‹ La JaquerieChapitre 125 sur 139 · NÈGRES ESCLAVES · texte numérisé non relu

NÈGRES ESCLAVES

DON JOSÉ à Mugnoz.

Ensuite?

MUGNOZ.

Ensuite, monseigneur, voyant que cela ne suffisait pas pour le faire parler, je lui ai donné trois autres bons tours de corde.

DONA CATALINA, se bouchant les oreilles.

Encore!

DON JOSÉ à Mugnoz.

Et le coquin n a rien dit malgré cela?

MUGNOZ.

J'ai eu beau lui...

Oh! c'est trop long-tems parler de supplices... Mugnoz, taisez-vous!

DON JOSÉ

Eh bien! mademoiselle est ici la maîtresse apparemment? — Ne puis-je donc interroger mes gens sans ton consentement, petite méchante?

(Il lui passe la main sous le menton.) DONA CATALINA, se levant.

Parlez librement de vos tortures, moi je m'en vais.

DON JOSÉ

Non, je veux que tu restes.

DONA AGUSTINA.

Mon ami, pourtant Catalina...

DON JOSÉ

Quoi ! faut-il encore qu'à votre ordinaire vous vous entremettiez entre ma fille et moi? — Catalina, reste donc*. Il ne faut pas être si sensible. Il ne s'agit que d'un nègre... Ne dirait-on pas... ^aux nègres.) Empêchezla de sortir. Je veux que tu restes ici. Quel caractère !

(Dona Catalina veut s'élancer vers la porte, mais les nègres se placent devant elle; alors elle va du côié de !a scène le plus éloigné de Don José, et s'assied les bras

croisés.) (A part.) J'aiuic à la voir ainsi émue*. Comme elle est belle quand le dépit lui donne des couleurs! Comme son sein est agité! Quels yeux! comme ils

sont pleins de rage! KWe est belle comme une jeune tigresse. — Kh bien! Miignoz, nous disions!'...

(Doua Calalina se met à ré iler à haute voix des Ave Maria, pendant tout le tem» que son pérc cl Mugnoz parlent enicmhln.)

MUGNOZ.

Moi, je lui demandais toujours ses complices, car on n'empoisonne pas ainsi douze nègres tout seul, mais il serrait les dents comme un lézard mort et ne disait mot*.

DON JOSÉ, regardant sa fille.

Quelle tête! (a Mugnoz.) C'est que tu le ménageais, Mugnoz, tu es trop doux.

MUGNOZ.

Par le corps du Christ! vous êtes injuste, monseigneur. J'ai fait de mon mieux : c'est tout dire. Mais un nègre vous a la peau plus dure qu'un caïman.

DON JOSE, regardant sa fille, à demi-voix.

Qu'elle est belle! (a Mugnoz. ^ Enfin?

MUGNOZ.

Enfin, monseigneur, n'en pouvant rien tirer, je l'ai remis au cachot, la jambe dans une bonne canguebien lourde, et demain, si vous le jugez à propos, nous le brûlerons tout vif devant l'habitation... Les empoisonneurs, ça se brûle ordinairement, mais si vous l'aimez mieux...

DON JOSÉ, d'un air distrait.

Bien... mais, Mugnoz...

326 PROSPEll MÉRIMÉE

MUGNOZ.

Monseigneur?...

DON JOSÉ, à Dona Agustina.

Allez auprès de votre fille, madame; je n'aime pas à avoir des espions auprès de moi. Laissez-nous. — (A Mugnoz plus bas.) Tu ne me parles pas de Don Alonso de Pimentel? Comment a-t-il pris le refus que je lui ai fait? Tes espions savent-ils quelque chose?

MUGNOZ.

Monseigneur, voici tout ce que je sais. D'abord il a dit à l'un de ses domestiques : « Martin, » (c'est son nom), (( as-tu du cœur? J'aurai bientôt besoin de toi. » Ce qui indique suivant moi...

