XI X
Ce vieillard, se traînant sur ses pas, l'accompagne en tout
fis LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.
lieu. Il la voit changer d'armes, et soupçonne le grand péril qu'elle va braver. 11 s'en attriste, et par ses cheveux blanchis à son service, par le pieux souvenir de ses soins, il la conjure instan:ment d'abandonner son entreprise ; mais elle résiste.
H Puisque ton esprit obstiné, lui dit-il, persiste en sa résolution ; puisque ni mon grand âge, ni mes affectueuses prières, ni mes pleurs, ne t'émeuvent, je t'en dirai davantage, et te découvrirai le mystère de ta naissance. Tu suivras ensuite ton désir ou mes conseils. » 11 continue, et Clorinde demeure, les yeux attentivement fixés sur lui.
« Sénape gouvernait jadis, et peut-être règne-t-il encore, "heureux royaume d'Ethiopie. Il suivait, ainsi que son peuple, la loi du Christ. Esclave et païen, confondu parmi les femmes, dont je partageais les emplois, je devins eunuque de la reine, qui était noire, mais la couleur noire ne nuit pas à la beauté.
xxu.
« Son époux l'aimait ardemment, mais sa jalousie égalait son amour. Cette folle passion fit de tels progrès en son cœur tourmenté, qu'il déroba la reine à tous les yeux ; il aurait voulu la cacher aux regards du ciel même. Elle, humble et sage, faisait du bonheur de son époux son élude et sa joie, xxui.
a Une pieuse peinture ornait son appartement. Une jeune fille au front blanc et aux joues vermeilles y était figurée dans les griffes d'un dragon. Un cavalier perçait d'im coup de lance le monstre, qui gisait mort dans son sang. Là, souvent prosternée, elle accusait ses fautes, pleurait et priait.
« Cependant elle conçut et mit au jour une jeune fille blanche; c'était toi. En voyant ta couleur elle se trouble, et s'en étonne comme d'un prodige. Comme elle connaît le roi et ses jalousies, elle se décide à cacher son accouchement, car il verrait dj|ns ta blancheur un témoignage d'infidélité.
« Elle se résout à te substituer une enfant noire^ née depuis peu. Et comme la tour où elle est enfermée ne s'ouvre que pour
cnANT XII. 213
ses femmes et pour moi, elle te confie non baptisée à moi. son serviteur fidèle, à moi qui l'aimais d'un cœur sincère. Elle ne pouvait alors te donner le baptême, car l'usage de ce pays ne le permet pas.
a Elle te remet, en pleurant, à mes soins, et m'ordonne de te conduire dans quelque contrée lointaine pour t'y élever. Qui pourrait dire son chagrin, ses pleurs et ses derniers enibrassements? Ses baisers sont trempés de larmes, et souvent ses plaintes interrompent ses sanglots. Elle lève enfin les yeux et dit : « 0 Dieu, qui vois les actions les plus secrètes, et lis au fond des cœurs,
xxvu.
« Si mon cœur et mon corps sont sans souillure, ainsi que ma couche conjugale, je ne t'implore pas pour moi qui ai commis bien d'autres fautes, et qui suis méprisable à tes yeux ; mais sauve cette pauvre enfant innocente, à qui sa mère refuse le lait de son sein ; qu'elle vive, et ne me ressemble que par la vertu; qu'elle trouve en d'autres des modèles de félicité.
xxvui.
« Et toi, guerrier céleste, qui as ravi la jeun'e fille aux morsures du serpent, si j'ai allumé sur ton autel d'humbles flambeaux, si je t'ai parfois offert l'or ou l'encens, veille sur elle, et que ta fidèle servante puisse recourir à toi dans tous les hasards de sa vie. » Elle se tait, son cœur se serre, et la pâleur de la mort couatc son visage.
« Je te prends, ému jusqu'aux larmes, et t'emporte dans ime petite corbeille, cachée sous des feuilles et des fleurs. Je te dérobe à tous les yeux pour ne pas éveiller le moindre soupçon. Je pars inconnu, et, voyageant au sein d'une forêt sombre et effrayante, je vois une tigresse venir à moi, la menace et la fureur dans les yeux.
