‹ La JaquerieChapitre 45 sur 139 · FOULE DE PAYSANS · texte numérisé non relu

FOULE DE PAYSANS

Qu'on le mette en liberté! — Délivrons-le.

BARTHELEMY

Aux bâtons! sus aux bâtons! Leufroy!

PAYSANS

Aux bâtons! aux bâtons!

LE SÉNÉCHAL, à ses gendarmes.

lilnfans ! flamber^e au vent, charerez-moi ces

rge au vent, cnarg(

ivi'ooiies.

4tliii faïucbv mcifiiM» qui iltoit U'iv^ loiu le Imuft

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L'ATTAQUE DU MARCHÉ DE MEAUX, EN i358

Miniature d'un manuscrit des Grandes Chroniques de France.

à la Bibliothèque national*

I,A JAQUERIE 49

PAYSANS

Assoinmons-Ies à coups de pierres! — Ils ne sont qu'une douzaine. — Nous allons en venir à bout. — Allons cherehei- nos ar(;s au cabaret. — A nous les

archers d'ApremOnt ! .lumulle; entre le F. Jean.)

F. JEAN à part.

Que vois-je? ils attaquent le Sénéchal ! \.e vin leur a donc montré leurs forces! Encore si c'était ces moines qu'ils voulussent lapider! (Haut.) Enfans! quel scandale! I^e jour de la Saint-Leufroy ! Arrêtez ou je vous excommunie!

PAYSANS

Arrêtez, arrêtez! c'est le père Jean qui nous soigne quand nous sommes malades. — Ne jetez pas de pierres.

Parbleu, mon père, mêlez-vous de vos affaires; vous n'êtes point ici sur les terres de voire abbaye, et, quand vous y seriez, vous n'êtes point abbé. Allezvous-en dire votre bréviaire, et laissez-nous.

F. JEAN

Sénéchal! vous oubliez que vous parlez à un ministre du Seigneur.

PAYSANS

En avant! le père Jean est pour nous!

F. JEAN

Jadis, le jour de la Saint-Leufroy, il était défendu

La Jaqnerie. 4

de punir un criminel, et c'est un enfant innocent que vous traitez avec tant de cruauté.

(Entrent Isabelle, de Montreuil, suite.) LE SÉNÉCHAL.

A moi, sire chevalier! aidez-nous à châtier ces insolens! Courage! ils sont à nous.

(Les paysans prennent la fuite.) ISABELLE.

Grand Dieu! d'où vient ce tumulte. Arrêtez, au nom du ciel ! Sénéchal, ne poursuivez pas ces pauvres gens.

DE MONTREUIL

Quelle est la cause de cette émeute*?

Je faisais corriger un de ces vilains, et ses camarades ont voulu nous l'enlever. Ils m'ont lancé des pierres, et voici deux flèches qui sont tombées près de moi. Je saurai qui les a tirées.

ISABELLE, montrant Gaillon.

C'est ce pauvre enfant que l'on battait. Il a l'air si doux. Monsieur le Sénéchal, pardonnez-lui, je vous en prie, à cause de moi.

LE SÉNÉCHAL

Voilà le moyen de les rendre intraitables, (a Gaiiion.) Sauve-toi, coquin.

(Il lui donne un grand coup de plat d'épée, Gaillon s'enfuit.) DE MONTREUIL.

Belle cousine, vous êtes trop bonne pour vos serfs.

LA JAQIERIK 51

Celte espèce est comme les chiens qui vous mordraient si l'on n'avait toujours le fouet à la main.

ISABELLE

Fi donc, monseigneur! Comment pouvez-vous donner le nom d'un animal à des chrétiens!

PIERRE, à demi-voix.

Vive notre bonne maîtresse !

ISABELLE à de Monlreuil.

Vous le voyez, le père Jean leur a parlé, ils se retirent en silence. Les voilà redevenus doux comme des moutons.

DE MONTREUIL

Ah! que vous connaissez peu cette engeance! lis ont pris la fuite, les ribauds, parce qu'ils m'ont vu venir avec mes sergens.

LE SÉNÉCHAL

C'est notre douceur qui les enhardit à mal faire.

(Entre une femme qui se met à genoux devant Isabelle.) LA FEMME.

Noble demoiselle, ayez pitié d'une malheureuse veuve qui n'a pas de quoi donner à manger à (juatre petits enfans.

LE SÉNÉCHAL

Allons, houste, hors d'ici la vieille.

