BROWN, RENAUD, MORAND, GAILLON
(Brown est habillé comme un simple archer.) BROWN, frappant sur la table.
Du vin ! du vin ! Veut-on nous faire mourir de soif? Je suis le roi de l'arc, et c'est moi qui paye.
Foi d'honnête homme, sire archer, vous êtes un bon garçon pour un anglais.
RENAUD
C'est vrai et je lui pardonne d'avoir gagné le prix.
BROWN, montrant son arc.
Voilà ce qui s'appelle ini aie! Six pieds de bois d'if sans nceuds, et droit comme une lance quand il est débandé. Tenez la corde de la main droite à la hauteur de l'œil et poussez* l'arc d(; la main gauche, jus(|u'à trois pouces du fer, et vous lancerez une flèche dont on parlera*-.
MORAND
Nous avons vu que vous avez l'œil et le bras bien exercés.
BROWxN.
Parbleu ! je le crois, Savez-vous que tout le monde ne bande pas un arc anglais? au lieu que de vos arcs le plus fort casserait sous une Hèche anglaise.
RENAUD
Autrefois il y avait ici quelqu'un dont l'arc vous aurait peut-être fait venir des ampoules aux mains.
BROW^N
Par le chef de saint George! je serais bien aise de voir cette rareté.
RENAUD
Cet arc n'est plus dans le village*, et si l'archer qui savait le tendre s'y trouvait encore, vous n'auriez pas si aisément gagné la coupe et le baudrier-^. — A votre santé, compère.
BROWN
Et qu'est-il devenu cet archer-là? Je ferais douze lieues à pied pour le voir.
RENAUD
Il n'est peut-être pas loin de nous.
MORAND, se signant.
Dieu le sait!
BROWN
Enfin où est-il, où peut-on le voir?
RENAUD
Le voir? Ne le voit pas qui veut.
GAILLON
Et qui ne veut pas, le voit*. C'est là le pis.
MORAND
Avez-vous entendu parler du Loup-garoii?
BROWN
Oui, un peu.
MORAND
Eh bien, tâchez de ne pas le rencontrer sur votre chemin.
Comment, c'est ce chef de voleurs qui tire si bien de l'arc?
GAILLON
Voleur, ce ne serait rien, mais on vous dit qu'il est Loup-garou.
BROWN
J'irais voir le diable si je savais qu'il tirât mieux que moi. Et n'a-t-il pas un autre nom, celui que vous appelez le Loup-garou?
LA JAQIJERIK 37
MORA.Nn.
Il se nonimail (Chrétien Franqii(Mjiiaii(l il était encore de ce monde.
MRONVN.
11 est donc mort?
MOHA.ND, se sigrianl encore.
Non, mais il est devenu fiOiip-garou.
BROWN
Vous vous moquez do moi. Parlez donc plus clairement et n'ayez pas l'aii- si effrayés ''^. Qu'est-ce qu'a fait cet homme poui" que vous l'appeliez f.oup-garou ?
MORAND, bas.
Attendez que ce gendarme de Monseigneur se soit éloigné. — Ecoutez ; il y aura deux ans à la Saint- Nicolas, que Franque qui de son métier était maréchal ferrant, rentrant chez lui après avoir été donner une médecine au cheval de mon compère Henriot, ne trouva pas sa femme à la maison. Un voisin, il y en a toujours de ces âmes charitables, lui dit que monseigneur l'avait fait appeler au château, qu'elle lui avait plu; et elle, la femme de Franque, ne valait pas mieux qu'une autre, elle était bien aise qu'un seigneur la mît dans son lit. Franque ne dit rien. Finalement elle revient '*'. Il était à sa foro-c, il la voit entrer : « Ah! te voilà.' dit-il. — Oui, dit-elle. — Tiens, dit-il, » et d'un seul coup de son gros martean il lui fit sautei' la cervelle.
BROWN
Ouij une masse est une bonne arme, après l'arc s'entend.
MORAND
Oh! il lui cassa la tête comme je casserais un œuf. Monseigneur le fit mettre au cachot; il voulait le faire pendre, mais je ne sais si Franque s'est donné au diable qui l'a emporté, ou bien s'il avait un sort pour les serrures dans sa poche...
RENAUD
Moi, je crois que c'est son garçon qui lui a jeté par le soupirail, une lime avec laquelle il a scié un barreau,
MORAND
Tant y a qu'il s'est sauvé dans les bois. Là ce vieux loup blanc que le père de monseigneur n'a jamais pu tuer, un vieux loup qui a plus de... bah! plus de deux cents ans; tout le monde le connaît : ce vieux loup blanc l'a regardé avant que Franque l'aperçût 2^* et il est devenu aussitôt Loup-garou. Il est tout couvert de poiP, il mord tout ce qui l'approche, et ceux qui n'en meurent pas deviennent loups-garous comme lui et font mille horreurs dans le pays.
Il y a six mois qu'Etienne Durer l'a vu, et depuis ce temps il est devenu enragé.