« Je monte sur un arbre, et te laisse sur l'herbe, tant l'effroi s'empare de mon cœur. L'animal terrible approche, incline sa tête superbe, et fixe sur toi un regard. Sa vue s'adoucit, et son aspect plus calme est moins efTrayant. Elle s'abaisse avec
précaution^ te caresse avec sa langue, et toi, souriante, tu lui rends ses caresses.
« En jouant avec elle, ta petite main confiante se porte à sa gueule féroce. La tigresse se couche comme pour allaiter un de ses petits, te présente ses mamelles, et tu les saisis. Moi, cependant, je regarde tremblant et étonné, comme un homme à l'aspect d'un prodige. Quand elle te voit rassasiée de son lait, elle s'éloigne et s'enfonce dans la forêt.
« Je descends alors, je te prends en mes bras, et continue ma route. Je me fixe enfin près d'un petit bourg où je te fais secrètement nourrir. Le soleil mesura seize mois pendant que nous y restâmes ; ta bouche encore teinte de lait y fit entendre ses obscurs vagissements, et tes pieds y hasardèrent leurs premiers pas incertains.
xxxni.
« Mais quand j'eus atteint cet âge penchant qui touche à la vieillesse, riche, rassasié des trésors que la reine me donna au départ avec une prodigalité royale, j'eus le désir de retourner en ma patrie, et, las de cette vie errante, de vivre au milieu de mes anciens amis, réchauffant ma vieillesse à mes propres foyers.
« Je pars, et, t'eramenant avec moi, je me dirige vers l'Egypte, où je suis né. J'arrive aux bords d'un torrent et m'y trouve cerné par les eaux d'un côté, par des voleurs de l'autre. Que faire ? Je ne veux point abandonner mon précieux fardeau, et \e veux cependant fuir. Je me jette à la nage ; d'une main je lends les eaux, et te soutiens de l'autre.
« Le courant était très-rapide, et au milieu l'eau tournoyait sur elle-même. Arrivé au plus profond du gouffre, l'eau m'entraîne dans son cercle impétueux, et va m'engloutir. Je t'abandonne alors, mais la vague te soulève, et, secondée par le vent, tu atteins sans accidents la rive. Brisé, haletant, je l'atteins moi-même avec peine.
« Je te reprends avec joie, et la nuit d'après, quand tout
^ CHAM xir. 221
repose en un profond silence, je vois en songe un guerrier menaçant qui m'appuie sur le visage son épée nue. « Je t'ordonne, me dit-il d'une voix impérieuse, d'accomplir les volontés de sa mère. Baptise cette enfant, elle est chère au ciel, et c'est â moi que le soin en a été commis, xxxvn.
« Je la garde, je la protège. J'ai pour elle inspiré de la tendresse aux Lêtes féroces, et du sentiment aux ondes. Malheur M toi, si tu ne crois pas à ce songe qui te vient du ciel ! « Il se tait, je m'éveille, je me lève, et je pars aux premiers rayons du jour naissant. Mais comme j'estime ma religion véritable, je regardai ce songe comme ime chimère, et je ne m'occupai plus de ton baptême.
« Je manquai donc aux vœux de ta mère. Je t'élevai.dans la foi pa'ienne et te cachai la vérité. Tu croissais, et, en audace, eu valeur, tu surpassais la nature et ton sexe. Tu as acquis de la gloire et des richesses; tu sais toi-même quelle a été ta vie ; tu sais également qu'esclave à la fois et père, je t'ai toujours suiAÏe dans les camps.
« Hier à l'aube, plongé dans un sommeil profond et semblable à la mort, j'ai de nouveau vu ce même guerrier en songe, mais son aspect était encore plus sinistre, et sa voix plus terrible. « Félon, me dit-il, voici l'heure où Clorinde doit changer de vie et de destin : elle sera mon bien malgré toi ; il ne le restera que la douleur. » — Il dit, et s'envole dans les airs.
« Comprends-le donc, ô toi que j'aime ; le ciel te menace ie quelque accident étrange. Je ne sais, peut-être lui déplaîtil que l'on combatte la foi de ses pères; peut-être cette croyance est-elle la véritable. Ah ! consens, de grâce, à déposer ces armes, à réprimer cette ardeur. » Il se taitet pleure ; Clorinde pensive est alarmée, car un songe semblable a troublé son esprit.