ISABELLE

Sénéchal, ne repoussez pas cette pauvre femme. C'est à moi (ju'tdle parle. — ()ul est-tu. ma bonne mère?

LA FEMME

Je suis la veuve de Girart, qu'on a pendu hier par l'ordre de monseigneur. Il gagnait du pain pour mes enfans; comment ferai-je pour les nourrir, toute seule?

LE SÉNÉCHAL

File du chanvre, c'est la saison.

ISABELLE

Pauvre femme !

LA FEMME au sénéchal.

Je n'ai pas un denier pour en acheter.

ISABELLE

Prenez ces quatre florins, ma bonne. Je suis fâchée de n'avoir pas davantage à vous donner.

LA FEMME

Que Dieu vous le rende, ma noble demoiselle; que Dieu vous bénisse, (a pan.» Puisse-t-il pardonner à son père à cause d'elle! (Haut. i J'ai encore une grâce à vous demander, noble demoiselle.

ISABELLE

Parlez.

LA FEMME

Permettez qu'on enlève mon pauvre mari, il est là-bas étendu par terre, et M. le Sénéchal a défendu qu'on jetât un peu de terre sur lui. (Rentre Biown.i

ISABELLE

Est-il possible?

LA JAQUEKIE 53

LE SENECHAL

C'est l'ordre de monseigneur.

ISABKLLi:.

Mon père n'a pu donner cet ordre! ^a sa suiie. Allez, vous autres, enterrer ce cadavre.

PIERRE

J'y cours.

C'est déjà fait.

LE SÉiNÉCHAL.

Et qui l'a l'ait?

BROVV^N.

Moi; je n'aime [)as à voir les chiens manger de la chair humaine?

LE SÉNÉCHAL

Pourquoi te mêler de ce qui ne te regarde pas? Que viens-tu faire ici?

BROWN

Tirer de l'arc... et vous savez que je m'y entends.

ISABELLE à Brown.

Vous êtes un brave homme, sire roi de l'arc, et un bon chrétien. Dieu vous le rendra.

LA FEMME à lirown.

Ohî monsieur l'archer, que je vous remercie! c est mon mari que vous avez enterré.

BROWN

Il n'y a pas de quoi, la mère, ce sont de ces services que l'on rend pour que d'autres vous les rendent en temps et lieu''^. Tenez, voici un florin pour boire

a ma Sanie. (Entre un Anglais habillé en paysan.)

l'anglais, bas à Brown.

Eh bien?

BROWN, bas.

J'ai vu Gilbert descendre du château. Il n'est armé que d'un jacque^^ et n'a que cinq hommes avec lui. Voici sa fille. Cours au capitaine Siward, et dis-lui qu'il est temps. (ils sortent.)

LE SÉNÉCHAL

Cet homme m'a tout l'air d'un bandit.

DE MONTREUIL

Il s'est dit archer du capitaine Dilon.

ISABELLE

Quel qu'il soit, il s'est comporté en brave homme. Je regrette que mon père n'ait pas beaucoup d'aussi bons serviteurs.

DE MONTREUIL

Dites d'aussi bons archers.

LE SÉNÉCHAL

Il a donné de l'argent à cette vieille mendiante par pure fierté; et qui sait s'il n'a pas volé hier le florin qu'il donne aujourd'hui.

ISABELLE

Vous voyez tout en mal.

LA JAQUEfllE 55

DK MONTREUIL.

Allons lin peu de ce côté, les vilains vont courir la quintaine. Je ne connais rien de si amusant que de voir ces rrros lourdauds tomber rudement sur le sable, en recevant un bon coup sur les épaules.

LE SÉNÉCHAL

D'où vient donc ce bruit de chevaux? il y a des cavaliers qui galoppent dans la grande avenue.

ISABELLE

Ce n'est pas mon père, car je le vois là-bas.

DE MONTREUIL

J'entends comme... un cri de guerre.

ISABELLE

Vous me faites trembler ! ne faites donc pas de ces plaisanteries-là.

PAYSANS

Les Anglais! les Anglais! Alarme!

ISABELLE

Dieu ! les Anglais! Où fuir? Et mon père!

DE MONTREUIL

C/est ici qu'il faut être leste, tâchons de gagner le pont-levis avant eux. En arrière! en arrière! Sire Sénéchal, prenez la main de ma cousine, pendant que je tacherai de protéger votre retraite.

(Knlre une foule d'hommes, de femmes et d'enfans, ruyant de lotis les côtés, emmenant leurs bestiaux, etc.)

MORAND à de iMonlreuil.

