‹ La JaquerieChapitre 43 sur 139 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Une salle gothique du château d'Apremont.

CONRAD, MAITRE BONNIN, son précepteur,

CONRAD

Conte-moi encore quelque belle histoire du temps des preux.

LE PRÉCEPTEUR

Monseigneur, voulez-vous entendre l'histoire du grand chevalier Hector le Troyen ou du noble baron Thémistoclès^^?

CONRAD

Je sais tout cela. C'est celui-là qui s'empoisonna, parce que le roi de Perse voulait qu'il se fît Turc?

LE PRÉCEPTEUR

Précisément; et voulez-vous que je vous entretienne du bon roi Lycurgue de Laconie.

CONRAD

Tu n'as jamais que la même chose à me conter. Je sais l'histoire du roi Lycurgue aussi bien que celle du roi Artus.

LE PRÉCEPTEUR

Et vous souvient-il de la règle de l'ordre de chevalerie qu'il institua?

CONRAD

Sans doute; l'ordre de Sainte-Sparte.

LA JAQUERFE 25

i.r: pnÉciii'TKUJt.

Quelle luéiuolre, pour nti Age si tendre ! En vérité, nionscigneur, vous en savez plus que moi, et hienlAt jeserni obligé de prendre vos leçons. Voudriez-voiis être un chevalier de S*"-Sparte?

CONRAD

Oui-dà. Ce qui me plaît dans cet ordre-là, c'est que si les écuyers* dérobaient un pâté ou des confitures, n'importe où, on ne leur disait rien, et c'était pour eux; et puis, comme ils s'amusaient avec leurs serfs! Comment les appelaient-ils, déjà?

LE PRÉCEPTEUR

Des Ilotes, monseigneur.

CONRAD

Ah î oui, des Ilotes. Quand je serai grand, et que je serai page, j'irai, comme eux, à la chasse aux vilains.

LE PRÉCEPTEXJR.

Quel prodige! il n'oublie rien. Je voudrais bien que monseigneur le baron, qui se moque de l'instruction que je vous donne, fut ici présent pour vous entendre, l^etenir jusqu'aux noms les plus barbares! Ah! monseigneur, quel chevalier vous ferez!

CONRAD

C'est que je ne crains rien. Quand je joue à la bataille avec mes paysans, je ne crains pas cinq ou six petits vilains. A grands coups de bâton, je les fais courir comme des lièvres.

LE PRÉCEPTEUR

Ecoutez-moi, iiionseigneur, ne soyez pas téméraire. M. le sénéchal a défendu à ces petits vauriens de vous rendre les coups que vous leur donnez; cependant cette gent est si encline à mal faire, qu'ils pourraient bien un jour avoir l'audace de vous résister. Prenez-y garde.

CONRAD

Oh, ouiche! Je ne craindrais pas dix mille vilains, moi. Je ne crains que les araignées et les grenouilles.

LE PRÉCEPTEUR

Je ne demande à Dieu que de vivre assez longtemps pour pouvoir écrire les prouesses que vous ferez un jour. Vous ferez oublier les exploits d'Amadis

Cie Ciaule. (Entrent Isabelle et xMarion.)

CONRAD

Ah ! voici ma sœur. Bonjour, sœur Isabeau ; donnemoi de ce que tu manges.

ISABELLE

Je ne mange rien.

CONRAD

Tiens, je croyais... Est-ce que tu n'as rien dans la boëte que mon ami Montreuil t'a donnée?

ISABELLE

Gourmand! tu te fais mal à force de manger des friandises, et l'on m'a dit que tu dérobes tout ce que tu trouves chez nos pauvres vassaux.

F, A JAQIJEHIE

CONRAD

Est-ce (juc tout ce (jii'ils oui ne nous a[)[)arlient pas?

ISABELLE

Maître Bonnin, vous devriez bien Ini dornier

cl autres leçons. (Enlrenl d'Apnimont el sou scnecbal.»

d'apremont.

Qu'on le pende sur-le-champ, ([u'on le niette en quartiers, et qu'on l'attache à un arbre.