DON JOSÉ

Je n'ai pas besoin de tes observations. Ensuite?

MUGNOZ.

Il a dit au jésuite que vous savez, et qui était chargé de le sonder là-dessus : « Don José de Carvajal me « refuse sa fille, mais elle sera à moi, n'importe com- « ment. »

DON JOSÉ

Nous verrons.

MUGNOZ.

Depuis ce tems-là, don Alonzo va voir plus fréquemment le vieux cacique Guazimbo, et il pousse ses chasses dans nos environs, toujours en compagnie de ce mauvais drôle qu'ils nomment Ingol, le fils du cacique.

DON JOSÉ

Dans nos environs?

MUGNOZ.

Oui, monseigneur, autour de votre habitation. Nuit et jour on voit des Indiens rôder près d'ici. Ils ont l'air d'examiner la hauteur des murs... Que sais-je, moi? Pas"^ plus tard qu'hier, j'ai rencontré Ingol qui faisait une marque à sa lance. Il était auprès du mur, il l'avait mesuré : j'en suis certain. Pareille canaille mériterait qu'on la reçût à coups d'arquebuse.

DON JOSE, après un silence.

Bon!., cela est bien... Je suis content... Tu peux te retirer. — (Le rappelant.) Mugnoz!

MUGNOZ, revenant.

Monseigneur?

DON JOSÉ

Mugnoz, cela ne peut durer ainsi.

MUGNOZ.

Non, monseigneur.

DON JOSÉ

Et je compte sur toi, Mugnoz.

MUGNOZ.

Oui, monseigneur.

DON JOSÉ

Il faudra que je sache quand il ira chez son ami le cacique.

MUGNOZ.

Je le saurai.

DON JOSÉ

Dans la montagne, sur le chemin de Tucamba, il y a une petite gorge dans les rochers, et tout auprès, d'épaisses broussailles...

MUGNOZ.

Oui, monseigneur, j'ai bien remarqué la place, et je me disais comme cela, parlant à moi-même : « Un homme qui s'embusquerait là un soir avec une bonne arquebuse... »

DON JOSÉ

Bien... Nous verrons demain. Va-t'en.

(Mugnor sort.) DONA CATALINA, le voyant sortir.

Enfin !

DON JOSÉ, appelant.

Catalina!

DONA AGUSTINA.

Ton père t'appelle.

DON JOSÉ

Catalina!

DONA AGUSTINA*.

Va vite, ne l'irrite pas.

DON JOSÉ, se levant.

Viendras-tu, boudeuse?

Que voulez-vous?

DON JOSÉ, la contrefaisant.

Que voulez-vous?... Quitte cet air tragique et as-

LA FA Ml lu: DK CAftVAJAL 329

sieds-toi près de* cette table. Allons, enfant, la paix. Donne-moi ta petite main, Catuja. Sois juste : ne fautil pas que je fasse punir ini scélérat qui m'a empoisonné douze nègres, qui me fait perdre plus de deux"^ mille piastres?

DONA CATALINA

Vous êtes le maître ici.

DONA AGUSTINA.

Puis-je venir prendre le maté avec vous?

DON JOSÉ, à dona Catalina.

Oh! quelle mauvaise petite tête! jamais elle ne dira : J'ai eu tort. — Allons embrasse-moi, petite mutine; je le veux.

DONA CATALINA, le repoussant doucement.

Bon, bon! nous n'étions pas en querelle, pourquoi s'embrasser? — Ma mère, mon père vous attend pour prendre le maté que vous venez de nous faire"^.

(Tous s'approchent de la table.) DON JOSÉ.

Catalina, il faut que tu m'embrasses.

DONA CATALINA

Non, non, vos moustaches et votre barbe me [)iqueraient.

