‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 2 sur 114 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Era la notte ; il les rend par cette paraphrase mythologique î La nuit roule sur son char d'ébène. C'est là son genre d'épuration et de simplicité.

Mais des défauts de cette traduction irons-nous conclure aux mérites de la nôtre? Non à coup sûr ; d'autant moins que nous en sentons nous-même les imperfections. Toutefois, si, comme la. notice l'explique, nous n'avons pas osé prendi'e un calque toujours liHéral du texte, nous avons essayé d'en reproduire la couleur et l'accent, et nous pensons y avoir réussi autant que ta différence des deux idiomes le permet.

Ce serait pour tous un travail profitable que l'étude biographique des poêles; car, comme les annales du génie sont presque toujours celles du malheur, les uns, ceux qui éprouvent d'intérieures impulsions aux grandes choses, apprendraient par ces glorieux exemples à ne pas s'indigner trop amèrement des obstacles, et à persévérer dans leur voie sans laiblir; les autres, instruits à l'école des générations passées, sauraient peut-être mieux qu'elles honorer et, autant qu'il serait en eux, adoucir ces nobles infortunes.

Mélange d'abaissement et de grandeur, tourmentée par une imagination sans repos, en proie aux souffrances du cœur, et souvent aux misères matérielles de la vie, aucune existence n'intéresse plus que celle du Tasse, aucune n'est plus féconde en enseignements, et ne commande davantage une respectueuse pitié.

Torquato Tasso naquit à Sorrente, le 11 mars 1544. C'était là vraiment naître à propos. L'Italie était dans le plein éclat de sa renaissance, et l'idiome national triomphait enfin, dans le peuple, du latin qu'on parlait encore exclusivement en cour de Rome. Le père du Tasse, Bernardo Tasso, était luimême un poêle distingué. Auteur de pastorales et de VAnuh digi, poème imité du roman espagnol VAmadis des Gaules, il jouissait de son temps d'une belle renommée qui s'éclipsa dans celle de son fils. Porzia de' Rossi, mère de Torquato, était d'origine napolitaine ; mais ses aïeux paternels, connus dans le Milanais sous le nom de La Tour, en ayant été chassés par

b NOTICE

les Viscontî, vinrent s'établir entre Côme et Bergame, sur le mont del Tasso, dont le nom s'miit dès lors au leur. Ce fut a Naples que s'écoula la première enfance du poëte; ses biographes ont entouré son berceau de prodiges qui n'attestent autre chose que leur amour du merveilleux. A six mois, s'il fallai/ les en croire, sa langue se délia, et il parlait fort distinctement. A trois ans il étudiait la grammaire, à sept il sayait parfaitement le latin et assez bien le grec. Ces premières études, il les avait laites sous Jean d'Angeluzzo, puis à l'école des jésuites qui vinrent en ce temps s'établir à Naples. Mais bientôt il passa de cette ville à Rome, et voici poui' quel motif. Pierre de Tolède, qui gouvernait l'Italie en qualité de viceroi, ayant voulu soumettre ce royaume au régime inquisitorial, le prince de Salerne, que Bernardo Tasso servait comme secrétaire, alla représenter à Charles-Quint les droits de la nation et ses répugnances pour le nouveau mode de gouvernement qu'où lui voulait imposer. Si cette démarche lui concilia la bienveillance du peuple, elle lui attira la haine du vice-roi, qui, dans la suite, dépeignit le prince à l'empereur comme un homme dangereux. Les choses en vinrent même au point que le prince de Salerne jugea prudent de s'éloigner, et il abandonna le territoire de Naples, en déclarant qu'il renonçait à l'obéissance par lui jurée à Charles- Quint. Bernardo, qui portait au prince un attachement à l'épreuve de la mauvaise fortune, le suivit à la cour de Henri II, où il se retira. Ils n'eurent pas atteint les frontières, qu'un édit de proscription fut porté par le vice-roi contre le prince et tous ses adhérents. Torquato, malgré ses neuf ans, y fut compris avec son père : c'était commencer la vie sous de menaçants auspices.

Bernardo laissa son fils à Rome, aux soins de Maurice Cataneo; mais, ayant quitté la couf de France pour celle de Mantoue, il rappela Torquato près de lui, cherchant dans sa présence une consolation à la perte de sa femme, qui venait de succomber à ses malheurs. Le poëte futur, alors âgé de douze ans, quitta de nouveau son père pour aller, en compagnie du jeune Scipion de Gonzague, étudier le droit à Padoue. Il resta cinq ans dans cette ville, et y soutint avec éclat des thèses publiques sur divers sujets d'étude : théologie, ju-

