CHANT DOUZIEME
La nuit règne, mais les soldats fatigués ne goûtent pas encore le repos du sommeil Les Francs font autour de leurs ouvriers une garde attentive, et les païens, étayant leurs murailles croulantes, réparent les brèches ; de part et d'autre on prend soin des blessés.
Les plaies sont enfin pansées : déjà sont accomplis quelques travaux nocturnes ; les autres se ralentissent, et la nuit, plus silencieuse et plus sombre, invite au sommeil. Mai? il n'est pas de repos pour l'intrépide Clorinde, dont l'âme est affamée de gloire. Elle excite à l'ouvrage les travailleurs qui languissent, Argant l'accompagne, et la guerrière se dit en ellemême :
CHANT XII. 2i5
« Aujourd'hui le roi des Turcs et Argant ont fait d'incroyables prodiges. Seuls, ils sont sortis au milieu des troupes innombrables, et seuls ont détruit les machines des Chrétiens. Moi, du haut d'une tour, et c'est encore mon plus grand exploit, j'ai combattu, mais de loin. Les traits de mon arc ont, je l'avoue , frappé avec quelque bonheur ; mais est-ce là tout ce que peut une femme ?
« Que ne vais-je sur les monts ou dans les bois lancer mes traits aux bêtes fauves, au lieu de donner le spectacle d'une femme timide, entourée de héros et de glorieux exemples? Pourquoi ne pas reprendre mes habits de femme, ne pas m'enfermer dans une retraite, si je suis indigne de porter les armes ? « Ainsi Clorinde se parle à elle-même ; puis, résolue à de grandes choses, elle se tourne vers Argant :
« Depuis longtemps, seigneur, mon esprit roule je ne sais quoi d'insolite et d'audacieux. C'est Dieu qui m'inspire, ou je me fais un dieu de mon dessein. Vois ces feux allumés hors du camp ennemi ; j'irai là, une torche et mon épée à la main, je brûlerai la tour. Voilà ce que je veux exécuter ; le ciel fera le reste.