Entin d'un front rasséréné : «Je suivrai, dit-elle, la croyance que tu m'as fait sucer avec le lait, et dont tu voudrais me faire
douter maintenant. Je n'abandonnerai point par crainte (un cœur magnanime ne peut agir ainsi) mes armes ni mon dessein ; non, aurais-je devant moi la mort sous la forme la plus épouvantable. »
XLU.
Puis elle le console ; et, comme le moment approche où elle doit mettre sa promesse à exécution, elle part, et va se joindre au guerrier qui veut partager ses périls. Ismen se rend près d'eux ; il excite, il embrase encore l'audace qui bouillonne en leurs veines ; il leur présente du soufre, du bitume et du feu cachés dans un vase d'airain.
XUII.
Ils sortent doucement au sein des ténèbres, et descendent la colline à grands pas. En approchant de la machine ennemie, leur courage s'exalte, et leur impatiente ardeur ne peut plus se maîtriser ; un transport féroce les anime au feu et au sang. La garde crie, et leur demande le mot d'ordre.
Ils vont toujours sans répondre ; alors la sentinelle crie d'une voix redoublée : « Aux armes ! aux armes ! « Mais le couple audacieux ne se cache plus, et se précipite. Comme la foudre ou la bombe qui tonne et éclate en même temps, s'élancer et arrivei', frapper la garde, ouvrir ses rangs et y pénétrer, tout s'exécute à la fois.
Il faut, pour accomplir leur dessein, qu'ils bravent mille armes et mille coups. Ils découvrent leur feu caché, et les flammes s'emparent promptement de cette matière combustible, enveloppent les poutres et s'attachent à toutes les parties. Qui peut dire comme le feu serpente et s'accroît de tous côtés, combien est épais le tourbillon de fumée qui dérobe le pur éclat des étoiles !
OU voit roider dans le ciel des globes d'une flamme sombre, au travers des tourbillons de fumée. Le vent s'élève, et augmente la violence de l'incendie, et en l'éunit les foyers épars. Cette grande lumière frappe avec terreur les yeux des Francs; tous s'arment en hâte. L'immense et redoutable maciiine tombe, et quelques instants ont détruit de longs travaux.
CllAM XII. 223
XLMI.
Deux escadrons de Chrétiens accourent à rincendic. Argant les menace : « J'éteindrai ce feu dans votre sang, » dit-il, et il leur présente le front. Cependant, serré contre Clorinde, il cède pas à pas, et regagne le sommet de la colline. Le concours des Francs, plus grossi qu'un torrent après une longue pluie, les déborde et les refoule.
XLVUl.
La porte Dore'e est ouverte. Le roi, environné de son peuple en armes, s'y trouve pour recevoir, après ce grand exploit, les deux guerriers à leur retour, si la fortune le favorise. Tous deux touchent au seuil de la porte ; les Chrétiens les inondent par derrière ; mais Soliman les repousse et les chasse, puis il ferme la porte; et Clorinde reste seule en dehors.
Elle seule n'a pu rentrer ; car, au moment où se ferme la porte, elle s'élance, et court avec rage se venger d'Arimon qui l'a blessée. Le fier Argant ne s'aperçoit pas encore de son absence, car le combat, la foule et l'obscurité occupent les esprits et offusquent les yeux.
Clorinde se venge ; mais, sa colère éteinte dans le sang de son ennemi, elle retourne, voit la porte close, et les Chrétiens autour d'elle. Elle se résigne alors à mourir. Mais, s'apercevant que personne ne la regarde, elle imagine un nouveau moyen de salut : elle se mêle à la foule, et s'y tient paisible, et nul ne la remarque.
Comme un loup repu de carnage s'enfonce silencieux dans les bois, Clorinde, à la faveur du trouble et de la nuit, s'éloigne inaperçue. Mais Tancrède, survenu au moment où elle donnait la mort à Arimon, la signale et la distingue ; il s'attache à sa poursuite.
