JA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE
lieux où l'on ne doit, espérer ni dans les Grecs, ni dans TOccident, trop loin de nous. Celui-là remue plutôt des ruines iont il est écrasé, et se creuse un sépulcre à lui-même.
« Turcs, Persans, Antioche, illustres échos de brillants faits d'armes ; mais ces exploits ne sont pas notre œuvre, ils furent un don du ciel et des victoires miraculeuses. Si maintenant nous les détournons du but prescrit par le Donateur, je crains qu'il ne nous en prive, et que ces glorieux triomphes ne servent à la fin de risée aux nations.
« Ah ! pour Dieu, qu'aucun de nous n'emploie et ne perde des dons si précieux à un si criminel usage ! Ceux qui sont les principaux chefs de l'entreprise répondent de sa marche et de sa lin. Maintenant que les chemins sont libres et praticables, maintenant que la saison nous seconde, que ne courons-nous à la sainte cité, ce terme de toutes nos victoires, et qui peut nous retenir?
xxvni.
(( Princes, je vous le proteste (le présent et l'avenir entendront mes paroles, comme les esprits célestes les entendent maintenant aux cieux), le temps de l'entreprise est déjà mûr. Plus on attendra, moins il sera opportun ; ce qui est sûr deviendra très-incertain. Je prédis que si notre marche est lente, rÉg\i.*e viendra au secours de la Palestine. »
Il dit ; et à ses paroles succède un l^ger murmure. Mais soudain se lève Pierre le Solitaire, qui siège, simple ermite, au conseil des princes, et fut le premier moteur de ce grand passage : « Ce que Bouillon propose, dit-il, moi je vous le conseille. 11 n'y a point lieu d'hésiter quand la vérité est certaine et notoire ; il vous l'a longuement démontrée, elle vous a convaincus ; j'ajouterai cela seul :
a Quand j'observe vos discordes, les hontes que vous avez souffertes, les avis contraires, les lenteurs et les obstacles au milieu de l'exécution, je rapporte à une source originaire la
cause de tous ces retards et de toutes ces querelles, à cette autorité multiple e» si variée d'opinions.
« Où ne commande pas un seul, dont les jugements décident des récompenses et des peines, qui distribue le? travaux et les charges, là le gouvernement doit être incertain. Ah ! faites un seul corps de ces membres amis, nommez un chef qui dirige le.« autres et les réprime; donnez à un seul le sceptre et le pouvoir; qu'il tienne lieu d'un roi, et qu'il en ait l'apparence. »
xxxn.
Alors se tait le vieillard. — Quels pensers, quelles poitrines te sont impénétrables, Esprit saint, divine ardeur? Tu inspiras les paroles de l'ermite et les gravas dans le cœur des chevaliers ; tu étouffas en eux les désirs innés de pouvoir, de liberté, d'honneurs, et voici que Guillaume et Guelfe, les plus éminents personnages de l'assemblée, sont les premiers à proclamer Godefroi leur chef.
xxxni.
Les autres approuvent. C'est désormais son droit de déli bérer et de commander. Qu'il impose à son gré des lois aux vaincus, qu'il porte la guerre où et quand il voudra ; les autres, naguère ses égaux, soumis dès lors à ses ordres, ne sont plus que les exécuteurs de ses commandements. Ceci conclu, la nouvelle s'en répand par toutes les bouches de l'armée. x;cxiv.
Godefroi se montre aux soldats, et U leur semble bien digne du rang suprême où le voilà placé. Il reçoit les saints et les applaudissements militaires d'un visage calme et majestueux. Après avoir répondu aux humbles et cordiales démonstrations d'amour et d'obéissance, il ordonne que le jour suivant, dans une vaste plaine, tout le camp se présente à lui en ordre de bataille.
Le soleil revenait à l'orient plus serein et plus lumineux que de coutume, quand, aux rayons du jour nouveau, tous les guerriers se rangent sous leurs drapeaux, et, couverts de leiu-s plus brillantes armes, se montrent au pieux Bouillon, en se
déployant dans une vaste prairie. Le général, immobile, voit défiler devant lui cavaliers et fantassins. Mémoire, toi qui triomphes des ans et de l'oubli, gardienne et dispensatrice des choses, viens à mon aide pour que je nomme chaque capitaine et chaque troupe de ce camp. Que leur antique renommée, muette à cette heure et obscurcie par les ans, revive et resplendisse. Dérobe à tes trésors des ornements pour mes vers ; que tout âge les écoute, et que nul ne les oublie.
xxxvu.
