DOROTHÉA
Oui, madame^. (Eiie son.;
DON JOSÉ
Asseyez-vous. (H se promène quelque toms en silence.)
Je m'attendais à trouver ma mère avec vous.
DON JOSÉ, s'arrêtant.
Hélas! Catalina, vous voyez un homme bien malheureux. Je vous ai fait venir pour que vous m'aidiez à supporter les maux qui m'accablent.
DONA CATALINA
Mon père...
DON JOSE, se parlanlà lui-même.
Plût à Dieu que je fusse son père!... — Catalina,
j'ai un douloureux secret à t'apprendre... Mais je crains de t'affliger.
DONA CATALINA
Je suis accoutumée à la douleur. Don Alonso estil mort*?
DON JOSÉ frappe du pied avec impatience et se promène rapidement. I' se calme peu à peu, et s'arrête devant dona Cataiina.
Catalina, tu vois un homme déshonoré.
DONA CATALINA, se levant.
Dans les affaires d'honneur une femme est un* mauvais conseil. Excusez-moi, mais j'ai une petite broderie à terminer pour la Madone de notre estrade.
DON JOSÉ, avec tristesse.
Comment! tu ne peux un instant accorder ta pitié... tes conseils à ton... à moi... à un malheureux... Reste, Catalina, je t'en supplie.
DONA CATALINA, hésitant.
Parlez.
DON JOSE, s'asseyant près d'elle.
Je me suis marié par amour, Catalina... mais je n'ai pas tardé à m'apercevoir que j'avais fait un mauvais choix. J'ai été bien malheureux.
DONA CATALINA
C'est de ma mère que vous parlez!
DON JOSÉ
Ecoute-moi. (ii se rapproche.) Pcut-être suis-je autant qu'elle à blâmer. Mon caractère est violent, et je
LA FAMII.M' FtK CARVAIAI. 360
suis injuste dans mes niouveniens de colère. Moimême j'ai du souvent t'oll'enser, ma Catalina... Hier encore;... |ii lui prend la main.) M'as-tu pardonné?
(Silence.) DONA CATALINA, faisant un efforl sur elle-même.
\]nv. (ille |)cut-elle conserver quelque ressentiment contre un père*?
(Don José lui serre la main el la porte à ses lèvres', puis il fait un tour dans la chaa.bre et se rassied.)
DON JOSÉ
A peine étions-nous mariés, que j'eus lieu de reconnaître que nos caractères ne se convenaient pas ; mais j'étais encore loin de soupçonner tout mon malheur. Depuis long-tems je n'aime plus ma femme, et cependant... Tiens, Catalina, lis ce papier, et dis-moi si un homme d'honneur ne sent pas son sano bouillonner en apprenant tant d'infamie.
(il lui donne la lettre.) DONA CATALINA, sans l'ouvrir.
D'où vient cette lettre? que contient-elle?
DON JOSÉ
C'est une lettre adressée à son confesseur ; je viens de la surprendre. Tu verras qu'elle m'a trahi; tu verras que don Diego de Ricaurte est son complice... qu'il est ton père.
DONA CATALINA, déchirant la lettre sans la lire.
Je n'en crois pas un seul mot!
DON JOSÉ
Que fais-tu?
La Juquerie. 24
DONA CATALINA
Je connais ma mère !
DON JOSE, ramassant un morceau de la lettre.
Connais-tu son écriture?
DONA CATALINA
Je ne veux rien voir. Je ne crois rien de déshonorable de ma mère*.
DON JOSÉ
J'ai long-tems été comme toi; mais le moyen de se refuser à l'évidence? J'en atteste le ciel, cette funeste découverte m'a plongé dans le désespoir, et... cependant... j'éprouvais en même tems... je ne sais quelle espèce de volupté... Oh! Catalina, il me semblait que l'affection... que cette tendresse si vive, que tu m'as toujours inspirée, prenait une force nouvelle... L'amour d'un père est grand sans doute, mais il est un autre amour plus grand encore.