CONRAD

Quoi donc, papa?

d'apremont.

Ce coquin de Girart, qui avait cru se tiier d'affaire en se sauvant dans la chapelle de Saint-[jeufroy.

CONRxVD, au précepteur.

Vite, mène-moi le voir pendre.

Quelle horreur! Mon père, défendez-lui d'y aller.

d'apremont.

Au contraire, ma fille, un gentilhomme doit de bonne heure s'accoutumer à voir la mort de près, afin qu'il ne soit plus étonné en voyant le sang couler dans un combat •^^.

ISABELLE

Mais voir périr un pauvre misérable désarmé, cela ne peut inspirer que de la cruauté.

d'apremont.

Il ne faut pas qu'un homme soit élevé comme une femme.

CONRAD

C'est cela; mêle-toi de ta quenouille.

LE SÉNÉCHAL

Monseigneur, si nous attendions à demain pour le pendre? L'exécution se ferait avec bien plus de pompe.

d'apremont.

Non; c'est demain la Saint-Leufroy, il y a trop de paysans oisifs rassemblés. Il faut ménager Jacques bonhomme, depuis quelque temps il gronde quand on le frappe.

LE SÉNÉCHAL

Je vais faire pendre l'homme.

Faites attacher les quartiers quelque part au loin; que l'on n'en ait ni la vue ni l'odeur au château.

CONRAD

Attendez-moi donc, monsieur le sénéchal.

(Sortent Conrad, le précepteur et le sénéchal.) D APREMONT, se frottant les mains.

Ils ont nommé notre cousin abbé. — J'ai fait une belle chasse^ aujourd'hui, et je souperai bien. — Et Montreuil, t'a-t-il bien parlé d'amour aujourd'hui.^

ISABELLE, souriant.

Héî... pas plus qu'à son ordinaire.

d'apremont.

S'il ne sait pas dire des fadaises comme un troubadour, il sait (;e que doit savoir un bon chevalier, et cela vaut mieux. Où est-il maintenant?

ISABELLE

Dans la salle basse. Tout à l'heure il s'escrimait avec Pierre, de l'épée à deux mains.

d'apremont.

Que te disais-je? voilà un vrai gentilhomme! toujours s'exerçant aux armes. N'es-tu pas contente, Isabelle, de voir si galant et si rude champion celui qui doit être un jour ton mari.

ISABELLE

Oui, mon père, seulement je voudrais qu'il sût encore mieux tenir sou épée. J'étais h les voir faire sortir du feu de leurs armes, quand Pierre d'un revers lui a fait sauter son épée de la main ; peu s'en est fallu qu'elle ne me tombât sur la tête. Je me suis sauvée bien vite, car à de tels jeux les spectateurs sont les plus exposés.

d'apremont.

Cela peut arriver au plus habile. Mais je n'aime pas à voir Montreuil s'escrimer toujours avec un simple vilain. N'ai-je donc pas dans mon château plus d'un gentilhomme qui sache faire des armes? Un jour Pierre peut oublier dans la chaleur d'un assaut le respect qu'il doit à un chevalier.

ISABELLE

Il est trop bien appris, je l'espère.

d'apremont.

Bien appris! oui le père Jean en a fait un clerc. Mais sa clergie 20 peut lui donner de l'insolence. C'est une sottise de donner à un vilain l'éducation d'un chancelier.

ISABELLE

Oui, mais vous êtes bien plus coupable que le père Jean. C'est vous, mon père, qui lui avez appris à manier l'épée.

d'apremont, souriant.

Et il n profité de mes leçons. Dans le fait, il m'a souvent été utile*, c'est un bon soldat, et je lui ferai du bien. — Ah! voici Montreuil.

(Entre de Montreuil.) DE MONTREUIL.

C'est quelqu'un de la bande du Loup-garou que l'on va pendre ?

Presque; c'est leur espion. Ah! verlu Dieu, dans ce temps-ci il est bien difficile à un gentilhomme de vivre en paix dans son château.

ISABELLE

Mon père, j'avais promis à une pauvie femme du village de vous prier...

d'apremont.

Allons! encore quelque grâce à demander!