LU
11 veut éprouver sa valeur ; il la prend pour un homme digne de se mesurer avec lui. Elle tourne la colline, et, avisant une autre porte, s'y dirige pour entrer. Il la suit avec ardeur. Clorinde entend un bruit d'armes, se retourne et s'écrie :
« 0 toi qui me poursuis de la sorte, que m'apportes-tu? » Tanciède répond : « Le combat et la mort. »
LUI
— « Le combat et la mort ? Tu les auras, dit-elle. Je ne refuse pas de te les donner, puisque tu les cherches. » Et elle l'attend de pied ferme. Tancrède, qui voit son ennemi à pied, descend de cheval. Tous deux saisissent leur glaive, et, embrasés d'orgueil et de colère, ils s'élancent l'un contre l'autre comme deux taureaux jaloux et furieux.
Cette lutte mémorable serait digne d'un soleil radieux et d'un plus vaste théâtre. 0 nuit ! qui as enveloppé de tes ailes ténébreuses im si grand fait d'armes, permets que je l'arrache de ton sein, et que je le déploie aux yeux de l'avenir dans tout son éclat. Que la mémoire des deiLx héros vive à jamais, et qu'au travers de leur gloire ton souvenir resplendisse.
Ils ne savent ni parer ni esquiver les coups, ni reculer. L'art n'est pour rien dans ce combat ; l'ombre et la fureur leur ôtent l'usage de leur adresse. Leurs épées se croisent et se heurtent horriblement ; leur pied est toujours immobile^ leurs mains toujours en mouvement. De taille ou de pointe, leur glaive ne frappe jamais en vain.
La honte aiguillonne le dépit à se venger, et la vengeance renouvelle à son tour la honte. Ainsi toujours un nouvel aiguillon et de nouveaux motifs redoublent leur acharnement. A chaque instant, le combat s'anime davantage ; dans les transports de leur rage, ils se frappent du pommeau de leurs épées, ils se heurtent de leurs boucliers et de leurs casques.
LVU.
Trois fois le chevalier serre l'héroïne en ses bras robustes, trois fois elle s'arrache à ces liens cruels, liens d'un implacable ennemi, et non d'un amant. Ils reprennent leurs épées qu'ils teignent l'un et l'autre de leur sang. Couverts de blessures, brisés et haletants, chacun d'eux se retire enfin pour respirer après cette longue fatigue.
LVUI.
Ils se considèrent l'un l'autre, appuyés, dans leur fai*
blesse, sur la garde de leurs épe'es. Déjà languit le rayon de la dernière étoile aux premiers feux qiii brillent à Torient. Tancrède voit le sang de son ennemi couler avec beaucoup plus d'abondance que le sien, et s'enréjouit dans son orgueil. Oh ! insensé le cœur de l'homme que le moindre vent de la fortune enivre !
Malheureux! de quoi te réjouis-tu? Oh ! que ce triomphe te sera douloureux et ta victoire amère ! Chaque goutte de ce sang, tes yeux l'expieront par un océan de larmes ! — Les deux guerriers restent quelque temps muets à s'examiner. Entin Tancrède interrompt ce silence, et dit, voulant connaître le nom de son adversaire :
« 11 est cruel pour nous que lant de valeur se déploie dans les ombres silencieuses de la nuit ; mais, puisque le sort jaloux refuse à nos exploits la gloire et les témoins dont ils sont dignes, je te prie ( si les prières sont écoutées au milieu des armes) de me découvrir ton nom et ta naissance, afin que je sache, vainqueur ou vaincu, qui pourra s'honorer de ma mort ou de mon triomphe . »
La guerrière lui répond : « Tu me demandes en vain ce que jamais je ne révèle, mais, qui que je sois, tu as en face un de ces deux guerriers qui ont brûlé la grande tour. » A ces paroles, Tancrède éclate de fureur. — « Tu as imprudemment parié, s'écrie-t-il ; ton langage et ton silence, barbare déloyal, provoquent une égale vengeance. »
La colère leur rentre au cœur, et, tout faibles qu'ils sont, le combat recommence : combat sans art et sans force, où la rage lutte encore. Oh ! qu'elles sont larges et sanglantes, les ouvertures que font leurs épées dans les cuirasses o'j dans les chairs ! Si la vie ne s'échappe pas de leurs poitrines, ce n'est que la fureur qui la retient.