Oui, je te comprends. Mes moustaches noires sont trop repoussantes*... Tu aimerais mieux sentir sur ta joue les moustaches blondes de ce freluquet

d'Alonzo... Eh bien! la voilà toute rouge, à présent. On allumerait une allumette à sa joue.

DONA AGUSTINA.

Mon ami...

DON JOSÉ

Qui diable vous interroge? Ne sauriez-vous vous taire un moment? — Et toi, Catalina, cette rougeur si soudaine veut être expliquée. Qu'as-tu à nous dire?

DONA CATALINA

Rien.

DON JOSÉ

Je sais que tu l'aimes. . . Je le sais, fille ingrate ; ose le nier.

DONA CATALINA

Oui, je l'aime.

DON JOSE, se levant avec fureur.

Tu l'aimes et tu oses me le dire.

DONA CATALINA

Vous le savez.

Ma fille!

DON JOSÉ

Don Alonso, un misérable capitaine d'infanterie... d'une basse extraction... un drôle...

DONA CATALINA, avec feu.

Cela est faux! sa famille est aussi noble... plus noble que la nôtre!

LA FAMILLi: l»E CAUVAIAL 331

DON JOSÉ

Insolente! Est-ce ainsi que tu oses me parler?

DONA AGUSTINA.

Ail nom de Dieu!...

DON JOSÉ

Vous tairez-vous! mille tonnerres! — (a Cataiinaj Oser donner un démenti à son... oser me dire : cela est faux!

DONA CATALINA

J'ai eu tort. J'ai oublié que je parlais à mon père... Je suis bien coupable... Mais, on m'a si mal élevée!... Je ne sais rien. On m'a tenue exprès dans l'ignorance... on a espéré que je serais toujours une enfant... que je serais... Oh! mon Dieu, venez à mon

aide ! (EUe pleure.)

DON JOSÉ

Vous excusez votre insolence par une autre insolence.

Je ne sais ce que je dis... 11 faut que je sorte. .. J ai tort... mais je ne puis souffrir qu'on insulte mon amant^.

DON JOSÉ

Ton amant! Ainsi, tu t'es prostituée à don Alonso? Tu l'avoues.^

DONA AGUSTINA.

Sainte Vierge! que dit-il!

DON JOSÉ

Répondras-tu ?

DONA CATALINA, levant fièreraent la tête.

Je ne vous comprends pas.

DON JOSÉ

Oui, tu es une ignorante, n'est-ce pas, et pourtant l'innocente sait déjà faire l'amour.

DONA CATALINA

Je voudrais être la femme de don Alonso, et je ne serai jamais qu'à lui.

DON JOSÉ

Je ne sais ce qui me retient!...

DONA AGUSTINA.

Ma fille, ma chère Gatuja, n'irrite pas ton père.

DON JOSÉ, se promenant à grands pas.

Fort bien, mademoiselle, fort bien! — Je vois maintenant quel serpent j'ai nourri auprès de moi... Vous êtes un monstre!... Mais quant à celui que vous appelez votre amant... il ne vous aura pas, j'en réponds ! . . . Qu'il se présente devant cette maison, qu'il essaye de vous parler, de vous enlever...

DONA CATALINA, à demi-voix.

Don Alonso est un cavalier castillan...

DON JOSÉ

Eh bien?

DONA CATALINA

Il ne craint pas la mort quand il s'agit de celle à qui sa foi est engagée !

DON JOSÉ, tirant sa daf^uc.

Je ne soufîrirai pas que tu déshonores ma maison !

DONA AGUSTINA.

Arrêtez, arrêtez-le! au nom de notre Sauveur!...

DONA CATALINA

Tuez-moi! j'aime mieux mourir que de vivre ainsi.