Les Français se montrent les premiers. Leur chef était naguère Hugues, frère du roi. Ils furent choisis dans l'Ile-de- France, vaste et beau pays, entre quatre fleuves. Après la mort de Hugues, ce fier escadron suivit toujours la bannière au lis d'or, sous Clotaire, excellent capitaine, à qui rien ne manque, pas même un nom royal, xxxviu.
Ils sont mille, chargés d'une très-pesante armure. Les cavaliers qui suivent sont en nombre égal; Discipline, mœurs, armes, physionomie, tout en eux ressemble aux premiers ; ils sont Normands, et Robert, un prince de leur race, les commande. Deux pasteurs des peuples, Guillaume et Adhémar, déploient ensuite leurs enseignes.
L'un et l'autre s'étaient consacrés au pieux ministère des autels ; maintenant leurs longues chevelures sont emprisonnées sous le casque, et leur main s'exerce au dur métier des armes. Le premier a choisi dans la ville d'Orange et aux environs quatre cents soldats; l'autre en amène du Puy un nombre égal et non moins habiles à combattre.
On voit ensuite Baudoin conduire avec ses Boulonnais ceux dont son frère lui confia la garde, lorsqu'il fut élu capitaine des capitaines. Le comte de Chartres lui succède; il est puissant au conseil et prompt à l'exécution ; il a quatre cents hommes avec lui ; Baudoin conduit un nombre triple de cavaliers.
Guelfe campe auprès d'eux ; c'est un guerrier en qui le mérite égale la haute fortune. Italien d'origine, il compte dani la maison d'Est une suite d'aïeux longue et constatée ,• mais, Allemand de surnom et de puissance, il s'est introduit dans la grande famille des Guelfes. 11 gouverne la Carinthie, et tout ce que les anciens Suèves et les Rhétiens possédaient jadis près du Danube et du Rhin.
A cet héritage maternel il a joint de grandes et glorieuses conquêtes. 11 traîne sur ses pas un peuple qui se fait un jeu d'affronter la mort, dès qu'il le lui commande. Cette race a coutume de passer l'hiver en de chaudes demeures, et de célébrer les festins en compagnie de joyeux convives. Ils étaient cinq mille au départ : à peine si Guelfe en conduit maintenant un tiers échappé aux Persans.
XLHI.
Suit la blonde et candide nation qui habite entre les Francs, les Germains et la mer, aux lieux où coulent la Meuse et le Rhin, terre fertile en blés et en pâturages. Viennent avec elle les insulaires qui se font de hautes digues un rempart contre l'Océan envahisseur : l'Océan qui n'engloutit pas seulement des vaisseaux et des marchandises, mais des cités entières et des royaumes.
Les uns et les autres sont mille. Ils marchent tous ensemble par escadrons sous un autre Robert. La troupe des Anglais est un peu plus nombreuse ; Guillaume, fils puîné de leui- roi, les commande. Les Anglais sont archers ; ils ont avec eux une nation plus voisine du pôle, des hommes sortis de l'Irlande, ce pays hérissé de forêts, dernière limite du monde.
Vient ensuite Tancrède. Prirmi tant de guerriers, nul, excepté Renaud, ne frappe de plus grands coups, nul n'est plus beau de visage et de manières, nul plus élevé de cœur et plus jntrépide. Si quelque ombre de faute rend moins éclatants de si hauts mérites, c'est une folie d'amour ; un amour né d'un
coup d'œiï, aw milieu des combats, qui se nourrit de chagrins et y puise sa force.
On dit que le jour glorieux où les chrétiens mirent les Persans en déroute, Tancrède vainqueur, las de poursuivre les fuyards, cherchait où rafraîchir ses lèvres ardentes et où reposer son corps fatigué ; il entra sous de frais ombrages, où rinvitait une source vive entourée de sièges de verdure.
XLVU.