LA JAQUERFE ■'»!

ISABELLE

C'est ([u'elle ne peut payer la taille. Sa vache a été prise par le Loup-garoii, et...

d'apremont.

Bah, bah! toutes disent la même chose. A les en croire, il l'aiiclrait leur donner de l'argent au lieu de leur en demander...

ISABELLE

Mais Tannée dernière a été malheureuse, vous le savez, mon père.

d'apremont.

Vraiment, Isabelle, c'est vous que je consulterai pour mes atîaires. Que diriez-vous de moi si j'allais me mêler de vos tapisseries? Eh! n'ai-je pas eu mes malheurs aussi? Par saint George, il faut que je me dédommage de ce que j'ai perdu à Poitiers^*. Nous y avons perdu un peu plus qu'à une mauvaise récolte. Qu'en dis-tu, Montreuil?

DE MONTREUIL

Ah! mt'S luiit mille llorins de rançon! combien je

vous reorette!

d'apremont à de Montreuil.

Pliit à Dieu que tu en eusses perdu huit mille autres, et moi dix fois autant, et (jue nous eussions gagné la bataille! notre brave roi ne serait pas prisonnier à Londres au moment où nous parlons. — Allons, ne pensons plus à cela. — Que l'on nous donne à laver, et allons soupei'. (Entre un écuyer.)

32 prosper mérimée

l'écuyer.

Monseigneur, un écuyer vient d'apporter cette lettre d'Arras.

d'aPREMONT, regardant le cachet.

De gueule au lion rampant? c'est de Boëmond de la Source.

ISABELLE

Sans doute il vous remercie d'avoir payé sa rançon.

d'apremont.

Je pense qu'il a quelque chose de plus important à me mander^. Lis-moi cette lettre, Isabelle, je suis tout aussi ignorant que feu monsieur mon père qui n'a jamais su lire ses prières; mais par la sainte croix! ce n'est point parmi nos jeunes chevaliers si savans que l'on trouverait son pareil.

ISABELLE, lisant.

(( A haut et puissant seigneur, noble homme, Gil- « bert, baron d'Apremont, Boëmond, seigneur de la « Source, son serviteur et ami, salut.

a Au moment où j'avais perdu toute espérance de (( revoir jamais mon pays, j'ai appris avec autant de (( surprise que de reconnaissance... »

De surprise?

ISABELLE, continuant.

(c Que tu venais de payer ma rançon, et que j'étais (( libre d'aller me jeter à tes pieds pour... »

la jaquekie 33

d'aprrmont.

Se jeter à mes pieds! lis-tu ce qui est écrit?

ISABKLLE.

Oui, mon père... « pour te remercier autant que (( je le puis... »

d'apremont.

Passe ces fades complimens et viens-en au fait. Des chevaliers devraient garder ces niaiseries pour les dames.

ISABKLLE.

r.a lettre ne contient que des remercîmens, des protestations d'amitié et de dévouement.

d'apremont, prenan! la lellre.

Voilà bien du papier perdu*. Et c'est là ce qu'on apprend avec les clercs! Un chevalier s'étonne que son frère d'armes paye sa rançon, et il lui écrit une page pleine de traits noirs pour l'en remercier! De mon temps un chevalier disait à son ami : « Je n'ai point d'argent, donne-moi ta bourse. » Cette franchise de nos pères valait mieux que cette* politesse d'aujourd'hui.

ISABELLE

Son intention était bonne. Boëmond vous est trèsattaché.

Di: MONTREUIL.

Et la somme (jue vous avez déboursée pour lui méritait des remercîmens.

La Jn(fiierie. 3

34 prosper mérimée

d'apremont.

Il faut être incapable d'une action généreuse, pour témoigner sa reconnaissance en termes si pompeux. Mais ainsi va le monde. Les vieilles coutumes se perdent, et avec elles aussi les vertus de nos ancêtres.

ISABELLE

N'oublions pas l'ancienne coutume de souper. Je vois l'aiguière qui nous attend là-bas.

d'apremont.

Tu as raison, allons souper. (iis sortent. i

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