‹ La JaquerieChapitre 126 sur 139 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Un cabinet avec des insirumens d'alchimie. DON JOSE ; MUGNOZ, dans le fond soufflant un fourneau.

DON JOSÉ

Ajoute encore du vif-argent au mélange, et, si tu lui vois prendre cette couleur jaune que nous cherchons depuis si long-tems, tu m'appelleras, (ii se promène sur le devant de la scène.) Au rcstc, pcu m'importe maintenant. Il fut un tems où je m'intéressais à ces expériences. Aujourd'hui, si je trouvais la pierre philosophale, je ne serais pas heureux. — Tout m'ennuie... Elle me hait. Quand même je ne serais pas son père, quand j'aurais dix ans de moins... elle n'aurait pour moi que de l'aversion... Alonso mourra. M'aimera-t-elle,lui mort? — Qu'importe!... Elle est née pour me rendre malheureux... Qu'elle soit mal-

heureuse aussi! Nous sommes deux démons aux prises; je veux être le plus fort... Oui, pourquoi ne satisferais-je pas la passion la plus violente que j'aie jamais éprouvée? moi qui n'ai jamais connu d'autres lois que mes désirs ? — Pourtant. . . Eh bien ! un crime de plus, voilà tout. La mesure n'est-elle pas comblée? Flibustier dès mon enfance, puis chef de rebelles ; amnistié pour une trahison ; maître d'un domaine acquis par la violence... puis-je espérer miséricorde de ce Dieu qu'ils disent être si juste^! — Si je m'éloignais de Catalina, je ne changerais pas pour cela de conduite... Je ne sais ce que c'est que de se repentir... Je suis un homme!... Qui? moi, faire pénitence!... m'agenouiller devant des imbécilles en robe noire... réciter des prières... Oh, non! leur paradis n'est pas fait pour moi... Cependant... Maudites idées d'enfance!... — Je crois que ce qu'ils disent est vrai... Je crois... mais je ne puis faire comme eux... Mon sang est plus chaud que le leur... je suis d'une autre espèce... Ainsi... cet être si juste m'a donc destiné* pour la damnation... Soit!... mais il faut être heureux ici-bas !

MUGNOZ, s'avançant.

Monseigneur, tout s'évapore. Dans un instant il ne restera plus rien dans la cornue.

DON JOSÉ

Raymond LuUe est un sot, et nous sommes de plus grands sots que lui de croire à ses recettes pour faire

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(le l'or. Éteins le feu, et va te coucher. Fais ta ronde auparavant.

MUGNOZ.

Reposez-vous sur moi.

DON JOSÉ, rcgardanl 'lans la coulisse.

Quel est cet homme vêtu de noir qui traverse la grand'salle?

MUGNOZ, souriant.

Ah ! monseigneur, c'est votre aumônier qui vient de confesser le nègre Vendredi, parce qu'on le brûlera demain. 11 n'est pas bien étonnant que vous ne connaissiez pas la figure de votre aumônier, car vous avez trop d'esprit pour croire à toutes les histoires que nous content ces cafards.

En efîet, cet homme est venu ici il y a deux mois. Je le reconnais maintenant.

MUGNOZ.

C'est madame qui l'a fait venir. Cela est bon pour des femmes.

DON .JOSE, après un silence.

Je veux lui parler. Fais-le venir.

MUGNOZ, étonné.

L'aumônier?

DON JOSÉ

Je n'aime pas à répéter un ordre. ,Mugnoz son.) Je ne

lui ai jamais parlé. — Voyons ce qu'il faudrait faire... Le voici.

(L'aumôuier entre en faisant de grandes révérences. D. José le regarde fixement.)

DON JOSÉ, à part.

Sa figure ne me plaît pas. Cet homme est un lâche, j'ensuis sûr. (Haut.) Mugnoz, laisse-nous... Approchez. Asseyez-vous.

l'aumonier.

Après vous, monseigneur.