risprudence, philosophie. Mais son culte secret et le plus cher encore était pour la poésie, et il y consacrait déjà de longues heures, malgré l'opposition de son père, qui, en lui conseillant une carrière moins orageuse et plus lucrative, lui mettait comme argument sous les yeux le tableau peu brillant de sa propre vie. 11 avait expérimenté de reste qu'il est plus prudent de s'adresser, pour vivre, aux intérêts pécuniaires qu'aux besoins intellectuels, peu pressants pour un grand nombre, aussi l'engageait-il à plus feuilleter Justinien que Platon, plus Cicéron que Virgile. Mais, toute sage et toute juste que fût en ceci sa prévoyance, c'était même alors une bien vieille histoire que celle du père qui combat les goûts poétiques de son fils. L'Arioste et Pétrarque avaient rencontré la même opposition que le Tasse, sans y céder plus que lui, comme n'y céderont jamais ceux qui sentent au coeur l'impulsion secrète, ou qui portent au front le signe mystérieux. Car comme ces courageux esprits ne pensent pas que l'accomplissement de leur destinée soit dans la somme plus ou moins grande de bonheur qu'ils peuvent réaliser en ce monde, les entraves et les dégoûts qu'on leur objecte ne leur feront certes pas abandonner la voie où les engage fatalement leur génie. Qu'arrive-t-il d'ailleurs en pareille occurrence? L'homme prudent expose avec raison les exigences de la société, les besoins de la vie et les périls de la route ; le poète, répondant avec non moins d'autorité, dit les tendances irrésistibles de sa nature, et je crois que celui-là seul peut décider entre eux, qui a donné à l'un l'instinct casanier qui l'enchaîne aux bords connus, et à l'autre l'esprit investigateur qui le porte sur des ailes par delà l'horizon.

Le Tasse, sourd aux sollicitudes paternelles, entra donc ti-anchement et de bonne heure dans sa voie. A dix-huit ans, il publia, sOus le patronage du cardinal Louis d'Est, le Rinaldo. Ce poème, conçu à l'imitation de l'Odyssée, d'après les Chroniques de Turpin et les romans de chevalerie, eut un immense succès qui rendit le nom du poète instantanément célèbre. Torquato profita de cette réussite pour abandonner ses querelles scolastiques et cette autre profession que son devancier Pétrarque appelle l'art de vendre des paroles et des meri' songes. Et quand à vingt ans il fut admis au nombre des mem-

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Jbres de l'Académie de Padoue, il prit, suivant l'usage, le nom particulier de Pintito, montrant par là qu'il se repentait de tout le temps qu'il n'avait pas consacré aux nobles travaux de la poésie.

Jaloux de justifier le repentir qu'il témoignait, le Tasse ne resta point inactif, et songea dès lors à la Jérusalem délivrée. Il en avait déjà composé plusieurs chants, lorsque, sur les instantes invitations d'Alphonse d'Est, duc de Ferrare, il vint en 1565 se fixer à sa cour. 11 y fut accueilli avec une affectueuse distinction par le duc, qui lui assigna dans son palais un magnifique appartement où il put à loisir se livrer à la composition de son poëme. Six chixnts en étaient achevés et répandus sur des copies qu'on recht^rchait avec enthousiasme, quand il suivit à la cour de France le cardinal Louis d'Est, légat de Giégoire XIII, en io72. L'honorable accueil que le Tasse obtint de Charles IX s'explique naturellement par le rôle glorieux que les Français jouent dans la Jérusalem, et le jeune roi mélancolique, qui parlait élégamment lui-même le langage des vers^, se plaisait à converser avec le chantre de Godefroi. Les souvenirs d'Italie abondaient d'ailleurs à la cour de France, et le Tasse y trouvait avec charme, autour des Médicis, une admiration méritée pour la belle langue et le beau pays dont il allait augmenter les gloires. Il paraît cependant que son existence à Paris ne fut pas toujours heureuse. Charles IX, ignorant sans doute la pauvreté du poète, se bornait à des démonstrations d'estime pour unique marque de bienveillance, et, s'il en faut croire Balzac etGuy-Patin, le Tasse quitta dans un dénûment complet la Fiance, dont, en somme, il n'emporta

1 On ne connaît pus assez le peu de vers qui nous restent de Charles IX. Voici le début d'une épitre à son poète favori, Ronsard. Le chef de la pléiade n'a guère ■iui-mème une allure plus dégagée et plus de grâce en son vieux style

Ton esprit est, Ronsard, plus gaillard que le mien. Mais mon corps est plus jeune et plus fort que le tien. Pour ainsi je conclus qu'en savoir tu me passe D'autant que mon printemps tes cheveux gris efface. L'art de faire Jes vers, dùt-on s'en indigner, Doit être à plus haut prix que celui de régner. Tous deux également nous portons la couronne. Mais, roi je lareceus; poète, tu la donne.

point une idée bien avantageuse. La détresse dans laquelle il y vécut avait sans doute passionné contre elle son jugement. Il revint à Ferrare jouir d'une vie plus facile. La cour du duo Alphonse était alors un lieu de magnificence et d'etichanlement, et, sous les yeux de femmes telles que les princesses de Ferrare, les comtesses de Scandiano et de Sala, Livia d'Aveo, i'heureux poëte peignait sans effort Armide et Herminie. Mais ces créations idéales n'étaient pas seules l'aliment et le charme de ses rêves. A la cour de leur frère, vivaient Lucrèce et Éléonore d'Est. Ces deux princesses avaient reçu par les soins de Renée de France, leur mère, une éducation élégante qui ajoutait aux grâces naturelles de leur esprit; ce qui a fait dire à Brantôme que si elles avaient beau corpSj elles avaient l'âme autant belle.