Ah, monseigneur! Venez à notre aide, autrement c'est fait de nous.

LE SÉNÉCHAL

Ah! tu penses à nous maintenant. Va prendre ta cognée, coquin, et viens nous aider.

PIERRE à de Montreuil.

Monseigneur, il est impossible de nous retirer au château. Voyez ces vingt hommes habillés de vert, ce sont leurs archers qui nous ont coupé le chemin.

LE SÉNÉCHAL

Oui, par notre dame de Beauvais ! Et voici à leur tête ce traître qui a gagné le prix.

DE MONTREUIL

Sainte vierge! et nous n'avons pas de cuirasses!

(La suite de Montreuil et quelques paysans se serrent en peloton, et tâchent de se faire un abri avec les tables et les bancs. On voit dans le fond Siward, Brown et les Anglais, pil'ant cl emmenant les bestiaux.)

ISABELLE

Sainte Vierge, que deviendrons-nous?

PIERRE à Isabelle.

Damoiselle"^, entrez dans cette cabane, vous y serez à l'abri, en attendant que nous soyons secourus. Je resterai à la porte, et tant que je serai vivant, personne n'entrera.

DE MONTREUIL à Isabelle.

Oui, oui, cachez-vous quelque part. (Aux siens.) Ferme, mes amis !

LA JAyUEKiE >)i

Je flic nieiii's, je ne sais si j'aurais * la force d'aller jusque-là.

PIERRE

SoulTieZ (JUC je vous porte. (A un d.- se» camarade».) Gcof-

Iroy, tiens cette table devant elle, (|ue les Hèches de ces brigands ne la blessent pas.

(Il emporte Isabellu dans la maison.) ANGLAIS.

Siward en avant! ville gagnée!

DE MONTREUIL

Ferme ici, mes prudhommes! Vilains, armezvous. (Combat; entre F. Jf-an.»

F. JEAN

Malgré ma haine pour d'Apremont, mon sang bouillonne quand je vois un village français saccagé par des Anglais. J'ai bonne envie de reprendre mon ancien métier. Oui voici une pique par terie, cela est trop tentant. A moi, mes amis! saint Leufroy nous délivrera de ces mauvais chrétiens^^.

(Il se mêle aux comballans.) BRIGANDS, derrière la scénu.

Hou, hou! [.oup-garou!

PAYSANS

Voici le fvoup-garou pour nous achever! Nous

sommes perdus. (Entrent le Loup-garou et sa troupe.)

Ils sont à nous! Anglais et Français, à mort tous! Jetez du feu sur les toits! Hou, hou! Loup-garou!

(Un brigand s'apprête à jeter un brandon allumé sur la cabane où est Isabelle Pierre, qui est resté à la porte, le lue. Quelques combats partiels. La troupe de Montreuil augmente à chaque instant de paysans qui viennent s'y réfugier. Gilbert d'Apremont qui est parvenu à se dégager des Anglais qui l'entouraient, vient se mettre à la tête des siens.)

d'apremont.

A moi, mes braves vilains*! C'est pour vos maisons, c'est pour votre seigneur que vous combattez!

LE SÉNÉCHAL

Ils se dispersent pour piller! Si les vilains avaient du cœur, nous pourrions nous tirer d'affaire.

F. JEAN

Courage, enfans ! vous le voyez, les loups attaquent aussi les Anglais.

DE MONTREUIL

Ah ! si nos gens du château voulaient se dépêcher!

d'apremont.

Montreuil, qu'as-tu fait de ma lille?

de montreuil.

Elle est en sûreté, je crois! Par saint George, pensons avant tout à nous battre, et à nous garantir de leurs flèches.

SIWARD aux siens.

Derrick, que Ton chasse les bœufs sur le grand chemin. Que personne ne s'amuse encore à pilier.

Gilbert doit être dans cette petite troupe, et je veux l'avoir, sa rauroii sera belle. if:ombat.i

!•'. JEAN aux paysans.

Appuyez vos piques contre terre, et diiigez-les aux nez* (les chevaux.

DE MONTREUIL

Glorid libi Domine! Le pont-levis s'abaisse, nous allons être secourus.

d'apremont.

Saint-Denis! Notre-Dame d'Aprcrnont-^î

SIWARD

Siward, en avant!

LE LOUP-GAROU aux brigands.

Voici toute la meute qui débouche du château. Nous en avons assez fait, le village est en feu ! Sauvons notre butin. En retraite, à la forêt! A moi les

loups . (Il sort suivi des siens.)

BROWN, à Siward.