Là soudain une jeune fille tout armée lui apparaît, le front découvert. C'était une païenne, venue aussi en ces lieux pour se reposer. Tancrède la voit, admire son beau visage, se complaît à son aspect, et s'embrase povii- ^lle. 0 prodige! cet amour qui ne fait que de naître, déjà vole à pleines ailes, et règne tout-puissant sur son cœur.
xLvni.
Elle se couvre de son casque, et si d'autres ne fussent arrivés là, elle allait fondre sur lui. Cette femme altière, ne fuyant que par nécessité, s'éloigne du héros qu'elle a vaincu ; mais sa belle image guerrière s'imprime si profondément au cœur de Tancrède, qu'elle y reste vivante. Il a toujours à la pensée son attitude et le lieu où il la vit, éternels aliments de son amour.
Un esprit pénétrant pourrait lire sur son visage : Celui-là brûle d'amour, et sans espoir. 11 s'avance en soupirant, et ses yeux inclinés sont pleins de tristesse. Les huit cents cavaliers qui l'escortent ont abandonné les douces plaines de la Campante, où la nature déploie sa plus gi-ande pompe, et les fertiles collines que courtise mollement le Tibre.
Derrière lui viennent deux cents Grecs. Us sont presque sans armures. Des cimeterres pendent à l'un de leurs côtés; des carquois et des arcs résonnent sur leur dos. Leurs chevaux sont maigres, habitués à la course, invincibles à la fatigue, sobres de nourriture. Ils sont prompts à l'attaque et à la retraite; ils combattent en fuyant, errants et dispersés.
Tâtin commande cette troupe ; ce fut le seul Grec qui ao-
CHANT I. 3ô
compagna les armées latines. 0 honte, ô lâcheté ! ces guerres, ô Grèce, n étaient-elles pas proches de toi? Et cependant, comme à un spectacle, tu attendais tranquille la fin de ce çrand acte. Si tu es maintenant une vile esclave, ta servitude, ne t'en plains pas, est une justice et non un outrage.
LU
Voici venir ensuite un escadron placé aux derniers rangs, mais le premier en honneur, en courage, et en adresse. Ce sont les Aventuriers, héros invincibles, terreur de TAsie, foudres de Mars. Que les Argonautes se taisent, et que se taise Artus dont les chevaliers errants grossissent de fables tant de volumes, car toute antique renommée s'efface auprès d'eia. Mais qui sera digne de les commander ?
LUI
Dudon est leur chef. Bien qu'il fût difficile de décider entre eux de la noblesse et de la valeur, les autres furent unanimes à se soumettre à ce héros qui a fait et vu le plus de choses. 11 a la gravité de l'âge mûr, et montre une fraîche vigueur sous des cheveux blancs. 11 porte d'honorables cicatrices qui témoignent de ses glorieux faits d'armes.
Eustache vient ensuite aux premiers rangs. Illustre par ses propres mérites, il l'est plus encore par son frère Bouillon. On y voit aussi Gernand, fils du roi de Norwège, qui vante ses titres, ses sceptres et ses couronnes. L'antique renommée place parmi les plus éminents Roger de Bernaville et Enguerrand. Un Genton, un Raimbaud et les deux Gérard sont célèbres parmi les plus braves.
Parmi les plus vantés sont encore Ubalde et Rosemond, héritier du grand-duché de Lancastre. Qu'Obizon le Toscan ne disparaisse pas dans le gouffre avare qui dévore les mémoires ; que les noms éclatants des trois frères lombards, Achille, Sforee et Palamède, ne soient pas dérobés au monde, non plus que celui du courageux Othon, qui conquit le bouclier sur lequel un enfant nu sort d'un serpent.
Je n'omettrai ni Gaston, ni Rodolphe, ni Tun ni l'autre Gui,
lous deux illustres. Evrard ni Garnier ne seront point ensevelis dans un ingrat silence. Mais, déjà fatigué que je suis du nombre, cil m'entraînez-vous, Gildippe et Odoard, amant et époux tout ensemble ? Unis jusque dans la guerre, la mort elle-même ne pourra vous séparer.
