LE SÉNÉCHAL, OLIVIER, HOMMES D'ARMES
Tous à pied. La bannière du sénéchal est plantée en terre. LE SÉNÉCHAL.
Compagnons, vous avez juré de défendre cette bannière; souvenez-vous de vos sermens.
OLIVIER
Nos chevaux sont pris. Qu'allons-nous devenir?
LE SÉNÉCHAL
Il faut vaincre ou mourir. Beaudoin au Sénéchal! Ah! si nous avions ici seulement une centaine de bons arbalétriers génois, ils tiendraient l'ennemi à distance !
[Entre Florimont i cheval, l'épée à la main, avec sa bannière déchirée, et quelques soldats.)
LE SÉNÉCHAL à Florimont.
A moi, Florimont! nous tenons encore. — Eh
bien! jeune homme, en croirez-vous un vieux soldat?
FLORIMONT
Ah, messire Sénéchal ! c'est moi qui ai tout perdu! Plût au ciel que je fusse mort à la première décharcje !
LE SÉNÉCHAL
Ne nous décourageons pas. Unissons nos elï'orts, et peut-être parviendrons-nous à nous tirer d'atfaire. — Qu'est devenu messire Gautier?
FLORIMONT
Une flèche... Ah, Sénéchal ! j'ai vu plus de cent gendarmes abattus par de vils archers avant d'avoir pu les toucher de la lance. Tous ces braves sont morts par ma faute!
J'espérais encore... si messire Gautier... n'importe... ,A Fiorimont.i Vous qui êtcs à cheval, voyez-vous messire Enguerrand?
FLORIMONT
Depuis long-tems le lâche a pris la fuite.
LE SÉNÉCHAL
La volonté de Dieu soit faite ! Ne pensons plus qu'à vendre chèrement notre vie,
FLORIMONT
Oui, mourir avec gloire est maintenant ma seule espérance. Mais vous, Sénéchal, conservez au roi et
à la France une vie précieuse. Prenez mon cheval, il m'a tiré du marécage et des ennemis : il vous portera en sûreté jusqu'à Beauvais. (Il descend de cheval.)
LE SÉXÉCHAL, lui prenant la main.
Vaillant jeune homme, un vieillard comme moi ne peut plus être utile au roi: conservez-lui un brave chevalier qui man(|uait d expérience, mais qui vient aujourd'hui d'acquérir une expérience de cinquante années.
FLORIMONT
Je ne veux pas survivre à ma honte. Montez vite, sénéchal; plus tard il ne sera plus tems.
LE SÉNÉCHAL
Non, mon cher Florimont, vous avez assez d'années à vivre pour venger cette défaite... mais moi je ne trouverai peut-être pas une autre occasion de mourir sur un champ de bataille.
Je resterai, de par Dieu! montez, mon père, et portez cette écharpe à Matheline de Harpedanne...
LE SÉNÉCHAL
J'ai juré de défendre la bannière du roi: je resterai auprès d'elle tant que j aurai un soufTle de vie.
FLORIMONT
Eh bien ! nous mourrons ensemble, di tue son cheval. i
LE SÉNÉCHAL
Que faites-vous?
FLORIMONT
Au moins il ne sera pas monté par un vil paysan. — Mon père, embrassez-moi, et pardonnez-moi ma folle présomption.
LE SÉNÉCHAL, l'embrassanl.
Malheureux jeune homme! tu prives la France d'un preux chevalier!
FLORIMONT à ses hommes d'armes.
Roulez ma bannière, elle n'est pas digne de flotter auprès de celle du sénéchal. — Mes amis, voilà celle qu'il faut défendre. Montjoie Saint-Denis! Beaudoin au Sénéchal !
LE SÉNÉCHAL, faisant le signe de la croix.
Serrez-vous, ils approchent.
(Entrent Brown, Siward, le Loup-g-arou, aventuriers et paysans.)
Laissez-nous faire, beaux sires; n'allez pas vous faire embrocher sur* leurs lances. A moi, Loup-garou! Voici un beau but pour nos flèches. Voyons qui de nous deux saura le mieux percer une cuirasse de Milan.
LE LOUP-GAROU
Voyons, brave Anglais. A ce heaume doré.
(Combat; la troupe du sénéchal est défaite après une longue résistance.) LE SÉNÉCHAL, blessé à mort.
Mon Dieu! pardonnez-moi mes péchés!
La. Ja(jiierif. 14
FLORIMONT
Hé quoi! personne n'ose s'approcher de moi. Je
ne puis donc mourir, dl est frappé de deux coups de flèche.) Ah !
si du moins c'était la lance d'un chevalier!... Jésus!
(Il meurt.) BROWN.
C'est ma flèche.
LE LOUP-GAROU
Par le diable! c'est la mienne.
BROWN
Quand j'ai tiré il est tombé.