En retraite ! capitaine, voici un gros de gendarmes qui s'avance pour nous charger. Nos gens sont si âpres à la curée, qu'ils ne veulent pas garder d'ordre.

SIWARD

Siward ne ([uitte pas sitôt la partie. Sont-ils nombreux ces gendarmes français?

BROWN

Sans doute et bardés de fer; nos (lèches rebon-

dissent sur leurs cuirasses comme sur une enclume. En retraite, de par le diable!

SIWARD

Rassemble les archers, je les recevrai avec mes gendarmes.

BROWN

Vos gendarmes sont à piller! en retraite, vous dis-je.

GENDARMES d'Apremont, derrière la scène.

Saint-Denis, notre-dame d'Apremont! d'Apremont à la rescousse ^*^!

d'apremont.

C'est trop long-temps se défendre! chargeons-les à notre tour! Suivez votre seigneur! Suivez Gilbert d'Apremont.

SIWARD

Je vois d'Apremont. Voici l'instant que j'attendais. A moi, Gilbert, un coup de lance en l'honneur des dames.

(Ils courent l'un sur l'autre, d'Apremont est renverse. Pierre, d'un coup d'épée coupe les jarrets du cheval de Siward, qui tombe à son tour.)

PIERRE

Rendez-vous, capitaine, ou je vous enfonce ma miséricorde dans le corps -^L

SIW^ARD.

.le ne me rends pas à un vilain. Où est ton maitre

Eh bien, meurs donc! (n va pour ic percer.)

LA JAQl KI'.IE Gl

D A PRE MO NT, qui h'cbI relevé.

Arrêto, Pici r<' ! Il vaut son jxîsanl d'or. Rendezvous, capitaiiKî,

SIWARD

Voici mon épée.

BROWN, dans le fond.

Bonsoir, capitaine. Vous m'en croirez une autre fois. Voici pour celui qui vous a pris.

PIERRE, fiapp.:- d'une flèche.

Jésus, je suis mort. h tombe.

d'apremont.

Montreuil, prends mon cheval et conduis nos gendai'mes à la poursuite de ces pillards. Les voilà qui fuient en désordre. — Où est ma Hlle, Sénéchal? fj'avez-vous vue?

pierre.

Dans cette cabane... Faites-la sortir... le feu s'étend de ce côté.

d'apremont, entrant dans la cabane.

Isabelle! ma fille, où es-tu?

F. JEAN

Courez au feu, mes enfans. Laissez les gendarmes poursuivre les Anglais. Abattez cette maison pour arrêter le feu; faites sonner toutes les* cloches, (ii

butte contre le corps de Pierre.) Eh ! c'cst toï, UIOU paUVrC Pierre,

que voilà percé d'un grand coup. Parle, es-tu encore vivant? ne me reconnais-tu pas?

PIERRE

Quoi, c'est vous, madame... Vous daignez... Mais... où suis-je?

F. JEAN

Pauvre garçon! il a le délire. Rassure-toi, ta blessure n'est pas mortelle. La moitié du fer est hors de la plaie, et ton baudrier de buffle a un peu amorti le coup.

d'aPREMONT, sortant de la cabane.

Holà, Pierre... aide-moi... ah! il est mort. Tant pis. Jacob, Meunier, laites une litière avec des lances et vos manteaux, ma fille est évanouie et il faut la porter au château. Frère Jean, venez vite avec moi, ma fille est malade, et nous avons besoin de votre clergie*^^.

F. JEAN

Voici un homme qui en a plus besoin qu'elle.

d'apremont.

Morbleu, voulez-vous comparer la vie de ma fille avec celle de mon serf! Venez, je vous paierai bien.

(Il sort, on emporte Isabelle évanouie.) F. JEAN, à un paysan.

Apporte-moi de l'eau, (ii fait boire Pierre.) Ticus, bois, mon ami, comment te trouves-tu maintenant?

Un peu mieux... et les Anglais?...

F. JEAN

Ils sont en fuite.

f.A lAQrERIE 63

PIERRE, rt'f^arrlant la cabane où était iHabelk.

Cette porte est ouverte... oii est madame Isabelle.^

F. JEAN

Son père l'a emmenée au cliâlcaii. Elle est évanouie, cl il voulait m'oblioer à te ([uiller poui lui donner mes soins...

PIERRE

Courez vite, mon père... Elle est peut-ôtre blessée!

F. JEAN

Non, non. La peur a causé tout son mal. Ta blessure n'est rien, prends courage. m panse sa blessure.)

