LE F. SERVANT
Ils disent qu'ils ont à vous communiquer une affaire importante.
Qu'ils entrent! quel ennui! c'est sans doute un procès qu'ils veulent me faire arranger; mais il faut ménager le paysan.
(Entrent Simon, Morand, Barthélemi, Gaillon, Thomas. Le frère servant sort.) SIMON.
Pardon de la hardiesse, mon révérend père; mais nous sommes venus ici pour vous confier un grand secret. N'est-ce pas, vous autres, que c'est un grand secret?
TOUS
Oui, un grand secret.
F. JEAN
Parlez vite, je n'ai pas de temps à perdre.
SIMON
Ce secret... Tenez, c'est Morand (jui va vous le dire.
MORAND
Non, parle, toi, tu as commencé.
SIMON
Non, tu diras mieux que moi.
F. JEAN
Finirez-vous ! Parle, toi, jMorand, et dis-moi ce que vous me voulez.
MORAND
Mon père, c'est que voilà un homme de Genêts, qui s'appelle Thomas, etqui est le frère de la femme de mon cousin, le charron de Genêts.
F, JEAN
Eh bien?
MORAND
C'est qu'il vient de Genêts, et il dit comme cela, que tout le monde meurt de faim (vous savez que l'année est mauvaise), et qu'on est enragé.
F. JEAN, avec impatience.
Eh bien ?
MORAND
Eh bien! on est enragé contre monseigneur Philippe de Batefol, le seigneur de Genêts.
SIMON
Et contre tous les seigneurs généralement. (A part.) C'est hardi d'avoir dit cela.
F. JEAN, avec une distraction affectée.
Eh bien?
MORAND
Eh bien, je voudrais que vous lui disiez quelquesunes des belles choses que vous nous avez dites tantôt. Vous savez? vous nous disiez « que nous étions « des lâches de nous laisser maltraiter par des gens « qui ne sont ni plus forts, ni plus adroits que nous. »
F. JEAN
Qu'ai-je besoin de vous répéter ce (jue vous avez si bien retenu?
THOMAS
Tenez, mon père, je vous dirai tout fin, tout net, que dans notre pays, il y a bien des gens qui frapperaient un bon coup, s'ils avaient quchju'un pour leur dire : « Frappe! »
F. JEAN, à part.
Le nuage va crever.
MORAND
C'est tout de même chez nous, et à Roseval, à Bernilly, à Lasource, dans tous les villages du Beauvoisis, partout, quoi... On pense que les seigneurs sont pour nous encore pires que les charançons.
F. JEAN
C'est-à-dire que vous avez fait une conspiration... que vous avez comploté tous ensemble de vous faire libres?
SIMON
(v'est cela même. Nous sommes tous du môme avis.
On PROSPER MÉRIMÉE
F. JEAN
Et VOUS oseriez risquer un coup de lance pour vous faire libres?
MORAND
Oui, depuis qu'ils m'ont pris mes bœufs, je me sens du courage comme un homme d'armes. Je n'ai
plus peur d'un coup de lance.
Moi, pourvu que je puisse me venger de ce traitre de Sénéchal, je veux bien recevoir un coup de lance, ou de n'importe quoi.
TOUS LES PAYSANS
Oui, morbleu, nous oserons donner des coups, et nous ne craindrons pas d'en recevoir.
F. JEAN
Vous voilà dans de bonnes dispositions. Mais que voulez-vous de moi? vous avez pris vos mesures probablement, et il ne m'appartient pas...
SIMON
Nous sommes bien convenus de nos faits; mais nous n'avons pas de chef...
MORAND
C'est un chef qu'il nous faudrait.
THOMAS
Un homme connu.
BARTHELEMY
Au fait si vous vouliez seulement nous diriger... vous qui êtes déjà notre providence?...
LA .lAQUERlE 91
SIMON
Oui, soyez notre chef.
Je suis moine, mes enfans.
SIMON
A la bonne heure, mais vous avez poilc hi cuirasse, vous savez l'alchimie, vous savez lire et écrire, vous êtes le plus savant et le meilleur homme des environs.
MORAND
Et malgré tout cela, on vous préfère un cousin de messire d'Apiemont. N'est-ce pas une honte (pi'il soit abbé à voire place?
F. JEAN
Pouvez-vous compter que beaucoup de vilains vous suivront?
BARTHELEMY
Criez tant seulement : Franchise aux vilains ! à bas les seigneurs! et tout le pays se lèvera.
MORAND
J'en réponds.
TOUS
Criez seulement : Franchise! et vous aurez une armée.
F. JEAN
Et vous jurerez à votre chef fidélité et discrétion à toute épreuve?
