ACTE IV
j'embariasse k un rameau. Je sens je ne sais quoi qui me relient et me fait obstacle. La crainte du danger redouble mon "âlan, mais la branche ne cède pas. Enfin je me débarrasse de mon voile , que j'abandonne avec quelques cheveux arrachés. La peur m'a mis alors aux pieds des ailes si rapides, que l'animal n'd pu me joindre, et je suis sortie du bois saine et sauve. Puis, retournant à ma demeure , je te rencontre tout émue, et je m'étonne de ta surprise à me voir.
DAPHINÉ.
Hélas! tu vis, mais non pas l'autre.
SYLVIE
Que dis-tu? As-tu regret que je vive? Me hais-tu à ce point?
DAPHNÉ
Je me réjouis que tu vives, mais je pleure la mort d'un autre.
SYLVIE
Et de qui ?
D'Aminte.
SYLVIE
Ciel ! Comment est-il mort?
Comment , je l'ignore ; je ne saurais même affirmer l'accident, mais je le crois certain.
SYLVIE
Que dis-tu là? Et à quoi attribue-t-on sa mort?
DAPHNÉ
A la tienne.
SYLVIE
Je ne te comprends pas.
DAPHNÉ
La triste nouvelle de ta mort, qu'il a crue certaine, aura porté le malheureux à se détruire par la corde , ou par le fer, ou de toute autre manière.
4J8 AAIINTB.
Tu t'inquiètes en vain pour lui comme pour moi , car chacun s'efForec de conserver ses jours.
0 Sylvie ! Sylvie ! tu ne sais pas, et tu ne veux croire ce que peuvent les feux de l'amour en tout cœur qui n'est pas de pierre comme le tien. Si tu l'avais cru, tu aurais aimé celui qui t'aimait plus que .les chères prunelles de ses yeux , plus que sa vie. Je ne doute pas , moi ; je l'ai vu , quand tu fuyais, alors que tu devais l'enlacer de tes bras, ô toi, plus cruelle que les tigres féroces ! je l'ai vu tourner un trait contre luimême, et sans regret le teindre de son sang ; il allait percer ce cœur que tu as percé plus impitoyablement encore, si je n'avais retenu son bras. Hélas ! par cette légère blessure^ épreuve sans doute de sa fureur et de son désespoir, il enseigna au fer audacieux un chemin qu'il devait plus tard parcourir librement.
SYLVIE
Oh ! que dis-tu?
DAPHNÉ
Je l'ai vu, à l'affreuse nouvelle de ta mort , s'évanouir de douleur, puis s'éloigner en hâte et furieux pour se tuer luimême ; ce qu'il aura fait sans doute.
En es-tu certaine ?
Je n'en doute pas.
DAPHNE
SYLVIE
Hélas! que ne l'as-tu suivi pour l'arrêter? Hélas ! courons à sa recherche ; puisqu'il mourait de ma mort, ma vie doit le rendre à la vie.
DAPHNÉ
Je le suivis bleu, mais il courait si rapide, qu'il disparut devant moi, et que je m'élançai vainement sur ses traces. Où veux-tu maintenant le chercher, si tu n'as aucun indice?
ACTii: IV. 419
Hélas ! il périra, si nous ne le trouvons point, et sera son propre meurtrier.
Cruelle ! as-tu regret qu'il t'enlève la gloire d'un tel acte ' L'aurais-tu donc voulu tuer de ta main ? Mais console-toi, car de quelque façon qu'il meure , c'est pour toi; c'est toi qui le tues.
SYLVIE
Hélas ! que tu m'attristes ! la douleur que je ressens de son infortune se fait plus amère du souvenir de ma cruauté que j'appelais honneur ; elle méritait bien ce nom, mais je fus trop sévère; je m'en aperçois à cette heure et le déplore.
DAPHNÉ
Oh! qu'entends-je? Tu serais attendrie, et sentirais au cœur quelque pitié ? Que vois-je ? tu pleures, toi superbe ? 0 merveille ! quelles sont ces larmes? sont- ce des larmes d'amour ?
SYLVIE
Non pas d'amour, mais de pitié.
DAPHNÉ
La pitié présage l'amour, comme l'éclair la foudre.
LE CHœUR.
Souvent l'Amour, quand il veut s'introduire aA'ec mystère dans des cœurs vierges d'où Taustère vertu le bannit d'abord, prend le masque de sa devancière la Pitié, et trompe ainsi les âmes simples où il pénètre.
DAPHNÉ
Ces pleurs sont des pleurs d'amour, ils coulent *rop aDondants. Tu gardes le silence, Sylvie, aimes-tu donc 'Tu aimes ; mais en vain. 0 puissance d'Amour, tu lui imposes un juste châtiment. Malheureux Aminte ' comme l'abeille qui laisse sa vie dans la blessure que fait son aiguillon, tu as enlin par ta mort louché ce cœur impitoyable que, vivant, tune pus jamais
attendrir. Si à cette heure, comme je le crois, esprit errant et dépouMllé des formes humaines, tu voles autour de nous, vois ces pleurs et réjouis-toi. Tu aimais durant ta vie ; tu es aimé après ta mort. Si tel était ton destin, et si cette cruelle ne voulait te vendre l'amour qu'à ce prix-là, tu lui as donné le prix qu'elle réclamait, et son amour, tu l'as payé de ta vie.
LE CHœUR.
Prix cher à qui le donne, inutile et cruel pour qui le reçoit.
SYLVIE
Oh ! que ne puis-je par mon amour, ou même par mon sang, l'acheter sa vie, si vraiment il est mort !
DAPHNÉ
0 tardive sagesse ! ô tardive pitié '