‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 54 sur 114 · Î16 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE · texte numérisé non relu

Î16 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE

(lit la guerrière, une preuve immortelle dans ta glorieuse sortie ; mais je ne suis qu'une femme, moi, et ma mort ne serait point un malheur pour cette ville désolée. Si tu péri?, aucontraii'e (que le ciel écarte ce présage !) quel sera le défenseur de ces murs ? »

Le Circassien lui répond : « En vain opposes-tu de spécieuses excuses à ma ferme volonté. Je suivrai tes pas, si tu me conduis; mais je les devancerai, si tu refuses. » Ils vont tous deux au roi, qui les accueille, entouré de ses capitaines et de ses plus sages conseillers. « Sire, dit Clorinde, daigne entendre nos propositions et les agréer.

« Argant, dont les promesses ne sont pas vaines, s'engage à brûler la grande machine. Je l'accompagnerai. Nous attendons ^ulement que la fatigue fasse plus profond le sommeil de nos ennemis. » Le monarque à ces mots élève les mains ; des pleurs de joie coulent le long de ses joues ridées : « Béni soistu, dit-il, toi qui daignes abaisser les yeux sur tes serviteurs et me conserver mon royaume.

« Non, il ne tombera pas de longtemps, si des âmes si généreuses lui restent pour le défendre. Mais quels honneurs et quels dons, couple magnanime, peuvent égaler vos mérites? Les voix immortelles de la renommée chantent votre gloire, et le monde en est plein. L'acte lui-même est votre récompense, et la moitié de mon empire n'en serait que l'humble prix. »

Ainsi parle le vieux roi, et tendrement il les presse tour à tour l'un et l'autre sur son sein. Le soudan, témoin de cette scène, ne peut comprimer la noble jalousie dont son cœur déborde. « Je n'ai pas vainement ceint ce glaive, dit-il ; j'irai avec vous, ou du moins je vous suivrai de près. — Quoi! répond Clorinde, irons-nous tous à cette entreprise? Et, si tu viens, quel défenseur restera donc à la ville? »

xiu.

Elle dit, et Argant allait ajouter im refus superbe, quand la roi, le prévenant, dit avec bienveillance au Nicéen : « ïu t'es

CHANT XU. ai

montré toujours égal à toi-même. Aucun péril n'a jamais eu pour toi d'épouvante, la guerre jamais de lassitudes.

« Je sais qu'en sortant tu ferais des prodiges dignes de toi ; mais il serait inconsidéré que tous sortissent, et qu'aucun de nos plus fameux guerriers ne restât dans nos murs. Je ne m'opposerais pas moins au départ d'Argant et de Clorinde, car leur sang vaut bien que je l'épargne, si l'entreprise me semblait moins utile, ou si d'autres la pouvaient accomplir.

« Mais, puisqu'une garde nombreuse environne la grande tour, qu'une poignée de soldats ne la pourrait attaquer, et qu'une sortie considérable est intempestive, laissons ce couple accoutumé à de tels périls courir à cette noble entreprise. Qu'ils aillent donc et réussissent, car eux seuls valent mieux que mille.

« Toi, seigneur, comme l'exige ton sang royal, reste avec nous dans la ville. Puis, l'incendie allumé, comme j'en ai l'espoir, quand ils feront leur retraite, si l'ennemi se lance ù leur poursuite, tu courras les défendre et les sauver. » Ainsi parle Aladin, et Soliman attristé garde le silence. xvu.

« Vous qui devez sortir, ajoute alors Ismen, qu'il vous plaise d'attendre que l'heure soit plus avancée, et que j'aie fait un mélange de diverses matières qui, s'attachant à la machine ennemie, la dévoreront. Peut-être aussi qu'aloi's sommeilleront en partie les gardes qui l'entourent. » Il dit ; et chacun des deux guerriers va dans sa demeure attendre le moment opportun.

xvui.

Clorinde pose ses habits lissés d'argent, et son casque brillant, et ses armes superbes. Elle revêt une armure, ô présage funeste ! noire et sans ornements. Elle croit de la sorte passer plus facilement inaperçue au milieu des ennemis. Près d'elle est l'eunuque Arsèle, qui veilla sur son enfance de j)uis le berceau.

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