CHANT SECOND
Tandis que le tyran se prépare aux armes, Ismen seul se présente un jour à lui ; Ismen qui peut tirer un mort des marbres scellés, et faire qu'il respii'e et vive; Ismen qui, au bruit d'accents magiques, épouvanie Pluton jusque sur son trône,qui, dans ses œuvres impies, dispose des démons comme d« ses esclaves, les délie et les enchaîne à son gré.
Chrétien jadis, il adore maintenant Mahomet. Mai? il n** peut oublier ses premiers rites; aussi confond-il souvent dans un usage criminel les deux lois, de lui mal connues. Et maintenant, du fond des cavernes où, loin du vulgaire, il exerce une science occulte, dans 'e public danger il va trouver se/) maître : à roi mauvais, conseiller pire encore.
« Seigneur, dit-il, elle arrive en toute hâte la redouiable armée victorieuse ; mais faisons notre devoir : le ciel et le monde viendront en aide au courage. Tu as bien rempli ton double office de roi et de capitaine ; tu as tout \u et poun'u à tout. Si chacun de nous remplit de même son devoir, celte terre sera le tombeau de tes e.ine.niis.
CriANT H. 43
ft Quant à moi, je viens partager les périls et tes travaux. Tout ce que la vieillesse peut dunner de conseils, tout ce que l'art magique a de ressources, je te le promets. Je forcerai les anges qui furent chassés du ciel à s'associer à nos. fatigues. Mais par où je veux commencer mes enchantements, et quels moyens j'y emploierai, je vais d'abord te le dire.
« Dans le temple des chrétiens git sous terre un autel caché. Là est l'image de celle que ce peuple révère comme une déesse et connue la mère d'un Dieu mort et enseveli. Devant cette image, une lampe allumée brûle toujours ; elle est couverte d'un voile ; à l'entour sont suspendus, en longue fde, les offrandes qu'y portèrent de crédules dévols.
« Je veux que de ta propre main tu arraches de ces lieux ce simulacre, et que tu le transportes et le places en ta mosquée. J'emploierai ensuite des charmes si puissants, que, tant qu'on l'y conservera, il sera pour ces nmrs un gardien redoutable, et, par ces nouveaux et profonds mystères, ton empira sera en sûreté au sein de tes remparts inexpugnables. »
vn.
11 dit, et le persuade. Le roi court impatient à la maison de Dieu. 11 violente les prêtres; d'une main sacrilège enlève la chaste image, et la porte dans ce temple où souvent le ciel s'irrite contre un culte insensé et coupable. Puis, dans ce lieu profane et sur l'image sacrée, le magicien murmure ses blasphèmes.
vni.
Mais quand l'aube nouvelle apparaît dans le ciel, le gardien du temple impur ne revoit plus l'effigie où elle a été placée, et la cherche vainement ailleurs. Aussitôt il on avertit le roi, que cette nouvelle transporte de colère, il pense que quelque fidèle aura commis le larcin, et qu'il le cache en sa maison.
Fut-ce l'œuvre furlive d'une main fidèle, ou le ciel, indigné que ce lieu profane abrHlt sa divine reine, di'ploya-t-il alori
sa puissance? On ne sait encore si l'on doit attribuer ce fait à l'adresse des liommes, ou à une intervention miraculeuse. Il est cependant pieux de croire, dans l'impuissance du zèle humain, que le ciel en fut l'auteur.
/ Le roi fait sévèrement chercher dans chaque église et dans chaque maison. Il porte de grands châtiments contre ceux qui recèlent le vol ou le coupable, il promet des récompenses aux délateurs. Le magicien, de son côté, déploie toutes les ressources de son art, mais il ne découvre pas la vérité ; car le ciel, soit que ce fût son ouvrage ou celui d'un mortel, la lui dérobe, à la honte de ses enchantements.
Mais le roi, voyant que le crime dont il accuse les fldèles demeure caché, se livre contre eux à toutes les cruautés de sa haine; il brûle d'une colère et d'une rage immodérée, immense. Il oublie toute mesure ; il veut se venger (arrive que pourra) et satisfaire son âme embrasée : « Il périra, dit-il, ma menace ne sera point vaine; il périra dans le massacre général, le voleur inconnu.
xu.
« Pour que le coupable n'échappe pas, que le juste, que l'innocence périsse. Mais que parlé-je de juste? Ils sont tous coupables ; il n'est pas un homme de leur race qui fut jamais ami de notre nom. S'il en est un pur de ce nouveau crime, d'anciens forfaits justifieront les châtiments actuels. Allons, allons, mes fidèles sujets, prenez vite le feu et le fer : brûlez et massacrez !»
Ainsi parle Aladin, — et le bruit de ses ordres se divulgue incontinent parmi les chrétiens, qui en sont frappés de terreur. La crainte d'une mort imminente les saisit ; ils n'osent tenter ni la fuite ni la défense, ni l'excuse ni la prière. Mais, timides et incertains, ils trouvent leur salut où ils de^'aientl moins l'attendre.
