DON JOSÉ, DONA AGUSTINA
DONA AGUSTINA.
Vous m'avez fait appeler, mon ami?
DON JOSÉ
Oui, approchez.
DONA AGUSTINA.
Me voici prête à entendre vos ordres.
DON JOSÉ
Plus près. Je n'ai pas envie de m'enrouer à force de crier. Je sais que vous avez l'oreille dure.
DOiNA AGUSTINA.
Je VOUS entends très-bien, maintenant. Que vous plaît-il (le tne commander?
DON JOSÉ
Il vous souvient peut-ôtrc, madame, de l'aventure de la nuit dernière?
J'en suis encore tout effrayée.
DON JOSÉ
N'avez-vous aucune explication à me donner à ce sujet?
DONA AGUSTINA, troublée.
Moi! monsieur... que vous dirais-je?
DON JOSÉ
Vous pâlissez?
DONA AGUSTINA.
Vous avez une manière si dure... c'est-à-dire si imposante d'interroger... que...
DON JOSÉ
Des voleurs ont escaladé les murs de mon jardin la nuit dernière...
DONA AGUSTINA, à part.
Je respire! (Haut.) Oui, mon ami, c'étaient des voleurs.
DON JOSÉ
Je n'aime pas que l'on m'interrompe quand je parle. — Des voleurs se sont introduits dans ma
maison... et dites-moi : les connaissez-vous, ces voleurs?
DONA AGUSTINA.
Moi!... Jésus Maria! Si je les connais! Non, certainement!
Vous mentez avec impudence. J'ai reconnu ces prétendus voleurs. Vous les attendiez, je le sais. — Point de vos signes de croix, ni de ces simagrées qui ne me trompent plus. — Je croyais mettre mon honneur en sûreté, en m'unissantà une femme qui n'était ni jeune, ni jolie, ni aimable^. Je me suis trompé. Ma femme, toute vieille qu'elle est, donne la nuit des rendez-vous; elle attend de jeunes cavaliers, et s'embarrasse peu que ses amans deviennent les assassins de son mari.
DONA AGUSTINA.
Aussi vrai que je suis votre femme, aussi vrai que Dieu...!
DON JOSÉ
N'ajoutez pas le blasphème à l'adultère; je sais tout.
DONA AGUSTINA.
Le ciel m'est témoin si jamais!...
DON JOSÉ
Taisez-vous, perfide! Vos complices ont tout avoué. Don Alonso est venu cette nuit pour vous enlever. Je sais qu'il est votre amant; j'en ai des preuves.
LA. FAMILI K DE CAIIVAIAF, 359
DONA AGUSTINA.
O ciel ! Lui! Don Alonso!... Ah! vous ne croyez pas ce ([lie vous dites.
Quelle audace! me nier l'évidence! 11 n'esl plus tenis d'alficher une feinte réserve. .le vous connais à la fin et je vois toute la noirceur de votre ànie.
DONA AGUSTINA, joignant les mains.
Don José, mon cher mari!
DON JOSÉ, metliinl lii main sur sa dague.
Et tu oses encore m'appeler de ce nom !...
DONA AGUSTINA.
O! grâce, grâce! au nom de notre sauveur! Je vous dirai la vérité.
DON JOSÉ
Parlez. — Ainsi c'était pour vous que venait don Alonso?
DONA AGUSTINA.
Non, mon ami... Mais vous savez bien qu'il est amoureux de notre fille, et probablement... mais sans qu'elle en sût rien, il est venu pour la voir.
DON JOSÉ
Ainsi, infâme que tu es, tu n'es pas contente de donner l'exemple du crime à ta fille, tu veux encore souiller sa réputation virginale par les lâches calomnies.
DONA AGUSTINA.
J'en atteste le ciel et cette image de Notre-Dame de...
DON JOSÉ, tirant sa dague.
C'est trop souffrir tes blasphèmes! Tu mourras.
DONA AGUSTINA.
Au secours! Il veut me tuer! au secours!
DON JOSÉj la saisissant par le bras.
Confesse ton crime, ou tu vas mourir de ma main.
DONA AGUSTINA.
Grâce, au nom de Dieu!
DON JOSÉ, la menaçant.
Tu ne veux point avouer? ^
DONA AGUSTINA.