Que n'apprend-on pas à l'école d'amour ? Là, s'est formée îette hardie guerrière. Elle va toujours aux côtés de son époiu, et d'un seul destin dépendent leurs deux vies. Le coup qui frappe l'un les atteint lous deux. La douleur de toute blessure leur est commune. Dès que l'un est blessé, l'autre tombe en langueur, et l'un perdrait la vie, si l'autre répandait son sang.
Lvm.
Mais le jeune Renaud est au-dessus d'eux et au-dessus de tous. On le voit, doucement superbe, lever un front royal, et attirer sur lui seul tous les regards. 11 devance l'âge et les espérances ; ses fruits naissent en la saison des fleurs. Si vous le regardez foudroyant et couvert de ses armes, vous le prendrez pour Mars ; pour l'Amour, s'il se découvre le visage.
Sur les rives de l'Adige, Sophie en rendit pèi'e Bertold : Sophie la belle, le puissant Bertold. Avant même qu'il eût quitté la mamelle, Mathilde l'enleva, le nourrit et le forma dans l'art de régner. 11 demeura toujours avec elle, jusqu'à ce que la trompette qui s'entendait du côté de l'Orient enthousiasma son jeune courage.
Alors, e* U n'avait pas encore atteint trois lustres, il s'enfuit seul, et parcourut des routes inconnues. Il traversa la mer Egée, franchit les rivages de la Grèce, et joignit le amp dans les régions lointaines : noble fuite, bien digne qu'un de ses magnanimes descendants l'imite ! Depuis trois ans il fait la guerre, et son menton se couvre à peine d'un léger duvet.
Les cavaliers ayant défilé, on voit paraître les fantassins, et Raimond le premier. Il règne sur Toulouse^ et a choisi ses
soldats entre les Pyre'nées, la Garonne et l'Océan. Us son! quatre mille, bien armés, bien disciplinés, habitués et endurcis aux privations: bonne troupe qui ne pouvait avoir un chef plus expérimenté ni plus brave.
LXU.
Etienne d'Amboise en conduit cinq mille de Blois et de Tours. Ce n'est pas une race robuste et infatigable, bien qu'ils soient tout reluisants de fer. Celte terre de mollesse, de plaisirs et de voluptés, produit des habitants qui lui ressemblent. Leur impétuosité est vive aux premiers chocs, mais elle s'affaiblit et s'éteint facilement ensuite.
LXUl.
Alcastre, pareil à Campanée sous les murs de Thèbes, vient ensuite, avec un front menaçant. 11 a rassemblé dans les hameaux des Alpes six mille Helvétiens, peuple audacieux et sauvage. Au fer dont ils traçaient les sillons et déchiraient la glèbe ils ont donné de nouvelles formes et de plus dignes emplois : la main cji-i çarda de vils troupeaux paicùt défier les rois sans crainte.
On voit après se déployer le grand étendard avec le diadème et les clefs de saint Pierre. Le bon Camille commande sept mille fantassins aux armes étincelantes et lourdes. Heureux que le ciel l'ait choisi pour une telle entreprise ! il veut rajeunir l'antique honneur de ses aïeux, ou montrer au moins qu'à la valeur romaine rien ne manque, sinon la discipline.
Mais déjà toutes les troupes étaient passées en bel ordre, et celle-ci fut la dernière. — Alors Godefroi appelle les principaux chefs, et leur manifeste sa volonté : « Quand, demain, luira l'aube nouvelle^ je veux que l'armée se mette promptement en route, afin qu'elle arrive à la ville sainte le moins attendue au'il sera possible.
« Préparez-vous donc au voyage, au combat^ et aussi à la victoire. » Ce hardi langage d'un homme si plein de sagesse anime chacun et redouble son ardeur. Tous sont prêts à marcher au jour levant dont ils attendent impatiemment l'aurore.
— Bouillon, dans sa prévoyance, n'est pourtant pas sans quelque crainte, mais il la refoule en son cœur.
Il sait, de source certaine, q'ie le roi d'Egypte est campé en route vers Gaza, avec une bell j et puissante armée, pour secourir la Syrie. Il ne peut croire d'ailleurs que ce prince toujours occupé de rudes entreprises, languisse maintenant dans le repos, et, s'attendant à l'avoir pour opiniâtre ennemi, il dit à Henri, son fidèle messager :
Lxvin.