DON JOSÉ

Cœur de bronze!... fille dénaturée! (ii jette sa dague, et

court çà et là dans la chambre comme un homme en délire.) L enfer est

dans mon cœur!... Je suis le plus malheureux des hommes ! — Tout le monde me hait ! — Vous voudriez tous me voir mort, n'est-ce pas?... Oh''^! Satan, Satan ! donne-moi seulement un mois de bonheur, et

emporte-moi après ! (Il se promène quelque temsen silence. A un nègre.) Ramasse cette dague et donne-la-moi. (ii s'approche de

Catalina.) McurS, fille ingrate! (Il pose légèrement le poignard sur sa gorge, et le retire aussitôt en poussant un grand éclat de rire.) Ci h bien :

As-tu eu peur?

DONA CATALINA

Vous m'eiîrayez quelquefois davantage.

DON JOSÉ

Si... tu as eu peur, conviens-en, Ninette... Comment, petite sotte, tu n'as pas vu que je ne voulais qu'un peu t'efïrayer*? C'était une plaisanterie.

DONA AGUSTINA.

Comment!... Jésus! une plaisanterie!... Ah! mon cher mari, songez donc au mal que vous pouvez faire

à une femme avec ce que vous appelez une plaisan-

leiie. ^Q jQsé hausse les épaules. Grand silence.)

DON JOSÉ

Ce maté est détestable. Il faut que ce soit ma femme qui Tait fait.

DONA CATALINA, à dona Agustina.

Ceci est encore une plaisanterie.

DONA AGUSTINA.

Mon ami, pourtant j'y ai mis tout le soin possible.

Il suffît que vous vous mêliez de quelque chose pour tout gâter. Maintenant que vous êtes vieille, vous devriez au moins savoir faire le maté. Vous n'êtes donc bonne à rien?"^

DONA AGUSTINA.

Mon ami, vous êtes le seul qui ait jamais dit pareille chose. Mais vous avez attendu si long-tems, que votre maté s'est refroidi.

DON JOSÉ

Allons ! allons ! en voilà assez. Toujours radoteuse. Quel ennui d'avoir une femme plus vieille que soi de dix années !

DONA AGUSTINA, les larmes aux yeux.

Oui, j'ai quelques années de plus que vous, mais pas tant que vous dites, don José.

DONA CATALINA

Chère maman ! (Elle lembrasse.)

DON JOSÉ

Nous vieillissons tous. Peut-être n'avez-vous plus long-lems à supporter* mes mauvaises humeurs...

Hum ? (Silence.)

DONA AGUSTINA.

J'espère que nous vous conserverons encore longtems.

Catalina, tu m'aimerais donc bien si je te donnais à ce don Alonso ? S'il est vrai qu'il soit noble, comme tu le dis... peut-être...

DONA CATALINA

Peut-être?.. .

DON JOSÉ

Comme elle ouvre les yeux! — Oui, je voudrais te voir heureuse. Un jour peut-être... Mais, d'ici là, don Alonso se rompra le cou à la chasse.

DONA CATALINA

Vous souriez?

DON JOSÉ

Oui. Tu sais qu'Alonso est un grand chasseur... Il passe sa vie dans les montagnes au milieu des précipices... Il peut bien s'y rompre le cou.

DONA CATALINA

Je comprends votre sourire; mais je ne perds pas toute espérance; Notre-Dame-del-Carmen de Burgos* aura pitié de moi.

DON JOSÉ

Vous devenez de jour en jour plus impertinente,

malgré votre prétendue dévotion. — Au reste, nous verrons bientôt.

DONA CATALINA

Mon unique espérance est en Dieu.

Oui! Priez-le, Catalina, priez-le, ainsi que votre mère, qu'il vous délivre d'un tvran, qu'il vous débarrasse...

DONA CATALINA

Je prie Dieu tous les jours qu'il veuille toucher le cœur de mon père.

DON JOSÉ, se levant.

Dieu... le ciel n'écoute point une fille qui lui demande la mort de son père. Je vous connais... Mais prenez-y garde! ne me poussez point à bout!... Ceux qui s'opposeront à mes volontés, je les écraserai sous

mes pieds comme je brise ce vase. (H jette avec force une porcelaine par terre.) Qu'on me fasse venir Mugnoz. (ii sort.)

