‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 4 sur 114 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Je chante les pieuses armes, et le capitaine qui délivra le grand tombeau du Christ. Il fit beaucoup par son génie et sa valeur ; il eut beaucoup à souffrir dans cette glorieuse conquête. En vain l'enfer se déchaîna contre lui; en vain s'armèrent les peuples d'Asie ligués avec ceux d'Afrique : le ciel lui accorda ses faveurs, et ramena sous les saints drapeaux sef compagnons d'armes dispersés.

0 Muse ! toi qui ne te ceins pas le front des périssables lauriers cueillis sur l'Hélicon, mais qui, dans le ciel, parmi les chœurs bienheureux, portes une couronne immortelle d'étoiles d'or. Muse, inspire à mon sein de célestes ardeurs, éclaire mes chants, et pardonne si je mêle des ornements à la vérité, si je répands sur mes vers d'autres prestiges que les tiens.

in.

Tu le sais : le monde accourt où le Parnasse épanche le plus de ses douceurs mensongères, et le vrai, paré de vers harmonieux, a persuadé les plus rebelles, en les séduisant. Ainsi nous présentons à l'enfant malade les bords du vase arrosés d'une suave liqueur : trompé, il boit les sucs amers, et reçoit la vie de son erreur.

Et toi, magnanime Alphonse, qui m'as soustrait aux fureurs de la fortune, et conduit au port, moi pèlerin errant, battu par les ondes et comme englouti au sein des écueils.

reçois d'un front souriant ces vers que je t'offre comme un hommage à toi voué. Peut-être, un jour ma plume devineresse osera-t-elle écrire de toi ce qu'elle indique à peine auiourd'hu! .

Il esi nien juste, si l'on voit jamais uni le bon peuple du Christ, et qu'il aille, avec navires et chevaux, arracher à la Thrace féroce sa grande mais injuste proie, il est bien juste qu'il te concède le commandement sur terre, ou, s'il te plaît, le suprême empire des mers. En attendant, émule de Godefroi, écoute mes chants et prépare- toi aux armes .

La sixième année s'écoulait, depuis que les chrétiens étaient passés en Orient pour leur glorieuse entreprise. Ils avaient déjà pris Nicée d'assaut, et la puissante Antioche par ruse ; ils l'avaient ensuite défendue en bataille contre une innombrable armée de Perses, et, s'étant emparés de Tortose, ils avaient cédé à la mauvaise saison, et attendaient l'année nouvelle.

Et la fin de ce pluvieux hiver, qui avait interrompu la campagne, n'était pas désormais éloignée, quand le Père éternel, — du haut de son trône place dans la partie la plus sereine du ciel, et autant au-dessus de la sphère étoilée que les étoiles sont au-dessus de l'enfer, — abaissa ses regards, et embrassa dans un seul instant et dans un seul coup d'œil tout ce que le monde enferme.

Il contemple toutes cioses, et sa vue se repose enfin en Syrie sur les princes chrétiens. De ce regard qui pénètre les affections humaines sous leurs plus mystérieux replis, il voit Godefroi qui désire ardemment chasser les païens impies de la sainte cité ; plein de foi et de zèle, il méprise toute gloire mortelle, l'empire et les richesses.

Mais il voit dans Baudoin un esprit ambitieux qui aspire aux grandeurs humaines ; il voit Tancrède, ayant la vie en dégoût, tant son vain amour le dévore et le torture ; il voit Buëmond jeter dans Antioche les bases profondes d'un nouvel empire, y

Imposer des lois, y introduire les bonnes mœurs, les arts et le culte du vrai Diei .

A.bsorbé en de telles pensées, il semble avoir oublié tout iutre dessein. 11 voit dans Renaud un esprit guerrier et une ardeur impatiente du repos ; en lui point de désir pour l'or ou l'empire, mais luie soif ardente, immodérée de gloire ; il le voit attentif aux récits de Guelfe, apprenant de sa bouche les éclatants exploits de ses aïeux.