Eh bien! oui, je l'avoue. Don Alonso venait pour m'enlever*... puisqu'il faut le dire.
DON JOSÉ
Cet aveu vous sauve la vie. Mais ce n'est pas tout. Asseyez-vous dans ce fauteuil, et répondez franchement si vous tenez à la vie. — Je sais que vous me trahissez depuis long-tems et que Catalina n'est point ma fille.
DONA AGUSTINA.
Juste ciel! Catalina!
DON JOSÉ
Non, elle n'est point ma fille, et je veux savoir qui est son père.
LA FAMILLK DE CARVAIAL 361
Ah! mou Dieu! faut-il endurer cette croix!
DON JOSÉ, la menaçant.
Répondez! quel est son père?
DONA AGUSTINA.
Par pitié!...
DON JOSÉ
Ainsi, vous ne voulez point avouer?
DONA AGUSTINA.
Catalina est votre fille...
DON JOSÉ
Ah! tu veux mourir! ill appuie légèrement la pointe de sa dague sur le sein de dona Agustina.)
DONA AGUSTINA, criant.
Ah! je suis morte! il m'a tuée!
DON JOSÉ
Eh bien! parleras-tu?
DONA AGUSTINA.
Mon sang coule, j'en suis sûre... J'en mourrai.
DON JOSÉ, menaçant.
Meurs donc!
DONA AGUSTINA, à genoux.
Grâce!... J'avouerai tout ce que vous voudrez... Mais jurez-moi de me donner la vie.
Je vous en donne ma parole.
DONA AGUSTINA.
Jurez-moi par Notre-Dame de Chimpaqiiirà^.
DON JOSÉ
Allez-vous-en au diable! je vous ai donné ma parole. Allons, parlez... Quel est le père de Catalina?
DONA AGUSTINA, à pari.
Quel nom lui dirai-je?
DON JOSÉ, voyant son embarras.
Don Diego Ricaurte était assidu auprès de vous...
DONA AGUSTINA
Eh bien! c'est don Diego Ricaurte.
DON JOSE, jouant avec sa dag^ue.
Je le savais. Voici du papier sur la table. Approchez-vous et écrivez.
DONA AGUSTINA.
Que j'écrive?
DON JOSÉ
Oui, écrivez ce que je vais vous dicter, ou bien cette dague s'enfoncera dans votre cœur... Voici ce que j'exige de vous. — Je veux que vous fassiez l'aveu de votre crime à votre confesseur : après quoi, pour toute punition, vous quitterez ma maison et vous irez dans un couvent.
DONA AGUSTINA, à pari.
Quel bonheur !
DON JOSÉ
Ecrivez. Mettez la date. Vous savez le jour du
LA FAMILLE DE CARVAIAL '{f>.'}
mois. Je ne sais jamais ces choses-là. Ecrivez maintenant : a Mon pi're... Dion révérend père ^animée par le repentir^ et résolue à (juiUer ce monde, je veux soulager ma conscience... »
DONA AGUSTINA.
0 ciel! comment puis-je écrire?...
DON JOSÉ
Voulez-vous que je vous donne de l'encre rouge?
vous en écrirez mieux peut-être. — Avez-vous mis?
« Je veux soulai^er ma conscience du fardeau d'un
crime, que je vous ai toujours caché. J'ai trahi la
foi conjugale, que j'avais jurée à don José, mon mari.
J' ai commis adultère avec don Dieiso Uriarte... »
DONA AGUSTINA,
Uriarte?
DON JOSÉ, en fureur.
« Ricaurte! » Vous moquez-vous de moi? Je jure Dieu!...
Je n'écris que ce que vous voulez...
DON JOSÉ
Ecrivez : « Il est le père d'une fille, nommée Catalina, portant improprement le nom de nion mari. Je demande pardon à Dieu et aux hommes du scandale que f ai donné, et dont j'espère faire pénitence dans la retraite oii je vais cacher ma honte. Aidez-moi de vos conseils, je les attends avec anxiété. » Avez-vous mis? Signez maintenant.
DONA AGUSTINA.
Etes-vous satisfait?
DON JOSÉ, après avoir lu la lettre.
Demain, vous quitterez ma maison, et l'on vous mènera dans un couvent. Mais si vous y répandez le bruit de mon déshonneur ou si vous y faites courir quelques calomnies contre moi, songez-y bien, ma vengeance vous poursuivrait jusqu'aux pieds des autels.
