‹ La JaquerieChapitre 88 sur 139 · D*APREMONT · texte numérisé non relu

D*APREMONT

Ils m'abandonnent tous.

ISABELLE

Réjouissons-nous, nous aurons cinq bouches de moins à nourrir.

DE MONTREUIL

Il n'y a pas de quoi se réjouir. Les vilains connaîtront par eux notre position.

d'apremont.

Rien sur la route de Beauvais?

DE MONTREUIL

Rien.

d'apremont.

Les vilains ont-ils fait quelque nouveau mouvement? nous minent-ils?

DE MONTREUIL

J'espère que non.

d'apremont.

Ils attendent que la famine nous livre sans défense entre leurs mains.

DE MONTREUIL, après un silence.

Peut-être pourrions-nous obtenir une capitulation.

d'apremont, avec feu.

Une capitulation! qu'oses-tu dire? Des chevaliers ayant encore un souffle de vie, ayant encore l'épée au côté, se rendre à des vilains!

DE montreuil.

Vous êtes le châtelain, je dois vous obéir. Si votre intention est de mourir ici, je mourrai avec vous, mais pensez à votre fille.

ISABELLE

Oh, mon père! je saurai mourir s'il le faut, mais pourquoi rejetteriez-vous ce que les plus braves acceptent?

d'apremont, lui serrant la main.

Je connais ton courage, ma bonne Isabelle. — C'est un ange, Montreuil, que je voulais te donner.

DE MONTREUIL, après un silence.

Que ferons-nous?

d'apremont.

Y a-t-il quelque chevalier d'aventure à qui nous pourrions rendre nos épées?

de montreuil.

Ils sont tous du côté de Beauvais.

la jaqlerie 233

d'apremont.

Et tu veux que Gilbert crAprcniont rende son épée à des vilains ?

DE MONTREUIL

Votre fille...

d'apremont.

Malheureuse enfant! maudit soit le jour où tanière te mit au monde !

ISABELLE

11 n'y a pas de honte à se rendre après une belle défense.

DE MONTREUIL

La chevalerie le permet.

d'apremont.

Quels sont les chefs de cette canaille?

de MONTREUIL.

Celui qu'ils appellent le Loup-garou...

d'apremont.

Un assassin! un voleur de profession!

DE MONTREUIL

Un Thomas, charpentier de Genêts, et Pierre.

d'apremont.

Le scélérat! l'infâme renégat! moi, lui rendre mon épée ! Moi, lui crier merci, à mon valet! Voilà ce que tu as le front de me proposer?...

ISABELLE

Peut-être que ce valet, s'il n'est pas un réprouvé, n'aura pas perdu tout respect pour ses maîtres.

Le misérable! jamais il ne touchera mon épée par la poignée. Je mourrai sur la brèche avant cette infamie.

DE MONTREUIL

Votre...

d'apremont.

Non, tu as beau me montrer ma fille; je la tuerai de ma main s'il le faut, plutôt que de déshonorer ma maison...

ISABELLE

Ah! si vous voulez mourir, tuez-moi la première.

d'apremont.

Mon Isabelle, toi seule ici tu as le cœur d'un homme.

ISABELLE

Mais serait-ce déshonorer notre maison?...

DE MONTREUIL

Mon redouté seigneur le duc de Berry s'est rendu à un simple archer anglais, à la malheureuse bataille de Poitiers.

d'apremont.

Cela est vrai... Oh! mon Dieu, que tu sais bien humilier notre orgueil!

DE MONTREUIL

Un chrétien sait recevoir la mort avec courage, mais il ne la cherche pas.

LA FAgUERIE 235

Un chrétien... Tes discours sont d'un moine, non (l'un chevalier. Ni ton père, ni h; niien n'auraient ainsi parlé, tout pieux qu'ils étaient.

ISABELLE

Écoutez-le, mon père, il vous dit la vérité.

D APREMONT, après un silence.

Faudra-t-il que j'aille moi-même élever le drapeau blanc?

DE MONTREUIL

Je vous épargnerai cette peine.

ISABELLE

Voici une écharpe blanche, elle peut vous servir.

(De Montreuil prend l'écharpe et sort.)

d'apremont.

Il me semble voir Geoffroy d'Apremont sortir de son tombeau pour me maudire et m'appeller lâche!

ISABELLE

Geoffroy d'Apremont serait un lâche lui-même, s'il vous donnait ce nom !

d'apremont.

Ne blasphème pas! respecte la mémoire de mon père. Je l'ai vu tout sanglant, son casque fendu par la hache d'un gendarme, refuser son épée à un chevalier banneret,... et moi!... (On entend de grands cris.)

Entendez-vous ces cris de joie? ils acceptent la capitulation.

d'apremont.

Tu te trompes. J'entends leur cri de guerre : ils ne donnent point de quartier! (ii se lève.)

ISABELLE

Messire de Montreuil !...

de montreuil, rentrant.

Les scélérats! les assassins! tirer sur un drapeau de paix!

d'apremoint.

Je l'avais prévu.

DE montreuil.

Toute la troupe du Loup-garou a répondu à mon cor par une grêle de flèches. C'est un miracle qu'ils ne m'aient pas tué.

d'apremont.

Il faut mourir.

de montreuil.

Les misérables!

d'apremont.

Et mourir après une lâcheté! Nous la rachèterons par notre mort, Montreuil.

de montreuil.

Je ferai de mon mieux pour mourir en chevalier; mais vous... blessé comme vous l'êtes...

LA JAQL'ERIE 2.37

i/aprkmont.

Mes gendarmes* me porteront siii- un brancard de piques. Ce sera mon lit de moit... celui-là convient au fils de Geoffroy.

DE MONTREUIL

Mais...

d'apremont.

Attendrons-nous que la faim nous ait livrés sans force à ces vautours ? Non, Montreuil; nos provisions suflisent encore pour un repas. Demain à l'aube nous sortirons. Mes soldats me porteront sur leurs épaules; ma bannière marchera devant moi, et j'espère qu'avant que les traîtres aient égorgé leur seigneur, ma bonne épée de Bordeaux aura rendu encore quelque service à son maître.

ISABELLE

Et moi, que deviendrai-je?

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