Quand il a de ces cœurs et d'autres encore sondé les intimes pensers, le roi du monde appelle à lui, du sein des splendeurs angëliques, Gabriel, qui marche le second aux premiers rangs. Fidèle interprète de Dieu, c'est un agréable envoyé aux meilleures âmes ; il porte sur la terre les décrets du ciel, et reporte au ciel les prières et la ferveur des mortels.

xu.

Dieu dit à son messager : « Va trouver Godefroi, et dis-lur en mon nom : Pourquoi n'agit-on pas ? Pourquoi ne recommence-t-on pas maintenant la guerre qui doit délivrer Jérusalem opprimée ? Qu'il convoque les chefs à un conseil, qu'il stimule les plus lents, et qu'il soit leur général. Je le choisis au ciel, et Lis l'éliront sur la terre, eux naguère ses égaux et désormais les exécuteurs de ses volontés. »

xni.

Il dit. — Et Gabriel s'apprête soudain à s'acquitter de cet ordre. 11 enveloppe d'air sa forme invisible et la rend palpable aux sens mortels. Il revêt des membres humains et une figure humaine, mais empreinte d'une céleste majesté. 11 prend 1 âge qui sépare la jeunesse de l'enfance, et orne de rayons sa blonde chevelure.

Il s'attache de blanches ailes, dorées aux extrémités, infatigables et rapides. Avec elles, il fend les airs et les nuages, il plane sur la terre et sur la mer. Ainsi revêtu, le céleste envoyé s'élance sur le globe. Il s'arrête d'abord au mont Liban, et s'y balance sur ses ailes étendues.

Puis il abaisse précipitamment son vol vers les plaines de Tortose. Un nouveau soleil levant, mais encore caclié en partie sous les ondes, sortait de l'Océan. Godefroi offrait à Dieu ses prières du matin, selon sa coutume, lorsque, avec le soleil, mais plus brillant que lui, l'ange lui apparaît du côté de l'Orient.

« Godefroi, lui dit-il, voici la saison favorable pour les combats ; pourquoi donc cette lenteur à délivrer Jérusalem captive ? Assemble les princes en conseil, presse les plus négligents à l'exécution de cette œuvre. Dieu t'a élu leur chef, et eux-mêmes se soumettront volontairement à toi. xvn.

« C'est Dieu qui m'envoie, et c'est sa volonté que je te révèle en son nom. Oh ! quelle confiance dans un glorieux triomphe ne dois-tu pas avoir désormais, quelle foi dans l'armée commise à ta garde ! » 11 dit, — et revole aux régions les plus hautes et les plus sereines du ciel. A ces paroles, à cette splendeur, Bouillon reste les yeux éblouis et le cœur étonné, xvui.

Mais quand il recouvre ses sens et qu'il songe à cette apparition, à son but et à son auteur, lui qui le désirait déjà, brûle maintenant de terminer la guerre dont il est élu chef. Non qu'un souffle d'ambition lui gonfle la poitrine en se voyant l'objet des divines préférences, mais sa volonté s'embrase dans la volonté du Seigneur, comme l'étincelle dans le feu.

Il invite donc ses compagnons dispersés à se réunir. Les lettres succèdent aux lettres, les courriers aux courriers. La prière est toujours jointe au conseil. Tout ce qui attire et émeut Mue âme généreuse, tout ce qui peut réveiller un cou rage endormi, il le met, ce semble^ en usage, et d'une façon si efficace, qu'il entraîne et séduit.

Les chefs accourent et les autres les suivent ; Bcëiriond sei\ ne vient pas. Une partie campe au dehors, Tortose reçoiv

fûutre en ses murs. Les grands de l'armée s'assemblent (glorieux sénat !) en ce jour solennel. Au milieu d'eux^ le pieux Godefroi, d'un front auguste et d'une voix sonore, commence en ces moto :

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