savant et le meilleur homme des environs.

MORAND

Et malgré tout cela, on vous préfère un cousin de messire d'Apiemont. N'est-ce pas une honte (pi'il soit abbé à voire place?

F. JEAN

Pouvez-vous compter que beaucoup de vilains vous suivront?

BARTHELEMY

Criez tant seulement : Franchise aux vilains ! à bas les seigneurs! et tout le pays se lèvera.

MORAND

J'en réponds.

TOUS

Criez seulement : Franchise! et vous aurez une armée.

F. JEAN

Et vous jurerez à votre chef fidélité et discrétion à toute épreuve?

SIMON

Cela va sans dire.

Nous risquons plus que vous.

BARTHELEMY

Ainsi, vous êtes notre chef. Voilii qui est dit.

F. JEAN

Etendez la main vers ce crucifix.

LES PAYSANS

Nous jurons de vous obéir.

F. JEAN

Songez que j'aurais des moyens de punir les parjures, fussent-ils à cent lieues de moi. Voyez-vous ces instrumens?... voyez-vous ces livres?

MORAND, effrayé.

Ne les ouvrez pas... C'est inutile.

F. JEAN

Et vous aurez le courage d'exécuter tout ce que je vous commanderai?

MORAND

Nous sommes disposés à tout oser.

THOMAS

Or çà, mon père, nous vous avons donné notre foi; ne nous donnerez-vous pas la vôtre?

F. JEAN

Sur ce même crucifix, je jure d'employer tous mes

soins, toutes mes ressources à l'affranchissement des serl's du Beauvoisis. Que je sois privé du paradis, si je manque à mon serment!

SIMON

Maintenant expliquez-nous ce qu'il faut faire.

F. JEAN

11 faut que chacun de vous sache précisément tie combien d'hommes il peut disposer. La première fois que nous nous réunirons, je veux savoir quelles sont nos* forces.

BARTHELEMY

Cela ne sera pas ditficile.

F. JEAN

Pourquoi Renaud n'est-il pas avec vous?

SIMON

Il ne veut se mêler de rien. Il dit qu'il a ses idées à lui.

F. JEAN

Qui de vous a du courage?

MORAND

Nous en avons tous.

BARTHELEMY

Me voici, moi. J'ai jeté la première pierre, le jour oii le sénéchal a si bien fait étriller Gaillon... Mais, ne le répétez pas.

Moi aussi, je suis bon pour me battre.

F. JEAN, avec un peu de mépris.

A merveille, mes enfans. Or donc, je m'en vais charger Barthelemi, qui est si brave, d'un message pour le Loup-garou.

BARTHELEMY

Le [joup-garou! Jésus, Maria!

TOUS

Le Lonp-garou !

F. JEAN

Hé quoi, vous pâlissez déjà, lâches que vous êtes?

BARTHELEMY

Mais le Loup-garou...

F. JEAN

Eh bien! le Loup-garou est Chrétien Franqueque lu as connu; as-tu peur de lui?

BARTHELEMY

Je n'aurais pas peur de Chrétien Franf[ue, car il était mon ami. Mais il a renoncé à son Ame, et il est ensorcelé... Il est loup-garou.

F. JEAN

Imbécile! Franque était un homme de cœur. Il s'est fait libre, et c'est ce que vous n'avez pas le courage de tenter.

BARTHELEMY

Tenez, donnez-moi un sort pour qu'il ne me charme pas de son^ regard, et j'irai lui parler.

LA JAQUEUIE 95

F. JEAN

Le charme que je te donne est ce chapelet. Fraiique le reconnaîtra. Dis-lui que le père Jean de Saint-Leul'roy lui commande de l'attendre cette nuit, trois heures après le couvre-feu, sous le second chêne à partir de la croix de Saint-Etienne'*'.

BARTHELEMY, timidement.

Je lui dirai... s'il le faut.

SIMON

Mais, quel besoin de parler au Loup-ççarou?

F. JEAN

Il sera pour nous un allié sûr et utile. Je lui ai rendu quelques services, je l'ai guéri d'nne maladie, et il se souviendra de moi. — Avez-vous des armes?

MORAND

Nous avons presque tous des arcs.

F. JEAN, prenant de l'argent dans un coffre.

Achetez des armes avec cet argent; je vous le donne. Mais si vous osiez l'employer à d'autres usages, je ferais fondre ce métal dans vos mains, et il vous brûlerait jusqu'à la moelle.

Foi d'honnêtes sens, nous en achèterons des armes jusqu'au dernier sou.

F. JEAN

Achetez-en à Beauvais, le jour du marché; mais

allez chez plusieurs armuriers, de peur d'éveiller les soupçons.

MORAND

Laissez-nous faire : nous ne sommes pas si bêtes.

SIMON

Ayez confiance en nous.

F. JEAN

Demain j'irai chez Morand, après vêpres, et je vous ferai part de mes projets. Adieu, je vous donnerai sans doute des nouvelles de Franque. Pa.i- voliisciim, mes enfans!

LES PAYSANS

Amen! Nous nous recommandons à vos prières.

MORAND aux autres, en sortant.

Je vous disais bien qu'il savait faire de l'or.

(Ils sortent.)

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