Pour ma part, je ne saurais douter des sentiments du Tasse pour la princesse Éléonore, mais je ne puis comprendre les mille conjectures inspirées aux biographes et aux commentateurs par cette noble passion. La vie du grand poëte a été et est encore en Italie disséquée sans respect, interrogée sous toutes les faces. On a épelé avec une scandaleuse curiosité toutes les syllabes de ses sonnets, on a cherché dans son œuvre le mot de l'énigme; on voulait connaître à toute force les mystères de son cœur. L'amitié même a été indiscrète, et je m'indigne de voir Manso faire planer sur trois femmes ses probabilités insultantes pour le mystérieux amour du Tasse. Mais c'est ainsi qu'on en use toujours à l'égard des poètes. Leur vie, si féconde en intimes souffrances, est violée dans toutes ses pudeurs. Le voile qu'ils ont tendu sur quelque figure aimée, on l'arrache comme un masque importun qui dérobe une merveille, tandis qu'en soulevant le bandeau sacré ou s'expose à découvrir une créatiu"e vulgaire qui doit au seul génie *\u poëte sa fantastique valeur.

Mais au moins, en cette circonstance, les conjectures les plus nombreuses, en se posant sur Éléonore d'Est, n'enlèvent à ce poétique amour aucun de ses prestiges. Le personnage historique est bien ici à la hauteur de son rôle figuratif. Belle, aimant la solitude, fière, esprit orné, âme ouverte à toate gér néreuse impression, âgée de trente ans quand il la connut, Léonore était bien cette noble vierge mûre {di già matura

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virglnità) dont Sophronie est, au second chant de la Jérusalem, le poétique emblème. Cet épisode où le Tasse, d'une imagination chevaleresque, s'est complu dans le rêve d'un dévouement qui ne lui aurait pas semblé moins facile qu'à Olinde, cet épisode jugé par plusieurs mal lié à l'action générale, a rencontré des censeurs parmi ces gens, toujours armés contre leurs impressions littéraires des lois d'une esthétique souvent absurde. Mais, interprété par Léonore, devant qui le personnage de Sophronie ne trouverait-il grâce, et quelle critique impitoyable contesterait \ l'artiste ce droit, qui est pour lui une consolation et un bonheur, de cacher dans un coin de son œuvre un humble temple à ses amours ?

Au temps de sa faveur à la cour de Ferrare, le Tasse, quoique sérieusement occupé de sa Jérusalem, ne laissait pas de se complaire en ce monde de plaisirs et de galanteries au sein duquel il vivait. Jeune, élégant de manières et de parole, habile dans tous les exercices chevaleresques, ses avantages physiques donnaient un nouveau lustre à la noblesse de ses sentiments, à la beauté de son génie. Sa gloire, dans son premier et doux rayonnement, n'importunait pas encore les regards, et sa jeunesse enivrée allait de succès en hommages.

Les impressions brillantes, sereines, amoureuses de ses belles années, les seules heureuses qu'il goûta jamais, ne se perdirent pas dans l'ivresse du moment ; il les résumait, à ses heures de loisir, dans des Canzoni et des sonnets où la fantaisie italienne se montre dans toute sa richesse.

C'est dans ces petits poëmes, empreints d'un éclat tout méridional, qu'il chante tour à tour la blancheur du sein de sa dame S et le collier de perles qui brille à son cou * ; c'est là qu'il proclame l'aube et le soleil vaincus par elle ', et qu'il compare les femmes de la duchesse d'Urbin aux Heures qui devancent l'Aurore *. Ce sont parfois de prétentieuses galanteries adressées à la marquise dePescaire, couverte d'un voile noir *, ou à Livia d'Arco, en manteau brun ^, ou encore à la duchesse de Ferrare vêtue en chasseresse''. Ailleurs c'est une

Quella candida via, sparsa di stelle... — 2 Tra '1 bianco viso... — 3 Dove nessun teatro... — * Vagge, leggiadre. .. — 5 Donna real, quel di, chc '1 uegro vélo... — ( Ufflida nube, si dispiega... — '? Ha l'arco, onde le nubi...

abeille {vile ape!) qui, se posant sur la bouche de sa dame {fiorito soggiorno), pique ces lèvres divines, qu'elle prend, à leur incarnat, pour une rose (bello error !) '.Chaque membre de ce briliam g-ynécée reçoit ainsi sa louange et son hommage ; mais son encens le plus amoureux^ c'est toujours aux pieds de Léonore que le poëte le brûle. Écoutez-le se plaindre d'un mal qui prive la princesse de chanter :

« Ah ! bien cruel est le destin, qui, enviant au monde Thar- « monie de tes accents, lui enlève ses plus doux prestiges ;

« Car le charme de ta voix pouvait dégager de ses nuages « l'intelligence la plus ténébreuse ; il pouvait inspirer d'ar- « dentés pensées d'amour, de purs et nobles sentiments.

« Mais, sans doute, nous n'étions pas dignes de telles fa- « veurs, et c'est assez pour nous du ravissement où nous jet- « tent ton céleste sourire et l'éclat serein de tes yeux.