« Je veux que tu passes en Grèce sur une barque légère. Là doit te joindre (j'en ai reçu l'avis d'une main qui ne m'a jamais trompé) un jeune homme royal, de courage invincible, qui vient s'unir à nous. C'est le prince des Danois; il amène une grande armée des pays situés au pôle.
« Mais comme l'astucieux empereur grec pourrait bien user avec lui de ses artifices accoutumés pour le faire rétrograder, ou porter loin de nous, sur d'autres contrées, sa marche aventureuse, toi mon envoyé, toi mon conseiller fidèle, dispose-le, en mon nom, à ce que commandent son avantage et le nôtre ; dis-lui qu'il se hâte d'accourir, que tout retard serait indigne de lui.
« Ne l'accompagne pas, mais demeure auprès du monarque grec pour obtenir le secours qu'il nous a plus d'une fois promis, et qui nous est dû par les traités. » — Telles sont ses paroles et ses instructions. L'envoyé, muni de ses lettres de créance et de sauvegarde, prend congé, hâte son départ. Alors Godefroi fait trêve à ses pensers.
Le jour suivant, dès^jue les portes.de l'orient vermeil sont ouvertes au soleil, on entend im bruit de tambours et de trompettes qui invite chaque guerrier au départ. Le tonnerre, apportant au monde l'espoir de la pluie, n'est pas plus agréable, dans les chaudes journées, que ne fut doux à ces troupes belliqueuses le son altier des instruments de guerre.
LXXH.
Soudain chacun animé d'un violent désir, se revêt de son
armure; soudain toutes les troupes apparaissent réunies; soudain chaque homme se range sous son chef et toutes les bannières se déroulent au vent : sur le grand étendard impélial la croix triomphante se déploie dans les airs, Lxxni.
Cependant le soleil, qui va toujours grandissant dans les célestes campagnes, frappe les armes, et en fait jaillir de radieuses étincelles et de scintillants éclairs qui éblouissent la vue : l'air paraît embrasé et jette un éclat comparable au rayonnement d'un vaste incendie. Le choc du fer s'unit aux hennissements des chevaux, et les plaines en retentissent.
Le général, désirant mettre ses troupes à l'abri des surprises, envoie aux environs quelques cavaliers, armés à la légère, pour explorer le pays. Des pionniers les devancent afin de faùliter la route, combler les fossés, aplanir les hauteurs, et ouvrir les passages encombrés.
Il n'est ni nation païenne réunie, ni murailles ceintes de fossés profonds, ni vaste torrent, ni âpre montagne, ni forêt épaisse qui puisse arrêter leur marche. Ainsi parfois le roi des fleuves, quand superbe il grossit son cours outre mesure, porte la dévastation sur ses rives, et alors nulle digue n'ose s'opposer à lui.
Le seul roi de Tripoli, enfermé dans ses fortes murailles avec ses sujets, ses trésors et ses armes, aurait peut-être pu s'opposer aux troupes franques. Mais il n'ose les provoquer; il les apaise même par des présents et des messages, il les reçoit volontairement sur ses terres, et accepte les conditions de paix qu'il convient au pieux Godefroi de lui imposer.
LXXVU.
Du mont Séir, qui domine la ville du côté de l'orient, accourent en grand nombre dans la plains des fidèles de tout âge et de tout sexe. Us portent des dons aux chrétiens vamqueurs, se réjouissent de les voir et de causer avec eux, s'étonnent de leurs armes inconnues, ->•'. '"«o'^çfroi trouve en eux des guides amis et sûrs.
Le général conduit toujours son camp en droite ligne le long de la mer, sachant qu'une flotte alliée en côtoie les bords, et qu'elle peut fournir abondamment l'armée de toutes les provisions nécessaires. Toutes les îles de la Grèce lui envoient leurs blés, Scio et la Crète leurs vins.
La mer prochaine gémit sous le poids des hauts navires et des autres vaisseaux plus légers. La Méditerranée n'ofTre plusdésormais de sûr asile aux Sarrasins; car, outre les armements faits par Georges et Marc aux rives de Gênes et de Venise, outre ceux de l'Angleterre et de la France, la fertile Sicile et la Hollande en envoient d'autres encore.
