‹ La JaquerieChapitre 104 sur 139 · I.aissez-lc parler · texte numérisé non relu

I.aissez-lc parler

F. JEAN

Je vois où vous voulez en venir, monseigneur. Mais vous ne nous ferez pas déposer les armes avec vos paroles dorées.

BELLISLE

Ecoutez-moi, bonnes gens; mes chers compatriotes, écoutez-moi, et vous jugerez si je veux vous tromper. Monseigneur le duc vous engage à exposer vos griefs librement et avec franchise; il y fera droit. Tout ce que vous demanderez, il l'accordera*, car vous ne demanderez rien que de juste, j'en suis certain.

LE LOUP-GAROU

Je veux que le roi me fasse baron, ou sinon...

F. JEAN

Silence, l^oup-garou.

Plus de corvées, franchise entière!

PAYSANS

Oui! plus de corvées! Communes! franchises!

BELLISLE

Si ce sont là vos demandes, elles seront satisfaites sans difficulté, j'en suis certain. Quand de part et d'autre on se parle franchement, on n'a pas de peine à s'entendre. Il vaut mieux s'expliquer en famille que d'en venir d'abord aux coups. Dieu soit loué! voilà la paix faite. — Etes-vous de bons Français? — Oui. — Donc, vous ne voulez pas laisser la France aux Anglais? — Non. — Et si vous tuez vos gentilshommes, ce sont autant de vos soldats que vous tuez. C'est l'infanterie qui tue ses gendarmes. — Les vilains de France une fois en paix avec la noblesse, qui osera nous attaquer? — Personne. — Qui a le poignet assez fort pour casser une trousse de vingtquatre flèches? — Personne. — Samson ou bien ce grand homme-là (ii montre le Loup-garou) s'y donneraient des ampoules. — Défaites la trousse, un enfant cassera les flèches une à une. — Séparez les vilains de la noblesse, l'Anglais tombera sur les uns, et en aura bon marché, puis sur les autres et il n'aura pas grand'peine. Unis, les Français n'ont rien à craindre; désunis, ils sont exposés aux insultes du premier venu.

LE LOUP-GAROU

Celui-là sait parler.

SIMON

Faisons une bonne paix et soyons unis!

THOMAS

Faisons la paix!

L\ JAQLEHIE 279

PAYSANS

La paix! la paix !

SINVAIMi.

Déjà! les lâches! Oubliez-vous ([iio nous avons encore à chevaucher tout le pays de Meaux (jui regorge d'argent.

F. JEAN

Ouelles narantics nous donnerez-vous en preuve que tout ce que vous nous promettez s'exécutera loyalement?

SIMON

Oui, c'est là le point iniportanl.

BELLISLE

Demandez les garanties que vous voudrez... La parole royale... Et puis, vous me faites rire avec vos garanties. N'êtes-vous pas les plus forts? Il y a trois cents vilains contre un gentilhomme. — Faisons une trêve, envoyez des députés au Louvre, et nous arrangerons tout pour le mieux.

F. JEAN

Vous demandez une trêve? c'est-à-dire que vous voulez gagner du tems pour rassembler une armée et nous attaquer à votre avantage.

BELLISLE

On dit vrai, les moines sont méfians! — Nous n'avons guère envie de lever la lance une seconde fois. Mais, restez en armes si vous le voulez pendant

la trêve. Seulement ne passez pas l'Oise. Voilà tout ce qu'on vous demande; est-ce trop?

SIW^ARD.

Non, non ! point de trêves ; il veut gagner du tems, et nous priver du butin que nous avons à faire.

PERDUCAS

Passons l'Oise! allons à Meaux, nous deviendrons tous riches.

BELLISLE

Ces Messieurs veulent la guerre. Je conçois leurs raisons. Ce ne sont pas leurs châteaux qu'ils pillent; ce ne sont pas leurs blés que leurs chevaux foulent aux pieds. Ils savent que la paix venue, l'aventurier n'est plus qu'un voleur, et que la corde l'attend. Tout gentilshommes qu'ils sont, ils pourront bien y venir.

SIWARD

Coupons les oreilles à ce coquin.

PERDUCAS

Nous appeler voleurs !

F. JEAN, aux aventuriers.

Arrêtez, messieurs, il a un sauf-conduit de moi.

SIMON

Ce qu'il dit est vrai. Le pays est dévasté, et l'orge est renchéri de deux sous par boisseau.

Les aventuriers mettent tout à feu et à sang.

LA JAQIEHIK 281

MORAND, bas.

Ils sonl plus nos ennemis que les nobles.

LE LOUP-GAROU

C/esl vrai, (jn'après eux, il n'y a rien à prendre.

RENAUD

Pourquoi les avoir appelés dans nos affaires?

F. JEAN

Silence donc! plus de ces disputes scandaleuses. Ne sommes-nous pas tous frères dans la sainte ligue des communes*.'

MORAND, bas.

Oui, comme Abel et Caïn.

SIWARD, à pari.

Ils sont les plus forts, mais ils me revaudront cela.

BELLISLE

Allons, mes amis, décidez-vous; la paix ou la guerre?

PAYSANS

La paix! la paix !

BELLISLE

Eh bien! en attendant la paix, faisons une trêve de trois mois, pendant laquelle nous réglerons tous nos différends.