« Le paradis n'aurait donc plus de merveilles, si le monde « connaissait par toi le chant des anges, comme il admire en « toi leur beauté. »

Écoutez-le parler d'elle encore dans un sonnet modèle de grâce :

« En tes jeunes ans, tu semblais une rose purpurine qui « ferme son sein aux doux rayons et au zéphyr, et qui se cache « en son tendre bouton, vierge encore et pudique.

« Ou plutôt, car on ne peut te comparer à rien de mortel, « tu ressemblais à l'aurore céleste qui emperle de rosée les « campagnes, et dore les monts, rougissante et pure dans un « ciel serein.

« Or, ton été n'a rien enlevé à ton printemps, et nulle « jeune beauté, sous sa riche parure, ne saurait vaincre ni « même égaler ta grâce négligée.

« Ainsi la fleur est plus belle quand elle déplie ses Icuilles « odorantes ; ainsi le soleil jette plus de feux et de lumière à « son midi qu'à son matin ^. »

1 Mentre Madonna s'appogiô pensosa...

lOn aimerait à multiplier ces citations, n'était la crainte «le trot> altérer l«

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Ce fut en :elte veine d'inspiration amoureuse qu'il composa la pastorale de VAminta. Ce petit drame bucolique, dans le goût du Pastor fido de Guarini, obtint sur le théâtre de la cour (4S73) un succès d'enthousiasme si grand, que la duchesse d'Urbin, aiors à Pesaro, en fit réclamer une copie près d'Alphonse. Le Tasie lui porta lui-même sa pastorale, et la noble princesse co'iduisit le poëte à Castel-Durante, où il termina près d'elle son grand ouvrage.

Mais au moment où le Tasse, son œuvre achevée, rêve un avenir prochain plus glorieux encore que sa vie présente, c'est alors que commencent les tortures de ce long martyre qui l'abreuva de si constantes amertumes.

Avant de publier son poëme, il veut le soumettre à la critique d'hommes éclairés. 11 l'envoie à Scipion de Gonzague, ainsi qu'à plusieurs autres amis de Ferrare et de Padoue. Il les presse de lui communiquer leurs observations ; il recueille les voix, pèse les avis de chacun, et se livre avec ardeur à la correction de la Jérusalem. A ce travail, dont la tension frémissante lui allume le sang, il contracte une fièvre qui redouble l'exaltation de son cerveau, et c'est alors que le duc Alphonse le charge de continuer l'histoire de la maison d'Est, commencée par Pigna ! Mais l'inquiétude naturelle de son esprit, ainsi mise en éveil, va jusqu'au délire à la nouvelle qu'on imprime clandestinement la Jérusalem sur des copies détournées et imparfaites; douleur poignante que l'artiste, initié à tous les mystères, à toutes les sollicitudes de la composition, peut seul comprendre ! Le Tasse conjure Alphonse d'écrire à tous les princes d'Italie pour faire défendre la publication de son poëme. Ses idées se troul)lent, il est en proie à mille terreurs ; car, outre les imperfections dont il a conscience et les infidélités qu'il redoute, il a des angoisses d'un autre ordre : il s'imagine que ses ennemis vont provoquer contre son œuvre les censures du saint office ; il trembh', d'avoir

charme et la forme de ces délicieuses galanteries ; car, on l'a dit ailleurs à propos des somiets de Jlichel-Ange {Revue de Paris, du 14juin iS40), la traduction la plus fidèle d'un sonnet n'en reproduit ni le mouvement ni le coloris, ui la grâce elliptique ni l'harmonieuse concision. 11 faut lire ces charmants petits poëmes en italien ; hors de là, ils perdent la moitié de leur prix.

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altéré quelque dogme de la foi. 11 court en hâte à Bologne chez le grand inquisiteur, lui confie ses scrupules, et en obtient une absolution qui ne peut lui rendre pleinement son calme. A ces tourments de toutes sortes vient se joindre une perte bien douloureuse, celle de son père, qu'il aimait tendrement, et qui meurt à point pour ne pas voir se réaliser des malheurs qui dépassèrent ses prévisions.

Cependant les trahisons de Tamitié ne se bornent pas à livrer l'oeuvre du Tasse ; voici qu'un gentilhomme de Ferrare, contident de ses amours, se permet d'indiscrètes révélations sur elles. Le poëte, indigné, lui reproche sa perfidie ; au lieu d'excuser sa conduite, le gentilhomme joint la raillerie à l'outrage ; il s'ensuit incontinent une rixe dans le palais ducal même, puis un duel hors de la ville. Le Tasse, confiant en la loyauté de son adversaire, se rend seul au lieu indiqué ; mais à peine a-t-il croisé le fer avec ce traître, que trois frères de celui-ci sortent d'une embuscade, l'épée à la main. Sans s'effrayer du nombre, Torquato leur tient bravement tète, en blesse deux, et les met tous quatre en fuite. Le peuple de Ferrare n'a qu'xm cri d'admiration pour ce coup de vigueur, et va chantant par les rues ces deux vers :

Colla penna e colla spada, Nessun val quanto Torquato 1.