RENAUD
Je ne crois pas qu'il soit un véritable Loup-garou,
F- A JAQLERIE 39
mais il est aussi dangereux, il n'y a pas deux semaines cjue nous avons trouvé le vieux garde-chasse Mathieu, tout déchiqueté à coups de couteaux par^ ces diables-là.
MOI{AMJ,
fiC joui-, ils ont encore la figuie d'hommes, mais la nuit, ils deviennent comme des loups et marchent à (juatro pattes. Pas plus taid que hier au soii\ je les ai entendus hurler.
BROWN
Et vous croyez tous ces contes do vieilles? Votre Loup-garou est un gaillard qui a du cœur, et rjui s'est fait voleur pour se venger. 11 aurait mieux fait de se faire archer dans une compagnie franche, mais pour cela, il faudrait voir comment il tire.
MORAND
Soyez persuadé qu'il tire si bien, que monseigneur ne va jamais à la chasse, sans être bien accompagné, et qu'il porte encore une cotte de mailles sous son jupon de velours.
BROWN
Il n'y a qu'une cotte de mailles de Milan, par-dessus un gambison^' bien épais, qui résiste à une flèche anglaise. — Sus, buvons. — A ce que je vois, vous n'aimez pas trop votre seigneur; c'est comme partout.
RENAUD
Oui, partout. J'en sais un à Genêts tjui...
MORAND
Chut! on t'écoute là-bas.
BROWN
On vous traite comme des bêtes.
GAILLON
Pis; car ils pansent leurs chevaux et les nourrissent bien.
BROW^N
Aussi, faut-il dire que vous avez plus de docilité que les chevaux.
MORAND
De la docilité?
BROWN
Oui, vous êtes plus dociles, plus patiens que des chevaux; vous souffrez les coups et vous ne ruez pas. Dans mon pays, on n'est pas si endurant. Quand je salue un seigneur, il m'ôte son bonnet, et, si le premier lord d'Angleterre s'avisait de coucher avec ma femme, je lui ferais payer une amende de deux cents francs, bien heureux, si je ne lui plantais pas une flèche dans le corps.
MORAND
Ah, ah! les paysans sont donc les maîtres, chez vous?
GAILLON
Qui donc travaille aux champs dans votre pays?
BROW^N
Chacun travaille pour soi, mon garçon, chacun garde ce qu'il gagne. Nous sommes tous libres, en-
I,A JAQIJEHIE 41
tends-tii, cl buvons à la gloiic de la vieille Angleterre*.
GAILLON
Buvons, j'ai toujours soif avec des amis; et il y a si long-temps que je n'ai bu de vin. Nous sommes trop misérables pour en acheter.
HIINAUD.
Je ne boirai pas à la gloire de l'Angleterre, cette bataille de Poitiers me pèse sur la poitrine.
MORAND
Et moi, je boirai à la santé du roi de l'arc, qui est un bon compagnon ; car, enfin il faut boire, il paye le vin, et nous ne pouvons pas nous régaler tous les jours.
BROWN
C'est parler cela! Buvons, mes maîtres: oubliez vos chagrins : Anglais et Français, nous sommes maintenant amis pour six mois^^\ Et vous là-bas, remplissez votre verre, et ne pensez plus à Poitiers.
RENAUD, à Browii.
Ce sont les seigneurs qui ont laissé prendre le roi.
Ah! si vous aviez vu ces messieurs bardés de fer, comme ils tombaient sous nos flèches, il y avait de quoi faire crever de rire.
GAILLON, à Browii.
Vous auriez bien du en garder une pour monseigneur d'Apremont,
MORAND, à Gaillon.
Prends garde, Gaillon, tu parles trop haut, quand tu bois.
GAILLON
Je m'en moque! Qu'est-ce que cela méfait à moi? .le veux parler, .le veux aller en Angleterre : et je veux que Gilbert d'Apremont m'ôte son bonnet.
MORAND
Il est ivre.
RENAUD, à Brown.
On m'a dit que nos archers s'étaient bien battus à Poitiers, mais que les seigneurs avaient tout perdu.
BROWN
C'est vrai.
GAILLON
Oui, c'est vrai. Ils perdent tout. Qui ose dire le contraire?
Mais, tais-toi donc.
BROWN
Vos archers avaient envie de bien faire. Mais des arcs comme les leurs, cela n'est bon que contre les moineaux.
GAILLON
Sire archer, menez-moi en Angleterre, je veux être maître à mon tour.
BROWN
Le veux-tu, mon brave? prends un arc, va trouver
F- A .lAC^UERIK
iiM capitaine que je te nommerai, et lu seras plus libre et plus heureux qu'un roi.
GAILLON
Oui, c'est cela, je veux être roi, par le ventre de saint Ferréol !
BROWN
Et vous, mes compères, voilà ce ([ue vous devriez faire ; avec des bras et des épaules, comme les vôtres, u'avez-vous pas de honte de travailler à la terre.' Mettez-vous une épée au côté, une tarrçe sur le dos, et l'univers est à vous.
RENAUD
J'aime mon pays, bien que j'y sois misérable.