PAYSANS

La trêve, la trêve! retournons chez nous! Il faut faire la récolte des fruits "*.

F. JEAN

Je ne consentirai jamais à trois mois de trêve. Sire ambassadeur, vous ne cachez pas assez vos ruses.

BELLISLE

Je suis accommodant. Que la trêve soit d'un mois et rien de plus. Étes-vous satisfait?

PAYSANS

Oui! oui! c'est un galant chevalier, celui-là.

F. JEAN

Je consens... Nous consentons à la trêve, pourvu que l'on remette la ville de Meaux entre nos mains. Ce sera pour nous une garantie de votre bonne foi.

BELLISLE

Eh! mes bons amis, il n'y a plus à Meaux que de malheureuses femmes à moitié mortes de peur. Qu'avez-vous besoin d'une ville pour sûreté. Vous aurez des otages tant que vous en demanderez.

SIWARD

Il nous faut avoir Meaux. C'est plus sûr.

PAYSANS

Eh! que nous importe d'avoir Meaux"^?

SIMON

Nous sommes déjà bien assez loin de chez nous.

MORAND

De bons otages suffiront.

PAYSANS

La paix ! la trêve î

LA JAOUEniE 283

[''. JEAN, aux payuns.

Vous le voyez, il veut nous tromper. Il nous refuse les garanties que nous lui demandons.

BELLISLE

Je vous l'ai déjà dit, bonnes gens! La comtesse de Meaux est avec ses dames dans la ville. Elle n'a pas un gendarme à sa suite. C'est une bonne et charitable dame, vous le savez tous. Au nom de saint Leufroy, votre patron, laissez-la en paix dans sa ville.

PAYSANS

Qu'on nous donne des otages, et nous serons contens.

F. JEAN

Mais...

PAYSANS

Des otages et la paix! la paix!

Or çà, sire chevalier, quels otages nous donnerezvous pour la sûreté des députés que nous enverrons.

BELLISLE

Moi d'abord, ce qui vous prouve que je ne cherche point à vous tromper. Je tiens à mon cou aussi bien qu'un autre. Maître Langoirant restera aussi, et si ce n'est point assez d'un chevalier et d'un docteur, on vous donnera encore deux chevaliers prudhommes et de grand renom*.

PAYSANS

C'est un loyal chevalier! la Irève! la paix!

BELLISLE

Çà, mon père, vous semblez être leur chef; n'irezvous point traiter de la paix à Paris.

F. JEAN

Non, monseigneur : je n'aime pas les voyages, et d'ailleurs votre tête, quand bien même on vous la couperait, n'irait jamais aussi bien sur mes épaules que la mienne.

BELLISLE

Comme il vous plaira. Envoyez qui vous voudrez, moi, je reste. Ah çà! vous avez du bon vin ici, je l'espère?

SIMON

Oui, fort à votre service.

BELLISLE

A la bonne heure. Je vais faire porter mon bagage à votre camp, et puis qu'on me donne du vin, car j'ai assez parlé pour boire.

PAYSANS

Soyez tranquille, gentil chevalier, vous serez bien traité.

F. JEAN

Et surveillé de près.

BELLISLE

Comme je n'ai nulle envie de vous trahir, je suis

sans inquiétude. ^n sort avec Lang-oirantl

LA JAQUEKIE 285

SIMON

Va à Paris, Morand, tu as le bec afnié.

MORAND

Vas-y toi-meme. Le père Jean n'y va pas. Je reste avec lui.

THOMAS

J'irai moi, si l'on veut. Qu'ai-je à craindre?

F. JEAN

Vous l'avez voulu ! C'est une chose faite. Il n'y faut plus songer. Maintenant réfléchissez aux demandes que vous voulez faire. Demain nous ferons partir nos députés pour Paris. Au reste, je vous le répète, restons unis : ne nous séparons pas. C'est pendant une trêve et au moment de faire la paix, qu'il faut prendre soin de ses armes.

Vous savez que la moitié de nos gens doit s'en retourner dans huit jours pour faire la récolte.

F. JEAN

Et doit revenir sous les drapeaux au bout d'une semaine.

MORAND

On ne l'a pas oublié. N'ayez pas peur.

F. JEAN

Ce soir, venez tous à mon logement, je vous ferai part des conditions que je veux proposer au duc de Normandie.

(Fis sortent tous, excepté Siward, Perducas d'Acuerna et Eustaclie de Lancigaac.)

PERDUCAS

Eh bien! Siward, nous allons rester seuls. Ils font la paix.

SIWARD

Que veux-tu !

EUSTACHE

Cette paix nous ruine.

SIWARD

Moi, je n'ai pas fait la paix. S'ils s'arrangent, je retourne dans mon fort et je recommence mes courses comme par le passé.

PERDUCAS

Bien dit. D'ailleurs les trêves vont bientôt finir entre l'Angleterre et la France, et nous aurons de l'occupation, Dieu aidant.

EUSTACHE

Il y aura alors de la gloire à gagner, et de beaux coups de lance à faire.

PERDUCAS

Et des barons français à rançonner.

SIWARD

Et des villages et des villes à mettre à sac.

PERDUCAS

Bah! le métier n'est pas encore à laisser.

(Ils sortent.)

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