Et ces flottes toutes unies entre elles par les liens les plus forts, et concourant au même but, se sont approvisionnées sur divers rivages de ce qui peut alimrrHer une armée de terre. Celle-ci, ayant trouvé les passages libres jusqu'aux frontières ennemies, s'avance d'un pas très-rapide aux lieux où le Christ a souffert les angoisses de la mort.
Mais la Renommée, cette messagère de la vérité et du mensonge, les devance. Elle raconte que l'heureux camp des vainqueurs est en marche et qu'il ne tarde que d'arriver : elle redit le nombre des légions, vante le nom et la valeur des plus braves, répète leurs hauts faits, et son terrible regard menace les usurpateurs de Sion.
L'attente du mal est souvent pire que le mal même. Toutes les oreilles, tous les esprits sont attentifs aux plus incertaines rumeurs. Au dedans et au dehors, im murmure confus parcourt le camp et la ville éplorée. Mais le vieux roi à l'approche du péril, roule dans l'ombre de son cœur de barbares projets. Lxxxni.
11 a ncm Aladin. Nouveau possesseur de ce royaume, il vit flans de continuelles inquiétudes. C'était un homme jadis cruel, mais la vieillesse a tempéré son caractère féroce. En apprenant le dessein qu'ont les Laiins d'attaquer sa ville, de nou»
veaux soupçons se joignent à ses anciennes terreurs : U craint à la fois et ses ennemis et ses sujets.
Dans celte même ville habitent, confondus, deux peuples de foi conliaire. La partie la plus faible et la moins nombreuse croit au Christ ; la plus considérable et la plus forte, en Mahomet. Quand le roi conquit Sion et y établit le siège de son empire, il diminua pour les païens les impôts publics, et en greva les malheureux chrétiens.
Cette pensée irritant sa férocité native qui sommeiîiaii engourdie et glacée par les ans, elle se réveille et se ravive au point qu'elle est plus que jamais altérée de sang. Tel un serpent qui, l'hiver, semblait inoffensif, redevient terrible au temps des chaleurs. Tel un lion domestique reprend sa fureur naturelle, si on l'offense.
« Je vois, disait Aladin, des signes d'allégresse dans cette tourbe infidèle; le malheur général fait sa joie; seule, elle rit dans les larmes communes. Peut-être trame-t-elle à cette heure des perfidies et des trahisons, songeant aux moyens de me tuer, ou d'ouvrir secrètement les portes à mon ennemi qu'elle regarde comme un peuple frère.
Lxxxvn.
« Mais elle n'en fera rien. Je préviendrai leurs complots impies, et j'en tirerai une complète vengeance. Je les ferai périr dans les supplices ; j'égorgerai les enfants dans le sein de leurs mères ; je brûlerai leurs maisons et leurs temples; les décombres serviront de bûchers aux morts, et sur le sépulcre de leur Dieu, au milieu de leurs sacrifices, leurs prêtres seront mes premières victimes. »
LXXXVUI
Ainsi parle l'inique en son cœur. Cependant il n'exécute pas une si mauvaise pensée. Mais, s'il pardonne aux innocents, c'est par lâcheté et non par compassion ; car si une crainte le pousse à la cruauté, une autre terreur plus puissante le retient. U tremble de détruire les voies d'accomnïodement, et de trop irriter les armes victorieuses de ses ennemis.
42 LA JERLSALEM DELIVREE.
I.e lâche modère donc sa rage insensée, ou plutôt il cher ihe un autre moyen de l'assouvir. 11 abat et rase les habitations rustiques, il livre aux flammes les lieux cultivés, il ne laisse rien intact et debout, afin que les Francs ne puissent ni se loger ni so nourrir. Il trouble les fontaines et les ruisseaux, et à leurs eaux pures il mêle des poisons mortels.
il est prévoyant avec cruauté. Il n'oublie pas toutefois de fortifier Jérusalem. Très-forte de trois côtés, elle est un peu moins sûre vers le nord. Mais, aux premières alarmes, il la munit de hauts remparts de ce côté, et il rassemble en hâte une grande multitude de gens mercenaires et de sujets.