MONTREUIL, revenant avec ses gendarmes et des paysans.

Victoire! nous leur avons repris leur butin.

SIMON

Oh ! mes pauvres vaches, vous voilà donc ! vous ne serez point mangées par les Anglais.

MORAND, à un de ses bœufs.

Te revoilà Fauveau à la raie noire, mon garçon; tu as dû avoir bien peur.

LE SÉNÉCHAL à Simon.

Simon, ces vaches étaient à toi, n'est-ce pas?

SIMON

Oui, monsieur le Sénéchal, toutes les six.

LE SÉNÉCHAL à ses gendarmes.

Vnc, deux, trois; une, deux, trois. Ces deux-là appartiennent à monseigneur; emmenez-les.

SIMON

Comment donc? que dites-vous là?

LE SÉNÉCHAL

Oui, par droit de rescousse, nous les avons bien gagnées ■^^.

SIMON

Mais...

LE SÉNÉCHAL

Je te les revendrai à bon compte. Je sais que tu as de Targent.

SIMON

Mais, monsieur le Sénéchal...

LE SÉNÉCHAL

Silence, bonhomme. Que Ton prenne le tiers de ces bestiaux : demain nous réglerons ensemble à quel prix vous les pourrez racheter.

PAYSANS

C'est une abomination, c'est nous qui les avons reprises!

BARTHELEMY, tuant une vache.

On ne me prendra pas celle-là.

LE SÉNÉCHAL

Ah! coquins, vous apprendrez à me connaître, vous verrez si je sais châtier les insolens. Vous paierez cher les pierres que vous m'avez lancées. Gendarmes, que l'on chasse cette canaille qui murmure toujours.

LA JAQUEHIE 65

SIWARD

Comatre! frappez foil. J'aurais prescjue envie de rire en voyant des Français s'entrebattre.

DE MONTREUIL

Hors d'ici, vilains! ou nous allons vous embrocher

de nos lances. lleg paysans s'enfuient.)

LE SÉNÉCHAL

La journée a été chaude. Ils ont eu une* cjuinzaine

de morts. (Poussant du pied un cadavre.) TcuCZ, Voilà UU de

ces voleurs, un de ces loups comme ils les appellent. Ils se sont sauvés aussi vite qu'ils étaient venus.

DE MONTREUIL

Le feu s'est éteint, il faut rentrer. Trompette, sonne la retraite, (a siward.) Sire chevalier, il faut nous suivre, s'il vous plaît.

F. JEAN, tenant un cheval par la bride.

Voici un cheval sans maître. Tiens, Pierre, monte-le si tu en as la force.

SIWARD ù iMontreuil.

Me laisserez-vous aller à pied comme un varlet.^ Est-ce ainsi que l'on traite un chevalier?

LE SÉNÉCHAL

Pierre, donne ton cheval à ce gentilhomme.

PIERRE

Mais moi, je suis blessé.

La Jnquei'ie. 5

LE SÉNÉCHAL

Point de réplique, obéis... Ce maraud, parce qu'il sait lire, tranche de l'homme d'importance, et voudrait presque traiter ses supérieurs* comme ses éfîcaux.

(SiwartI monte sur le cheval de Pierre et sort avec de Montreuil et les gendarmes,)

F. JEAN

Mais, monsieur le Sénéchal, jamais cet homme ne pourra revenir à pied au château.

LE SÉNÉCHAL

Qu'il s'arrange comme il pourra. ^\\ sort.i

Voilà ce que l'on gagne à servir les grands. Tu leur sauves la vie, et ils t'abandonnent comme un cheval estropié.

PIERRE

Je crois que je pourrai marcher jusqu'au château.

F. JEAN

Non, viens avec moi au couvent; tu feras mieux. On nous prêtera bien un âne pour t'y conduire. (Aux

paysans qui se tiennent éloignés.) rlolà. par ICI, UlCS amiS .

(Pienlrent Simon, lîenaud, Morand, paysans.)

SIMON

C'est un de ces chiens d'hommes d'armes. Qu'il crève !

F. JEAN

C'est un brave garçon qui ne vous a jamais fait

que du bien. Aidez-moi à h; transporter au couvent, où j(^ panseiai sa blessure.

MORAND

Eh! parbleu, c'est Pierre Lambion, le HIs de l^ambioii, mon compère. Pauvre diable! Est-ce dangereux.^

F. JEAN

Il a sauvé la Hlle du baion, et poiir la peine, messire Gilbert l'a laissé là perdant tout sou sang, et il voulait encore que je le quittasse.