LXUI.
Comme la mer Egée, quand s'apaisent l'Aquilon et leNotus qui viennent de la soulever, ne se calme point encore, mais conserve le bruit et l'agitation de ses vagues émues; ainsi,
î îen que les coups qu'ils se portent soient sans vigueur, leur impétuosité garde encore ses premiers élans, et accumule danger sur danger.
Enfin, voici l'heure fatale où Clorinde doit périr. Tancrède dirige à son beau sein la pointe de son épée ; le fer y plonge et s'abreuve de sang. Le vêtement léger et tissu d'or qui l'enserre est inondé de ce sang tiède ; elle se sent mourir, et son pied défaillant vacille.
Tancrède poursuit sa victoire ,• il redouble, il presse avec menaces la vierge blessée ; elle tombe, et d'une voix triste prononce ces dernières paroles, paroles que lui dicte un nouvel esprit de foi, de charité et d'espérance, vertus que soudain Dieu lui inspire, et Clorinde, rebelle au Christ pendant sa vie, lui devient soumise à sa mort :
« Ami, tu as vaincu : je te pardonne... Toi, pardonne aussi, non à ce corps qui n'a plus rien à craindre, mais à mon âme. Ah ! je t'implore pour elle ; donne-moi le baptême qui lavera mes fautes. » En ces paroles mourantes résonne je ne sais quoi de tendre et de touchant qui pénètre le cœur de Tancrède, y éteint toute colère, et fait pleuvoir de ses yeux des larmes involontaires.
Lxvn.
A peu de distance, un petit ruisseau s'échappe, en murmurant, de la montagne. Tancrède y court, emplit son casque d'eauj et revient tristement s'acquitter de son pieux office. Il sent sa main trembler tandis qu'il découvre ce front encore inconnu. Il la voit, il la reconnaît, et reste muet et immobile. Ah ! quelle vue ! ah ! quelle reconnaissance !
LXVUI.
Il n'expire pourtant pas alors ; il rassemble toutes ses forces autour de son cœur, et, étouffant son désespoir, il se hâte de rendre, par les eaux du baptême, la vie à celle que son fer a tuée. Tandis qu'il prononce les paroles consacrées, Clorinde sourit, et, comme joyeuse de mourir, elle semble dire : « Le ciel s'ouvre, j'y vais en paix. »
COANT XII. 227
Son Liane visage se couvre de pâleur, comme des violettes qui s'uniraient aux lis. Ses yeux sont levés au ciel, et le ciel et le soleil paraissent la contempler avec pitié; elle tend sa main glacée au chevalier, et la lui donne en gage de paix. Dans cette pose expire la belle jeune fille, et il semble qu'elle sommeille.
Quand il voit cette belle âme envolée, les forces qu'il avait recueillies l'abandonnent, et, sans pouvoir sur lui-même, il cède à sa douleur violente, qui, refluant au cœur, y concentre la Tie, et répand la mort sur ses traits. A sa pâleur, à son silence, à son accablement, au sang qui l'inonde, on dirait un corps inanimé.
Son âme allait briser le dernier lien qui l'attache à cette vie amère et suivre l'âme de son amante qui venait de prendre son vol, quand le besoin d'eau, ou tout autre hasard, amène une troupe de Francs en ces lieux. Us emportent avec la guerrière le chevalier mourant, et mort en celle qui vient de mourir.
Lxxn.
Le chef a reconnu de loin le prince à ses armes ; il accourt, il voit aussi la belle morte, et s'attendrit sur cette étrange aventure. 11 ne veut pas laisser en proie aux loups ce beau corps, bien qu'il le prenne pour celui d'un païen ; il les place l'un et l'autre sur les bras de ses gens, et marche à la tente de Tancrède.
Lxxni.
Dans ce trajet lent et doux, le guerrier blessé ne recouvre pas encore ses sens. Cependant de faibles soupirs indiquent que sa vie n'est pas encore éteinte. Mais le silence et l'immobilité de l'autre corps attestent bien que toute sa vie s'en est retirée. On les transporte ainsi, l'un près de l'autre; mais, arrivés au camp, on les sépare.