Comme si nous pouvions quitter les terres de monseigneur ; il nous ferait bien vite reprendre le manche de la charrue, et j'ai mal au dos, rien qu'en pensant à la manière dont il punirait notre équipée.
BROWN
Le roi ne te ferait pas sortir d'une compagnie d'aventure; nous ne recevons d'ordres que du capitaine, que nous* nous choisissons.
RENAUD
Quand même nous serions libres, nous n'irions pas courir le monde. On aime la cabane ou Ton est né.
BROWN
Voilà comme ils sont tous ces Français! Tou-
jours ils se plaignent, et jamais ils n'ont le courage de se rendre libres.
MORAND
Vous en parlez bien à votre aise, camarade.
(Entre Simon.) RENAUD.
Qu'est-ce qu'a donc Simon? Hé Simon! par ici! Qu'as-tu donc? Tu as l'air malade.
SIMON
Ah! ce que j'ai vu suffirait bien pour me rendre malade. Le corps de Girard est là-bas, coupé en morceaux, auprès d'un arbre, et les chiens de monseigneur sont en train de le manger.
TOUS, excepté <;aillon qui est assoupi.
Quelle horreur !
BROWN
Comment! oar saint Georges, il nourrit ses chiens de chair humaine!
SIMOiX.
.l'ai jeté des pierres aux chiens, et je voulais enterrer le corps, mais le sénéchal a passé; il m'a dit que je méritais d'être pendu, pour battre les chiens de monseigneur, et troubler la justice de la baronie.
BROWN
Ah! s'il se trouve jamais à un jet d'arc de moi...
MORAND
Vit-on jamais pareille impiété! c'est pour cela que la châsse de monsieur saint Leufroy n'n pas sué. (^est cela qui l'a irrité.
LA JAQIJKRIK 45
GAILLON, ge réveillant.
Qu'est-ce que; vous dites donc? — Pourcjuoi ne buvez-vous pas?
BROWN
Faire mander aux chiens de la chair humaine!
GAILLON
Qui donc parle de manger? j'en suis: mais il faut boire en mangeant, ou l'on s'étiangle.
Savez-vous ce c[u'il faut l'aire, mes amis?
SIMON
(Qu'est-ce ?
RENAUD
Allons tous ensemble enterrer ce cadavre.
MORAND
Nenni, je n'en suis pas. Je vois d'ici le Sénéchal qui s'avance avec une douzaine de sergens.
SIMON
J'ai déjà reçu des coups de bâton pour avoir essayé.
RENAUD
Lâches que vous êtes, un jour il vous en airivera peut-être autant à vous-mêmes.
BROWN à Renaud.
Ecoute, mon garçon, allons-y ensemble, et je mets mon arc sous mon bras. ^iis sorteut.
MORAND
Plaise à Dieu qu'ils ne trouvent personne pour les en empêcher!
SIMON
Voici le Sénéchal qui vient de ce coté, allonsnous-en. jllg sortent.
Eh bien! tout le monde s'en va, et personne ne veut me tenir compagnie. Il faut donc que je boive ces bouteilles-là tout seul.
(Entrent le Sénéchal, Pierre et quelques hommes d'armes.) GAILLON.
Holà, monsieur le Sénéchal, otez donc votre bonnet quand vous passez devant les gens.
LE SÉNÉCHAL
Que dit ce maraud?
UN HOMME d'armes.
Ote ton bonnet, imbécille, ne vois-tu pas M. le* Sénéchal.
GAILLON
Sénéchal ou baron, donne-moi deux cents francs d'amende ou je te plante une flèche dans le corps.
LE SÉNÉCHAL
Ah coquin, c'est ainsi que tu oses me parler! Tu vas bien vite changer de ton. — Saisissez ce drôle et donnez-lui cent coups de vos ceintures* de cuir, du côté de la boucle.
LA JAQIJERIE M
PIERRE
Monsieur lo Sénéchal, c'est un enfant (jui a bu un peu trop (Je vin et qui s'est enivré. Renvoyez-le dans sa maison ; il sera sage quand il aura dormi.
LE SÉNÉCHAI-.
Ivre, ou non qu'on le fustige ; d'ailleurs, celte canaille est trop insolente, elle a besoin d'un exemple.
Vous en trouverez d'autres plus coupables.
LE SÉNÉCHAL
Alors ils auront le double de coups. Aux liommes daru.es
qui iiatieni Gaiiion.) Allons, compèrcs, frappcz à tour de bras! Jacques bonhomme a le cuir dur.
GAILLON haltu.
Au secours! à l'aide! je suis mort! au meurtre!
LE SÉNÉCHAL
Plus fort donc! vous ne faites qu'épousseter son habit.
SIMON, revenant.
Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il?
GAILLON
A mon secoui's, Simon, mon ami, ils veulent me tuer.
MORAND, revenant.
Quoi ! c'est ce pauvre Gaillon (|ue l'on bat si cruellement! qu'a-t-il donc fait.*
GAILLON
Je n'ai rien fait! je n'ai rien fait! an secours! au
ineuriie . lEntre une foule de paysans.)
BARTHELEMY
Comment^ battre un homme le jour de la Saint- Leufroy !