Ah! mon bon père Jean, vous êtes notre providence, et nous avons bon besoin de vous pour nous consoler; car nos seigneurs nous rendent bien malheureux par le temps qui court.

RENAUD

Chaque jour nouvelle souffrance.

MORAND

Aujourd'hui pillés, brûlés par les Anglais! pillés et battus par nos maîtres!

F. JEAN

Vous vous plaignez avec raison, mais ce n'est pas là tout ce que vous auriez à faire. Ah ! si j'étais comme vous maltraité par...

SIMON

Comment?

F. JEAN

Qu'ont-ils donc de plus que vous pour vous rendre

misérables? N'êtes -vous pas comme eux enfans d'Adam? N'êtes-vous pas des hommes de la même chair que ces seigneurs si orgueilleux? D'où vient donc que vous êtes livrés à leur merci, comme les agneaux aux loups?

SIMON

Vous nous faites toutes ces questions, mon père, comme si nous étions en état d'y répondre. Nous sommes de pauvres* gens de village qui ne savons rien ; mais cependant il faut bien qu'il y ait une raison pour que nous soyons misérables, puisque cela est ainsi.

F. JEAN

Et moi, je vous dirai pourquoi vous êtes si misérables. Vous êtes misérables, parce que vous êtes lâches. N'êtes-vous pas aussi adroits, aussi forts que vos maîtres? Y en a-t-il beaucoup parmi eux qui lèveraient un marteau aussi lourd que le tien, Morand?

MORAND

Ah! c'est vrai, mon marteau est lourd.

F. JEAN

Qui peut donc enhardir à ce point ceux qui vous oppriment? votre lâcheté, vous dis-je. C'est sur elle qu'ils comptent. Voyez-vous un chien attaquer un autre chien qui lui montre les dents? Le premier qui prend la fuite est aussitôt mordu; car le plus lâche reprend du cœur en voyant fuir son ennemi. Il est

F\ FVOIKI'.IK 69

aisé d'avoii- du courage avec des gens à cœurs* de lièvre ([in trornhicnt à la vue d'uu ho([uolori chargé d'armoiries. Mais je perds ici mon temps, et l^ierre a besoin de moi. Allons, (jui me prêtera un âne pour le porter? Le Sénéchal vous a-t-il laissé un àne?

(Il sort avec l'ierrc cl quelques paysans.) SIMON.

Je l'aime beaucoup, ce père Jean. Il nous parle à nous autres comme nous parlerions vous et moi. Ce n'est pas comme feu l'abbé Boniface, Dieu veuille avoir son âme! 11 nous faisait des sermons où le diable n'aurait rien compris.

RENAUD

Avez-vous vu, tout moine qu'il est, comme il a pris une pique et comme il s'est démené. C'est qu'il est aussi brave que savant.

SIMON

Il nous a dit et répété ce que cet archer anglais nous a dit''^ ce matin.

MORAND

Oui; mais cet archer était un traitre, comme nous l'avons vu.

RENAUD

D'accord; mais il a bien pu dire la vérité.

SIMON

Je le crois, et je commence à y réfléchir sérieusement.

RENAUD

Moi, il y a long-temps que j'y pense.

MORAND

Je sais bien à quoi tu penses, et j'y pense autant que toi.

SIMON

Un homme de guerre* et un clerc ont parlé de même, sans s'être donné le mot.

RENAUD

Il nous a dit notre fait. Nous sommes des lâches de nous laisser tourmenter"^ par des gens qui ne sont pas plus forts que nous.

Comment disait-il donc, qu'un chien n'attaque pas un autre chien qui lui montre les dents?

SIMON

Il disait aussi que nous avions peur d'un hoqueton chargé d'armoiries. Hein, pourtant si je voulais, je couperais cet arbre en deux d'un seul coup de hache, cela ne serait pas bien plus diflicile de couper une tête.

MORAND

Nous nous sommes laissé prendre comme des niais, je ne sais combien de belles vaches.

SIMON

Et moi, mon pauvre taureau; ils vont le manger.

LA lAf^JJERlE 71

RENAUD

Ah! si tout le monde pensait de même.

SIMON

Renaud, je crois t'entendre. .l'ai un arc assez bon, M en déplaise à cet Anglais; si jamais tu risquais quelque chose, je serais avec mon arc à tes côtés.

MORAxND.

Aussi bien nos arcs, voilà à peu près ce qui nous reste, car on nous a quasi tout pris. (Hg sonenu

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