Mais dès lors de lugubres soupçons assiègent le poëte ; il craint qu'on n'attente à ses jours par le fer ou par le poison ; une profonde mélancolie teint en noir toutes ses pensées. Puis les éclairs de la fureur sillonnent parfois son morne abattement, et le jettent en des violences que l'exaspération de son esprit explique, sans pour cela, il est vrai, les justifier.

Ceux dont l'âme est sans orages, et dont fa vie facile, froide, méthodique, est étrangère à ces brûlantes agitations, ceux-là sont impitoyables pour Cj tortures qu'ils ignorent, et qu'ils jugent d'ordinaire ave, ane bien audacieuse sévérité. Ne pourrait-on pas cependant décliner en ceci leur compétence ? La broussaille tapie dans le vallon, à l'abri du vent et de la fou-

i A la plume on à l'épée, Torquato n'a point d'égal.

dre, serait, il semble, mal venue à nier, plus mal venue encore à railler les convulsions du chêne luttant au sommet de la montagne contre la tempêle qui fait craquer ses rameaux. Si donc on a pu taxer de folie le délire que causait au Tasse l'efferveseenee de sa pensée, on doit avouer au moins que cette folie était d'une étrange nature. Car, s'il était fou, l'homme qui réfutait avec tant de modération et de sagacité les critiques dont l'Académie délia Crusca poursuivait avec acharnement son poëme ; qui, au plus fort de ses angoisses , entretenait de l'hôpital Sainte-Anne une correspondance nombreuse, et répandait dans des vers si touchants les tristesses de son âme ; certes, s'il était fou cet homme, sa folie au moins était sublime!

La conduite du duc Alphonse à l'égard du Tasse a été si diversement interprétée, qu'il pourrait y avoir peu de justice à trop l'accuser des maux qui accablèrent le poëte. 11 est vrai que ses bontés premières ne peuvent faire oublier ses rigueurs d'ensuite; mais je crois que Torquato portait en lui-même l'instrument le plus impitoyable de son martyre, et que les tortures de son esprit étaient encore ses maux les plus cuisants et les plus réels. Ses années d'hôpital ou de détention aggravèrent sans doute ses souffrances en les aigrissant, mais sa liberté ne lui rendit pas le bonheur.

Quelques-uns prétendent que les indiscrétions méchamment commises sur son amour irritèrent le prince contre lui ; mais ses disgrâces à la cour de Fenare semblent dater d'une scène violente qui éclata en plein bal, dans les salons de la duchesse d'Urbin. On se saisit alors du Tasse, on le tient quelques jours mcarcéré, puis, sur son propre désir, on le conduit chez les moines de Saint-François.

Mais bientôt le séjour de Ferrare lui devient odieux ; le souvenir du passé faisait avec ''^ situation présente un si douloureux contraste ! Il songe donc à fuir en secret, et par une nuit obsciu"e, sans argent, sans ^^ide, et presque sans habits, il exécute sa résolution.

11 arrive à Turin, où il est reconnu. Le duc de Savoie, instruit que cet homme illustre est dans ses États, le mande près de lui, et le traite avec tous les égards dus à son génie et à ses malheurs. Mais la mélancolie avait jeté dans cette àme

de bien profondes racines. De nouvelles frayeurs l'obsèdent et le chassent de Turin, où il redoute le voisinage de Ferrare. 11 se rend à Rome, où il espère trouver un plus sûr asile ; mais soudain un grand désir le prend de revoir sa sœur Cornélia, qui demeure à Sorrente. Ce voyage l'expose à de grands périls, puisque l'édit de proscription plane toujours sur sa lête dans le royaume de Naples ; mais il brave le danger, se déguise sous des habits de pâtre, et se rend auprès de sa sœur.

Une scène touchante se passe à leur entrevue. Craignant que les événements et l'absence n'aient changé ses sentiments pour lui, avant que de se découvrir à elle, il veut éprouver son cœur. Il s'annonce donc comme un messager qui apporte des nouvelles du Tasse. Cornélia ne reconnaît point son frère, dont la souffrance et les travaux de la pensée ont bien assombri les traits. Elle ouvre la lettre qu'il lui présente, et en lisant le douloureux récit que le poëte a tracé de ses maux, la pauvre femme se prend à fondre en larmes. A la vue de ces pleurs si vrais, le Tasse se nomme, et s'élance dans les bras de sa sœur. Une lettre de Léonore vient l'arracher à la vie plus calme qu'il mène à Sorrente ; la princesse le rappelle * à Ferrare : M Je pars, dit-il à sa sœur, je vais volontairement me remettre en mes premiers fers. » 11 retourne donc à la cour d'Alphonse, qui le reçoit avec bienveillance, mais non plus avec toutes les faveurs du passé. La défiance du poète en est promptement éveillée ; il pense que ses ennemis l'ont calomnié près du prince, qui a trop facilement en effet écouté les bruits perfidement répandus sur l'altération de ses idées. On en vient à lui refuser tout accès près de Léonore, et quand il réclame ses manuscrits, il ne peut les obtenir d'Alphonse, dont ses chants font toute la gloire. Blessé de ces étranges procédés, le Tasse s'éloigne une seconde fois de Ferrare.