DONA CATALINA
Mon père!
DON JOSÉ
Ne m'appelle point de ce nom, je ne l'aime plus. 11 y a dans ce mot une idée de respect que je voudrais éloigner de notre intimité, de notre amour... Oui, ma Catalina.
DONA CATALINA, se levant avec effroi.
Entends-je bien ce que vous dites?... Vous me faites trembler!
DON JOSK.
iJeiueiirc encore à cette place, nia bonne Calnja, mon amie. Oona Affiistina me demande à se retirer dans un couvent, je vais rester seul. Qu'il me serait doux d'avoir près de moi un ange ([ui dirigerait mes actions, qui tempérerait la violence de mon caractère, qui nie .donnerait l'exemple de la vertu... — Oui, ma plus chère amie, toi seule au monde tu peux être cet ange... toi seule tu peux me rendre heureux. Ne dédaigne pas un amour qui n'a point d'éo-al.
DONA CATALINA, se jetant à ses genoux.
Mon père!... Tuez-moi, je vous en conjure, mais ne prononcez pas ces mots affreux!
O fdle adorable, laisse-moi te presser sur mon sein*...
DONA CATALINA, se dégageant avec violence*.
Regardez cette Madone, elle vous voit. Ne craignez-vous pas qu'un volcan ne s'ouvre sous cette maison pour vous engloutir?
DON JOSÉ
Ah! je m'élancerais au milieu des flammes de l'enfer pour posséder ton amour"^!
DONA CATALINA
Tuez-moi, ou laissez-moi fuir cette maison.
DON JOSÉ
Ecoute-moi!
DONA CATALINA, s'appiochant de la porte.
Je ne puis! vous me faites horreur!
DON JOSÉ, l'arrêtant.
Tu crois donc que je suis ton père? Non, ma Catalina, non, je te le jure. Si j'étais ton père, aurais-je pour toi tant d'amour? C'est cet amour si impétueux qui m'avertit que tu n'es pas mon sang. — Mais... je je le vois, ton cœur est tout rempli d'un jeune homme à la tête éventée; les broderies de son habit t'ont séduite; tu n'as pas pensé à la légèreté, à l'inconstance de son âge. Ah! si tu cherchais un amour qui ne change jamais, plus brûlant que la lave au sortir du volcan... Où trouverais-tu cet amour ailleurs que dans mon sein? Je t'en conjure, aimable fille, prends pitié de moi.
DONA CATALINA, se dégageant avec impétuosité.
Ne me retenez plus, il faut que je sorte ! Ne me retenez plus... ou je ne sais ce que je ferai...
DON JOSÉ, l'arrêtant encore.
Eh bien! sors si tu veux; mais écoute encore quelques mots. Tu me connais, tu sais que je t'aime; je n'ai jamais ressenti de passion plus violente... Jamais je n'ai hésité, pour satisfaire un désir, à braver toutes les lois... Tiens, vois ce bras di retrousse sa manche), saus"^ pciuc il lèvc dcux arqucbuscs. Com-
parc-le à ton petit hras si blanc!... J'en ai dit assez. Pense à mes paroles. Tu peux sortir.
DONA CATALIiNA, ;s av.in.;aril.
Ecoutez-moi à votre tour. .le suis votre fille, cl vous le savez. Vous m'avez donné votre énergie, votre courage. Si mon bras manque de force, je porte un poignard. Tant cjuc j'aurai la force de tenir ce poignard (eiie tire un poignard de son corset"), de me défendre avec ce poignard... je ne serai point à vous*.
(Klle sort.) DON JOSE, avec un rire sauvape.
Eh bien! frappe ton père' J'aime mieux triompher d'une tigresse que d'une biche timide. Surpasse-moi... Par les os du vieux Carvajal ! j'en suis bien aise... Si je triomphe, il naîtra de nous une lignée de démons. (u sort.)