DONA AGUSTINA.

Hélas! mon beau sucrier! en mille morceaux! Mais aussi, ma chère Catalina, pourquoi parles-tu avec si peu de ménagement à ton père? Tu sais comme il est violent, et tu l'irrites toujours. Dieu! que vous m'avez effrayée tous les deux! Va, tu es le vrai portrait de ton père! tu es aussi opiniâtre'', aussi irascible que lui. — Mais"^, je n'y pensais pas ; on nous écoute, ma fille. Si ces noirs restent, nous ne pourrons causer.

LA FAMILLK D K CAFJVAJAL 337

DONA CATALINA, aux nègres.

Sortez. (Les négreg sortent.)

DONA AGUSTINA.

Comme elle sait se faire obéir! Jamais je n'aurais osé leiif parler avec cette voix-là. Ah! Catuja, si lu étais un homme, tu ferais autant parler de toi que les conquérans de ce pays!

PlTit au ciel que je fusse un homme!

DONA AGUSTINA.

Par exemple, pourquoi aller dire à don José que tu aimes le capitaine de Pimentel ; je sais bien qu'à ton âge on regarde les jeunes gens, mais on n'en parle pas. J'ai remarqué que ton père s'irrite toujours quand il est question de te marier. Comme il t'aime beaucoup, cela lui ferait de la peine de te quitter.

DONA CATALINA

11 m'aime beaucoup! Jésus!

DONA AGUSTINA.

Oui, malgré ses brusqueries, je vois bien qu'il n'aime que toi. Avec un peu de douceur, tu en ferais ce que tu voudrais; mais tu le braves toujours. Il est colère comme toi, emporté... Tu n'y prends pas assez garde. Promets-moi, ma Catalina, que tu vas aller le trouver dans sa chambre...

DONA CATALINA

Moi!

La Jat/ni'vie. ii

DONA AGUSTINA.

Et que tu lui diras : « Mon père, il est vrai que « j'aime don Alonso, mais je vous aime encore plus... »

DONA GATA LIN A, avec emportement.

Je ne dirai pas ce qui est faux, je ne sais pas mentir.

Ah! mon enfant, une fille doit toujours aimer son père; l'écriture le dit. Et puis pense donc, ma chère, combien il t'aime.

DONA CATALINA, impétueusement.

Il m'aime plus que vous ne pensez!

DONA AGUSTINA.

Oh ! ne me regarde pas comme cela, ma fille ! il me semble que je vois ton père!

DONA CATALINA, lui prenant la main.

Ainsi, vous avez peur de cet homme?

DONA AGUSTINA.

De cet homme!

DONA CATALINA

Nous ne pouvons plus vivre sous le même toit que lui. Il faut que nous quittions toutes deux cette demeure. Je veux être libre; je veux que vous soyez libre aussi.

DONA AGUSTINA.

Quitter ce logis! Et mon mari, bon Dieu! que dirait-il, si nous nous en avisions!

DONA CATALINA

Répondez-moi, ma mère! pouvez-vous vivre ici? Cette maison n'est-elle pas un enfer poiii- vous.' Kt pour moi!... Sainte Vierge!...

DONA AGUSTIiNA.

Il est vrai que si je te savais bien mariée, bien établie, je me retirerais* volontiers dans un cloître, dont la règle ne fut pas trop sévère. Du moins, voilà ce que je ferais, si don José voulait bien me le permettre.

DONA CATALINA

Vous n'irez point dans un cloître, vous me suivrez dans une famille où m'attendent le repos et le bonheur, qui ne peuvent exister ici.

DONA AGUSTINA.

Tu m'effrayes, ma chère enfant! explique-toi, voudrais-tu te faire enlever?