Le voilà rejeté dans sa vie errante, cherchant partout des jours meilleurs. Il va successivement de Padoue à Venise, puis

1 D'autres ont dit que le Tasse avait sollicité avec instance la faveur de retourner à la cour d'.\lphonse ; mais Manso, biographe contemporain du poëte, est formel et semble véridique sur ce point : « Gli vennero lettere di madonna i Leonorada Este che, corne abbiamo detto, era sua parlieolar signorafavui-atrice ce pefciô consapevole di tutli suoi andamenli, per le quali gli persuadeva che • dovesse ritoraarsene a Ferrara. >

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à Urbin, dont le duc régnant, époux de Lucrèce d'Est, lui offre une généreuse et amicale hospitalité. Il se repose quelques mois daps la douceur de cet accueil, mais ses fatales inquiétudes ne tardent pas à l'assaillir de nouveau. Le démon de sa pensée ne lui permet pas de repos ; une terreur inexplicable le domine ; il s'enfuit brusquement et arrive une seconde fois aux portes de Turin, dans un costume si délabré, que les gardes lui refusent l'entrée de la ville.

Heureusement, et par un hasard unique, il survient un vieil ami du poëte qui le reconnaît et le conduit au marquis Philippe d'Est, gendre du duc de Savoie, puis au prince de Piémont lui-même. Charles-Emmanuel accueille avec empressement l'illustre et malheureux voyageur ; il le presse de rester à sa cour, il lui fait les offres les plus séduisantes, dans lesquelles entrait bien un peu, j'imagine, Tespoir que le poëte payerait sa dette de reconnaissance en vers immortels.

Le Tasse, brisé de fatigues, et d'ailleurs cédant toujours avec bonne foi aux sourires passagers de sa fortune, ne se rend pas d'abord sans joie aux propositions qui lui sont faites. Une lettre du cardinal Albani, qui cherche à dissiper les terreurs imaginaires dont son âme est troublée, contribue à donner quelque trêve à ses agitations. Le séjour de Turin lui semble donc quelque temps, sinon heureux, au moins tolérable ; mais ces jours moins sombres durent peu ; la fatalité qui l'entraîne ne le laisse pas longtemps respirer, et le relance bientôt à la poursuite de ce vague bonheur qu'il ne peut saisir. Ferrare est toujours le but où ses désirs le rappellent ; c'est là qu'il a connu le bonheur et la gloire, c'est là qu'il a goûté les courts enivrements de sa jeunesse, et c'est là qu'il voudrait enfin dresser la tente de son repos. Puis, il faut bien le dire, la patrie du poëte n'est qu'aux lieux où il aime. Partout ailleurs qu'à Ferrare, l'Italie n'a plus pour le Tasse ni beau soleil, ni ciel bleu, ni parfums ; le monde n'était beau pour lui qu'éclairé par les yeux de Léooare.

11 profite du second mariage d'Alphonse avec Marguerite de Gonzague, pour retourner à Ferrare ; le dédain l'y attendait. Le duc refuse de le voir, les courtisans l'évitent, les valets vont jusqu'à l'outrager. Alors l'indignation du poëte, indignation légitime apparemment, éclate, et foudroie d'injures toute

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cette maison d'Est si ingrate pour lui, et si oublieuse des chants qui l'immortalisent. C'est alors qu'Alphonse, redoutant quelque poétique vengeance, le fait conduire et enfermer à l'hôpital de Sainte-Anne (1579).

Quelques-uns ont voulu nier, à l'honneur d'Alphonse^ la longue et despotique détention du Tasse ; mais il estimpf^'ssible d'en douter en lisant sa correspondance et oeaucoup de ses poésies. Il date une lettre dalle prigioni di Sont' Anna. Dans une autre, adressée à Maurice Cataneo, il s'écrie : « Quando sarà quel giorno ch'io passa respirare sotto il cielo aperto ? » Enfin (et l'on pourrait multiplier ces citations qui sont des preuves), voici comme il se plaint dans un sonnet au jeune prince de Mantoue :

Chiaro Vincenzo, io pur languisco a morte In carcer tetro, e sotto aspro governo...

Dans cette prison de fous, toute retentissante de cris horribles, l'exaspération du Tasse est au comble. Toutes ses souffrances, celles du corps aussi bien que celles de l'àme, prennent des symptômes effrayants. Il passe tour à tour de l'abattement au délire, et, dans la solitude de sa captivité, son àme ulcérée se dévore elle-même.

Parfois il s'imagine qu'un esprit fantastique le visite et lui parle. Était-ce donc l'image de Léonore qui se penchait sur le front abattu de son poète aimé, comme l'image de Laure sur le chevcl de Pétrarque; ou bien était-ce la Muse qui le visitait, comme Milton, au lever du jour?