Les écuyers de Tancrède entourent sa couche de soins empressés; ses yeux languissants se rouvrent au jour; il reconnaît la voix et les mains de ceux qui pansent ses blessures,
mais son esprit étonné doute encore de son retour à la vie ; il promène autour de lui ses yeux égarés, et remet enQn les lieux et ses gens, auxquels il dit d'un accent abattu :
« Je vis? Je respire encore? Je vois encore les rayons odieux de ce jour fatal? de ce jour témoin de mon forfait, et qui me le reproche ! Ah ! main timide et cruelle, que n'oses-tu, toi qui sais si bien frapper, instrument infâme de destruction, que n'oses-tu trancher le fil de ma coupable vie !
« Perce donc cette poitrine, et torture mon cœur des plus affreux supplices. Mais peut-être, accoutumée à des actions impies, regardes-tu comme un acte de pitié de terminer mes douleurs. Je vivrai donc, mémorable exemple d'un amour malheureux, je vivrai, car la vie est le seul châtiment digne de mon crime odieux.
« Au milieu des tourments et des remords, justes furies acharnées à mes pas, je vivrai errant et forcené. L'effroi me poursuivra dans les ténèbres, qui me rappelleront ma funesta méprise, et j'aurai en horreur et en exécration la face de ce soleil qui m'a révélé mon crime. Je me craindrai moi-même; je voudrai toujours me fuir, et toujours je me retrouverai.
LXXVUI.
« Mais, malheureux que je suis ! où sont les restes de ce corps si pur et si beau ? De ce que mes fureurs en ont respecté, les bêtes féroces font-elles leur proie ? Ah ! trop noble proie ! trop douce, trop chère, trop précieuse pâture ! Ah ! malheureuse victime! Les ombres de la nuit ont déchaîné d'abord contre toi mes fureurs, puis celle des animaux.
« Cependant, j'irai où vous êtes, et je vous emporterai, si je vous y trouve encore, dépouilles chéries! Mais si les bêtes féroces ont dévoré tes beaux membres, ô Clorinde ! je veux que les mêmes entrailles m'engloutissent. Le lieu où je reposerai avec toi sera pour mes restes une tombe glorieuse et fortunée. »
*insi parie ce malheureux. On lui dit que ce corps, objet
CDANT XII. 229
de ses larmes, est près de lui ; son visage sombre paraît soudain s'éclairer, comme le nuage que sillonne un éclair. Il soulève de sa couche ses membres alourdis, et, traînant à grand'peine son corps débile, il s'avance à pas chancelants.
Mais quand il arrive auprès du cadavre, et qu'il voit sur ce beau sein la cruelle blessure, ouvrage de son épée ; quand il contemple ce visage terne comme le ciel de la nuit, serein, mais sans éclat, il tremble, et tomberait sans le fidèle appui qui s'empresse à le soutenir. « 0 charmant visage ! dit-il, toi qui peux adoucir la mort, mais non mon destin ; Lxxxn.
c( 0 belle main, que tu m'as tendue comme un doux gage de paix et d'amitié, dans quel état je vous retrouve, et comment, hélas! vous revois -je? Et vous, membres adorables, n'ètes-vous pas les funestes témoignages de ma cruauté ?0 mes yeux ! vous n'êtes pas moins impitoyables que ma main; elle a fait les blessures, et vous les contemplez.
LXXXIU.
« Vous les contemplez sans répandre de larmes? Que mon sang coule donc à défaut de mes pleurs. » 11 se tait, et, dans son désir désespéré de mourir, il arrache l'appareil de ses blessures, d'où s'échappe un ruisseau de sang. 11 allait périr, quand l'évanouissement où le jette l'excès de sa douleur lui sauve la vie.
On le pose sur son lit, on rappelle à une vie odieuse son âme en fuite. Cependant la renommée publie ses angoisses et ses malheurs. Le pieux Godefroi se rend près de lui, ses amis les plus fidèles accourent en foule ; mais ni les sages conseils, ni les douces prières ne peuvent calmer ce profond désespoir.
