CHANT QUATORZIEME
Déjà la nuit obscure, sortant du sein rafraîchi de id terre répand de douces haleines et les larmes pures d'une précieuse rosée ; elle secoue son voile humide sur les fleurs et la ver dure ; et les zéphires, agitant leurs ailes, caressent le sommeil des mortels.
Déjà toutes les pensées du jour étaient noyées dans les douceurs d'un profond oubli ; mais, veillant dans l'éternelle lumière, le roi du monde était assis sur un trône, et abaissait des hauteurs du ciel sur le chef des Francs un regard propice et souriant. Bientôt il lui envoie un songe paisible qui lui révèle ses suprêmes volontés.
ni.
Non loin des portes d'or par où s'échappe le soleil, se trouve \ l'orient une porte de cristal qui a coutume de s'omxir avant celle du jour naissant. Par elle sortent les songes que Dieu, dans sa bonté, envoie aux âmes pures, et par elle, déployant ses ailes dorées, descend celui que Dieu destine au pieux Bouillon.
Jamais vision n'offrit dans le sommeil d'images si belles et si riantes; ce songe lui dévoile les mystères du ciel et des astres ; il voit comme dans un miroir tout ce qui se passe en eux ; il se croit transporté dans l'élher serein et pur, éblouissant de lumière.
Et tandis que des régions suprêmes il contemple Timmen- £)té, les mouvements, l'cclat et l'harmonie, voici qu'entouré de rayons et sous une auréole de feu, un guerrier s'offre à ses yeux ; et d'une voix dont la douceur est incomparable : « Go-
defroi, dit-il, tu ne m'accueilles pas et tu ne parles pas à ton fidèle ami ? ne reconnais-tu pas Hugues? »
Le capitaine lui répond : « Ce nouvel aspect, semblable à un étincelant soleil, a ébloui ma pensée au point que j'hésite à te reconnaître. » Alors, dans l'effusion de sa tendresse, il lui tend les bras, et cherche trois fois à le presser sur son cœur, et trois fois, comme un songe léger ou une vapeur insaisissable, l'image se dérobe à ses vains embrassements.
vu.
Hugues sourit. — « Je ne suis plus comme tu semblés le croire, dit-il, revêtu d'une dépouille terrestre ; tu vois im pur esprit, une substance impalpable, un habitant du divin séjour. C'est ici le sanctuaire de Dieu. Ici sont les demeures de ces guerriers; tu y seras un jour admis. — Quand sera-ce? répond Godefroi ; puissent se briser en moi tous les liens mortels, s'ils me retiennent loin de ces lieux !
vui.
— « Tu seras bientôt accueilli dans la gloire de ces âmes triomphantes, lui réplique Hugues, mais il faut qu'auparavant tu répandes sur la terre encore bien du sang et des sueurs. Tu dois enlever la ville sainte aux Infidèles, et y fonder un trône chrétien que ton frère doit occuper après toi.
« Mais, pour que ton désir des choses du ciel soit plus violent encore, regarde plus fixement ces demeures brillantes et ces astres de feu que la pensée éternelle meut et gouverne. Écoute les chants des anges et le son des célestes lyres; puis abaisse, ajoute-t-il en lui montrant la terre, abaisse tes regards sur ce qu'enferme ce globe infime.
« Combien sont viles les causes inspiratrices des vertus humaines ! Dans quel cercle étroit, dans quelle solitude s'étale votre faste ! La mer vous environne comme une île, et cette mer, que vous appelez l'Océan ou l'Abîme, n'a point de grandeurs dignes de pareils noms ; c'est un humble marais, un lac de mesquine étendue. »
Il dit; — et Godcfroi abaisse se? regards sur la terre avec un
dédaigneux sourire. Il voit, confondues en un seul point, la mer, la terre et les eaux, qui, vues d'ici-bas, nous semblent distinctes. 11 s'étonne que la folle humanité s'attache à des ombres, à de la fumée, et cherche un empire servile, une renommée obscure, se détournant du ciel qui l'invite et l'appelle en ses voies.
ïii.
« Puisque Dieu, répond Godefroi, ne veut pas encore me délivrer de cette prison terrestre, montre-moi, je t'en prie, au milieu des erreurs du monde, le chemin le moins semé d'illusions. — La vraie route, lui dit Hugues, est celle que tu tiens; n'en dévie pas. Rappelle de son lointain exil le fils de Bertold ; c'est le seul conseil que je te donne.
« Car, si la Providence t'a élu chef de l'entreprise, elle veut en même temps que Renaud soit le ministre suprême de tes desseins. Elle t'a donné le premier rôle, à lui le second; tu es la tête, il est le bras de cette armée. Un autre ne saurait le remplacer, et il ne t'est pas permis de le faire.
« A lui seul il est donné d'abattre la forêt que les enchantements défendent. Ton camp, qui, faute d'hommes, paraît impuissant à cette grande entreprise et semble contraint de se retirer, recevra de lui des forces nouvelles. Avec son aide, il triomphera des murs fortifiés et de la puissante armée d'Orient. »
11 se tait. « Oh ! combien me serait agréable le retour de ce guerrier, lui répond Godefroi. Toi, qui pénètres les pensées les plus secrètes, tu sais si je l'aime, et si je dis la vérité. Mais dis, quelles propositions dois-je lui adresser, et en quel lieu? Faut-il que je commande ou que je prie? Et comment une telle démarche sera-t-elle légitime et honorable? »
Mugues répond alors : « Le Roi éternel, qui te favorise de lanl de grâces, veut que tu sois honoré, respecté de ceux que tu commandes ; ne sollicite donc rien, car tu ne saurais le faire sans porter atteinte à la considération ; mais cède auj
prières, et accorde le pardon sur les premières demandes qui t'en seront adressées.
« Guelfe, inspiré par Dieu, te suppliera d'absoudre ce fier jeime homme d'une erreur commise en un excès de colère, et de le rendre au camp et à la gloire. Oiioiqu'à celte heure il soit au loin, plongé dans une énervante mollesse et dans les délices de l'amour, ne doute pas qu'en peu de jours il ne revienne en aide à vos pressants dangers.
xvm.
« Pierre, à qui le ciel révèle ses mystères, saura diriger tes envoyés, leur apprendre le lieu où ils en auront des nouvelles certaines, ainsi que les moyens de le délivrer et de le ramener parmi vous. Ainsi le ciel réimira tous tes compagnons errants sous les saintes bannières.
« Je terminerai par une révélation qui sera chère à ton cœur : ton sang se mêlera au sang de Renaud, et il en sortira une race illustre et glorieuse. » — Il dit, et disparaît comme au vent une légère fumée, ou comme un nuage au soleil. Le sommeil abandonne Godefrui, et lui laisse au cœur un sentiment confus de joie et d etonnement.
Le pieux Bouillon ouvre alors les yeux, et voit le jour déjà haut monté. 11 quitte sa couche et se charge de son armure. ' Bientôt les chefs se rendent sous sa tente, où ils ont coutume de siéger en conseil. C'est là qu'on décide ce qu'on doit exécuter ailleurs. "
Le bon Guelfe, organe des nouvelles pensées que lui inspire le ciel, prend le premier la parole, et dit à Godelroi : « 0 prince clément, je viens implorer près de toi le pardon d'une faute encore récente, si récente, que ma demande peut sembler indiscrète et prématurée.
xxu.
« Mais pensant que je m'adresse au pieux Bouillon en faveur du brave Renaud, que j'implore ce pardon comme une grâce, et que mon intercession n'est pas sans quelque poids, j'espère obtenir facilement une faveiu" qui sera profitable à