DON JOSÉ

Parbleu! je m'asseoirais si je n'aimais mieux rester debout. — Asseyez-vous. Quel est votre nom?

(L'aumônier s'assied, et D. José se promène de tems en tems.)

l'aumonier.

Bernai Sacedon, pour servir votre seigneurie.

DON JOSE, après un silence.

Vous êtes pieux, n'est-ce pas? vous avez de la dévotion?

l'aUMONIER, étonné.

Monseigneur!

DON JOSÉ

Vous avez lu vos écritures, n'est-ce pas! Moi aussi, pendant que j'étais au lit pour une blessure; mais le diable m'emporte si j'y ai rien compris!

l'aUMONIER, se signant.

Monseigneur!

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DON JOSK.

N'ayez pas peur, je ne vous iiian;j^eiai pas. Ditesmoi, avez-vous jamais confessé de grands criminels.^

l'aumomer.

Hélas! oui, monseigneur.

DON JOSÉ

Et vous leur donniez l'absolution?

l'aumomer.

Quand ils étaient repentans, monseigneur.

Le repentir?... vous appelez cela de la contrition, je crois?

l'aumonier.

Monseigneur, il faut bien distinguer entre l'attrition et la contrition.

DON JOSÉ

Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ecoutez-moi. Le repentir ouvre les portes du ciel?

l'aumonier.

Oui, monseigneur, pourvu...

DON JOSÉ

Or çà, parlez franchement. Vous me regardez comme un grand criminel, n'est-ce pas?

l'aumonier.

Monseigneur!...

DON JOSÉ

Laissez là votre monseigneur, et n'ayez nulle crainte. Parlez-moi comme à votre égal. Supposez, si vous voulez, que je me confesse à vous. — Eh bien ?

l'aumonier.

D'abord, monseigneur, si vous vous confessiez...

DON JOSÉ, frappant du pied.

Répondez oui ou non.

l'aumonier.

Oui, monseigneur... c'est-à-dire non... (a parti Je tremble.

. don JOSÉ, se promenant.

Imbécilles qui ne peuvent me comprendre! — Enfin, que faudrait-il faire pour me repentir afin d'aller au ciel? Comment devrais-je m'y prendre pour montrer à Dieu que j'ai du repentir ? Peu m'importe la rigueur de la pénitence. Une médecine violente qui me tire d'affaire tout de suite, voilà ce qu'il me faut.

l'aumonier, effrayé.

D'abord,... monseigneur, vous savez mieux que personne... ce qui est convenable. Certainement, tout ce que fera votre seigneurie sera bien fait... Mais s'il était permis à un homme aussi borné que moi de donner quelques conseils à votre seigneurie,... j'oserais lui faire remarquer que rien n'est plus agréable à Dieu que les fondations religieuses.

S'il VOUS plaisait, monseigneur, de faire bâtir quehjue part, dans* vos terres, une jolie petite chapelle avec une petite maison pour le desservant, qui pourrait en même tems être utile ici... je veux dire qui pourrait...

DON JOSÉ, qui l'a écouté avec distraction.

Vous auties moines, est-ce que vous n'avez pas des passions violentes qui vous bouleversent le cœur? Comment faites-vous pour les chasser de votre esprit?

l'aumonier.

Nous prions, monseigneur.

DON JOSE, avec mépris.

Nous ne pouvons nous entendre. Retirez-vous.

(F.'aumônier sort en saluant avec respect.)

Des prières... des prières! voilà tout pour eux... S'il m'avait dit de combattre un tigre sans armes, je l'aurais cru... je l'aurais embrassé... Mais non, je ne puis prier comme une femme.

MUGNOZ, rentrant.

Monseigneur, il y a des hommes dans le bois d'orangers. Cela est sûr, mon chien oronde et aratte à la porte qui donne de ce côté.

DON JOSÉ

Il vient s'offrir à nous. Que mes domestiques s'arment, et surtout qu'on ne fasse pas le moindre bruit avant que l'ennemi soit entré. Viens.

(ils sortent.)

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