Comme une plaie mortelle en un membre délicat s'irrite quand on la touche, et devient plus douloureuse ; ainsi, dans cette cuisante infortune, le cœur deTancrède s'aigrit des plus douces consolations. Mais le vénérable Pierre, qui prend souci dii héros, comme le bon pasteur d'une brebis malade, lui reprocTie en termes sévères son long égarement, et lui adresse ces conseils ;
LXXXYI.
« 0 Tancrède, Tancrède, oh ! que tu es différent de toimême, et que tes sentiments sont changés! Qui t'accable ainsi? Quel nuage épais t'aveugle? Ce malheur est un avertissement du ciel, ne le vois-tu pas? N'entends-tu pas sa parole qui te réprimande et te rappelle en ces voies premières qu'il te signale ?
« Il te rappelle à ces devoirs dignes d'un chevalier du Christ, devoirs que tu as négligés pour devenir, ô honte ! l'amant d'une jeune tille rebelle à Dieu. Heureuse adversité, tendre courroux qui impose à tes fautes, une punition si légère et te fait le propre instrument de ton salut: quoi! tu repousses ces grâces?
LXXXVIU.
« Tu regrettes, ingrat, les dons salutaires du ciel, et tu t'indignes contre lui? Malheureux! où cours-tu, livré à tes violentes passions sans frein? Tu penches sur l'abîme éternel, tu vas y tomber, et tu ne le vois pas? Ouvre les yeux, je t'en supplie; recueille-toi, maîtrise cette douleur qui te mène à une double mort. »
LSXÏIX.
Il se tait, et la crainte de la mort éternelle refroidit au cœur de Tancrède son désir de l'autre. Ces consolations pénètrent son âme, et son angoisse intérieure perd de sa violence. Mais de temps à autre il gémit encore, et sa bouche recommence ses plaintes, tantôt avec lui-même, tantôt avec l'âme envolée qui 1 eca ite peut-être du ciel.
A l'aube du jour, comme à son coucher, il l'appelle d'une voix défaillante, il l'invoque et la pleure, ainsi qu'un rossignol à qui un villageois inhumain enlève ses petits sans plumes encore, et qui, solitaire, se lamente la nuit, emplissant l'air et les bois de ses chants douloureux. Enfin, au soleil levant, Tancrède ferme un peu ses paupières, et le sommeil y glisse parmi les larmes.
Mais voici qu'en songe l'amante qu'il pleure lui apparaît ceinte d'une robe étoilée. Elle est ainsi bien plus belle ; mais
CHANT xri. 231
l'éclat céleste qui la pare ne lui enlève pas sa physionomie première. Dans l'attitude d'une douce pitié, elle semble essuyer les yeux de Tancvède, et lui dit: « Vois comme je suis belle et joyeuse, ô mon fidèle amant, repose ta douleur en «flaa joie.
xcu.
« C'est par toi que je suis telle. Tu m'as, par erreur, oanniv du monde des vivants, et, par pitié, tu m'as rendue digne d'habiter au sein de Dieu, parmi les immortels. Là, ^e suis heureuse en aimant, et j'espère qu'il s'y prépare pour toi une place, d'où tu contempleras, aux clartés du jour éternel, les beautés du grand soleil et les miennes, xcm.
« Si toi-même ne te fermes le ciel, si tu ne te laisses entraîner aux erreurs des sens, vis et apprends que je t'aime, je te le confesse, autant qu'il m'est permis d'aimer une créature. » Ainsi parlant, ses yeux resplendissent du zèle qui l'embrase; puis, s'cnformant dans la profondeur de ses rayons, elle disparaît, et laisse de nouvelles consolations au cœur de Tancrède.
Le hi-ros s'éveille consolé, et s'abandonne aux soins qu'on lui prodigue. 11 fait, cependant ensevelir ces chères dépouilles animées naguère d'une si noble vie. Si la tombe ne fut pas enrichie de pierres précieuses, ni sculptée d'uiie main habile, on choisit du moins la matière et l'artiste, autant que les circonstances le permirent.
