ACTE III
TIRCI3.
Il airae éperdument une nymphe qui l'abhorre.
LE CHŒUR
Ah ! raconte-nous cela. Nous sommes en un lieu de passage, et peut-être quelqu'un viendra nous apporter de ses nouvelles, si même il ne vient en personne.
TIRCIS
Je vous le raconterai de grand cœur ; il est juste qu'une si étrange ingratitude soit voue'e à l'infamie. Aminte avait su (et c'est moi, malheureux, qui l'ai prévenu et conduit, ce dont je me repens bien à cette heure), il avait su que Sylvie devait aller, en compagnie de Daphné, se baigner à une fontaine. Il s'y achemina tremblant, irrésolu, moins sous l'impulsion de son cœur que Sur mes instantes sollicitations. 11 voulut souvent rebrousser chemin; pour son malheur, je l'animai toujours à poursuivre. Nous étions proche de la fontaine, quand nous entendons des cris de femme, et apercevons Daphné qui, en nous voyant, frappe des mains, et nous crie : Accourez, on fait violence à Sylvie! A sa voix, l'amoureux Aminte s'élance comme un léopard, et je le suis. Nous voyons la jeune fille, nue comme à l'heure de sa naissance, liée par ses cheveux à un arbre. Sa belle ceinture, gardienne naguère de son beau sein virginal, lui serrait, instrument de cette profanation, les deux mains contre la dure écorce. L'arbre lui-même fournissait des liens pour elle, car de souples rameaux enchaînaient ses faibles jambes. En face d'elle se trouvait un satyre qui achevait alors delà lier. Elle résistait de toutes ses forces; mais que pouvait-elle? Aminte, un dard à la main, se jette comme un lion sur le satyre, pendant que je m'arme de pierres. La fuite du satyre lui permet de porter ses yeux avides sur ces membres délicats, pareils en blancheur au lait qui (remble dans les joncs. J'ai vu rayonner son beau visage; puis, s'approchant d'un air modeste de la bergère : « Belle Sylvie, 'ui dit-il, paraonne à ces mains hardies de toucher tes membres pudiques, mais une cruelle nécessité l'exige ; il faut te débarrasser de ces liens. Puisse ne pas te déplaire cette faveur que m'accorde la fortune ! »
410 AMINTE
LE CHOEUR
Paroles faites pour amollir un cœur de rocher ; mais que répondit-elle alors?
TIRCIS
Rien ; mais, dédaigneuse et rougissante, elle inclinait ses yeux à terre, et s'efforçait de cacher son sein. Aminte, s'approchant, a commencé par dégager sa blonde chevelure. « Un tronc si sauvage, disait-il, n'était pas digne de tels nœuds. Quel avantage auraient donc les esclaves de l'amour, si ces précieux liens leur étaient communs avec les arbres? Plante cruelle ! comment pouvais-tu profaner ces beaux cheveux qui t'ont fait tant d'honneur ? « — Puis ses mains dégagent les mains de la bergèi'e, n'osant à la fois et désirant les toucher. 11 s'incline ensuite pour délier ses pieds; mais dès que Sylvie se voit les mains libres : « Berger, dit-elle d'un air dédaigneux, ne me touche pas, je suis à Diane. Je saurai bien moi-même me débarrasser de ces entraves. »
LE CH(£IIR.
Tant d'orgueil au cœur d'une nymphe '? Ingrate récompense d'une action généreuse.
TIRCIB.
Il s'est mis respectueusement à l'écart, sans même lever les yeux sur elle pour l'admirer, se privant de ce plaisir pour lui éviter la peine d'un refus. Moi, qui m'étais caché, je voyais et j'entendais tout ; je voulus crier, cependant je me contins. Mais voici une chose étrange. Après beaucoup d'efforts, elle s'est dégagée des nœuds, et à leine libre, sans dire adieu, elle a fui comme une biche. Elle n'avait pourtant nul lieu de craindre, car le respect d' Aminte lui était bien prouvé.
LE CHOEUR
Pourquoi donc fuyait-elle?
TIRCIS
Pour ne devoir son salut qu'à sa fuite, et non pas au modeste amour du berger.