Qui le croirait? dans les angoisses de ce martyre, le Tasse conserve une puissance de création et de logique que rien ne peut abattre. L'Académie délia Crusca, qui vient alors donner son coup de pied au lion enchaîné, éprouve tout ce qui reste de saine raison et de force à cette grande nature. Au pamphlet de Sébaitien Rossi, qui finit par avouer que ces attaques littéraires >ont une vengeance des Florentins, dont l'auteur de la Jérusalem avait, par ses écrits en mainte occasion, et par son silence en d'autres, froissé l'orgueil, le Tasse répond par une Justification digne, judicieuse et sans amertume, de sesouvraged et de sa personne.

Tandis que des éditions subreptices de son poëme se succèdent à Venise, à Casal-Maggiore, à Ferrare, à Parme et en France ; que des étrangers viennent de tous les points 'e l'Europe contempler le poêle dans son cachot, lui s'adresse à tous les 'princes d'Italie pour obtenir sa délivrance. Le pape Grégoire XIll, les ducs de Toscane, d'Urbin et de Mantoue, pressent le duc de Ferrare de la lui accorder; mais le prince, sa- «hant l'instrument terrible dont peut s'armer la vengeance du poëte, tarde toujours à se rendre aux sollicitations de l'Italie entière. Enfinj "Vincent de Gonzague s'étant porté caution que le Tasse ne publierait rien d'outrageant contre la maison d'Est, le duc cède au vœu général.

Le Tasse recouvre sa liberté le 6 juillet 1386, après plus de sept ans de détention. Hélas! il abandonne cette fois Ferrare sans emporter le désir d'y retourner jamais. La cour d'Alphonse n'a plus d'aimant qui l'y attire ; Léonore est morte pendant la captivité du poëte, et, s'il en faut croire la marquise Canonici Facchini, le dernier soupir de la princesse est un soupir de douleur et de compassion pour l'illustre captif.

Au sortir de Ferrare, le Tasse se reprend un peu aux joies du monde à la cour de Mantoue. Il se distrait dans les fêtes du carnaval, qui jettent quelques lueurs de gaieté sur sa mélancolie, et compose sa tragédie de Torrismond, qu'en signe de gratitude il dédie à Vincent de Gonzague. Mais l'air de Mantoue lui est funeste ; sa santé ne s'y peut rétablir, et. las d'ailleurs de cette brillante servitude dont il a, toute sa vie, souffert à la cour des princes, il soupire après une existence plus indépendante.

Rome, la ville des ruines, est d'abord le lieu vers lequel ses sympathies l'entraînent ; mais il se rend à Naples pour y poursuivre la restitution des biens de sa mère, et les magnificencec de ce pays exercent sur son âme un charme facile à com» prendre. Naples est désormais sa résidence habituelle et préférée. On le voit bien encore errer par l'Italie, visiter Florence, sur les pressantes sollicitations du grand-duc Ferdinand, re tourner à Rome, et faire une halte à Bergame ; mais à Naples seulement il trouve dans les émanations de cette terre embaumée, dans la douceur du climat, un calmant inespéré pour ses souffrances. C'est au monastère du Mont-Olivet qu'il cherche

un asile ; car, en ces temps de vives croyances, les cœurs troublés avaient au moins ce doux refuge des cloîtres. On s'y retirait, comme en un port, à l'abri de la tourmente humaine. Dans la prière et le recueillement, on y radoubait son navire avarié ; puis, l'âme un peu remise de ses fatigues, on retournait braver la vie et ses orages. Alors les âmes blessées épanchaient leurs larmes au sein du prêtre, qui versait les consolations du ciel sur leurs plaies ; maintenant nos sanglots et nos pleurs nous les répandons dans nos livres; mais, pour ces tristes confessions, plus contagieuses que salutaires, nous n'avons plus de remède, à moins qu'on ne regarde comme tel l'odieuse frénésie du suicide.

Dans sa douce et calme retraite, le Tasse ne demeure point oisif. C'est alors qu'il compose la Jérusalem conquise, écho sévère mais affaibli de la Jérusalem délivrée. Il dédie ce nouveau poëme au cardinal Cintio Aldobrandini, qui, reconnaissant de cet hommage, engage le pape Clément VIII à rendre au chantre de Godefroi les mêmes honneurs que le chantre de Laure avait reçus. Le pape accueille favorablement cette demande, et le Tasse est mandé à Rome pour recevoir au Capitole la couronne, ornement des empereurs et des poètes.

11 semble donc que le laurier va enfin remplacer la couronne d'épines sous laquelle sa tête a si longtemps saigné. Mais Torquato ne partage point cette illusion ; le bonheur lui a trop souvent menti pour qu'il se fie encore à ses promesses. « C'est un cercueil qu'il me faut, répondit-il à la glorieuse invitation ; un cercueil et non un char de triomphe. » Cependant il se laisse entraîner par ses amis, et arrive à Rome, où le pape le reçoit en lui disant : « Venez recevoir une couronne qui sera autant honorée par vous qu'elle a jusqu'ici honoré les autres. » Mais, ni ces aimables paroles, ni les respectueux hommages qu'on lui prodigue, ne peuvent détruire les sombres pressentiments qu'il a de sa mort prochaine. Une fièvre lente le mine sourdement, et tandis qu'on hâte les préparatifs de son triomphe, i\ se fait transporter au couvent de Saint- Onuphrc. Depuis longtemps le silence des monastères était phis doux à sa pensée que la pompe bruyante des palais.