Un nombreux cortège accompagne le cercueil entouré de torches funéraires ; les armes de Clorinde, suspendues à un pin, s'y déploient en forme de trophée. Et, le jour suivant, Tancrède, triomphant de sa faiblesse, s'en vient, pénétré d'un religieux lespect, visiter l'auguste tombeau.
XCYI.
Arrivé près de cette tombe où le ciel tient son cœur dou loureuscment enchaîné, pâle, glacé, muet, presque immobile, il fixe ses yeux sur le marbre. Puis, épanchant un ruisseau de larmes, il éclate en sanglots, et dit : « 0 tombe si chère et si honorée, qui renfermes l'objet de mes feux, et que j'arrose de pleurs j
232 LA JERUSALEM DELIVB£.E.
«Tu n'es pas l'asile delà mort, mais d'une cendre vivante où repose l'amour .; je sens pour toi mes feux accoutumés, moins doux, il est vrai, rpais non moins brûlants au creur. Hélas ! reçois ces soupi?s, reçois ces baisers que je baigne de larmes amèi3S>, A donne-les, puisque je ne le puis moi-même, donne-les aux chères reliques qui reposent en ton sein, xcvni.
« Oui, transmets-les à Clormde. Si sa belle âme abaisse jamais ses yeux sur ces terrestres dépouilles, ta pitié et mon audace ne l'offenseront pas ; car on ne connaît au ciel ni haine ni dédain. Qu'elle pardonne à mon erreur; au milieu de mes ennuis, c'est le seul espoir qui me soutienne. Elle sait que ma main seule fut cruelle^ et que si je l'aimai pendant ma vie, je mourrai aussi en l'aimant.
« Oui, je mourrai en l'aimant. Jour heureux, quel que soit le temps de sa venue ! Mais plus heureux encore sera le jour où, non plus errant autour de toi, je serai dans f on sein uni à Clorinde. Que nos âmes amies habitent ensemble dans les cieux, et que nos cendres reposent dans un même tombeau ! Que notre mort obtienne ce que notre vie ne put avoir ! 0 destin fortuné, s'il m'était permis d'y prétendre ! »
Cependant on parle confusément dans la ville de cette mort funeste, puis on Taftirme ; le bruit s'en divulgue, et, sur tous les points de la cité en larmes, court cette nouvelle, accompagnée de cris et de sanglots. On dirait que la ville est prise d'assaut, et que le feu, les ennemis ravagent les maisons et les temples.
Mais les gémissements et l'air désolé d'Arsète attirent sur lui tous les regards. Lui, n'épanche pas, comme les autres, sa douleur en larmes; il souille de poussière ses cheveux blancs, il se frappe la poitrine et le visage. Tandis que la foule se groupe à son entour, Argant s'avance au milieu d'elle, et parle ainsi :
en.
« Je voulais bien, quand je m'aperçus que la courageuse
CHANT xni. 233
guerrière était dehors, je voulais incontinent la suivre et courir les chances de sa destince. Que n'ai-je pas fait, et que n'ai-je pas dit? Combien n'ai-je pas supplié le roi de faire ouvrir les portes? Mais lui, opposa toujours à mes prières son suprême empire.
cm.
«Hélas! si j'étais sorti alors, ou j'aurais arraché la guerrière à ses périls, ou, sur la terre teinte de son sang, j'aurais glorieusement terminé mes jours. Mais que pouvais-je de plus ? Les dieux et les hommes en ont autrement ordonné. Elle est morte fatalement, et je ne mettrai pas en oubli ce que je dois faire.
« Écoute, Jérusalem, les promesses d'Argant; écoute-les aussi, ô ciel! et, si j'y manque, que ta foudre tombe sur moi ! Je jure de tirer vengeance du Franc homicide, car c'est à moi de venger cette mort. Je jure de ne pas déposer cette épée qu'elle n'ait traversé le cœur de Tancrède, et que je n'aie livré son infâme cadavre aux corbeaux. »
Il dit ; — et les applaudissements du peuple accompagnent ses deraières paroles. L'idée d'une vengeance tempère seule leurs regrets. 0 vains serments ! Voilà que s'accompliront des effets contraires à ces espérances, et, dans un combat pareil, Argant tombera sous les coups du héros qu'il rêve déjà captif et vaincu.