Parmi eux est une vierge d'une adolescence déjà mûre, d'une âme royale, d'une grande beauté; mais sa beauté, elle
la néglige, ou ne s'en pare que selon les lois de la vertu. Son mérite le plus grand est de cacher ses grands mérites dans une humble enceinte, où, seule et ignorée, elle se dérobe aux louanges et aux regards des adorateurs.
Mais elle ne peut rester éteinellement cachée, la beauté digne qu'on la voie et qu'on l'admire. Tu ne le voulus pas, Amour, et tu la l'évélas aux ardents désirs d'un adolescent. Amour, tantôt aveugle, tantôt Argus, tu voiles tour à tour ^s yeux d'un bandeau ou tu les découvres, et à travers mille gardes tu portes au sein des plus chastes demeures un regard étranger.
La jeune fille se nomme Sophronie^ le jeune homme Olinde. Tous deux ont la même patrie et la même foi. Lui, modeste autant qu'elle est belle, désire beaucoup, espère peu et ne demande rien. H ne sait ou n'ose exprimer son amour. Elle, de son côté, ne le voit pas, ou ne le remarque pas, ou le dédaigne. Ainsi, jusqu'à présent, le malheureux est escl.ive inaperçu, méconnu ou méprisé.
Tout à coup la nouvelle se répand qu'il se prépare un horrible massacre de leur peuple. Sophronie, aussi généreuse qu'honnête, cherche en sa pensée les moyens de salut. Cette grande idée anime son courage, que retiennent sa timidité et sa pudeur; mais enfin le courage l'emporte, ou plutôt, par un heureux accord, l'audace devient pudique et la pudeur se fait audacieuse.
xvin.
La vierge s'avance seule au milieu de la foule. Elle ne cache point ses charmes et ne les étale pas non plus. Les yeux baissés, elle marche couverte d'un voile, sa contenance est digne et modeste. On ne saurait dire si elle est parce ou non, si c'est à l'art ou au hasard qu'elle doit sa beauté. Ses négligences sont l'ouvrage de la nature, de l'amour et des cieux qui l'aiment.
AdmirL<î de chacun, elle passe sans regarder personne, la fière jeune *>lle. Elle marche droit au roi. Devant sa colère
elle ne recule pa?, mais elle soutient, iiitrépide, son farouche aspect. «Seigneur, dit-elle, suspends ta vengeance et contiens ton peuple; je viens te découvrir et te livrer le cjupable que tu cherches, et çui t'a si grandement ofTensé. »
A cette noble assurance, à l'éclat inattendu de ses charmes fiers et purs, le roi troublé, presque subjugué, réprime son courroux et adoucit sa cruelle physionomie. Si son âme eût été moins barbare, et le visage de Scphronie moins austère, il en devenait amoureux ; mais une beauté sévère ne séduit pas un cœur farouche, et les coquetteries sont les amorces de l'amour.
Ce fut éfonnement, désir ou A'olupté, si ce ne fut pas amour, mais ce cœur grossier s'attendrit : « Raconte le fait, lui dit-il, voici que je défends de maltraiter ton peuple. » Mais elle : « Le coupable se trouve en ta présence ; le vol, seigneur, est l'œuvre de cette main; c'est moi qui enlevai l'image ; je suis celle que tu cherches, et tu dois me punir. » xxu.
Ainsi elle dévoue sa noble tête au danger commun et veut l'attirer sur elle seule. Magnanime mensonge ! quelle est la vérité si belle qui te puisse surpasser ! Le tyran demeure incertain, et ne se livre pas à sa colère aussi promptement que de coutume. « Je veux, lui dernande-t-il enfin, que tu me découvres qui t'a donné ce conseil^ et qui fut ton complice.
xxni.
— Je n'ai pas voulu diminuer ma gloire en la faisant partager, dit-elle. Je n'ai pas eu d'autre complice que moimême; j'ai été mon seul conseil, et seule j'ai tout exécuté. — Sur toi seule alors tombera ma colère vengeresse. » — Elle dit : « C'est juste. Puisque j'ai eu seule l'honneur, je dois seule avoir la peine. »
XXIY.
Alors la fureur du tyran se rallume. « Où a'rtu caché l'image ? lui demande-t-il. — Je ne l'ai pas cac/iée, lui répond-elle, je l'ai brûlée, et, en la brûlant, j'ai pensé faiie une chose louable. Ainsi, du moins, elle ne sera plus violée par la
COANT I!. 4'»
main outrageante des mécréante beigneui, ou tu cherches le vol, ou tu cherches le voleur : le vol, lu ne le verras jamais ; le voleur, tu le vois .
« D'ailleurs il ne s'agit ni de vol ni de voleur. Il est juste de reprendre ce qui fut injustement enlevé. » — A ces paroles, la voix menaçante du tyran frémit, et sa colère se déchaîne. IS'espère plus trouver grâce, cœur pudique, âme sublime, noble visage ! En vain l'amour contre une fureur cruelle lui (ait un bouclier de ses charmes.