‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 43 sur 114 · XLI · texte numérisé non relu

XLI

La massue d'Albazar terrasse Ernest; Enguerrand tombe sous l'épéed'Algazel. Mais qui pourrait décrire le nombre des victimes vulgaires, et les divers genres de mort? Godefroi, cependant, éveillé aux premiers cris, ne perd pas un instant; couvert de ses armes, il a rassemblé autour de lui un gros de gueiTiers, et s'avance avec eux.

Au tumulte dont les cris retentissent de plus en plus affreux, il a bien deviné que c'est une attaque imprévue des voleurs arabes, car il n'ignorait pas qu'ils parcouraient les pays d'alentour ; mais il ne pouvait croire que ces lâches bandits eussent jamais l'audace de l'attaquer.

Tandis qu'il est en marche, il entend soudain d'un autre côté crier : Aux armes ! aux armes ! L'air résonne en même temps de hurlements barbares : c'est Glorinde qui mène au combat les troupes d'Aladin; Argant esta son côté. Alors Godefroi se tourne vers Guelfe, son lieutenant, et lui dit :

« Écoute ce nouveau bruit de guerre qui vient de la colline et de la cité. Il faut que ta valeur et ton adresse répriment ce premier choc des ennemis. Va donc, et emmène avec toi une partie des guerriers qui me suivent ; avec le reste j'irai sur l'autre point repousser les barbares. »

Ces dispositions prises, une fortune égale les conduit tous deux par des sentiers divers. Guelfe court à la colline, et Godefroi aux Arabes, qui n'ont pas encore trouvé de résistance. En chemin, il a rallié de nouvelles forces, et sa troupe est déjà nombreuse et redoutable quand il arrive aux lieux que le Turc féroce inonde de sang.

Ainsi, en descendant du mont où se cache son humble source, le Pô humecte à peine le sable de son lit ; mais, tou-

jours plus grand, plus il s'éloigne du mont natal, plus il s'enorgueillit de ses eaux abondamment accrues. Sur ses digues brisées il lève un iront de taureau, et s'épand de tous côtés cr. vainqueur. De ses cornes il repousse l'Adriatique, et semble lui porter lafuerre plutôt que le tribut de ses ondes.

Godefroi court à ses troupes effrayées qui fuient, et les menace. « Quelle est donc votre frayeur? s'écrie- 1- il ; où fuyezvous? regardez au moins qui sont ceux qui vous chassent. C'est une troupe de voleurs qui ne savent ni donner ni recevoir en face une blessure. Retournez-vous contre eux, et vos seuls regards seront des armes qui les feront trembler. »

XLVUI.

Il dit, et pousse son coursier au milieu de l'incendie allumé par Soliman. 11 s'élance au travers du sang, de la poussière, des coups, des dangers et de la mort. Son épce lui ouvre les passages les plus encombrés et rompt les rangs les plus épais. Des deux côlés il renverse pêle-mêle cavaliers et chevaux, armes et guerriers.

11 franchit des monceaux confus de victimes, et passe outre. L'intrépide soudan, qui voit venir cette terrible attaque, ne fuit ni ne recule ; il vole au contraire à sa rencontre, et, levant son glaive, il fond sur lui pour le frapper. Oh! quels guerriers la fortune réunit des extrémités du monde pour se mesurer ensemble !

Voici l'heure où, dans une étroite arène, la fureur va disputer au courage le vaste empire de l'Asie. Qui peut dire combien sont pesantes, combien sont rapides leurs épées, combien ce duel est terrible? Je tais ici des exploits prodigieux que la nuit enveloppa de son ombre, hauts faits dignes d'un soleil éclatant et des regard? du monde entier.

Le peuple du Christ, enhardi par un tel chef, revient à la charge. Autour du soudan se presse un épais bataillon de ses meilleurs soldats. Chrétiens et Intidèles, tous indistinctement teisnentle solde leur sang; les uns et les autres, vainqueurs et vaincus, donnent et reçoivent égalcuient la mort.

LU

Tel?, égaux de force et d'audace, combattent l'Auster et TAquilon. Aucun d'eux ne cède à l'autre l'empire du ciel et de la mer, mais ils opposent les nuées aux nuées et les vagues aux vagues. Ainsi, dans cette lutte opiniâtre, acharnée, on ne plie ni d'un côté ni de l'autre; on s'affronte, on se heurte horriblement, boucliers contre boucliers, casqaes contre casques, glaives contre glaives.

Lin.

Cependant du côté de Guelfe le combat n'est pas moins terrible, ni la mêlée moins ardente. Mille nuages peuplés d'esprits infernaux, se sont répandus dans les airs, et viennent en aide aux païens. Aussi pas un ne songe à fuir, et les feux de l'enfer embrasent encore Argant, déjà dévoré de ses propres feux.

Il a, de son côté, mis les gardes en déroute, et franchi d'un bond les retranchements. 11 a rempli les fossés de membres abattus, aplani la voie, facilité l'attaque. Les autres le suivent et font couler le sang sous les premières tentes. Clorinde marche avec lui, ou peu en arrière, dédaigneuse qu'elle serait du second rang.

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