Les religieux, voyant un matin, par une pluie oattante, arriver la voiture du cardinal Cintio, pensent qu'un grand

motif peut seul amener cet éminent personnage. Ils accourent, le prieur en tête, et Torquato, le visage décomposé, descend à leurs yeux du carrosse. « Mes pères, leur dit le poëte d'une voix éteinte, je viens mourir parmi vous ! » Son état empire de jour en jour, et, le 23 avril 1595, son médecin lui déclare qu'il touche à ses derniers moments. Le Tasse reçoit cette nouvelle avec la joie d'un homme qui apprend sa délivrance, et, quelques heures après, il avait rendu à Dieu son âme, sacrée par le double baptême du génie et de la douleur.

Telle est l'esquisse de cette vie désolée, esquisse peu profonde et rapide, car la tristesse vous saisit à contempler de trop près cette histoire douloureuse, et la main ne trace qu'avec mélancolie ces lugubres détails.

De l'homme en passant à l'œuvre, nous n'avons pas à beaucoup nous appesantir sur le mérite, si universellement reconnu, de la Jérusalem délivrée. M. de Chateaubriand, venant après tant d'autres confirmer sa valeur, a dit de ce poëme qu'il semble écrit au milieu des camps sur un bouclier. Ajoutons que le poëte qui a créé Renaud n'est pas moins le chantre des amours que celui des combats, et que, sous sa main, les cordes voluptueuses de la lyre ne rendent pas des accents moins heureux que celles consacrées aux mâles accords. Entre une bataille et xm assaut, en combien d'amoureuses peintures son facile pinceau ne s'est-il pas en effet complu! Quelles plus ravissantes idéalités de femmes, et quelle galerie plus variée ! Armide, perfide comme Alcine et belle comme Vénus ellemême ; Clorinde, fière comme Desdemona, et qu'à plus juste titre qu'elle on pourrait saluer des paroles du Maure : 0 ma belle guerrière! Puis cette mélancolique Herminie, la plus touchante figure de la Jérusalem, représentation fidèle de la femme au seizième siècle, physionomie romanesque à la fois et vraie, où les sentiments que l'amour inspirait alors éclatent dans toute leur enthousiaste naïveté. C'est même, je le sais, un reproche qu'on a fait au Tasse, d'avoir plutôt peint les mœurs et les caractères de son époque que ceux du douzième siècle, où il introduisait son épopée. On a regretté que le poëte n'eût pas empreint son poëme de couleurs plus locales, et plus scrupuleusement reproduit ce mélange ae courdge, de :L'ocité et de superstition qui caractérise les croisés. Sesper-

sonnages, il est bien vrai, sont moins épiques que chevaleresques ; mais ils conservent toujours une élévation suffisante même pour l'épopée, car le Tasse a su leur donner ia nature idéale et la contiguration que les anciens affectaient aux leurs. A ces infidélités historiques le poëme gagne d'ailleurs plus de charmes qu'il ne perd de vérité ; car ces scènes de magie et de passion que le poète a jetées dans son œuvre lui donnent un genre d'intérêt qui délasse le lecteur de la solennité épique. « Tant que je vivrai, dit quelque part M. de Lamartine, je me souviendrai de certaines heures de l'été que je passais, couché sur l'herbe dans une clairière des bois, à l'ombre d'un vieux tronc de pommier sauvage, en lisant la Jérusalem délivrée. » C'est que ce livre s'adresse à tous, à l'artiste comme au lecteur frivole ; et si le premier l'admire comme poëme, l'autre le lit comme roman.

La nouvelle traduction de la Jérusalem qu'on offre au public est faite dans ce système de scrupuleuse exactitude littérale qui prévaut le plus généralement aujourd'hui.

Toutefois, qu'on garde de s'y méprendre, en s'interdisant les arabesques et les fioritures qu'on aurait pu, comme d'autres, broder autour du texte, et qui n'auraient fait que des surcharges sur ce clinquant dont parle Boileau ; en respectanl même les concetti et les froides antithèses dont malheureusement ce poëme est parsemé, on n'a pas cru devoir répudier toute élégance dans la traduction d'un poëme élégant, ni devoir copier l'original à la vitre, comme M. de Chateaubriand a fait pour Milton : ce sont là, il semble, de ces familiarités qui ne sont permises et de bon goût que de génie à génie.

Mais, en traduisant par octaves, ce qu'on a surtout fait l'effort de conserver, c'est la physionomie, c'est le mouvement de la période italienne, Jont on a, le plus souvent possible, reproduit renchaîneiE^nt et la marche parfois un peu traînante, sans multiplier à plaisir les brisures et les charnières de la phrase.

Ce procédé de traduction consciencieusement littérale blesse encore, par les aspérités du style qu'il impose, certaines oreilles trop habituées aux cadences de la mélopée académique ; et pourtant, lorsque le lecteur rencontre une période qui lui paraît mal sonnante, selon les lois d'euphonie que son oreille

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