SIMON
Cela va sans dire.
Nous risquons plus que vous.
BARTHELEMY
Ainsi, vous êtes notre chef. Voilii qui est dit.
F. JEAN
Etendez la main vers ce crucifix.
LES PAYSANS
Nous jurons de vous obéir.
F. JEAN
Songez que j'aurais des moyens de punir les parjures, fussent-ils à cent lieues de moi. Voyez-vous ces instrumens?... voyez-vous ces livres?
MORAND, effrayé.
Ne les ouvrez pas... C'est inutile.
F. JEAN
Et vous aurez le courage d'exécuter tout ce que je vous commanderai?
MORAND
Nous sommes disposés à tout oser.
THOMAS
Or çà, mon père, nous vous avons donné notre foi; ne nous donnerez-vous pas la vôtre?
F. JEAN
Sur ce même crucifix, je jure d'employer tous mes
soins, toutes mes ressources à l'affranchissement des serl's du Beauvoisis. Que je sois privé du paradis, si je manque à mon serment!
SIMON
Maintenant expliquez-nous ce qu'il faut faire.
F. JEAN
11 faut que chacun de vous sache précisément tie combien d'hommes il peut disposer. La première fois que nous nous réunirons, je veux savoir quelles sont nos* forces.
BARTHELEMY
Cela ne sera pas ditficile.
F. JEAN
Pourquoi Renaud n'est-il pas avec vous?
SIMON
Il ne veut se mêler de rien. Il dit qu'il a ses idées à lui.
F. JEAN
Qui de vous a du courage?
MORAND
Nous en avons tous.
BARTHELEMY
Me voici, moi. J'ai jeté la première pierre, le jour oii le sénéchal a si bien fait étriller Gaillon... Mais, ne le répétez pas.
Moi aussi, je suis bon pour me battre.
F. JEAN, avec un peu de mépris.
A merveille, mes enfans. Or donc, je m'en vais charger Barthelemi, qui est si brave, d'un message pour le Loup-garou.
BARTHELEMY
Le [joup-garou! Jésus, Maria!
TOUS
Le Lonp-garou !
F. JEAN
Hé quoi, vous pâlissez déjà, lâches que vous êtes?
BARTHELEMY
Mais le Loup-garou...
F. JEAN
Eh bien! le Loup-garou est Chrétien Franqueque lu as connu; as-tu peur de lui?
BARTHELEMY
Je n'aurais pas peur de Chrétien Franf[ue, car il était mon ami. Mais il a renoncé à son Ame, et il est ensorcelé... Il est loup-garou.
F. JEAN
Imbécile! Franque était un homme de cœur. Il s'est fait libre, et c'est ce que vous n'avez pas le courage de tenter.
BARTHELEMY
Tenez, donnez-moi un sort pour qu'il ne me charme pas de son^ regard, et j'irai lui parler.
LA JAQUEUIE 95
F. JEAN
Le charme que je te donne est ce chapelet. Fraiique le reconnaîtra. Dis-lui que le père Jean de Saint-Leul'roy lui commande de l'attendre cette nuit, trois heures après le couvre-feu, sous le second chêne à partir de la croix de Saint-Etienne'*'.
BARTHELEMY, timidement.
Je lui dirai... s'il le faut.
SIMON
Mais, quel besoin de parler au Loup-ççarou?
F. JEAN
Il sera pour nous un allié sûr et utile. Je lui ai rendu quelques services, je l'ai guéri d'nne maladie, et il se souviendra de moi. — Avez-vous des armes?
MORAND
Nous avons presque tous des arcs.
F. JEAN, prenant de l'argent dans un coffre.
Achetez des armes avec cet argent; je vous le donne. Mais si vous osiez l'employer à d'autres usages, je ferais fondre ce métal dans vos mains, et il vous brûlerait jusqu'à la moelle.
Foi d'honnêtes sens, nous en achèterons des armes jusqu'au dernier sou.
F. JEAN
Achetez-en à Beauvais, le jour du marché; mais
allez chez plusieurs armuriers, de peur d'éveiller les soupçons.
MORAND
Laissez-nous faire : nous ne sommes pas si bêtes.
SIMON
Ayez confiance en nous.
F. JEAN
Demain j'irai chez Morand, après vêpres, et je vous ferai part de mes projets. Adieu, je vous donnerai sans doute des nouvelles de Franque. Pa.i- voliisciim, mes enfans!
LES PAYSANS
Amen! Nous nous recommandons à vos prières.
MORAND aux autres, en sortant.
Je vous disais bien qu'il savait faire de l'or.
(Ils sortent.)