DONA CATALINA

Oui, on m'enlèvera à la honte, à l'infamie. Un ami que le ciel m'a donné dans ma misère, un homme qui n'a jamais faussé sa parole, m'a juré qu'avant peu je serais libre; cet ami, je l'attends.

DONA AGUSTINA.

Don Alonso! Mais cela est épouvantable! Malheureuse enfant... et ton père!...

DONA CATALINA

Mon père ne m'a pas laissé le choix d'un parti à

prendre. Il faut que je me sauve, ou que je perde mon âme. Ma mère, je vous en conjure, suivez-moi.

DONA AGUSTINA.

Où veux-tu te réfugier?

Nous trouverons un asile chez le cacique Guazimbo.

DONA AGUSTINA.

Chez les Indiens? Doux Jésus! chez ces ennemis de Dieu!

DONA CATALINA

Ils sont meilleurs chrétiens que votre mari, et pour sortir de cette maison je fuirai, s'il le faut, dans les savanes, jusque dans la tannière du tigre. Nul danger ne m'arrêtera. Vous ne devez par rester non plus : il vous tuerait si je m'échappais.

DONA AGUSTINA, tout étonnée.

Qui? le cacique?

DONA CATALINA

Vous me suivrez; il le faut. Jurez-moi de me suivre.

DONA AGUSTINA.

Mais...

DONA CATALINA

Voulez-vous VOUS rendre complice d'un crime horrible?...

DONA AGUSTINA.

Jésus! tu me fais trembler.

DONA CATALINA

Voulez-vous précipiter votre mari dans l'enfer? — Voulez-vous me damner, moi aussi.'

Ma pauvre fille a peidu la raison. Hélas! (|ue je suis malheureuse!

DONA CATALINA

Etes-vous donc aveugle? — Il faut choisir. — Dois-je fuir? ou faut-il que je devienne la concubine-^ de mon père?

DONA AGUSTINA.

Sainte Marie! quels mots dis-tu là?

DONA CATALINA

Oui, mon père m'aime. Mon père aime sa fille. Maintenant vous sentez-vous le courage de m'accompagner dans ma fuite?

DONA AGUSTINA.

Mais... en es-tu bien sûre, ma fille?

DONA CATALINA, avec un sourire amer.

Une fille croit-elle son père coupable sur un simple soupçon?

DONA AGUSTINA.

Doux Sauveur! jamais je n'oserai rester seule avec lui... Mais... ah! Jésus Maria! quelle histoire!

DONA TA l ALI N A.

Etentlez la main vers ce crucifix. Vous me jurez

que jamais don x\lonso, que jamais personne au monde ne saura rien de l'horrible secret que je viens de vous confier.

Je le jure... Ah, mon Dieu!...

DONA CATALINA

Eh bien! ma mère, cette nuit même, dans une heure, Alonso viendra nous chercher.

DONA AGUSTINA.

Cette nuit! je me sens défaillir.

DONA CATALINA, regardant à la fenêtre.

La croix va s'incliner^. Il sera bientôt minuit. Quand nous entendrons le rugissement d'un tigre, alors nos amis seront là : il faudra descendre dans le jardin.

DONA AGUSTINA.

Mais toutes les portes seront fermées.

DONA CATALINA

Ils apporteront une échelle de corde, et de la fenêtre de ma chambre je leur jetterai un lacet pour la hisser.

DONA AGUSTINA.

Et il faudra descendre par là !

DONA CATALINA

Je sauterais du haut d'une tour pour être libre.

LA FAMILLE DE CAllVAJAL 343

DON A AGUSTINA.

Mon doux Jésus, donnez-moi du courage! — Ma fille, es-tu sûre que ton père soit couché?

DON A GATA LIN A

Il doit l'être maintenant. Venez dans ma chambre ; le tems presse.

DONA AGUSTINA.

Seigneur, ayez pitié de nous î Sainte Agathe, sainte Thérèse, priez pour moi! (Elles sortent.)

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