DONA AGUSTINA.
Puis-je me retirer?
DON JOSE, montrant une porte latérale.
Jusqu'à demain voici votre appartement; vous n'en sortirez pas, s'il vous plaît.
DONA AGUSTINA.
Comment? Ne pourrais-je pas embrasser ma pauvre fille avant de partir ?
Non ; l'innocence de cette enfant ne doit point être ternie par la société d'une femme corrompue.
DONA AGUSTINA.
Je ne demande qu'à l'embrasser. Je ne lui dirai pas un mot, si vous l'exigez.
DON JOSÉ
Nous verrons. Retirez-vous.
(Dona Agustina sort avec lui. — Entre Mugnoz, blessé.)
LA FAMILLE l»K CAHVAJAL 365
MUGNOZ.
Où est-il, poiii- apprendre celte belle nouvelle? Cela va lui donnei- un accès de rage. Nous allons en entendre de belles. Pouivu (ju'il ne s'en piciine pas
a moi. (iJon José entre et ferme la porte par où il est entré.)
DON .lOSÉ.
Ha, ha! Eli bien! Mugnoz, suis-je vengé?
MUGNOZ.
Vous voyez comment je suis arrangé.
DON .TOSÉ.
Kt don Alonso, est-il mort?
MUGNOZ.
Ah bien, oui! — Je ne sais comment le scélérat a su l'embuscade que je lui avait dressée. Monseigneur, c'était la plus jolie position du monde. Nous étions tous les six couchés à plat ventre, bien dispos, chacun une bonne arquebuse auprès de soi, l'oreille au guet, comptant les instans et attendant notre homme. Ces diables d'Indiens ont deviné l'affaire. Ce sont de fins drôles, vous le savez. Ils se sont glissés, en rampant comme des serpens qu'ils sont, parmi les buissons et les roches où nous étions embusqués. Nous ne pensions à rien... Tout d'un coup, paf! un coup de pistolet de don Alonso, accompagné d'une volée de flèches... et les voilà sur nous, avant que nous ayons le tenis de nous lever. Jacques le mulâtre, qui était à côté de moi, a été cloué à terre
d'une de leurs grandes flèches; les quatre autres, tous morts ou blessés, sont restés sur la place. Quant à moi, après avoir inutilement déchargé mon arquebuse, j'ai quitté le champ de bataille à toutes jambes, mais je n'ai pu courir aussi vite que la flèche d'Ingol. Le scélérat m'a labouré les côtes, comme vous pouvez le voir. Le grand diable sait si la flèche n'est pas empoisonnée.
DON JOSÉ
Gomment! tu as vu don Alonso et tu ne l'as pas tué?
MUGNOZ.
Parbleu! monseigneur, j'aurais voulu vous y voir! Croyez-vous qu'il soit si facile?... Au reste, il a un bras en écharpe, ce qui prouve qu'il a reçu un cadeau de nous la nuit dernière.
DON JOSÉ, froidement.
Une autre fois... Va te faire panser.
MUGNOZ, à part.
Il n'a pas l'air plus touché que si l'on n'avait fait que boire un verre de vin pour lui faire plaisir.
(Il sort.) DON JOSE, après un moment de réflexion.
Holà! quelqu'un !
UN NÈGRE, entrant.
Monseigneur?
DON JOSÉ
Que dona Catalina vienne me parler. (Le nègre son.) La vieille est enfermée... nous sommes libres enfin.
LA FAMILLE DE CAIlVAÎAL 367
— Catalîna a deviné mon amour. — Déclarons-lc.
Voici poill' le justifier. (Il montre la Ictlrf de dona Aguslina.) La
ruse... Le lAle est nouveau pour moi... et je ne sais si je pourrai faire le renarJ, moi qui suis accoutumé à saisir ma proie comme le lion. Allons, une dernière tentative !... Si je ne suis le plus fin... eh bien !... je serai toujours le plus fort. — La voici.
^Knlrent dona Catalina el Dorolhéa, négresse.) DONA CATALINA.
Vous m'avez fait demander?
DON JOSÉ
J'ai à vous parler. Dorothéa, laisse-nous.
DONA CATALINA
Dorothéa, écoute. ,Elle lu, parie bas.)